J'ai petit à petit acquis cette conviction que la fameuse chanson de Charles Trenet était habillée de burlesque afin de mieux dissimuler sa nature de parabole biblique, essentiellement vétéro-testamentaire, mais pas uniquement ; parabole du reste assez transparente, pour peu que l'on prenne la peine d'en lire les paroles :
Aux environs des belles années 1910,
Lorsque le monde découvrait l'automobile,
Une pauvre femme, abandonnée avec ses fils
Par son mari qui s'était enfui à la ville…
La datation du premier vers est évidemment fantaisiste, ou symbolique si l'on préfère, comme le sont toutes celles que l'on peut rencontrer dans la Bible ainsi que chez ses nombreux exégètes, d'Origène à Bossuet. Dans le vers suivant, en revanche, il me semble tout à fait clair que l'automobile en question ne peut être qu'une monoplace : sinon, pourquoi ce brave homme n'emmènerait-il pas femme et rejetons ? On peut alors facilement en déduire qu'à travers cette monoplace, c'est en fait le monothéisme que découvre le monde à l'époque de notre histoire ; époque particulièrement tragique, puisque la pauvre femme abandonnée symbolise évidemment la terre de Chanaan, désertée par les douze tribus d'Israël tout au long de la captivité en Égypte. Quant aux fils, ils sont tout naturellement les fruits de cette terre, qui attendent le retour du peuple hébreu pour pouvoir achever leurs croissance et produire d'autres fruits à leur tour. – Poursuivons, en passant directement au refrain :
Je t'attendrai à la porte du garage,
Tu paraîtras dans ta superbe auto.
Il fera nuit, mais avec l'éclairage,
On pourra voir jusqu'au flanc du coteau.
On comprend tout de suite que le coryphée du couplet s'est effacé et que c'est désormais Dieu lui-même qui s'adresse à sa créature, pour lui dire qu'il l'attendra à la porte du garage. Mais pourquoi à la porte ? Pourquoi pas dans le garage (surtout s'il pleut), voire sur l'un des tabourets de bar du salon d'angle ? On l'a déjà compris : parce que Moïse se vit refuser l'accès à la terre promise, qu'il ne put en franchir la frontière ! La suite est encore plus limpide : l'éclairage est évidemment la lumière divine, qui signale à Israël qu'il est enfin rentré chez lui – mais qu'il devra tout de même faire gaffe aux roquettes. Quant au flanc du coteau… tout le monde sait que Moïse, avant de mourir, eut la joie ineffable de contempler les ruisseaux de lait de Chanaan du haut d'une colline. C'est alors que l'auteur s'autorise une échappée en direction du Nouveau Testament. Qu'on en juge :
Nous partirons sur la route de Narbonne
[…]
Et nous verrons les tours de Carcassonne
Se profiler à l'horizon de Barbeira.
Le lendemain, toutes ces randonnées
Nous conduiront peut-être à Montauban…
Ne croirait-on pas voir Satan, au sommet de la montagne, offrant à Jésus tous les royaumes de ce monde, pour peu qu'il consente à l'adorer, lui, le prince du mensonge ? Pour ceux qui douteraient encore de la validité de cette interprétation, voici le coup de massue, au début du second couplet :
Il courut ainsi pendant plus de quarante ans,
Escamoté par son nuage de poussière…
Quarante ans, n'est-ce pas ? Cette durée, si excessive pour un automobiliste en goguette que l'on la pouvait prendre pour une gaminerie surréaliste, mais qui devient tout à fait raisonnable, et attestée par le Livre, dès lors que l'on parle d'un peuple juif condamné à zigzaguer dans le désert pour avoir adoré le Veau d'or pendant que Moïse allait chercher le menu des trois millénaires à venir ! Pour le nuage de poussière – qui pourrait bien être du sable, gagé-je –, il n'est là que pour expliquer qu'en quarante ans aucun bédouin local n'ait jamais rencontré cette considérable bande de loqueteux se traînant entre Nil et Mer Rouge.










