lundi 4 octobre 2010

On ne peut pas s'arrêter de peindre

Je n'ai encore lu que 200 des 570 pages que compte La Leçon d'allemand, le roman de Siegfried Lenz que j'ai acheté “sur les conseils” de François Taillandier. Mais, déjà, commence à se dégager la polyphonie des thèmes, l'un d'eux apparaissant de manière plus nette que les autres, au stade où j'en suis de ma lecture. Il pourrait s'intituler : la naissance de l'écrivain, ou quelque chose d'approchant.

Le point de départ du roman est à lui seul une idée lumineuse : un élève d'un centre de redressement, dans l'Allemagne du Nord de l'après-guerre, Siggi Jepsen, est puni parce qu'il a rendu copie blanche à l'issue de la rédaction d'allemand imposée, dont le thème était : Les joies du devoir. Copie rendue blanche non parce qu'il n'avait rien à dire, mais parce que, au contraire, trop de choses, soudain, demandaient à être dites, ramenées à la surface et expressément consignées. Car, au début du temps imparti aux élèves, Jepsen avait choisi de parler de son père. Lequel, petit policier de campagne durant le IIIe Reich, avait été à ce titre chargé d'annoncer au grand peintre vivant dans sa juridiction (et inspiré par Emil Nolde) qu'il était désormais interdit de peinture, et surtout de veiller à ce que cet ordre soit suivi d'effet : tel était son devoir.

Tout manquement méritant punition, Siggi, pour sa copie blanche, s'en voit infliger une : il sera enfermé dans une pièce, où il dormira et sera nourri, sans plus de contact avec ses condisciples – et il y restera tant qu'il n'aura pas mené à bien sa rédaction, pour laquelle on lui fournit cahiers, encre et plumes. Et c'est alors qu'il entreprend la rédaction du livre que nous tenons entre les mains.

Au bout de cent cinq jours (105 !), le directeur du centre, secondé par une armée de psychologues à la fois terrifiants et cocasses, décide de lever la punition, annonçant au jeune Siggi que tout va bien, qu'il a dû comprendre la leçon, qu'on est très content de lui., mais qu'il faudrait voir à mettre un terme à une situation qui devient embarrassante pour tout le monde. C'est alors que l'adolescent se dresse contre cette décision et exige littéralement que sa punition soit prorogée tant qu'il n'aura pas mené à son terme sa “rédaction”. Ce qui lui est finalement accordé. Voilà où j'en suis arrêté.

Siggi Jepsen est devenu écrivain en acceptant la punition, ou plutôt en la faisant sienne. Juste après cet épisode, il se voit proposer un plan d'évasion par trois de ses camarades : il refuse de les suivre pour retourner se faire enfermer dans sa chambre-cellule. Entre une évasion ne débouchant sur rien de précis, sauf de vagues rêveries d'adolescents, et une claustration lui permettant de ressaisir tout le passé, de l'ordonner, de le mettre en lumière, il n'a que très peu hésité, et sa réponse a été ferme, malgré l'incompréhension méprisante qu'elle suscite chez le camarade qui lui a proposé l'évasion.

Lorsque, dans la première partie du roman (située en 1943), le policier, père de Siggi, annonce au peintre qu'il doit cesser toute activité picturale à compter de maintenant, l'artiste l'avertit catégoriquement : « On ne peut pas s'arrêter de peindre. » De même, ayant commencé, Siggi ne peut non plus s'arrêter d'écrire – et tous deux le font et feront au prix d'un enfermement. Mais je suis obligé de m'arrêter là, puisque là aussi s'est arrêtée ma lecture.

Tout de même, encore ceci : Siggi a un frère aîné, absent au début du roman. Klaas s'est volontairement mutilé pour échapper au front, et il a été incarcéré dans une prison-hôpital des environs de Hambourg. Il s'en évade et vient demander à son jeune frère de le cacher. Celui-ci l'enferme dans un moulin désaffecté dont il s'était fait pour lui-même un refuge. Mais Klaas, qui est incapable de dire pourquoi il s'est échappé de son hôpital, ne supporte pas cette claustration pourtant passagère et bienveillante. En moins de vingt-quatre heures de solitude, à attendre le retour de Siggi, il parvient au bord de la folie. Le parallèle s'esquisse donc, entre l'enfermement consenti, assumé, revendiqué même, et l'évasion sans but, qui n'est qu'une fuite en avant vers... Vers quoi ? Vers le moulin lugubre pour Klaas et vers les dangereuses eaux de l'Elbe en crue pour les trois camarades de Siggi.

Qui est libre ? Qui erre ? La littérature (l'art en général) est-elle une punition ? Et doit-elle être acceptée pour se muer en une liberté supérieure ? Les questions sont bel et bien posées, me semble-t-il (et dans une langue superbe, onduleuse, colorée – une écriture de peintre, et de peintre tout de miroitements et de lumière). Et il me faut bien, pour le moment, m'interrompre ici.

14 commentaires:

  1. Voilà ce que sont un écrivain, un peintre. Quelqu'un qu'on ne peut empêcher d'écrire, de peindre. Quelqu'un qui ne peut pas s'empêcher d'écrire, de peindre. C'est cela, un artiste, pas un être supérieur qui a conscience de sa supériorité même si parfois, etc.

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  2. je ne suis pas sûre, Suzanne : on ne peut pas empêcher un écrivain d'être écrivain etc., mais on peut l'empêcher d'écrire - ou de peindre si c'est un peintre - et il peut aussi cesser volontairement d'écrire ou de peindre. Et je ne crois pas qu'au moment d'écrire ou de peindre, il soit conscient de sa supériorité : il a autre chose à faire de plus urgent, et à 100%.(A mon idée !)
    Ce livre est très tentant, Didier !

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  3. "Les joies du devoir", thème de dissertation typiquement allemand, en effet on n'imagine pas tel thème donné, mettons au bac de philo en Français (notez le bac de philo plutôt que l'épreuve du baccalauréat de philosophie...)...là n'est pas le sujet...mais les quelques thèmes que vous dégagez dans votre article me rappellent, peut-être à tort, l'itinéraire du principal protagoniste de 2666, le mystérieux Archimboldi...peut-être divague-je...

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  4. C'est fou ce que vous pouvez lire!!
    Heureux retraité va..

    Celui-ci vous ne le lirez pas: je suppose que vous savez déjà ce qu'il y a dedans..

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  5. Sinon, pour le lien, non je ne connais pas. A priori, je peux dire que je n'aime ni le titre (un peu basique tout de même) ni encore moins la "maquette" de couverture.

    Mais bon.

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  6. A priori, je peux dire que je n'aime ni le titre (un peu basique tout de même) ni encore moins la "maquette" de couverture.

    Oui sans doute.
    Le genre de bouquin que l'on retrouve deux ans plus tard sur un vide grenier et qui nous donne l'impression, nous assure plutôt, que nous avons vieilli.
    Le bonhomme assez finaud et nonobstant aimable a senti une brise de droite et, lui qui affirme que pour écrire dans une rédaction (car il est journaliste) il faut impérativement être de gauche même quand on écrit pour le Figaro,se met à revendiquer une esthétique de droite.
    Il dit: "on célèbre partout le nom d'Aragon qui fut pourtant le disciple d'une idéologie qui fit 100 millons de morts, mais nos enfants ne saurons pas qui était François Mauriac!"
    Il dit: "depuis 60 ans, nous avons abandonné la culture à la gauche!"
    A l'heure où l'on nous aimerait nous mettre au niveau de Joy Star pour mieux integrer tous les Joy Star de France qui vont chercher dans le dictionnaire après l'avoir hurlée la définition "d'homophobe", je dirais que c'est une voix utile.
    Mais bon...

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  7. Vous rejoignez Muray (rien que ça) dans son questionnement sur l'enfermement (l'enfer me ment ?) des écrivains, en tout cas tel qu'il pose la question dans son Céline

    PS : je sais, nous savons, ils savent ! que vous n'aimez pas l'affolé de Meudon !

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  8. Mince j'y pense, suis-je bête, votre patelin, vos chiens, Meudon, les siens de chiens ....... Ben z'auriez pas écrit des pamphlets anti-peluches des fois ?

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  9. Fausse évasion, c'est à dire retour dans la société, contre réelle évasion mentale qu'est la création... Je repense au peintre Emilio Vedova, l'un des derniers "reclus" de la peinture contemporaine, qui ne sortait de son atelier que pour rentrer chez lui. Il y a du monacal chez l'artiste, dès lors qu'il a trouvé sa voie métaphysique.

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  10. Sophie, aujourd'hui, Georges n'a pas fait Kafka, et tout le monde est inquiet, je vous jure.

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  11. Georges, vous m'en voyez navrée... (Fuca contre Kafka, donc, si je puis me permettre.)

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  12. Permettez-vous, on vous en prie, je suis un adorateur des dragées.

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  13. @ Georges : Hahahahaha !
    (Bien bien bien.)

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