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dimanche 9 décembre 2012

Terres de sang : et en plus il a pas fait beau


Les Terres de sang de Timothy Snyder sont un livre extrêmement attirant – ce qui est une façon de parler, compte tenu des horreurs et des abominations qui y sont décrites et expliquées. Ce que l'historien appelle ainsi, les terres de sang (Bloodlands), c'est cette portion d'Europe orientale comprise entre les États baltes et la mer Noire, englobant, outre les trois États déjà cités, la Pologne dans sa moitié orientale, la Biélorussie et l'Ukraine : terres où les communistes et les nazis ont tués environ 14 millions de personnes entre 1933 et 1945. Le chapitre consacré à la grande famine sciemment voulue, organisée, planifiée et réalisée par Staline dans les campagne ukrainiennes en 1932-1933 est absolument terrifiant, avec ses scènes d'anthropophagie, souvent perpétrée au sein d'une même famille, les parents tuant et rôtissant l'un de leurs enfants pour nourrir les autres, la mère agonisante recommandant à ses enfants de la manger lorsqu'elle sera morte, etc. Et, au milieu de cette horreur déshumanisée, pourtant, certains qui refusent obstinément de se livrer au cannibalisme – et ce sont eux, bien entendu, qui meurent les premiers. Il est malaisé, apparemment, de se faire une idée précise du nombre de victimes de ce génocide ukrainien, mais les historiens semblent tomber d'accord pour dire qu'elles furent entre trois et quatre millions. Huit ans plus tard, après le déclenchement de la guerre germano-soviétique, sur cette même terre d'Ukraine, Hitler fera mourir de faim à peu près autant de prisonniers russes. À quoi bien sûr, il faut rajouter les innombrables déportations opérées par Staline dans les années trente, puis les massacres de juifs ordonnés par Hitler ; tout cela ayant eu lieu quasi exclusivement à l'intérieur du périmètre de ces terres de sang, qui fournissent à Snyder l'occasion de repenser totalement l'histoire européenne du XXe siècle, en étudiant précisément les modalités et les conséquences du choc qui y eut lieu entre les deux terreurs, nazie et communiste. De plus, ce gros livre (650 p.) est écrit dans une langue fluide, plutôt élégante, claire, ce qui ne gâte rien. Mais cela reste une lecture particulièrement éprouvante, même lorsque l'on n'a pas encore, comme c'est mon cas, atteint la 150ème page.

Lorsque l'on tape “famine Ukraine” dans Google images, on aboutit à des horreurs, que je n'ai pas voulu vous imposer un dimanche matin, de peur de vous bloquer la digestion du foie gras de midi. J'ai donc choisi pour illustration ce qu'il y avait à peu près de plus bisounours.

Rajout de deux heures et quart : On peut écouter avec beaucoup de profit l'émission Répliques que Finkielkraut a consacrée au livre de Timothy Snyder et à l'auteur lui-même, invité principal (et parlant français…) – Merci à Cherea de me l'avoir signalée.

mardi 1 février 2011

Il faut sauver Constance Margain !

Je savais que, à force de monter à n'en plus finir comme le veulent les discours les plus doxiques, le niveau des étudiants français atteignait désormais des sommets inversés dans le gouffre de l'ignorance. Mais au point de cette chère Constance Margain, je n'aurais pas cru cela possible. Lisant ce matin sa petite bafouille atterrie dans ma boitamel, et m'en réjouissant du style, je me suis demandé quel petit démon farceur avait poussé cette tapeuse électronique à se prétendre “doctorante en histoire contemporaine à l'université du Havre” au mépris de tout début de vraisemblance. Enfin, voilà ce que ça disait :

Bonjour
J'espère que vous recevez ce message sur le temps? S'il vous plaît j'ai besoin de votre aide, j'ai eu un voyage à Manchester City pour un séminaire de formation, malheureusement, j'ai été volé la nuit dernière sur le chemin de l'hôtel. Je suis actuellement à Manchester (Royaume-Uni) et je n'ai pas d'argent avec moi.
S'il vous plaît j'ai besoin d'argent pour rentrer à la maison.
Je veux que vous de bien vouloir m'aider avec un prêt de £ 1250 ou tout autre montant que vous pouvez m'aider à payer mes factures et faire des arrangements. Je vous rembourserai à mon retour.
S'il vous plaît laissez-moi savoir maintenant, j'ai accès uniquement aux e-mails à ce jour!
Je vais être en attente de votre réponse.


Ma chère Constance, je n'ai nul argent à te donner, mais un conseil oui : si tu veux sucer la moelle financière de tes contemporains les plus crédules, laisse tomber la manche – même de l'autre côté d'icelle – et fais-toi warrior modèle. C'est beaucoup plus tendance.


Rajout de 11 h 30 : Suzanne me signale qu'il existerait bel et bien une Constance Margain, doctorante en histoire contemporaine au Havre. En plus de nous prendre pour des imbéciles, notre tapeuse se serait donc livrée à une usurpation d'identité, ce qui est très vilain. Pour la peine, elle n'aura pas un rond, la mendigote ! Et mes plus plates excuses à la vraie, l'unique, l'irremplaçable et futur doctoresse Constance Margain.

mardi 19 janvier 2010

Si tu écris ça et que tu es blanc, t'es mort !

La liberté des Haïtiens n’aura servi à rien sinon à accoucher des régimes tyranniques.

Le terrible séisme qui a détruit la capitale d’Haïti focalise de nouveau l’attention de tous les médias sur la situation catastrophique de ce pays, le plus pauvre des Amériques, un des plus pauvres du monde. Haïti est le premier pays noir, si pas l’unique, à s’être libéré des chaînes de l’esclavage grâce au génie militaire de son leader Toussaint Louverture, il y a 219 ans. Pourtant, loin d’avoir permis le développement de leur pays, la liberté des Haïtiens n’aura servi à rien, pourrait-on dire, sinon à accoucher des régimes tyranniques tout juste aptes à appauvrir leur peuple et, au contraire, à favoriser l’enrichissement des dirigeants.

La situation d’Haïti est en tous points semblable à celle de la plupart des pays d’Afrique noire, et ce compris, bien évidemment, sur le plan racial. D’où la pathétique question que tout le monde se pose tout bas mais qui est dans tous les esprits : les Noirs ne seraient-ils que des incapables ? Oser poser publiquement la question me vaudra probablement la remontrance de beaucoup de mes frères de couleur, étant donné l’extrême susceptibilité dont nous faisons généralement montre. En effet, on se rend compte maintenant, après le demi-siècle des indépendances africaines, combien la maxime de Léopold Senghor fut juste : "L’émotion est nègre, la raison hellène".

Beaucoup de cadres africains comprennent aujourd’hui que c’est la difficulté de gérer nos émotions qui nous empêche de prendre les bonnes décisions pour une meilleure gestion de nos pays. En considérant notre allergie à la critique, nos détracteurs concluent à l’infériorité du Noir. Nous sommes bien obligés, même à notre corps défendant, de convaincre qu’on nous juge mal, non pas en proférant des menaces donquichottistes mais en apportant les preuves de notre volonté d’essayer de bien faire. Pour ma part, j’ai tenté de donner réponse à cette question dans un ouvrage (Africains, nous devons changer) paru l’année dernière chez l’Harmattan à Paris.

Pour commencer, il est peut-être nécessaire de rappeler que de nombreuses études scientifiques faites dans le monde ont démontré que tous les êtres humains, abstraction faite de la couleur de leur peau, ont les mêmes aptitudes au point de vue de l’intelligence. En revanche, notre culture apparaît comme un handicap ne favorisant pas un comportement rationnel en matière de gestion d’un Etat moderne. A mon humble avis, notre vision du monde et le rapport au pouvoir qui en découle semblent toujours obéir à la tradition, alors même que nous sommes en charge de gérer des pays modernes que, malheureusement, nous n’avons pas créés mais qui l’ont été par le colonisateur.

Dans nos traditions, le pouvoir du chef (le roi) était absolu, au-delà de ce qui pouvait se concevoir dans d’autres cultures. Les biens (terres et bétail, là où il y avait élevage) et les hommes, donc aussi les femmes, appartenaient au roi, qui en disposait comme bon lui semblait.

A ce jour encore, même bardés de diplômes universitaires, beaucoup de nos dirigeants considèrent le pays comme leur "chose" pour laquelle ils n’ont de compte à rendre à personne, et encore moins à l’étranger. C’est ainsi que pourrait s’expliquer, par exemple, l’extrême susceptibilité des dirigeants congolais, de Mobutu à Kabila. Comment ne pas donner raison à ceux qui accusent nos dirigeants de se moquer des conditions de vie de leur peuple ? Si cette culture a traversé les siècles malgré les bouleversements de l’histoire, c’est certainement parce que nous n’avons pas pu nous approprier la culture du développement économique et technologique ayant accompagné le colonisateur.

C’est simple : jusqu’à ce jour, dans la plupart des pays d’Afrique noire tout comme à Haïti, les instruments de production demeurent la houe et la machette, les déplacements se font à pied, le transport des marchandises à dos d’homme. Or, ce qui contribue à la mutation de la culture, ce sont, essentiellement, les outils et les rapports de production. L’existence d’un secteur économique moderne, bien souvent géré par les étrangers, ne suffit apparemment pas à induire le changement de culture, parce qu’il n’est pas intégré par la population, sinon rien que par la consommation. Il est certain que si les populations acquièrent la possibilité de produire des biens en quantité, d’accéder à des meilleures conditions de vie, elles auraient une autre compréhension de la gestion de la chose publique; seraient par conséquent plus désireuses de se choisir des dirigeants aptes à promouvoir l’intérêt général, et donc éventuellement, à se battre pour sanctionner les dirigeants corrompus et inefficaces.

Le drame de Haïti soulève une autre interrogation, au regard du silence assourdissant des pays africains au moment où le monde entier se précipite au chevet de ce pays éprouvé. Dans leurs fréquents déplacements à l’étranger, les Chefs d’Etat africains voyagent en avion spécial, accompagnés d’une nombreuse délégation pour des coûts onéreux en millions de dollars. Prétendre que c’est un manque de moyens qui les empêche d’aller au secours d’un pays frère éprouvé relève de la pure hypocrisie. Aussi, si l’indépendance a été une chance historique dont il faut absolument se féliciter, il faudrait maintenant que nous ayons le courage de constater que notre culture n’est pas à même de favoriser le développement, voire est antagonique au développement(...)

Albert Kisonga Mazakala, ancien ambassadeur de la République démocratique du Congo en Belgique.

Texte paru dans La Libre Belgique.

lundi 23 novembre 2009

Ma valise est prête ! Je l'attends, la fin du monde, je l'attends...

J'aime beaucoup les folles, et même de plus en plus. Je ne parle évidemment pas des gay-prideuses en tutu rose, qui, elles, sont d'un conformisme dans la liesse bruyante à faire périr n'importe qui d'ennui, mais des authentiques folles – la “féminine du fou”, si l'on veut. On en découvre quelques-unes dans la vraie vie, mais assez peu, le plus souvent du fait que leur folie, leur idée fixe, leur mono-manie, etc. n'apparaît qu'au bout d'un certain temps. Et que, du temps, on en manque, vous ne savez pas encore à quel point.

Dans le blogomonde, en revanche, la folie se voit tout de suite, dans la mesure où elle se donne à voir – et même à admirer –, et que, au fond, c'est même la fonction première des blogs que de lui servir d'écrin.

Par exemple, Dame Hypos est folle – je le dis en toute sérénité d'âme. Elle est vive, intelligente, sympathique, charmante, drôle – mais elle est folle. Ce n'est d'ailleurs pas une folie-repoussoir que la sienne : je suis certain que vivre avec Dame Hypos – à condition de distancier à donf' – doit se révéler très amusant pour un homme suffisamment amoureux, même si un peu fatiguant par moment.

Sa folie, à elle, c'est la catastrophe à venir, le cataclysme imminent, le tsunami de proximité – le monstre sur le seuil, comme dirait Lovecraft. Encore une fois, je ne jette aucune pierre (j'ai peu de goût pour la lapidation, malgré les modes qui s'en viennent) : je suppose que les deux ou trois chevaux de bataille (oh ! et puis, soyons modestes et disons : baudets d'escarmouche) que j'enfourche régulièrement ici même doivent aux yeux de certains me ranger dans la même catégorie des fous catastrophistes, des médaillés d'or à l'idée fixe (et deux fois médaille d'argent aux idées asymétriques). Mais, évidemment, ce type de démence est toujours plus facile à voir chez le voisin, et partant plus amusant à observer.

La catastrophe du jour, pour en revenir à cette chère Hypos, celle qui va nous transformer l'intelligence en cervelle de canut, c'est le SICEM, le syndrome d'intolérance aux champs électromagnétiques. D'après son ami, le professeur Belpomme (si, si, je vous jure, allez-y voir...), si on n'alerte pas le monde entier demain, si possible avant la récré de dix heures, on va tous crever dans d'atroces souffrances.

Il y a cinq jours, notre vie était entre les mains multiples d'un sommet de Copenhague concernant, si j'ai bien compris, ce fameux réchauffement climatique qu'il est de bon ton de tenir pour avéré – et évidemment destructeur, sinon c'est pas drôle. “Sommet de la dernière chance ! ”, clamait alors la dame. Mais, comme le dit sommet ne doit avoir lieu qu'en décembre, je me demande si le sournois SICEM ne nous aura pas butés avant.

Il y a du prophète Philippulus chez Dame Hypos ; un syndrome vêture-en-drap-de-lit-et-gong-tibétain assez prononcé. Je ne la connaissais pas encore à l'époque, mais je l'imagine très bien, tout au long de 1999, essayant d'alerté les foules planétaires à propos du bug de l'an 2000, qui fit les ravages que l'on sait. Et, aujourd'hui, elle ne doit pas non plus faire la fiérote face à la méchante grippe porcine (ou aviaire, ou ovine, ou horticole : je m'y perds un peu, quant à moi).

Vous voulez que je vous dise, au bout du compte ? Eh bien, je la trouve merveilleusement roborative et euphorisante, moi, Dame Hypos. Parce qu'enfin : après avoir pris connaissance des cataclysmes qu'elle nous promet de façon assurée, certifiée, quasi inévitables sauf si Belpomme prend le pouvoir mondial, qui éprouverait encore le plus petit soupçon d'angoisse en entamant un nouveau paquet de brunes sans filtre tout en débouchant sa huitième canette de col blanc ? Petits bras, l'alcool et les clopes, petits bras !

mercredi 23 septembre 2009

Qui a mis le feu au nid de coyotes ?

La scène survient au début du quatrième chapitre de Blessés, roman de Percival Everett, écrivain dont on a déjà parlé ici. Le narrateur, John Hunt, un universitaire noir américain ayant quitté ce qu'il convient d'appeler la “société des hommes” pour dresser des chevaux dans un ranch de l'ouest, découvre une femelle coyote morte carbonisée. Et, cent mètres plus loin, ses deux petits, gravement brûlés mais encore vivants. Comprenant que des fermiers du coin ont aspergé le nid d'essence avant d'y foutre le feu, il ramène les deux bébés chez lui, dans les sacoches de son cheval. Le petit mâle ne passe pas la nuit, mais la femelle, dont une patte a été entièrement consumée, survit (pour l'instant : je n'ai atteint que la page 75...) – et rien ne devient plus important, pour John Hunt et son vieil oncle, Gus, que cet animal, au moins pendant les quarante-huit heures suivant son sauvetage.

Je les comprends. Je me vois très bien recueillir un bébé coyote. Ou un bébé putois. Ou un bébé crotale. Ou n'importe quel bébé animal victime de la cruauté inconsciente des humains.

[Je viens d'écrire, je crois, une double sottise. La cruauté est toujours inconsciente. Si par miracle elle accède à la conscience, des barrière morales (morales ou autres) s'érigent, et elle cesse d'être tout à fait de la cruauté. D'autre part, la cruauté est forcément humaine. Aucun animal ne peut être taxé de cruauté, dans la mesure où il n'éprouve certainement pas le besoin de faire souffrir, ignorant même sans doute ce que peut être la souffrance, en tout cas la souffrance de qui n'est pas lui. Exception faite, peut-être, pour le chat (le fameux jeu du chat et de la souris). En ce sens, et contrairement à ce que les “amoureux-des-chats” nous serinent à l'envi, ce félin dégénéré est probablement l'animal le plus proche de l'homme et le moins indépendant de nous qui soit : aucun chien n'est capable de cruauté, juste d'obéissance et de fidélité.]

La cruauté nous est propre et exclusive. On doit cependant pouvoir rompre avec elle, au moyen de ce même libre-arbitre qui l'a engendrée. Non pas se livrer à des incantations éplorées pour qu'elle disparaisse de la surface de la terre : juste rompre avec elle. À titre personnel. Lui tourner le dos. Cesser de lui parler.

C'est sans doute pour cette raison que, depuis environ trois mois, Catherine et moi ne consommons plus de viande de boucherie : par protestation silencieuse (jusque là silencieuse, puisque je suis en train de la ramener...) contre le sort fait aux mammifères comestibles dans les abattoirs.

C'est la faute de Vassili Grossman : dans l'une de ses nouvelles, il met en scène un veau séparé de sa mère à l'entrée des abattoirs, et “adopté”, quelques minutes avant la mort, par une vache qui se trouve poussée contre son flanc, dans l'affolement général. Nouvelle qui trouve une résonance, une mise en abîme au sens le plus radical de l'expression, dans une scène vertigineuse de Vie et Destin, du même Grossman, où l'on voit un enfant, descendant du train, au “terminus Birkenau”, se faire de même adopter par une femme qui va l'accompagner jusque dans la chambre à gaz et, jusqu'au bout, jusqu'au zyclon B, tenter de le rassurer, de lui insuffler quelque chose qui tente de ressembler à une humanité dégagée de la cruauté.