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vendredi 13 octobre 2017

J'erre à travers mon beau Paris


Pourquoi certains noms de rues, lorsqu'ils surgissent inopinément d'entre les pages d'un livre, produisent-ils sur le lecteur, c'est-à-dire sur moi, un effet comparable à un courant électrique de faible intensité que l'on enverrait soudain entre peau et mémoire ? À la seconde même où le nom apparaît, tout le reste de la phrase où il est enchâssé disparaît pour ne plus laisser subsister que lui : cette rue, on la connaît ; un lambeau de notre vie y est resté accroché, mais lequel ? Et quand ? Le plus souvent, quand le phénomène se produit, je sais aussitôt s'il s'agit d'une résonance littéraire ou de quelque chose de plus intime. Mais il est fort rare que je sois capable d'aller plus avant ; ou plus profond, comme on voudra. Par exemple, voilà quelques jours, la rue Servandoni m'a sauté aux yeux – j'ai déjà oublié d'où elle jaillissait ; du Journal de Gide, peut-être bien –, et j'ai su tout de suite qu'elle ressortissait à la littérature. J'ai cru un moment qu'elle me venait de Balzac, mais il est possible que je fasse une confusion phonétique avec sa nouvelle qui a pour titre Massimilla Doni. C'est un effet mystérieux, mais qui perdure : depuis quatre ou cinq jours, si je me répète ces deux mots, rue Servandoni, la petite décharge mémorielle revient me titiller les lobes ; mais sans qu'aucune lumière plus vaste n'en découle. Tout à l'heure, c'est en relisant le début du Piéton de Paris de Léon-Paul Fargue que le phénomène s'est produit à nouveau ; avec la rue des Vinaigriers. Cette fois encore, j'ai su tout de suite dans quel compartiment la classer : celui de mon existence personnelle. J'ai eu à faire, il y a sans doute longtemps, dans cette rue rectiligne qui relie Magenta au canal ; ou bien j'ai connu quelqu'un qui y logeait ; ou s'y tenait un restaurant de quartier fréquenté deux ou trois fois, encore que le quartier n'était pas de mes familiers. Le plus irritant est de continuer à pelleter ses souvenirs, sachant qu'on ne trouvera probablement rien, que la rue des Vinaigriers gardera l'opacité du songe. Et sans doute celle de Servandoni aussi.

vendredi 23 mai 2014

Ouvrir l'homme par le numérique


Le numéro d'été du Débat, qui vient de m'arriver, comprend trois dossiers d'inégales importances. Le premier est aussi le plus volumineux (cent pages) et porte un titre à la sobriété ambitieuse : Définir l'homme. Il va de soi que si d'aventure j'y glanais en effet une définition aussi satisfaisante que définitive, je ne manquerais pas de vous le faire savoir : ça peut toujours être utile.

Le second dossier (un peu plus de quarante pages) semble a priori  mieux “bordé”, quoiqu'on puisse y déceler d'entrée une impossibilité biologique sous-jacente : Les enfants du mariage homosexuel. J'avoue que j'ai bien hâte de lire les avis de Mme Catherine Dolto sur la question. Les Dolto sont à la superstition nuisible, encore appelée psychanalyse, ce que les Kim sont à la Corée du Nord : c'est une affaire de lignage ; sauf que les Kim ont une génération d'avance.

Le troisième dossier est le plus mince (vingt pages) mais aussi, à mes yeux, le plus intrigant dans sa formulation : Ouvrir l'université par le numérique ? L'un de mes anciens patrons disait que l'on ne doit jamais faire de titre sous forme interrogative, dans la mesure où nous autres, remplisseurs de journaux et meneurs de revues, sommes là pour répondre aux questions et non pour les poser. (C'est une leçon qui, manifestement, n'est jamais parvenu jusqu'au cortex des concepteurs d'Atlantico, qui semblent incapables de concevoir un titre autrement que sous forme interrogative – c'était une incise.)

Non, ce qui me frappe davantage que ce point questionneur, c'est la construction : Ouvrir l'université par le numérique. Je comprendrais que l'on souhaitât l'ouvrir au numérique (je suppose que c'est déjà fait depuis lurette), mais par ? Du coup, parce qu'il ne comprend pas ce qu'on veut lui dire, l'esprit entre en vagabondage ; et, cherchant à décrypter le message, finit par lui trouver des relents vaguement obscènes. Remplaçons l'université par autre chose et contextualisons : « C'était bien, ta soirée de samedi ? – D'enfer ! Je me suis fait ouvrir par le numérique, je ne te dis que ça… »

Et l'on en arrive à se demander, un peu hébété tout de même, si l'ouverture par le numérique ne serait pas la solution cachée pour, in fine, voir apparaître ces fameux enfants du mariage homosexuel, dont on nous entretenait juste avant. Un abîme s'ouvre, la confusion est partout.

vendredi 24 février 2012

Picasso l'a-t-i dit ou l'a-t-i point dit ?


La réplique est célèbre, mais il faut bien la rappeler. Durant l'Occupation, une poignée d'officiers allemands rendent visite à Picasso, dans son atelier de la rue des Grands-Augustins. Désignant Guernica dans un coin, l'un d'eux demande au peintre : « C'est vous qui avez fait cela ? » Alors, Picasso : « Non, c'est vous… »

Répartie flamboyante, bien sûr, à condition qu'elle ait été réellement prononcée. Anne Sinclair, dans un tout récent livre consacré à sa famille – 21 rue La Boétie, Grasset – la tient presque certainement pour apocryphe, se basant sur un récit fait souvent par son grand-père, le marchand d'art Paul Rosenberg, puis par sa mère. Elle écrit :

« Mon grand-père et ma mère lui rendirent visite à la Libération dans ce même atelier. Alors qu'ils le félicitaient pour ces propos courageux (…), Picasso répondit, légèrement embarrassé : “ Oui, j'ai dû dire quelque chose comme cela. Eh bien, disons que je l'ai dit ”… »

Bref, c'est comme le reste : on ne saura jamais. Quoi qu'il en soit, si non è vero et tout le bazar, quand même.

samedi 7 janvier 2012

Une fois de plus, y a que les assistés sociaux qui s'en sortent la tête haute…


D'après François de-quand-il-était-gros Hollande, quand on gagne plus de quatre mille euros par mois, on est un salaud de nabab qui se shoote à la sueur populaire sans en foutre une rame soi-même.

Désormais, d'après Jean-François Copé, si on recrute des gens à moins de cinq mille euros mensuels, on ne ramasse que des minables, des va-de-la-gueule, des bons-à-nib.

Je sens que retrouver une certaine estime de soi ne va pas être facile.

lundi 26 septembre 2011

Pourquoi Troy Davis devait mourir

Je demeure, quoi qu'il m'en coûte parfois, opposé à la peine de mort ; de manière sans doute trop viscérale pour être tout à fait recevable, mais enfin c'est ainsi. Il reste que, certains jours, je trouve bien encombrants, borgnes et stupides ceux que cette position m'impose comme “alliés”. Ce que j'ai pu lire çà et là, notamment sur les blogs de gauche mais aussi dans la presse, à propos de l'exécution de Troy Davis, m'a conduit à penser que, toute honte bue, Modernœud restait bel et bien le plus efficace supplétif des partisans de la peine capitale, notamment aux États-Unis, avec ce coassement psittaciste qui est le sien et qui se résume à la prononciation rituelle d'une poignée de mots magiques : racisme, pauvreté, crypto-fascisme américain, etc. – vous compléterez fort bien la liste sans moi, elle n'est pas si longue et elle est multi-usages. 

Puis, hier, je suis tombé sur un assez long billet démontant un à un les pauvres arguments que je lisais en boucle depuis quarante-huit heures. Un texte au titre brutal, que j'ai fait mien malgré ma répugnance envers la peine de mort. Quoiqu'il en soit, ne serait-ce que pour s'extirper un court moment de la pleurnicherie convenue et de l'indignation automatique, c'est un article qui me semble mériter d'être lu avec attention. En voici un très court extrait, pris en son début :

« Il est à peu près impossible de recevoir la peine de mort de nos jours – à moins que vous ne fassiez quelque chose de complètement fou, comme tirer sur un flic devant des douzaines de témoins sur le parking d’un Burger King, seulement quelques heures après avoir tiré sur une voiture de passage au sortir d’une fête.
« C’est ce que Troy Davis fit en août 1989. »



mercredi 18 mai 2011

Petite maxime pour mes amis libéraux


Les économistes sont des chirurgiens qui ont un excellent scalpel et un bistouri ébréché, opérant à merveille sur le mort et martyrisant le vif.

Nicolas de Chamfort, Maximes et pensées

vendredi 1 avril 2011

Qui élèvera la voix au nom des muets ?

C'est d'un très bon œil que l'on a d'abord vu les aveugles cesser de l'être pour devenir des non voyants, il y a déjà nombre d'années. On pensait alors, un peu naïvement, que ce phénomène de polissage linguistique resterait unique, mais nos amis sourds ne l'ont pas entendu de cette oreille : pas question de se contenter de cet acquis primordial, de s'endormir sur notre unique laurier, de s'abandonner dans les bras de morphème ! Et c'est ainsi qu'ils ont eu droit, eux aussi, à leur petit toilettage lexical en devenant des mal-entendants. Certes, des esprits chagrins purent déceler déjà un certain gauchissement du principe de départ, car mal entendre n'est pas tout à fait rien entendre. Mais enfin, mieux valait tout de même ça que d'être sourd.

Ensuite, les Diafoirus du langage prirent la question de plus haut et, comme on naturaliserait en bloc, pour avoir la paix, des hordes lampédusiennes, ont décidé de régler en une seule opération le cas de tous les infirmes. Il en ont d'abord fait des handicapés, puis des personnes-en-situation-de-handicap – on en est là, à l'heure où je vous parle.

Mais nul ne semble s'être avisé, à propos de parler, que pendant ce temps les muets, eux, restaient muets. Certes, on peut comprendre que le défaut de porte-parole ait nui à leur cause, mais tout de même. Quoi ! il ne se serait trouvé personne pour néologiser en leur faveur ? Pas une âme compatissante pour faire d'eux des non-parlants ? À la rigueur des mal-jactants ? Voire des défiés du babil ? Ou pourquoi pas, si on a un peu de temps devant soi, des personnes en situation d'empêchement phonétique ?

Eh bien je le dis à leur place, puisque élever la voix reste dans mes cordes : il est temps que cesse cet ostracisme, pour ne pas dire cet ost-racisme ! Rapidement, tous ensemble, changeons le nom des muets ! Et écoutons la différence.

mardi 8 février 2011

Stéphane Hessel ou le retour de la Castafiore

L'idée de ce rapprochement à première vue incongru m'est venue en lisant le dernier numéro de Causeur, dont le dossier s'intitule La République des indignés et contient une longue et belle et bonne interview d'Alain Finkielkraut que je recommande au bon peuple. Dans ce dossier également, un article de François Taillandier, Les pépins de la colère, dont je vous livre le dernier paragraphe alors que vous n'êtes même pas abonnés si ça se trouve :

« (…) qu'y a-t-il donc de si grotesque dans la posture de l'indigné ? Je hasarderai ceci : elle est un narcissisme. L'indigné est assurément sincère ; mais la sincérité ne nous protège pas de l'erreur, et d'abord de l'erreur sur nous-mêmes. L'indigné, au fond, même s'il ne le sait pas, est beaucoup moins soucieux du scandale, de l'injustice contre quoi il exhale ses fulminations que de montrer à tous qu'il a une belle âme noble. Et montrer sa belle âme noble, il n'y a rien de plus dégoûtant. »

Évidemment, il y a d'abord la vanité fugitive de voir reprise par un écrivain que l'on aime l'image que l'on a soi-même utilisée plusieurs fois, celle de la belle âme, et que l'on pourrait aussi appeler le syndrome de Marguerite : Ah ! je ris de me voir si belle en ce miroir !

C'est alors que, dépassant pour ainsi dire le stade du miroir, et repensant à l'antédiluvien inventeur de l'indignationisme, je me suis aperçu que Stéphane Hessel n'était pas Marguerite, laquelle a sa noblesse, mais seulement et tristement Bianca Castafiore (avec Edgar Morin au piano ?). C'est-à-dire l'envahissante diva qui, jouant de son pouvoir orphéonique, assène de sa voix puissante et fausse qu'elle est si belle en ce miroir, mais en ayant bien garde d'aller s'y contempler. S'il l'avait fait, qu'aurait-il vu ? Un vieillard affublé d'un keffieh pour singer la jeunesse, renvoyé par une surface lisse et radicalement étrangère puisque réfléchissante.

dimanche 9 janvier 2011

Modernœud, produit de synthèse


Au fond il n'y a pas si loin de l'inquisiteur au révolutionnaire. Le premier torture et brûle les chairs de l'hérétique ou du sorcier, non pour le punir mais pour sauver son âme ; il accomplit un acte de foi (auto da fé). Le second massacre ses ennemis réels ou supposés non pour régner seul et sans partage mais pour instaurer plus rapidement le bien qui doit advenir. Ni l'un ni l'autre ne fait le mal ni ne saurait le faire – et penser le contraire est déjà s'exposer au bûcher ou à la guillotine. La synthèse pateline de ces deux avatars, nous l'avons appelée Modernœud.

samedi 27 novembre 2010

L'exemple éclairant du Naziland et du Bamboulistan

Une chose m'étonne toujours un peu, lorsqu'il est question de cette contre-colonisation arabo-africaine que nous connaissons actuellement – et que nous sommes censés, voire sommés de, ne pas remarquer –, une chose m'étonne disais-je, chaque fois que l'un de ces Français administrativement affiliés (comme dirait mon ami XP) se livre à des débordements répréhensibles par la loi, ou par la simple morale publique, c'est que l'on nous enjoint immédiatement de ne pas faire d'amalgame et de reconnaître – que dis-je ? De clamer – que ces quelques brebis galeuses n'affectent en rien le comportement irréprochable de l'immense majorité du troupeau. De là, nous sommes fortement incités à considérer que la diversité reste un bienfait en dépit de ces quelques faux-pas bien compréhensibles.

Soit. Je reconnais bien volontiers que quand une douzaine de cailleras s'en prennent par exemple à une caserne de pompiers ou se mettent à casser du p'tit blanc isolé dans un bus noctambule, l'immense majorité des populations exotiques dont ils sont issus doit certainement les désapprouver – qu'en tout cas il ne leur viendrait pas une seconde à l'idée de se livrer aux mêmes voies de fait. Il n'en demeure pas moins que l'argument me semble tout à fait irrecevable, en tout cas dans les conclusions qu'on veut nous en faire tirer.

Prenons l'exemple imaginaire d'une colonisation “classique”, c'est-à-dire celle d'un pays européen quelconque – le Naziland, mettons – s'avisant d'envahir une terre africaine non moins quelconque – et que nous appellerons Bamboulistan. Et admettons que, par extraordinaire, ces colons se comportent envers les colonisés d'une manière scrupuleusement irréprochable. Les Bamboulistanis ne seraient-ils pas néanmoins tout à fait en droit de se vouloir débarrasser de ces Nazilandais qui ont envahi leur terre ancestrale sans leur demander leur avis ? Personnellement, je pense qu'ils en auraient non seulement le droit, mais en quelque sorte le devoir moral, ne serait-ce que vis-à-vis de leurs ancêtres qui y reposent, sous cette terre. Et, se mêleraient-ils de chasser l'occupant, je suis bien certain qu'ils le feraient sous les applaudissements enthousiastes de Modernœud et de ses affidés gaucholaliques.

Par conséquent, le fait qu'une population exogène, chaque jour plus nombreuse, accepte de se conformer plus ou moins aux lois et mœurs du pays où elle a décidé à peu près unilatéralement de planter sa tente, ne la rend ni moins exogène ni plus désirable. De même qu'un violeur qui prendrait la peine de proposer de la vaseline à sa victime n'en resterait pas moins un violeur. Enfin, il me semble.

mercredi 17 novembre 2010

L'Afrique noire est-elle maudite ?

Un article paru dans Le Monde, signé par Philippe Bernard :

Pourquoi l'Afrique reste-t-elle la lanterne rouge du monde ? Peut-elle s'en sortir ? Parmi les ouvrages publiés à l'occasion du cinquantenaire des indépendances, celui de l'écrivain malien Moussa Konaté livre la profession de foi limpide, profonde et courageuse d'un Africain amoureux de son continent, loin des essais et romans exploitant la peur suscitée dans les pays riches par les catastrophes africaines.

S'il a délaissé les polars dont il régale régulièrement ses lecteurs, c'est qu'il y a urgence à parer au "désastre annoncé". Il s'agit non seulement de déconstruire les clichés occidentaux, mais surtout de porter la plume dans la plaie, en pointant la part africaine des responsabilités. La force du constat, dénué de toute haine de soi, est fracassante : l'Afrique est malade d'une culture qui dévoie l'idée de solidarité pour en faire un terrible moyen d'asservissement et un puissant facteur d'inertie.

En Afrique, tout repose sur "un pacte entre l'individu et la société basé sur la soumission à la famille auquel tout est subordonné, même l'amour", constate-t-il. Les conséquences en sont désastreuses. Derrière l'apparente convivialité, la soumission au groupe favorise le parasitisme, la corruption et la tyrannie, au détriment du travail.

Le poids de la famille engendre une difficulté à s'isoler qui freine la lecture et l'étude, favorise la médiocrité intellectuelle. L'obligation de verser ses revenus, même maigres, dans le "tonneau sans fond de la solidarité" entrave l'épargne, l'initiative et donc le développement. Les frontières de caste perpétuent les privilèges.

Moussa Konaté se montre percutant dans son analyse des rapports entre hommes et femmes africains. La famille polygame ? Un "lieu de confiscation" de la parole et de la pensée de l'individu, une "torture psychologique infligée non seulement à la femme mais à l'enfant". L'excision ? Une "ablation du désir", un "viol de la personnalité" perpétuant la toute-puissance masculine et le confinement de la femme dans un rôle de gardienne des traditions.

Le réquisitoire est d'autant plus implacable qu'il n'assène pas des slogans destinés à réconforter des Occidentaux en proie à la culpabilité postcoloniale, mais procède d'analyses minutieuses.

Si les Africains sont ainsi enfermés dans un mode de vie qui est "une prison pour l'esprit", explique Moussa Konaté, c'est qu'ils se sont défendus de l'agression de la colonisation en se repliant sur des cultures traditionnelles magnifiées, tout en admirant le savoir des Blancs. D'où un complexe d'infériorité et une amertume persistante.

"Renouveau humaniste"

Pour sortir de cette schizophrénie, les Africains doivent "reconnaître leurs torts", à commencer par le rôle de certains de leurs chefs dans le commerce des esclaves. Sans se renier, ils doivent "réformer d'urgence leur modèle de société". Libérer l'individu, interdire la polygamie et les mutilations sexuelles, instaurer l'école obligatoire et la transparence des revenus des dirigeants...

L'ambition est immense et à contre-courant des forces dominantes - notamment religieuses et politiques - à l'oeuvre sur le continent. Moussa Konaté montre néanmoins la voie du "renouveau humaniste" dont les Africains pourraient donner l'exemple au monde en prouvant "que l'homme n'est pas condamné à choisir entre le développement et la solidarité".


L'AFRIQUE NOIRE EST-ELLE MAUDITE ? de Moussa Konaté. Fayard, 240 p., 16,50 €.

mardi 2 novembre 2010

Modernœud et le péché originel

Parmi tous les récits, préceptes, lois et interdits dont foisonne la Bible, il en est un qui a le don d'exaspérer les fureurs de Modernœud, et c'est bien sûr le péché originel. Comment ? Parce qu'Adam et Ève, nos hypothétiques ancêtres communs, ont commis un péché majeur, et ont été condamnés à mort pour cela, nous devrions tous être marqués de la même tache de naissance et subir une peine identique ? Inacceptable ! Inique ! Et Modernœud d'en tirer une implacable et fière condamnation de la religion dans son ensemble.

Là-dessus, il se détourne du texte sacré, dont il pense s'être affranchi une bonne fois, et vaque à ses occupations. Lesquelles consistent à s'en aller à genoux jusqu'à Ouagadougou pour implorer qu'on veuille bien lui pardonner l'imprescriptible crime d'esclavage dont l'Occident s'est rendu coupable envers l'Afrique. Par là, acceptant comme une fatalité d'endosser les crimes de ses pères, il réactive la notion de péché originel, malgré qu'il en ait.

Car que prétend-il, Modernœud, ce faisant ? Que le drame de la faute commise par les esclavagistes est devenu pour leurs descendants un état, une condition : le crime était si grave qu'il a engendré une dégradation de nature, laquelle ne peut ensuite que se transmettre par la génération. Or, saint Augustin ne dit pas autre chose à propos du péché originel, allant jusqu'à parler de “nature séminale”.

Modernœud, dans son élan, ne s'arrête pas là. Du même mouvement, en exonérant systématiquement les Africains de toute faute, ou du moins de toute responsabilité dans leurs fautes, il ajoute au péché originel une nouvelle notion que l'on pourrait appeler innocence originelle, laquelle aurait sans doute beaucoup surpris saint Augustin.

D'où une nouvelle contradiction, que Modernœud préfère ignorer – après tout, il n'en est pas à une ignorance près : comment concilier ces nouveaux péché et innocence originels avec son propre dogme intangible qui veut que l'homme, l'individu, soit l'alpha et l'oméga de toute humanité, et que chacun soit de ce fait rigoureusement équivalent à son voisin (on ne dit plus : à son prochain, c'est mal...). Pour y parvenir, pour tenter d'y parvenir, il devrait de nouveau faire appel à saint Augustin, pour qui la nature humaine est bonne (puisque créée par Dieu), mais qu'elle est viciée par la volonté humaine, laquelle est mauvaise. Ainsi pourrait-il ranger l'homme blanc du côté de la volonté, et tous les autres de celui de la nature : le tour serait joué.

En bref, revivifier le péché originel en s'appuyant sur saint Augustin et ses discriminations, c'est en gros ce que Modernœud fait, mais il vaut mieux ne pas le lui dire trop nettement : ce serait prendre le risque de désespérer Disneyland.

lundi 11 octobre 2010

La haine de l'art se donne à voir, ou : l'artophobie n'est pas un crime

Tout le monde aime l'art et les artistes – surtout de nos jours, vous pensez bien. Tout le monde exceptés ceux qui les haïssent, mais dont la haine se voit peu parce qu'elle s'affuble d'un bon sourire et de mille gesticulations gracieuses. Et leur nom est Légion car ils sont fort nombreux.

Comment peut-on détester l'art, ou plus exactement pourquoi le déteste-t-on ? Il y a probablement plusieurs raisons réunies en faisceau, mais comme je n'ai ni l'intelligence ni la patience pour les désassembler j'en retiendrai une, qui me semble promise à un avenir chaque jour plus assuré. Un artiste est au départ un poupon comme nous le fûmes vous et moi mais qui, par la suite, développe une vision du monde, une compréhension de lui-même et des autres plus profondes, plus larges et plus colorées – on pourrait-dire plus charnelles, peut-être – que les autres poupons grandis autour de lui. En un mot, il devient un être supérieur : vilain mot. Et non content de l'être, il nous l'affirme et le prouve par l'œuvre qu'il crée ; non pas par vanité mais pour tenter de nous faire partager cette vision et cette compréhension – pour nous en faire profiter. De cette supériorité, tranquillement posée comme une évidence, naît quasi automatiquement la haine. Laquelle s'exprime, à notre époque, principalement de deux manières, qui ne s'excluent pas l'une l'autre.

La première consiste à noyer le poisson, c'est-à-dire à diluer l'art dans tout ce qui l'entoure de près ou de loin, comme on rend inoffensif l'alcool par les litres d'eau dans lesquels on le disperse. C'est ce que font tous les jours les modernœuds angéliques qui affirment la main sur le cœur que tout art en vaut un autre, qu'il suffit qu'un artiste se proclame tel pour l'être effectivement, qu'un excellent chef cuisinier vaut un grand peintre et qu'un auteur de polars est l'équivalent d'un compositeur de symphonies – les comparaisons pouvant être multipliées à l'envi, avant d'être vigoureusement mixées en tambouille dans le grand chaudron de la “culture”. Bien entendu, et sous nos yeux, ces angéliques se transforment illico en dogues prêts à mordre, si jamais on en vient à mettre quelque peu en doute la saveur du brouet ainsi obtenu.

La seconde voie d'expression de la haine de l'art est plus détournée – je n'ose pas dire plus subtile. Elle consiste à suggérer, à laisser entendre (voire à dire carrément) que oui, en effet, les grands créateurs donnent naissance à des œuvres que ni vous ni moi, etc., mais qu'ils n'y ont pas grand mérite, au fond ; pas plus que le pommier n'en a de produire ses pommes : c'est dans leur nature, voilà tout. Une particularité amusante de leur complexion personnelle. Mais pour le reste, pour tout le reste, on vous l'assure presque aussitôt et à claironnante voix : ces personnages que vous avez la naïveté de croire supérieurs, eh bien ils sont comme tout le monde. À hauteur d'homme, quand ce n'est pas, même, un peu plus bas.

Je pensais à cela, hier soir, en tombant par hasard et malchance, à la télévision, sur la deuxième heure du grotesque – et même assez répugnant – Amadeus de Milos Forman. Que nous donne-t-on à voir, à travers ce personnage que l'on a étrangement affublé du nom de Wolfgang Mozart ? Une sorte de guignol punk à perruque mauve, qui ne songe qu'à rire (et quel rire...), boire et fourrer les bonniches, tout en essayant (mais vainement, bien sûr) de se débarrasser de l'image encombrante de papa : c'est Œdipe au clavecin. Et puis, çà et là, vite fait sur un coin de table, parce qu'il faut bien vivre, il expédie une partition comme on pèlerait un fruit, ou telle une poule se débarrassant de son œuf sans penser à mal ni à bien.

À côté, on a droit à tous les tourments “existentiels” de Salieri, ses souffrances, ses tortures, ses doutes, sa part d'ombre, etc. Parce que, lui, Salieri, est un artiste comme il est permis de les aimer, ou du moins de ne pas les haïr : pas de génie, mais un sens très humain de la réussite sociale – rien de dangereux pour notre propre ego en somme. Et, le film terminé, on finirait par se dire que, Mozart ne pouvant en aucun cas lui être supérieur, intrinsèquement supérieur, il est en effet bien injuste et fort discriminant pour ce pauvre Salieri que la postérité ait décidé de passer ses opéras à la trappe pour encenser ceux de l'autre zébulon.

Il y a d'autres exemples de cette “tactique”. Balzac, que plusieurs de ses contemporains ont décrit comme “bête et ignare dans la vie” (Gavarni). Au point que, bien obligé tout de même de reconnaître la puissance et la profondeur de son génie, ce même Gavarni ne peut l'expliquer que par une sorte de magie, un mystérieux magnétisme qui, chaque nuit, par le simple fait de s'asseoir à sa table, transformerait ce crétin d'anthologie en un des plus grands écrivains que la France ait donnés au monde.

Anton Bruckner aussi traîne cette réputation d'imbécile heureux, de ravi de la crèche qui, de temps à autre, sans doute à son propre étonnement, laisse choir une symphonie comme une vache sa bouse. Mais, lui, c'est sans doute parce qu'il était catholique et dévot : un truc qui ne pardonne pas.

Et puis, il y a la quasi-totalité des poètes. Si l'on veut bien accorder de l'intelligence à Mallarmé ou à Valéry, c'est pour mieux mettre en doute celle de presque tous les autres. Pour eux, on a réanimé une vieille Grecque : la Muse. Grâce à elle, on peut transformer le poète en une sorte de poste de TSF qui se contente de répercuter les mots qui lui arrivent d'ailleurs. On se demande même si le poète comprend ce qu'il diffuse. Probablement pas. Ou pas tout. Ou de traviole. Ou bien il s'en fout.

Exactement comme nous, en fait.

lundi 27 septembre 2010

La double ironie du bref

Pour toucher du doigt la dégringolade de l'époque (je ne sais si vous avez déjà essayé de toucher du doigt une dégringolade : c'est une expérience unique), il suffit parfois de comparer les discours des ludions qui s'agitent à notre avant-scène avec ceux des hommes qui ont présidé à nos destinées, quand nous avions encore des destinées. Il me semble inutile d'aller fouiller les entrailles du net pour y trouver des extraits exacts de la sanie verbale répandue par l'actuel chef de l'État dès qu'il ouvre la bouche : chacun l'a bien présente dans les narines. C'est du style : « C'que les Français i' veulent, c'est... » Glissons.

Comparons avec les trois premières lignes du discours prononcé par Charles de Gaulle le 14 décembre 1963, pour l'inauguration de la maison de la Radio :

À tant d’idées, de mots, d’images, de sons, lancés sur des ondes merveilleuses, à toutes ces rafales de suggestions déclenchées vers la foule secrète des esprits, bref à la radio, fallait-il une maison ?

Je vous laisse savourer le drapé classique de la phrase (un peu trop drapée, la phrase, ergoteront certains...), les rafales de suggestions et la foule secrète des esprits, pour m'arrêter un instant sur ce “bref”, qui me ravit absolument, parce qu'il me paraît être d'une ironie non seulement parfaite mais encore bi-directionnelle, si je puis dire.

Car qu'entend-on dans ce bref, qui claque comme un guichet désinvolte, presque dédaigneux ? D'abord le tribun rassurant ceux qui l'écoutent : « Je sais bien que vous ne comprenez pas du tout où je veux en venir, mais vous allez voir, ça se résume à un truc tout simple : la radio. » Dans le même temps, on perçoit le demi-sourire que de Gaulle s'adresse à lui-même, moqueur : « Mais qu'est-ce qui t'a pris, vieux phraseur, de te lancer dans cette période imbitable, alors que tout le monde n'attend que le point final pour se ruer sur les petits fours ? »

Bref à la radio, fallait-il une maison ? La chute, par surcroît, dans son “ramassé” brutal et saugrenu, est d'une irrésistible cocasserie, il me semble.

Et encore, vous n'avez pas le son... la voix...

dimanche 16 mai 2010

Afrique du Sud : les sombres ruisseaux de Chanaan

Je suis depuis hier (du moins dans le temps que me laisse ce damné Brigade mondaine...) plongé dans le passionnant dossier de trente pages que La Nouvelle Revue d'Histoire consacre à l'Afrique du Sud, de ses origines, au XVIIe siècle, jusqu'à nos jours. J'en retiens pour le moment – et faute d'être allé plus loin – l'épisode, évidemment inconnu de moi, dit du Grand Trek, en raison de ses étonnantes résonances bibliques et de ses très lourdes conséquences.

En 1837, les Boers (des Hollandais auxquels sont venus se mêler des Huguenots français) subissent la domination anglaise depuis trente ans, et sont las de ce joug. C'est pourquoi, en février de cette même année, vingt mille d'entre eux quittent Le Cap dans leurs chariots et partent vers la Terre promise – les terres vides et vierges du nord –, en un voyage qui va durer de longs mois, voire plusieurs années pour certains. Je n'ai pas écrit Terre promise simplement pour “faire image” : ces calvinistes nourris de la Bible se considèrent réellement comme le nouveau Peuple élu, auquel Dieu a donné cette terre d'Afrique afin qu'ils y apportent la civilisation, y refondent Sa Parole. Au point que c'est très sérieusement qu'ils nomment le roi d'Angleterre Pharaon. Ils vivent leur Exode, dans des conditions fort difficiles, mais ne doutant pas que la vallée de Chanaan se trouve au bout de leur chemin.

Les Boers fonderont en effet de nouvelles colonies, gouvernées par des patriarches, seuls intermédiaires entre Dieu et le peuple, exactement comme dans les temps bibliques. Contrairement aux Anglais à la même époque, les Boers ne sont nullement racistes, en ce sens qu'ils n'établissent aucune hiérarchie entre les races : pour eux, la seule ligne de partage est celle qui sépare les chrétiens des païens, ces derniers devant être bien entendu évangélisés. Évangélisés, mais rien de plus : en tant que “Peuple élu”, nos nouveaux Hébreux ne sauraient en aucun cas se dissoudre dans un quelconque métissage. Pas supérieurs au regard de Dieu et au leur, mais obstinément séparés.

Et c'est bien de cette croyance un peu folle, de cette volonté farouche, que naîtra un siècle plus tard l'apartheid, cette séparation érigée et durcie en politique, qui est l'un des deux maux ayant entraîné ce pays sur la pente où il continue de glisser aujourd'hui, l'autre étant le toujours plus important déséquilibre démographique entre noirs et blancs.

La suite à plus tard, peut-être...


[ 15 h 37 : mes parents arrivant ici d'une minute à l'autre, on ne me reverra plus sur ce blog – ni aucun autre – avant demain matin : vous pouvez faire les cons, siffler le whisky, vous moucher dans les rideaux, tripoter les adolescentes égarées... ]

vendredi 7 mai 2010

Ça bouffe à tous les râteliers et ça vient encore pleurnicher !

On a bien ri, hier, avec Jeanne d'Arc, sainte patronne des LGBT. À ce propos, je me suis toujours demandé, depuis la naissance de ce sigle imbécile, ce que les “B” venaient faire dans cette association. Je comprends très bien que la vie des transsexuels puisse être tout sauf drôle – même si placer sur le terrain de la revendication “sociétale” ce qui me semble ressortir à la psychiatrie reste pour le moins surprenant – ; je veux bien admettre encore que les homos des deux sexes se sentent discriminés ou stigmatisés, même si à la vérité cela relève désormais plus d'un souvenir, voire d'un souhait, que d'une réalité ; mais les bisexuels ? En quoi et comment la société brime-t-elle les bisexuels ? C'est pour moi un vrai mystère. Je me figure, par exemple, un homme marié, ayant des rapports sexuels satisfaisants avec son épouse, voyant peut-être aussi une maîtresse ou deux à l'occasion, et qui, en plus, lorsque l'envie l'en prend, va s'envoyer en l'air avec un homme. Où est son problème ? Quelle sa souffrance ? À quel moment la vilaine société coercitive l'opprime-t-elle, celui-là ? Et la lesbienne qui, de temps en temps, cède aux avance du beau gosse l'ayant draguée en terrasse : qui l'étouffe, lui passe les fers, referme le cadenas ? Non, vraiment, il y a là quelque chose d'obscur pour moi. Mais peut-être leur véritable problème est-il tout simplement qu'ils ne sont rien. Rien de particulier. Rien de bien intéressant non plus, reconnaissons-le. Presque aussi tristes que des hétéros, c'est dire. Qu'ils ne sont pas reconnus en tant que bisexuels, pris en compte comme minorité digne d'attentions et d'éloges. Ce serait une puérilité assez bien dans le goût de l'époque en effet. Ils peuvent toujours tenter de lancer une bi pride afin d'augmenter leur visibilité. Se rebaptiser les amphi-bis, pour le côté festif. Ou les bi-turbos. Mais on sent bien que leur côté je-bouffe-à-tous-les-râteliers leur nuira toujours auprès du grand public. Essayez donc de lancer un bithon annuel à la télévision : vous allez voir ce que vous allez prendre comme bi-de.

mercredi 11 novembre 2009

Peut-on être riche et masochiste : la leçon italienne

J'apprends, sur un blog où j'ai mes entrées (entrées secrètes : je ne m'y risque qu'affublé d'une opulente barbe marxoïde et brandissant à tout va une fausse carte d'adhérent au PCF), j'apprends disais-je qu'une nouvelle et étrange mode sévit désormais chez nos amis italiens. Il serait devenu monnaie presque courante que de jeunes mères “migrantes” (traduisez : qui se sont introduites frauduleusement dans la péninsule) se font aborder par des de-souche, à leur aise mais en défaut de progéniture, qui leur proposent d'acheter tout bonnement leur enfant. L'une se serait vu offrir trente mille euros, une autre cinquante mille : on voit le danger inflationniste.

Je vous passe les cris d'indignation convenue, les proclamations de dégoût obligatoire et les grands élans de révolte pavlovienne que suscite cette nouvelle pratique, en effet fort discutable sur les plans éthique et humain. Ce qui m'a stupéfié, moi, c'est que l'on puisse pousser l'inconséquence, la sottise masochiste jusqu'à vouloir se délester de cinquante mille euros en échange d'un enfant. Sachant que, si jamais l'accord se fait, l'adopté en question vous en coûtera environ dix fois autant durant les vingt-cinq prochaines années : c'est vouloir acheter un coup de gourdin derrière la nuque, financer son propre licenciement, sponsoriser son futur cancer.

Quand on dit, sans jamais y penser sérieusement, que certains types ne savent à la lettre plus quoi faire de leur argent, il y a des illustrations concrètes qui font mal, je vous assure. Alors que ces mêmes sommes seraient autrement mieux employées dans des campagnes concrètes de stérilisation ou, à la rigueur, si on tient à rester festifs, à des lâchers de préservatifs par canadairs fluos et agréablement bariolés.

Payer pour récupérer un enfant : mais dans quel monde, ma doulce amie, mais dans quel monde...

lundi 15 juin 2009

Les Mots nouveaux ne sentent pas toujours très bon

Lussan, jeudi 11 juin, quatre heures vingt. – Depuis samedi que nous sommes ici, j’ai occupé le temps libre laissé par nos hôtes et nos hôtes à lire le remarquable livre de Jacques Dewitte : Le pouvoir de la langue et la liberté de l’esprit, dont le sous-titre est : Essai sur la résistance au langage totalitaire. Le livre s’articule autour de quatre grandes figures ayant, chacune à sa manière, réfléchi sur les langues totalitaires : George Orwell bien sûr, mais aussi Dolf Sternberger et Victor Klemperer pour le nazisme, ainsi qu’Aleksander Wat pour le communisme. Cet ouvrage me passionne d’autant plus qu’il entre en résonance avec certaines de mes préoccupations, que j’ai tenté d’exprimer, de façon beaucoup trop superficielle et sommaire, il y a quelque temps (mais je ne retrouve plus le billet).

L’essai de Dewitte me conforte dans l’idée que nous devons absolument refuser, autant qu’il nous est possible, d’employer pour notre compte ce que j’ai appelé “les mots de l’ennemi”. Car les utiliser, ces mots, fût-ce pour les combattre, c’est déjà, d’une certaine manière, accepter implicitement la réalité qu’ils s’efforcent de créer – sinon de la créer de toutes pièces, de nous en faire admettre la pertinence, à notre esprit défendant.

Ainsi, toute personne acceptant d’utiliser l’un ou l’autre de ces vocables en –phobe qui pullulent et bourgeonnent de nos jours admet l’idée que ces “phobies”, ces peurs irrationnelles et signes d’un dérangement mental, puissent avoir une réalité quelconque. Il a, autant dire, fait de lui-même le premier pas vers les hôpitaux psychiatriques de demain.

Dans le même ordre d’idée, je confesse avoir de temps en temps utilisé, ci ou là, le qualificatif de “stalinien”. J’ai eu tort : le mot devrait disparaître pour être remplacé par un autre, désignant mieux et en pleine lumière la réalité qu’il recouvre. Ce mot existe d’ailleurs déjà, il est d'une plus grande ancienneté, c’est “communiste”. Toute personne utilisant le terme de “stalinien” semble admettre qu’il puisse exister un communisme d’une essence différente ; or, il n’en est rien. Le mot “communisme” présente en outre l’avantage d’une construction sur le même modèle que “nazisme”, soulignant ainsi la profonde identité de ces deux régimes : la vérité du communisme, c’est le pacte germano-soviétique. Une identité que met encore davantage en lumière l’essai de Jacques Dewitte et ses comparaisons entre la “langue brune” hitlérienne et la “langue de bois” soviétique.

Car le cœur du livre reste l’analyse croisée qu’il fait des œuvres citées plus haut. Je resterai sur celle de Victor Klemperer, la seule que je puis affirmer connaître un peu, que ce soit les deux volumes de son journal (1933-1945), ou LTI [pour Lingua tertii imperii], la langue du IIIe Reich. Dans ces deux ouvrages, complémentaires, se renvoyant sans cesse l’un à l’autre, Klemperer montre à quel point les plus résolus opposants à Hitler et à son régime, les plus éloignés d’adhérer à l’idéologie nazie se laissent imprégner à leur corps défendant par la langue nouvelle, y compris lui-même, pourtant l’un des plus vigilants (mot en italique pour souligner par l’exemple à quel point l’usage particulier et à contre-sens d’un mot peut corrompre celui-ci) sur ce chapitre.

Relisant certains passages de Klemperer, assortis des commentaires de Dewitte, je repensais au fameux “Homme au rouge” de Thomas Hardy, ce personnage de Retour au pays natal qui, parce qu’il vend de la craie de cette couleur aux bergers, afin qu’ils en marquent la laine de leurs moutons, finit par en être totalement imprégné, peau et vêtements.

Pour la langue de l’ennemi, c’est la même chose, la même imprégnation insidieuse. Lorsque je me mets à employer avec naturel, et fût-ce dans une intention polémique, combative, l’un ou l’autre des termes forgés par les tenants de l’ordre nouveau, du monde de demain, de l’avenir qui chante, j’accepte en quelque sorte que l’on me glisse dans la main la plume avec laquelle, tôt ou tard, je signerai ma propre reddition – encore bien heureux si ce n’est pas mon acte d’accusation.

Il ne doit pas être question d’accepter cette mise sous tutelle de certains mots ou concepts qui nous ont été transmis – cette captation d’héritage commise par les bons élèves de la classe, les lauréats de la modernité souriante. Et il convient de rester sourd à toute création intempestive, surtout si elle est martelée sur les ondes et imprimée à chaque page des journaux et des blogs.

mardi 2 juin 2009

Mon blog est un pays en son pays même (de l'anonymat des petits couillons)

Engueulade entre Nicolas et PRR (Pierre Robes-Roules), en commentaire de l'un de mes billets. PRR est un commentateur récent, chez moi ; Nicolas ne le supporte pas – ce qui est parfaitement son droit –, et le vire systématiquement de l'un ou l'autre de ses blogs, dès que PRR intervient. Du coup, ils viennent s'étriper ici.

Je leur en accorde le droit (je ne le leur accorde pas, en fait : je le leur reconnais), je trouve même cela assez sain, pour tout dire. Et, même si l'affaire prenait des proportions malsaines, je les laisserais s'étriper jusqu'à ce que mort s'ensuive : c'est ma conception des blogs – en tout cas du mien. On peut, ici, se déchirer autant qu'on le souhaite : lorsque deux (ou davantage...) personnes s'empoignent, j'ai pour habitude de me retirer, d'observer le combat sans intervenir. Je sais bien que certains intervenants (ou simplement lecteurs) pensent qu'il s'agit de lâcheté de ma part – je ne suis pas d'accord.

Du reste, il me semble que cela rejoint assez étroitement ce serpent de mer, ce pont-aux-ânes de la blogosphère actuelle, concernant l'anonymat. L'anonymat n'est qu'une parcelle d'un tout. Ce tout est la manière dont on envisage son propre blog, et surtout la façon dont on se considère soi-même.

Je vais le dire d'entrée – mais ceux qui me lisent le savent déjà – : dans cette petite controverse à propos de l'anonymat, ou pour mieux dire du pseudonymat, je suis assez nettement du côté d'un Juan Asensio ou d'un Roman Bernard qui pensent qu'on ne peut pas réellement défendre telle ou telle position sans se mettre en avant, sans porter, au sens plein du terme, l'idée que l'on prétend défendre – c'est-à-dire sans lui donner son nom. J'ai dit déjà, en commentaire chez le second, que la question ne m'avait jamais vraiment passionné, dans la mesure où, ouvrant un blog en février 2007, elle ne s'était nullement posée à moi : écrire devait se faire sous mon nom, clairement identifiable – y compris (et avant tout) à mes propres yeux, cela m'était naturel.

J'ai néanmoins lu avec intérêt les échanges sur le thème, ici ou là. Certains arguments contraires m'ont ébranlés – mais jamais ceux qui se pensaient "réfléchis". Je récuse tous ceux qui essaient de me faire croire qu'ils s'anonymisent parce que cela pourrait entrer en conflit avec leur travail : ceux-là se vantent. Personne n'en a rien à foutre de leur petit blog, y compris leur patron, aussi stupide et borné soit-il. Mais eux préfèrent penser que leur opinion a un tel impact qu'ils pourraient en arriver à perdre leur boulot : ils se trompent, tout le monde s'en fout, leur opinion n'intéresse personne – d'autant que, neuf fois sur dix, ils ne font qu'exprimer ce que tout le monde a ânonné avant eux, y compris leur patron.

(Les "professeurs" sont particulièrement touchés par ce syndrome : ils pensent comme l'ensemble des gens qui passent-à-la-télé, mais sont persuadés que s'ils signaient leur assentiment général au monde-comme-il-va, leur petit inspecteur (qui lui-même pense comme eux, parce qu'il n'a jamais eu les moyens intellectuels de faire autrement) se fâcherait tout rouge. Donc, ils prennent un pseudo, une posture de rebelle.)

Sur ce point de l'anonymat, je rejoins parfaitement Juan Asensio qui, en commentaire chez Criticus (en lien plus haut), décrète (Juan Asensio possède une certaine propension à décréter – il est comme ça...) qu'il ne voit guère que deux bonnes raisons pour choisir l'anonymat : posséder déjà un nom de plume identifiable par tout le monde (Gracq pour Poirier, etc.), ce qui n'a plus grand-chose à voir avec l'anonymat, mais plutôt avec le pseudonymat dont nous parlions plus haut, voire avec l'hétéronymat renvoyant à Pessoa ; ou bien de vivre sous le régime d'une dictature féroce qui fait que, écrivant, vous mettez votre vie (et celle de vos proches) en danger de mort. Je souscris entièrement à cela.

Pour le reste, l'anonymat, en France, sur les blogs, est un babillage de bac à sable.. Personne (je veux dire : aucun blogueur) ne se "met en danger" en blablatant ses petits lieux communs – personne ; et moi pas plus que les autres. Aucun patron, même le plus con d'entre eux, ne se souciera de vos petites élucubrations antisarkozystes (ou pro du même...), du moment que vous le servez fidèlement – ce que vous faites tous, je n'en doute pas.

La vérité est que cet anonymat vous permet de vous la jouer un petit peu Jean Moulin (voir mon billet d'hier), de vous croire subversifs, en danger, etc. Importants, quoi. Je me souviens très bien de l'orgasme collectif qui, sous couvert d'indignation, a saisi l'ensemble de la blogosphère lorsqu'il a été question de nommer un type (j'ai déjà oublié son nom, comme tout le monde), à l'Elysée, pour surveiller les blogs : mes drôles, je ne vous ai jamais sentis aussi heureux – on sentait l'érection palpitante sous l'indignation feinte.

C'est de la bandaison cher payée, je trouve. Mais, après tout, si elle est à ce prix...

dimanche 10 mai 2009

L'écrivain horloger

Hier, en commentaire de mon précédent billet concernant Thomas Hardy, et sur la foi d'un résumé extrêmement lapidaire de Jude l'obscur que je venais de faire, M. Poireau prêtait avec humour des opinions “gauchistes” à l'écrivain. Après avoir souri du clin d'oeil, je me suis néanmoins posé la question : en termes platement modernes, devait-on qualifier Thomas Hardy de plutôt “progressiste” ou plutôt “réactionnaire” ? Je n'ai pas trouvé la réponse, bien entendu, puisqu'il n'y a pas de réponse. En tout cas, pas formulable aussi uniment.

Clement Yeobright est l'un des personnages principaux du Retour au pays natal, dont je poursuis la lecture. Durant toute la première partie du roman, il est absent ; absent physiquement, car il occupe un certain nombre d'esprits et de conversations, entre les habitants de la lande. Il est celui qui a quitté le Wessex, pour Londres d'abord, puis pour Paris, où il s'occupe de commerce du diamant. On l'attend pour Noël ; et il arrive en effet.

À sa mère, il annonce (la contrariant fort) qu'il ne retournera pas à Paris, qu'il abandonne les affaires : il veut se fixer sur cette lande qui l'a vu naître et ouvrir une école destinée aux enfants des paysans et éleveurs du Wessex – dans le but de les arracher à cette ignorance et à ces superstitions qui les clouent à leur sol natal, sans espoir d'en partir un jour. Voici ce que commence par écrire Thomas Hardy :

« En bien des points, il était aussi avancé que les penseurs des grandes villes de son temps ; il devait probablement beaucoup de ses idées à la vie studieuse qu'il avait menée à Paris, où il s'était familiarisé avec les systèmes de morale alors en vogue. »

L'auteur semble approuver son personnage, qu'il crédite de toutes les capacités pour mener à bien son projet éducatif – projet “avancé”, en accord avec les “systèmes de morale” du temps. Cependant, dès le paragraphe suivant :

« Mais on pouvait considérer que cette position, relativement avancée, faisait de Yeobright un homme à plaindre. Le monde rural n'était pas prêt pour l'enseignement qu'il lui réservait. Un individu ne doit être précurseur que partiellement : être tout à fait à l'avant-garde par ses aspirations est fatal à toute gloire. »

“Le monde rural n'est pas prêt pour l'enseignement”, et encore “Un individu ne doit être précurseur que partiellement” : voilà qui suffirait aujourd'hui à rejeter Hardy dans le camp honni. Mais la suite est plus étrange, parce que, me semble-t-il, elle passe sans transition d'un plan à un autre (je souligne) : « être tout à fait à l'avant-garde est fatal à toute gloire. » Or, à aucun moment, Clement Yeobright n'a parlé de “gloire”. Au contraire, il se flatte de pouvoir vivre de peu, de n'aimer que sa lande natale et de vouloir faire le bien autour de lui. Si, malgré cela, Hardy l'estime “à plaindre”, c'est peut-être que, lui, a décelé des aspirations plus profondes chez son personnage : Clement Yeobright ne dédaigne pas la gloire, mais entend la trouver par un chemin plus tortueux et moins praticable que celui tracé pour lui par sa mère. La suite semble confirmer la vision sinon “réactionnaire” du moins fortement désabusée de Thomas Hardy, et condamner à l'échec le rêve de Yeobright :

« Les apôtres qui réussissent sont ceux qui répandent une doctrine que les foules sentent depuis quelque temps sans savoir la formuler. Un homme qui prône l'effort esthétique et fait fi de l'effort social ne saurait être entendu que par une classe pour laquelle la question de l'effort social est vidée d'intérêt – rebattue. Qu'un berger puisse, sans avoir entre-temps connu le luxe, devenir un homme cultivé, cette théorie est peut-être défendable, mais tenter l'application de ce principe revient à se dresser contre un mode d'évolution adopté depuis des siècles par l'humanité. »

À ce stade, le “cas Thomas Hardy” semble réglé : il est du côté de l'ordre, de la mesure, du raisonnable, de l'équilibre... Sauf que, à nouveau, tout change au paragraphe suivant, le verbe se colore d'une nette ironie, peut-être nuancée d'une certaine amerume :

« Yeobright avait-il un esprit bien équilibré ? Non. Un esprit bien équilibré ne se laisse entraîner par nulle tendance particulière. L'homme qu'il anime ne sera jamais enfermé comme fou, torturé comme hérétique, crucifié comme blasphémateur. D'autre part, il ne sera pas non plus applaudi comme prophète, vénéré comme prêtre, élevé au titre de roi. Les bienfaits habituels d'un esprit équilibré sont le bonheur et la médiocrité : cet esprit aiguille, en effet, ses possesseurs vers la richesses et les honneurs, leur assure une mort digne et confortable dans leurs lits, enfin des monuments, en beaucoup de cas mérités. Il n'aurait jamais permis à Yeobright de prendre une résolution aussi ridicule, de sacrifier, au profit de ses semblales, son avenir dans les affaires. »

Thomas Hardy sait que ses personnages – Yeobright, Tess, Jude... – ont tort de vouloir brûler les étapes, qu'ils vont fabriquer leur propre malheur. Mais, sur cette route, il les accompagnera jusqu'au terme ; il voit que la société – celle de son temps au moins autant qu'une autre – est injuste et dure à ceux qui veulent s'éléver au-desus de la condition fixée à la naissance, mais qu'il serait vain, peut-être dangereux, de prétendre la faire avancer à coups de fouet dans les reins.

Au fond, le “progressiste” pourrait être cet homme se réjouissant de posséder une montre qui avance, parce qu'elle le rapproche de cet avenir débordant de promesses qui l'obsèdent, tandis que le “réactionnaire” se félicite de ce que sa montre qui retarde maintient vivant encore un peu le passé qu'il refuse de voir disparaître. Un peu à l'écart, le romancier met à nu ressorts et petites roues dentelées, afin de comprendre pourquoi et comment ce retard et cette avance.

Et peut-être qu'au bout du compte le grand écrivain est celui qui, non seulement met à jour les mécanismes d'horlogerie, mais ayant saisi leurs vices de fabrication, en apparence opposés, nous fait voir que ces deux montres sont au contraire l'une à l'autre semblables rigoureusement.

Photo : R. Camus.