lundi 20 janvier 2020

Natura deficit, fortuna mutatur, deus omnia cernit. *


Tourné il y a un instant la dernière page des Mémoires d'Hadrien : livre tout aussi remarquable qu'en mon souvenir d'une première lecture, pourtant distante d'une bonne trentaine d'années. Dans l'avant-dernier chapitre, Disciplina Augusta, on voit l'empereur affronter, en Judée, la révolte des Zélotes, conduits par Simon, alias Bar-Kochba. La lutte sera longue, pénible, lourde en pertes pour les armées romaines. Elle inspire à Hadrien, présent sur place, des réflexions fort mélancoliques sur l'avenir et la non-pérennité de toutes choses ; réflexions qui, émanant bien entendu de Marguerite Yourcenar, entrent en résonance avec l'époque où le livre fut écrit (deuxième tiers du XXe siècle), mais aussi, plus curieusement, avec celle où il vient d'être relu. En voici un extrait, que l'on retrouvera à la page 474 de l'édition de la Pléiade (n'oublions pas que c'est Hadrien lui-même qui est censé s'exprimer ici, dans une longue confession écrite adressée à Marc-Aurèle, le futur successeur de son  propre successeur) :

« Je me disais qu'il était bien vain d'espérer pour Athènes et pour Rome cette éternité qui n'est accordée ni aux hommes ni aux choses, et que les plus sages d'entre nous refusent même aux dieux. Ces formes savantes et compliquées de la vie, ces civilisations bien à l'aise dans leurs raffinements de l'art et du bonheur, cette liberté de l'esprit qui s'informe et qui juge dépendaient de chances innombrables et rares, de conditions presque impossibles à réunir et qu'il ne fallait pas s'attendre à voir durer. Nous détruirions Simon ; Arrien saurait protéger l'Arménie des invasions alaines. Mais d'autres hordes viendraient, d'autres faux prophètes. Nos faibles efforts pour améliorer la condition humaine ne seraient que distraitement continués par nos successeurs ; la graine d'erreur et de ruine contenue dans le bien même croîtrait monstrueusement au contraire au cours des siècles. Le monde las de nous se chercherait d'autres maîtres ; ce qui nous avait paru sage paraîtrait insipide, abominable ce qui nous avait paru beau. Comme l'initié mithriaque, la race humaine a peut-être besoin du bain de sang et du passage périodique dans la fosse funèbre. Je voyais revenir les codes farouches, les dieux implacables, le despotisme incontesté des princes barbares, le monde morcelé en états ennemis, éternellement en proie à l'insécurité. D'autres sentinelles menacées par les flèches iraient et viendraient sur le chemin de ronde des cités futures ; le jeu stupide, obscène et cruel allait continuer, et l'espèce en vieillissant y ajouterait sans doute de nouveaux raffinements d'horreur. Notre époque, dont je connaissais mieux que personne les insuffisances et les tares, serait peut-être un jour considérée, par contraste, comme un des âges d'or de l'humanité. »

Dans le paragraphe qui suit celui-là, Hadrien en arrive à énoncer ce qu'il qualifie presque de blasphème : « […] je finissais par trouver naturel, sinon juste, que nous dussions périr. » 

S'il n'est blasphématoire, son ton se fait en tout cas de plus en plus désabusé, à mesure que se déroule sa réflexion. Témoin ce qui suit : « L'adoucissement des mœurs, l'avancement des idées au cours du dernier siècle sont l'œuvre d'une infime minorité de bons esprits ; la masse demeure ignare, féroce quand elle le peut, en tout cas égoïste et bornée, et il y a fort à parier qu'elle restera toujours telle. »

La conclusion de l'empereur est sans appel : « […] le temps pour s'instruire par leurs fautes n'est pas plus donné aux empires qu'aux hommes. Là où un tisserand rapiécerait sa toile, où un calculateur habile corrigerait ses erreurs, où l'artiste retoucherait son chef-d'œuvre encore imparfait ou endommagé à peine, la nature préfère repartir à même l'argile, à même le chaos, et ce gaspillage est ce qu'on nomme l'ordre des choses. »

J'en arrive à me demander, relisant tout cela, si cet Hadrien n'aurait pas été fâcheusement réactionnaire. Une sorte d'archéo-fasciste, pour ainsi dire. Voire de paléo-nazi. Je pense que nos croisés du Bien devraient au moins se pencher sur son cas, avec cette sourcilleuse vigilance qui fait tout leur charme.

La nature nous trahit, la fortune change, un dieu regarde d'en haut toutes ces choses.

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