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dimanche 24 août 2014

Alors Dieu dit à Moïse : « Je t'attendrai à la porte du garage ! »


J'ai petit à petit acquis cette conviction que la fameuse chanson de Charles Trenet était habillée de burlesque afin de mieux dissimuler sa nature de parabole biblique, essentiellement vétéro-testamentaire, mais pas uniquement ; parabole du reste assez transparente, pour peu que l'on prenne la peine d'en lire les paroles :

Aux environs des belles années 1910,
Lorsque le monde découvrait l'automobile,
Une pauvre femme, abandonnée avec ses fils
Par son mari qui s'était enfui à la ville…

La datation du premier vers est évidemment fantaisiste, ou symbolique si l'on préfère, comme le sont toutes celles que l'on peut rencontrer dans la Bible ainsi que chez ses nombreux exégètes, d'Origène à Bossuet. Dans le vers suivant, en revanche, il me semble tout à fait clair que l'automobile en question ne peut être qu'une monoplace : sinon, pourquoi ce brave homme n'emmènerait-il pas femme et rejetons ? On peut alors facilement en déduire qu'à travers cette monoplace, c'est en fait le monothéisme que découvre le monde à l'époque de notre histoire ; époque particulièrement tragique, puisque la pauvre femme abandonnée symbolise évidemment la terre de Chanaan, désertée par les douze tribus d'Israël tout au long de la captivité en Égypte. Quant aux fils, ils sont tout naturellement les fruits de cette terre, qui attendent le retour du peuple hébreu pour pouvoir achever leurs croissance et produire d'autres fruits à leur tour. – Poursuivons, en passant directement au refrain :

Je t'attendrai à la porte du garage,
Tu paraîtras dans ta superbe auto.
Il fera nuit, mais avec l'éclairage,
On pourra voir jusqu'au flanc du coteau.

On comprend tout de suite que le coryphée du couplet s'est effacé et que c'est désormais Dieu lui-même qui s'adresse à sa créature, pour lui dire qu'il l'attendra à la porte du garage. Mais pourquoi à la porte ? Pourquoi pas dans le garage (surtout s'il pleut), voire sur l'un des tabourets de bar du salon d'angle ? On l'a déjà compris : parce que Moïse se vit refuser l'accès à la terre promise, qu'il ne put en franchir la frontière ! La suite est encore plus limpide : l'éclairage est évidemment la lumière divine, qui signale à Israël qu'il est enfin rentré chez lui – mais qu'il devra tout de même faire gaffe aux roquettes. Quant au flanc du coteau… tout le monde sait que Moïse, avant de mourir, eut la joie ineffable de contempler les ruisseaux de lait de Chanaan du haut d'une colline. C'est alors que l'auteur s'autorise une échappée en direction du Nouveau Testament. Qu'on en juge :

Nous partirons sur la route de Narbonne
[…]
Et nous verrons les tours de Carcassonne
Se profiler à l'horizon de Barbeira.
Le lendemain, toutes ces randonnées
Nous conduiront peut-être à Montauban…

Ne croirait-on pas voir Satan, au sommet de la montagne, offrant à Jésus tous les royaumes de ce monde, pour peu qu'il consente à l'adorer, lui, le prince du mensonge ? Pour ceux qui douteraient encore de la validité de cette interprétation, voici le coup de massue, au début du second couplet :

Il courut ainsi pendant plus de quarante ans,
Escamoté par son nuage de poussière…

Quarante ans, n'est-ce pas ? Cette durée, si excessive pour un automobiliste en goguette que l'on la pouvait prendre pour une gaminerie surréaliste, mais qui devient tout à fait raisonnable, et attestée par le Livre, dès lors que l'on parle d'un peuple juif condamné à zigzaguer dans le désert pour avoir adoré le Veau d'or pendant que Moïse allait chercher le menu des trois millénaires à venir ! Pour le nuage de poussière – qui pourrait bien être du sable, gagé-je –, il n'est là que pour expliquer qu'en quarante ans aucun bédouin local n'ait jamais rencontré cette considérable bande de loqueteux se traînant entre Nil et Mer Rouge.

jeudi 22 mai 2014

La beauté du monde


Moi aussi, j'en avais assez de tomber sur Leonarda Wurst dès que j'ouvrais ce damné blog. Pour dissiper le cauchemar, quoi de mieux que les sables de la Baie et ses pèlerins minuscules ? La photographie est de Catherine, comme il se doit.

lundi 27 mai 2013

Sale temps pour les progresseux, on dirait


Premier travail du matin – après avoir poussé le café sur ses rails, nourri le chat, ouvert aux chiens… –, la mise sous tension de l'ordinateur. Deuxième travail du matin – après avoir nettoyé la boitamel des fucking spams qui la jonchent –, aller balayer du regard la blogoliste de Nicolas 1er, roi des sociaux-traîtres. Là, stupeur et malentendement : depuis hier après-midi et celui du sieur Gabale, qui n'hésitait pas à parler de fiasco, en se basant pieusement sur les chiffres officiels, pas un billet, pas un seul – à l'heure où je mets sous presse, tout seul avec mes petits doigts gourds –, pour se moquer du nombre ridiculement réduit des manifestants d'hier, ni pour s'indigner vertueusement des débordements de violence des hordes fascisantes. Comme, chez ces bons jeunes gens, silence équivaut le plus souvent à aveu, j'en déduis qu'il a dû y avoir beaucoup de monde et qu'aucun incident notable n'a été signalé. On a beau dire : pour animer une manifestation, le catho-Invalides ne vaudra jamais le supporter-Trocadéro – c'est triste mais c'est comme ça.

samedi 19 novembre 2011

Redressez-vous, mes frères !

Je découvre seulement maintenant un journal bi-mensuel qui existe pourtant depuis 1946 et s'appelle L'homme nouveau – publication catholique qui, après un premier feuilletage, me semble d'excellente tenue et point trop progressiste. Le dernier numéro paru, daté d'aujourd'hui même, consacre son dossier principal à Jean Duns Scot, théologien de l'Immaculée Conception mort en 1308, ce qui devrait inciter chacun de vous à se ruer vers le kiosque le plus proche pour en faire l'emplette – je plaisante. Une autre partie est consacrée à la trop fameuse pièce “iconoclaste” intitulée Sur le concept du visage du fils de Dieu (entre nous soit dit, si la pièce est toute écrite dans le même style pataud que ce titre, ça doit valoir son pesant de colombins). Dans cette page figure un encadré, Lâchez-nous la phobie !, que je vous recopie séance tenante :


« Christianophobie par ici, cathophobie par-là, le champ lexical des médias cathos tourne en boucle. Encore une fois, nous nous mettons à la remorque culturelle et sémantique du monde. Dans une reconfiguration médiocre et branchée du terme de xénophobie, l'absurde concept d'homophobie fit son apparition. Nous nous sommes alors tous gaussés de cette façon de torturer la langue pour servir l'idéologie ambiante. Quelque temps après, c'est l'islam qui allait chercher, dans la sémantique homosexuelle, son droit à gémir et à se faire plaindre, comme communauté discriminée, en inventant l'islamophobie. Pas certain d'ailleurs que le prophète ait beaucoup aimé cet emprunt sémantique à la communauté gay. Et voilà que gogo catho veut lui aussi son droit à gémir et à se faire plaindre, et nous invente la cathophobie ou la christianophobie. Alors soyons clairs entre nous, ce bricolage conceptuel sonne complètement faux pour dire le rapport de Jésus au monde, de l'Église au monde, donc du chrétien au monde. Nous ne sommes pas une communauté en mal de reconnaissance qui se “victimise” pour exister. Le Christ ne se plaint pas d'être une victime, il choisit de l'être, et se donne librement par amour. Peut-on imaginer sainte Blandine dénoncer dans l'arène la cathophobie lyonnaise ! Aucun des martyrs n'a revendiqué le droit d'être aimé du monde, seulement celui d'aimer Jésus. Il ne s'agit pas ici de justifier les attaques contre le Christ ou l'Église, ou de justifier l'inaction des chrétiens mous ; il s'agit juste de se défaire d'une sémantique ridicule, menteuse, réductrice et manipulatrice, qui ne peut signifier ni l'Histoire du salut ni l'incommensurable amour de Dieu pour nous. »


Ça fait tout de même du bien, par les temps, d'entendre des gens qui refusent les pleurnicheries convenues et hypocrites, non ? Enfin, moi, ça m'en a fait. Et ce court billet d'humeur m'a remis en mémoire le “commandement” qui est le mien depuis déjà un petit bail : Refusez en toute circonstance d'utiliser les mots de l'ennemi.

Et je retourne à Jean Duns Scot.

mercredi 6 avril 2011

Vous allez nous concasser les burettes longtemps, avec votre laïcité ?


Personnellement, je n'aurais rien contre le fait de le bazarder dans les poubelles de l'histoire malencontreuse, ce hochet pour débiles qui semble exciter si fort les ténors de l'UMP et la piétaille du PS. Laïcité ? La-ï-ci-té ? Mais, que le saint Chrême me patafiole, réveillez-vous : non seulement le mot est horrible, mais en plus sur l'ensemble du globe vous ne trouverez pas une personne sur cent mille pour avoir une vague idée de ce qu'il signifie – et c'est normal puisqu'il ne signifie rien. Rien de palpable, de dessinable, de transmissible, de terreux, d'enivrant, de soyeux ou d'argentin. Un concept suspendu dans le vide, inopérant et vacarmeux. Entérinons sa mort, à ce déjà cadavre, puis rétablissons le catholicisime dans ses prérogatives et ses ors de culte d'État. Bien entendu, les autres religions “du Livre” seront tolérées : on n'est pas des brutes non plus. Mais leurs divers sectateurs auront intérêt à se faire discrets – discrets, souriants et tout dégoulinants de respect.

À chacun son tour, les joies et bonheurs de la dhimmitude.

dimanche 12 septembre 2010

Le Pardon de sainte Anne

Pour Madame la comtesse de la Crevette...



Fais venir et conserve en joie

Ceux à naître et ceux qui sont nés

Et verse sans que Dieu te voie

L'eau de tes yeux sur les damnés


Prends pitié de la fille-mère

Du petit au bord du chemin

Si quelqu'un leur jette la pierre

Que la pierre se change en pain


Tristan Corbière, Le Pardon de sainte Anne (extrait).


(N'ayant pas retrouvé le texte sur Internet, j'ai préféré supprimer tout à fait la ponctuation, plutôt que d'en risquer une fautive.)

dimanche 16 mai 2010

Afrique du Sud : les sombres ruisseaux de Chanaan

Je suis depuis hier (du moins dans le temps que me laisse ce damné Brigade mondaine...) plongé dans le passionnant dossier de trente pages que La Nouvelle Revue d'Histoire consacre à l'Afrique du Sud, de ses origines, au XVIIe siècle, jusqu'à nos jours. J'en retiens pour le moment – et faute d'être allé plus loin – l'épisode, évidemment inconnu de moi, dit du Grand Trek, en raison de ses étonnantes résonances bibliques et de ses très lourdes conséquences.

En 1837, les Boers (des Hollandais auxquels sont venus se mêler des Huguenots français) subissent la domination anglaise depuis trente ans, et sont las de ce joug. C'est pourquoi, en février de cette même année, vingt mille d'entre eux quittent Le Cap dans leurs chariots et partent vers la Terre promise – les terres vides et vierges du nord –, en un voyage qui va durer de longs mois, voire plusieurs années pour certains. Je n'ai pas écrit Terre promise simplement pour “faire image” : ces calvinistes nourris de la Bible se considèrent réellement comme le nouveau Peuple élu, auquel Dieu a donné cette terre d'Afrique afin qu'ils y apportent la civilisation, y refondent Sa Parole. Au point que c'est très sérieusement qu'ils nomment le roi d'Angleterre Pharaon. Ils vivent leur Exode, dans des conditions fort difficiles, mais ne doutant pas que la vallée de Chanaan se trouve au bout de leur chemin.

Les Boers fonderont en effet de nouvelles colonies, gouvernées par des patriarches, seuls intermédiaires entre Dieu et le peuple, exactement comme dans les temps bibliques. Contrairement aux Anglais à la même époque, les Boers ne sont nullement racistes, en ce sens qu'ils n'établissent aucune hiérarchie entre les races : pour eux, la seule ligne de partage est celle qui sépare les chrétiens des païens, ces derniers devant être bien entendu évangélisés. Évangélisés, mais rien de plus : en tant que “Peuple élu”, nos nouveaux Hébreux ne sauraient en aucun cas se dissoudre dans un quelconque métissage. Pas supérieurs au regard de Dieu et au leur, mais obstinément séparés.

Et c'est bien de cette croyance un peu folle, de cette volonté farouche, que naîtra un siècle plus tard l'apartheid, cette séparation érigée et durcie en politique, qui est l'un des deux maux ayant entraîné ce pays sur la pente où il continue de glisser aujourd'hui, l'autre étant le toujours plus important déséquilibre démographique entre noirs et blancs.

La suite à plus tard, peut-être...


[ 15 h 37 : mes parents arrivant ici d'une minute à l'autre, on ne me reverra plus sur ce blog – ni aucun autre – avant demain matin : vous pouvez faire les cons, siffler le whisky, vous moucher dans les rideaux, tripoter les adolescentes égarées... ]

mardi 6 avril 2010

Saint Nicolas (du Chardonnet), multipliez les pains, à l'instar de Notre Seigneur !

L'histoire, découverte au petit matin, m'a mis en allégresse pour la journée : c'est simple, j'en glousse encore, y repensant. Pourtant, au départ, rien de vraiment drôle, dans cette tragique et sanguinaire agression de gentils modernes par des fanatiques – écume aux babines et missel comme un canon. Le sourire commence à vous poindre lorsque vous découvrez l'anecdote sur le blog de mon ami Gwendal qui, pour charmant garçon qu'il semble être, n'en est pas moins sujet parfois à des coups de grisou psychique dès que l'on prononce devant lui certains mots-clés proprement démoniaques : curé, catholicisme, religion, etc. Rien que du lourd, vous le voyez. (Je vous conseille vivement d'aller le lire en guise de préambule et de ne pas “zapper” les commentaires, notamment ceux d'un certain Pseudo, particulièrement à la ramasse.) Ce que j'ai eu un peu de mal à comprendre c'est la raison pour laquelle l'excellent Gwendal, tout postillonnant de fureur athée, a cru bon de nous fournir les liens qu'il indique. Car c'est grâce à eux que l'on apprend, en cliquant, le fin mot de l'histoire – qui vire illico à Che Guevara au pays des Schtroumpfs.

Un pitoyable folliculaire nommé John Paul Lepers (je sais bien que, à l'instar de sa famille, on ne choisit pas son prénom, mais enfin, il semblerait que “justice immanente” ne soient pas de vains mots...) et son tandem de supplétifs ont eu la citoyenne et modernante idée d'aller dimanche dernier planter à la sortie de la messe de Pâques célébrée en l'église Saint-Nicolas-du-Chardonnet leur roulotte festive, agrémentée de la banderolle suivante : Parlons de l'islam. Couillu, non ? Et si provocateur ! Tellement chou ! L'Ite missa ayant été, l'un des fidèles de cette paroisse et l'abbé Beauvais, le régional de l'étape, les ont donc sauvagement agressés. À deux. Contre un journaleux (les journalistes, ces garants de nos libertés ! comme s'exclame Gwendal, dans un triple salto arrière) et ses deux porte-coton : trois hommes, donc. On s'est pris au collet, on s'est poussé, on a même dû échanger deux gifles. Fin de l'histoire.

Là-dessus, le petit Lepers va jouer les candides auprès de ses chers confrères. Il ne comprend pas, John Paul premier, il est tout interdit, stupéfié du sol au plafond. Figurez-vous que, quelques jours plus tôt, il était allé faire son numéro de guignol devant une mosquée, et que, là, personne ne s'était offusqué qu'il souhaite parler de l'islam : c'est bien la preuve que les cathos sont de gros nazis, non ? Vous la voyez, la petite jubilation aigre de Juan Paulus ? Vous les sentez et les entendez, les grosses bulles qui remontent en cavalcade du fond de ce marais sur pattes ?

Je le répète, cette histoire me ravit à l'extase. D'abord parce que, s'ils en arrivent à ce degré de ridicule, à ce fin fond de bêtise éructante, c'est bien que nos petits ânes gauchistes braient désormais le dos au mur – et que tout le monde va finir par s'en apercevoir. Ensuite, je trouve très jouissive cette application un peu voyoute de la multiplication christique des pains. Si j'avais des relations à Saint-Nicolas-du-Chardonnet, et dans d'autres paroisses environnantes, je leur conseillerais de n'user que de pains de quatre ou cinq jours. Afin d'être bien certain que tous les mignons Johann Pablo de la Création s'y pètent quelques dents de lait.

lundi 15 mars 2010

Face à Dieu (réflexion en cours)


Pour les croyants, c'est un Oui,
les athées disent “non” et détournent leurs regards.
Mais pour tous les autres, ceux qui scrutent sans voir ?
Dieu, c'est leur grand Peut Être.

mardi 9 mars 2010

Qu'ils sont beaux, qu'ils sont profonds, ces silences nigérians...

Hier soir, quittant ce clavier, j'apprenais par la télévision (ou plus exactement par l'Irremplaçable regardant le journal à la télévision) qu'au Nigéria, profitant de la détente d'un week-end bien mérité, quelques centaines de villageois musulmans s'en étaient allés massacrer quelques centaines de villageois chrétiens, à quelques lieues de là.

J'étais très impatient, ce matin, de m'assourdir des clameurs d'indignation humanitaire qui n'allaient pas manquer de s'élever de ces blogs où rien de ce qui concerne les droits de l'homme n'est étranger, où l'on est à juste titre fort sourcilleux pour tout ce qui touche aux discriminations religieuses. Je croyais les entendre déjà, ces flétrissures infligées aux bouchers nigérians : honte aux chris-tia-no-phobes ! phobes ! phobes !

Et puis non, rien. Pas le temps, actualité chargée. Les régionales, vous comprenez ? Oui, ça doit être ça : les élections de dimanche : impossible de quitter ce petit ragoût des yeux sinon il risquerait d'attacher dans le fond de la gamelle électorale. Mais je suis bien certain que, le scrutin oublié, tout le monde va s'empresser de crier sa révolte et s'étonner comme moi de cet étrange silence des premières heures. Espérons seulement qu'il n'y aura pas, alors, trois clandestins expulsés à défendre ou un peintre homosexuel à soutenir. Parce que, sinon, nos fantomatiques chrétiens d'Afrique devront attendre encore un peu. C'est qu'on a ses priorités par chez nous, et qu'on y tient. On y tient à un point, vous ne pouvez pas savoir.

Enfin, si, d'ailleurs, vous pourriez savoir.

lundi 22 février 2010

Profession de non foi

Ce qui m'ennuie le plus, dans le fait que je ne croie pas en Dieu, outre l'amenuisement spirituel qu'une telle absence me paraît toujours impliquer, c'est qu'on puisse m'inclure dans le troupeau des athées militants ; lesquels ne sont pas, ainsi qu'ils le pensent, l'envers des croyants, mais seulement le double parfait des bigotes de province telles que décrites par Jacques Brel.

dimanche 29 mars 2009

On recherche figure christique ayant peu servi (écrire au journal qui transmettra)

Ce qui est fascinant chez les athées, c'est leur soif de se trouver une figure christique en état de marche. Je ne parle pas ici du véritable athée, celui qui se limite à ne pas croire en Dieu, ni en transcendance d'aucune sorte, se contentant de penser à autre chose. Celui qui m'intéresse ce soir, c'est l'athée militant, celui que son absence de foi torture tellement qu'il éprouve le besoin irrépressible de piétiner Dieu tous les matins, pour tenter de dissimuler qu'il n'a en réalité jamais cessé de croire en lui, fût-ce négativement. Ceux-là sont faciles à repérer, d'abord parce qu'ils sont très bruyants, ensuite parce qu'une sorte d'écume rosâtre leur monte aux babines dès que le successeur de Pierre se permet trois mots : tous les chrétiens ont depuis longtemps oublié de quoi était faite l'intervention papale qu'ils sont encore à se rouler par terre, agités comme des convulsionnaires sur la tombe du diacre Pâris.

Ce manque de Dieu qui les dévore de l'intérieur, ils ressentent, sans la discerner, la nécessité impérieuse de le combler. Et on les voit courant de droite et de gauche – mais plus souvent de gauche, toutefois –, à la recherche d'une figure christique capable d'étancher leur soif de divin. Naturellement, celles qu'ils élisent sont si pauvrement humaines que leur efficacité est très limitée dans le temps, et qu'ils doivent donc en changer souvent.

Au temps de ma prime jeunesse, le tortionnaire Ernesto Guevara a superbement rempli cet office, auprès d'une jeunesse européenne assoiffée de pureté et de rachat, mais point trop regardante sur les antichambres de l'histoire. Ensuite, la figure christique s'est dépersonnalisée, anonymisée, pour devenir un archétype.

Durant mon adolescence, le réfugié chilien marchait très fort, c'était un article sur lequel on pouvait faire fond en toute confiance. En toute confiance relative, car ce christ-là s'est usé assez rapidement, les couleurs ont passé. Et les plus idéalistes des jeunes militantes qui avaient commis la sottise d'en épouser un (pour faire chier leur père, notaire ou chef du personnel), se sont retrouvées avec, sur les bras, un symbole invendable et, qui plus est, déjà légèrement bedonnant – volontiers macho, aussi.

Là-dessus est arrivée la relève : le travailleur immigré. D'abord nord-africain, parce qu'on n'avait que cela à se mettre sur la conscience, puis sub-saharien. On pouvait croire que, cette fois, on tenait du solide, du grand teint. Point. Le sub-saharien lui-même a pâli aux yeux de nos infatigables combattants-pour-un-monde-plus-juste, et il a fallu leur trouver une médication plus costaude, sous peine de perdre tout le bénéfice de cette grande cure morale entreprise dans les flons-flons de l'après-guerre.

Est alors arrivé, telle une bénédiction céleste, l'immigré clandestin – une vraie aubaine, celui-là, puisque, en plus de vous purifier l'âme à grande eau, de vous récurer la mauvaise conscience à la grattounette, il vous procure le délicieux frisson de la rébellitude en vous mettant en délicatesse avec nos lois, forcément scélérates et dégageant les inévitables relents nauséabonds.

Mais, cette fois, nos évangéliques jeunes gens (ou moins jeunes, du reste : le droit-de-l'hommisme est un truc qui peut aussi s'attraper au moment de la retraite, quand on voit poindre l'ennui) ont décidé de bétonner leur affaire, afin de ne plus risquer d'être pris de court, si jamais le clandestin à son tour se révélait décevant. Ils ont donc inventé la figure christique pluridisciplinaire. À braquets multiples. C'est ainsi qu'au clandestin rédempteur sont venus s'ajouter l'homosexuel purifiant, l'Immaculée lesbienne, le saint transgenre, apôtre et martyr. Sans oublier l'enfant palestinien qu'il est toujours prudent de se garder sous le coude. On est entré dans l'ère du christique multifonctions, il ne s'agit que d'en trouver d'autres, d'étoffer cette batterie de cuisine céleste : ils viendront, soyez-en sûrs.

Les marie-madeleines présentes et futures peuvent déjà préparer les baquets d'eau pure et lisser leurs longues chevelures.

L'illustration est un autoportrait de Dürer (1500).

lundi 18 août 2008

L'outremort est écrit (enfin, je crois)

Autant vous le dire tout de suite : Dieu n'a pas créé le monde. Ce qui ne signifie pas que le monde est incréé, comme souhaiteraient le croire nos petits scientistes actuels. Le monde a bel et bien (ou plutôt : horrible et mal) été créé. Par Lucifer, juste après la Chute. L'affaire m'est apparue très clairement à la lecture du Paradis perdu de Milton, il y a déjà quelque temps. Je ne vous en avais rien dit, alors, pour ne pas vous distraire de vos affaires terrestres, qui semblent avoir tant d'importance.

On ne peut pas jeter la pierre à Lucifer : devenu Satan, rejeté dans les ténèbres sidérales, privé à jamais de la lumière divine, même une équipe de soutien psychologique n'aurait pu grand-chose pour lui. D'autant que, si on en croit Milton, il était escorté d'une armée de soudards qu'il a bien fallu occuper - car, surtout quand on est dépourvu de sexe, l'éternité ça finit par peser.

Donc, Lucifer, devenu Satan, a créé le monde - c'est la mauvaise nouvelle. Il a commencé petit. Des êtres unicellulaires qui se bouffaient entre eux, mais sans même s'en rendre compte : ça amuse cinq ou six millions d'années, pas davantage. Les soudards s'ennuyant, il a bricolé des animaux de plus en plus sophistiqués, des carnages réjouissants, des baffreries d'anthologie. Ça ne suffisait pas : les sbires renaudaient toujours. D'autant qu'ils savaient bien que, là-haut, les anges non rebelles continuaient de baigner dans la béatitude. Satan a pensé pouvoir les divertir avec le cataclysme du Permien, dont on vous parlait hier (c'est juste en dessous). C'était bien, il a occupé les esprits pendant quelques millions d'années. Mais après ? Les légions d'exclus ont recommencé à s'agiter, mettez-vous à leur place. Satan a eu beau multiplier les raffinements de cruauté, inventer la guêpe fouisseuse qui paralyse l'araignée et pond dans son ventre en sachant que, saison suivante, ses larves dévoreront l'animal vivant de l'intérieur, des trucs festifs de ce genre, ça amusait le banquet des réprouvés pendant une paire de millénaires, pas davantage. Alors, il a trouvé l'idée.

L'homme. Un bidule sophistiqué qui sait presque dès sa naissance qu'il va mourir. Là, tout le monde, au bistrot des ténèbres, a applaudi à tout rompre : la marque du génie. On a senti que Dieu était enfoncé, on avait trouvé le truc. Bien sûr, il y eut quelques esprits chagrins pour dire que c'était quand même un peu léger, que ça ne ferait pas illusion bien longtemps... Enfin : vous connaissez le côté ergoteur des anges réprouvés.

Mais Satan avait d'autres cartes dans sa manche, dont il n'a évidemment pas révélé l'existence. Ou, en tout cas, pas le côté biseauté. Et, notamment, le paradis. Car, concomitant au monde, il avait inventé le paradis. Une sorte de havre éternel et promis, destiné à faire supporter aux plus fier-à-bras des petits humains les tortures continuelles qu'il leur faisait endurer, pour la plus grande joie des banqueteurs de ténèbres.

(Déjà, avant l'explosion finale, il s'était arrangé pour que les hommes s'imaginent avoir tué Dieu (sous vos applaudissements), lequel était bien vivant, naturellement, mais pas du tout au courant de l'invention de son ancien bras armé : Dieu ignorait, et continue d'ignorer, notre existence.)

Le paradis existe réellement : je le dis pour mes amis catholiques qui se posent toujours plus ou moins la question. Et il est même exactement conforme à ce qu'on dit dans leurs livres sacrés. Sauf qu'on n'y reste pas. Et que Dieu en est absent. C'est notre dernière épreuve avant la table à dissection. Le sadisme suprême : deux ou trois millénaires de bonheur ineffable (Satan a bien connu Dieu : il sait adopter ses déguisements), puis, plaf ! une éternité de... Ah, non, là, ma science s'arrête : je ne sais pas de quoi notre éternité est faite, et préfère ne pas le savoir, tant que possible.

Des humains plus intelligents que moi ont pressenti, bien sûr. Baudelaire parle : « Les morts, les pauvres morts, ont de grandes douleurs » ; Lovecraft suggère que ses Grands Anciens ne nous laissent vivre que pour, in fine, nous bouffer ou nous disséquer, tellement énormes que notre petitesse leur supprime toute pitié, comme nous voyons sans réagir une mouche tourbillonner sur elle-même durant deux ou trois minutes, avant de crever brusquement, simplement à cause de l'auto-collant transparent que nous avons apposé à notre fenêtre. Sans parler du ciron que nous écrasons de la semelle, sans même qu'il ait eu conscience de notre existence, tellement nous marchons vite et, donc, circulons dans un univers qui n'est pas le sien.

Nous nous agitons dans un univers qui n'est pas celui de notre créateur, Satan. Nous ne le voyons pas. Mais, un jour prochain, nous nous retrouverons entre les deux plaques de verre de son microscope. Et nous comprendrons notre douleur.


Texte écrit en écoutant La Passion selon saint Matthieu. Parce que, malgré tout, on ne sait jamais...

dimanche 6 avril 2008

Erri revient

Photo de l'Irremplaçable, en Franche-Comté


« La foi n'est pas une chose automatique, la foi est comme cette sorte d'aile éolienne que j'ai montée quand je suis allé en Afrique. Un instrument très simple, trsè rudimentaire, qui sert à extraire de l'eau des puits ; mais aussi très puissant, qui n'a besoin d'aucun type de manutention : il n'est pas nécessaire de l'actionner, elle marche toute seule, elle n'a besoin que du vent. La foi est comme ça, pour la ressentir, il faut que tout ait été mis en mouvement ensemble sous l'impact du vent. Moi, je n'ai pas été touché par ce vent, mais la vie de certains hommes de foi me convainc, je crois qu'ils ont une raison, une information, une vérité que moi je n'ai pas. Je crois aux vies, à leurs vies. »

Erri De Luca, Essais de réponse.

mercredi 26 mars 2008

Le tu de la douleur

Nous avons épuisé la Première heure et ceci est donc la dernière Aurore biblique. Mais, comme je n'ai pas envie de quitter Erri De Luca aussi rapidement, l'aurore deviendra profane à compter de demain matin...


« L'hébreu de l'Ancien Testament avait un rapport intime et jaloux avec Dieu, ils échangeaient un "tu" plein de sentiments bouillants. Ce "tu" s'est estompé dans nos rapports, la force de ce pronom personnel qui préside à l'amour est tombée.

« La dernière fois que ce tu m'a fait sursauter, ce fut pendant que j'accompagnais à sa sépulture, avec un petit groupe, une fillette de dix ans morte d'un cancer. Dans le frottement des pas du petit cortège s'éleva tout à coup le cri terrible du père de cette fille unique, un maçon, un de mes compagnons de travail. Il cria : "Tortionnaire, tu l'as torturée pendant un an, tu me dégoûtes", il cria directement ses blasphèmes vers le ciel, regardant en l'air, puis crachant par terre, lui, l'athée de toujours. C'était le "tu" d'un homme à Dieu, un tu antique qui venait des hurlements des prophètes et qui, après un long sommeil, se cabrait à mes oreilles dans un souffle de douleur pure. Ce tu était si fort qu'il démontrait l'existence de Dieu, du moins en cette heure-là, en cet homme-là. Je crois que Dieu ne s'offense pas des cris de l'homme, s'ils ont le tu dans leur douleur. »

(Erri de Luca, Première heure.)

mardi 25 mars 2008

El est avec nous

« Immanuel veut dire : El est avec nous. El est l'abréviation d'Elohim, un des noms de Dieu de l'Ancien Testament. Immanuel est un nom qui a fait beaucoup de chemin avant sa transcription dans le registre de l'état civil. Bien des gens s'appellent Emmanuel ou Emmanuelle. Mais dans toute l'Écriture sainte personne n'a osé confier ce nom à un être humain. Il est resté sans porteurs. C'est aussi un nom qui a fait fausse route. Les nazis l'utilisèrent pour leur slogan : "Gott mit uns", "Dieu avec nous", traduction d'Immanu El. Ils le crièrent et le prétendirent, mais Dieu n'était pas avec eux, même si, pendant un temps suffisant pour exterminer des millions de personnes, il a semblé que Dieu n'était avec personne. Alors, tandis que les bourreaux s'enivraient de l'erreur de croire Dieu avec eux, les victimes répétaient la question de David au psaume 22 : "Eli, Eli, lama azavtàni", "Mon El, Mon El, pourquoi m'as-tu abandonné ?" Entre cette phrase et l'Immanu El, entre l'étonnement de l'abandon et la certitude d'un Dieu près de soi, s'échelonnent toutes les positions de la personne de foi. Chacune d'elles, au moins une fois dans sa vie, a fait l'expérience personnelle des deux phrases. »

(Erri De Luca, Première heure.)

lundi 24 mars 2008

Les rouges ruisseaux de Canaan

« Le vigneron, c'est Dieu et la vigne, Israël, plante apportée d'Égypte et installée en terre de Canaan. Dieu la cultive au rythme du renouvellement des patriarches et des saisons. Il a construit au centre une tour qui est certainement la loi du Sinaï. Et tout cela n'a pas suffi, écrit Isaïe. Mais quelles grappes voulait-il de cette plante, le vigneron ? Il voulait beaucoup, il voulait et veut une vendange de saints. Dans leur prière quotidienne, appelée shemà-écoute, les Juifs répètent, pour ne jamais l'oublier, l'absolue prétention de Dieu sur eux : "Afin que vous vous souveniez de tous mes commandements et que vous soyez saints." C'est ce qui est écrit dans le livre que nous appelons Nombres et que les Juifs intitulent "Bemidbàr" : "Soyez saints". Il ne se contente pas de moins : où qu'ils se trouvent, ils sont tenus de se transmettre, d'une génération à l'autre, l'irremplaçable fardeau de la sainteté. »

(Erri De Luca, Première heure.)

samedi 22 mars 2008

Le prophète, le prêtre et le juge

« Amaleq représente depuis lors le nom des guets-apens contre le peuple hébreu, lorsqu'il sera loin de sa terre, dispersé dans des exils qui sont une extension du désert du Sinaï.

« Sur la colline de la bataille a pris forme un grand symbole de ce qui est nécessaire à un peuple pour survivre : un prophète, un prêtre et un juge. Un homme au grand prestige personnel, un chef religieux et un administrateur de la justice. À l'ombre de cette triade, un peuple renforce ses propres fibres et apprend à s'engager seul dans le monde, à se désaccoutumer du miracle continuel de Dieu. La victoire sur Amaleq n'est pas un de ses prodiges. Mais l'unité d'un peuple s'est formée sous la direction de ses organes suprêmes et de là lui est venu le droit d'exister parmi les nations. »

(Erri De Luca, Première heure.)

Et le vin de ta vigne

« Siracide parle de lui-même avec sincérité comme du dernier venu en disant : "Quant à moi, le dernier, j'ai été celui qui grappille derrière les vendangeurs." Chacun de nous, quand il feuillette les Saintes Écritures, est le dernier venu de ses lecteurs ; chacun de nous passe entre les lignes comme entre les vignes déjà dépouillées, qui ne nous appartiennent pas, mais auxquelles nous sommes admis, car, en tant que derniers, nous sommes les plus pauvres. Et pourtant, un reste de sagesse est encore à portée de la main de qui parcourt attentivement les passages que les vendangeurs et les générations précédentes ont parcourus. Au dernier lecteur aussi, il est donné de trouver le fruit resté, afin de pouvoir ajouter sa note au bout du commentaire infini. Alors, nous pourrons nous rendre compte, avec l'étonnement qui fut celui de Siracide, que la récolte a été abondante et nous pourrons dire avec lui : "Comme le vendangeur, moi aussi qui suis un lent grappilleur, j'ai rempli la cuve." »

(Erri De Luca, Première heure.)

vendredi 21 mars 2008

Construire, dit-il

À Juan, in memoriam


« Être maçon était un métier estimable, un titre honorifique même. Le prophète Isaïe le prouve lorsqu'il écrit à propos d'un homme juste : "Et je t'appellerai maçon de brèche, celui qui répare les chemins pour vivre" (Is 58, 2). Et lorsque Dieu cherche un homme valeureux, comme il est écrit dans le livre du prophète Ézéchiel, il dit : "Et j'ai cherché parmi eux un homme qui répare un mur et qui se tienne fermement dans la brèche devant moi pour veiller sur le pays sans trembler : et je ne l'ai pas trouvé" (Éz 22, 30).

« Pour savoir ensuite comment étaient considérés les outils du métier, rien n'égale le chapitre 28 d'Isaïe dans lequel Dieu, après avoir lui-même posé une pierre d'angle à Jérusalem, dit : "Et je mettrai un jugement pour corde et de la justice pour fil à plomb" (Is 28, 17). Voilà : dans l'Écriture sainte, construire est important au point que ce verbe en hébreu donne vie au mot ben, "fils". »

(Erri De Luca, Première heure.)