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vendredi 17 juillet 2020

Et comme L'Espérance est violente…


Le titre du recueil de chroniques gastro-œnologiques de Jim Harrison, qui illustrait le précédent billet de ce distingué blog, ce titre n'est pas très bon. Le livre original s'appelait A Really Big Lunch, et je ne vois pas bien l'intérêt d'avoir vulgarisé ce lunch en gueuleton. Du reste, le traducteur attitré de Harrison, Brice Matthieussent, ne se montre pas toujours digne d'éloges inconditionnels. Je ne parle pas de sa connaissance de la langue anglaise,  dont je ne puis évidemment pas juger, mais de son aptitude à manier la française sans trébucher dans certaines de ses fondrières dissimulées. 

Toujours est-il que ce gueuleton du titre fait référence à un déjeuner qui eut réellement lieu, le 17 novembre 2003, au restaurant “L'Espérance” de Marc Meneau, à Saint-Père-sous-Vézelay. C'est un repas qui ferait passer Gargantua pour un pâle zombi végan et les orgies romaines pour de simples séminaires de diététique minceur.

Le repas en question – mais le terme même de “repas” semble ici totalement inadéquat, impuissant à prendre en charge la réalité de la chose – avait été organisé par Gérard Oberlé, écrivain alsaco-bourguignon que je vous invite pressamment à  lire, et grand ami de Jim Harrison. Il comptait 12 convives, comme une Cène monstrueuse pour laquelle, prudemment, le Christ se serait fait excuser. D'après les estimations de Harrison, qui lui consacre une quinzaine de pages, il a dû coûter environ le même prix qu'un break Volvo neuf – ce qui ne nous avance guère si on ne connaît pas les tarifs pratiqués par Volvo aux États-Unis. 

Toujours d'après Harrison, ce déjeuner (préparé, donc, par toute l'équipe de Marc Meneau, soit quarante personnes) a duré environ douze heures. C'est bien le moins en effet, puisqu'il était composé de 37 plats, groupés en quatre “services”. Un menu dont je vous donnerais volontiers le déroulé précis et détaillé, si j'étais un peu moins paresseux ; après tout, vous n'avez qu'à acheter le livre de Jim et vous l'aurez. Il ne s'agissait pas de n'importe quels plats : Oberlé avait bien travaillé. Mais je cède la parole à Harrison pour un bref instant :

« Ce déjeuner de trente-sept plats […] était fondé sur les recettes de grands cuisiniers et essayistes gastronomiques du passé (parmi eux, le maréchal * de Richelieu, Nicolas de Bonnefons, Pierre de Lune, Massaliot, La Varenne, Marin, Grimod de La Reynière, Brillat-Savarin, Mercier, La Chapelle, Menon et Carême), et il s'inspira de dix-sept manuels de cuisine publiés entre 1654 et 1823. »

On voit que l'alibi historico-culturel de cette bâfrerie d'anthologie se trouva pleinement respecté. Du reste, Jim Harrison proteste que ce ne fut nullement un excès puisqu'il souligne volontiers que, durant ces douze heures, et pour faire glisser ces trente-sept plats, ne furent proposés aux apôtres que dix-neuf vins : on n'est pas plus sobre en effet.

Le lendemain soir, pour son dernier dîner parisien avant de reprendre l'avion pour Chicago (car il était venu du Michigan uniquement pour ce déjeuner oberlesque), Jim Harrison se montra presque ascétique :

« […] Peter et moi avons dîné chez Thoumieux, ma vieille adresse de secours, à côté des Invalides. Nous avons bu un simple Gigondas et j'ai commandé deux plats de légumes, avant de craquer au dernier moment et d'ajouter un confit de canard. Les longs vols sont physiquement épuisants et une alimentation judicieuse est le fondement d'une vie saine. »

Je crois n'avoir rien à ajouter à cette sage conclusion.

* En français dans le texte original.

vendredi 15 février 2008

Jim, my name is Jim...

Mon bon vieux Bergouze (je commence toujours comme cela pour qu'on sache à qui je m'adresse...), je viens de découvrir (pas tout seul : merci à Élise Pellerin (que j'aime énormément, sans l'avoir jamais rencontrée (pour l'instant)...)) un écrivain américain qui s'appelle Jim Harrison, magnifique romancier, que j'aurais aimé que tu lises. Mais bon.

En dehors des livres qu'il écrit, il se trouve que cet homme a exactement la gueule que j'aurai dans dix ans, ce qui me le rend évidemment plutôt sympathique. Sinon, si je suis mort avant cela, je serai néanmoins content qu'il ait existé - et content surtout de t'avoir retrouvé dans la douce paix de Dieu, s'il existe lui aussi (mais tu dois le savoir, depuis le temps).

vendredi 6 octobre 2023

La balade (culinaire) de Jim

De Jim Harrison, dans son Journal gastronomique américain* : 

« Les grandes cuisines, la française et la chinoise arrivant largement en tête, émergent dans des économies de pénurie où la rareté des ingrédients garantit le maximum d'ingéniosité. À l'inverse, le panier américain est tellement rempli que le fond vient de céder et que nous mangeons d'ordinaire la bouillie ramassée par terre. Pas toujours, mais très souvent. »

Jim Harrison place donc en tête de son palmarès gustatif les cuisines française et chinoise : tout chauvinisme ou sinophilie excessive mis à part, on ne peut que lui donner raison. Lorsqu'il se sent d'humeur à garnir la troisième place de son podium, il cite toujours la gastronomie italienne : c'est là que nous divergeons. Bien que trouvant la tambouille transalpine pleine de charme, sa réputation me semble un tantinet surfaite. Et je crois que malgré mon islamophobie rabique et hautement blâmable, je ferais passer devant elle la cuisine marocaine.

Mais enfin, chacun mange bien ce qu'il aime et veut : je suis, sur ce chapitre, d'une tolérance qui confine au laxisme le plus débridé.

* Ce journal, assez bref, se trouve dans le volume édité en 2002 par Christian Bourgois et intitulé Aventures d'un gourmand vagabond : le cuit et le cru. Voilà. Vous ne pourrez pas venir vous plaindre qu'on vous laisse dans l'ignorance… ni sur votre faim.


 

lundi 6 juillet 2020

La balade de Jim


Le diptyque – et voilà un mot que je ne serai jamais capable d'écrire sans hésitation, au point d'aller chaque fois en vérifier l'orthographe ; je me demande quel masochisme me pousse à l'utiliser encore –, le diptyque, donc, formé par Dalva et sa suite, La Route du retour, est d'une construction complexe, touffue – un écheveau familial voire dynastique –, et pourtant sinueuse et limpide à l'image de ces rivières que, dans les romans de Jim Harrison, on ne cesse de descendre, de remonter, de franchir, à la nage ou à gué. Et je suis une nouvelle fois frappé de ce que, dans ces immenses paysages qui surgissent comme naturellement d'entre les pages, la plupart des personnages, à mesure que la vie les martèle et les burine, se mettent à ressembler de plus en plus à des coyotes qui tenteraient de se transformer en statues, en statues de coyotes, à se minéraliser pour se fondre encore davantage dans ce creuset naturel qui tout à la fois les a engendrés et ne cesse de les repousser vers les autres hommes, ceux qui s'agitent. 

De là vient au lecteur des envies fortes d'expéditions au Nebraska ou au Montana, des projets de bivouac dans la péninsule nord du Michigan ; équipées qui semblent d'autant plus désirables que l'on sait bien qu'elles resteront lettre morte.

dimanche 13 avril 2008

Cannibale lecteur

Dans mon billet d'hier (juste sous vos pieds...), à propos de Jim Harrison, je disais que mon affaire commençait à tourner à la monomanie (à ne pas confondre avec la manomanie, qui n'est rien de plus que de la masturbation compulsive). En fait, en y réfléchissant, dans les brumes de l'eau minérale qui envape mon esprit, je m'aperçois que j'ai toujours - ou très souvent - lu de cette manière, par coulées massives et prolongées.

Se plonger dans l'oeuvre d'un auteur, ne plus lire que lui, devenir presque autiste (mais autiste reading, tout de même) à tous les autres, permet, il me semble, de franchir un pas de plus en direction de cet écrivain, voire de sauter à pieds joints dans le miroir tendu. Cela me paraît surtout vrai pour les romanciers, et bien davantage encore pour les plus prolifiques d'entre eux. Une personne lisant les cinq ou dix meilleurs romans de Balzac n'aura pas la même vision de lui que celle qui, comme je l'ai fait à une époque lointaine - et refait depuis -, entre dans la Comédie humaine par La Maison du chat-qui-pelote, pour en ressortir, quelques mois plus tard, par Le Lys dans la vallée.

Toute proportions gardées, cela vaut aussi pour un Simenon ou, on y revient, un Jim Harrison. Voilà des écrivains qui, à mon sens, doivent être pris (ou rejetés) en totalité - des écrivains "globaux". Qui appellent, chez leur lecteur, à une forme de cannibalisme. Ce qui n'est pas le cas, par exemple, de Zola ni de Hugo, qui supportent très bien d'être lus "par appartements", et qui, même, y ont avantage.

Cette "serial lecture" présente toutefois un risque non négligeable pour ceux qui la pratiquent, s'ils ne sont pas de grands lecteurs.

(Je considère qu'il y a des "grands" lecteurs et des "gros" lecteurs, de même qu'il y a des goinfres et des gastronomes. On peut très bien imaginer un grand lecteur se contentant d'une dizaine de livres par an, et un gros lecteur ne comprenant strictement rien aux cent cinquante qu'il a dévorés dans le même temps. Je crains d'être plus proche de cette seconde catégorie que de la première.)

Un risque, disais-je. Celui que fait courir à un esprit ordinaire une trop grande proximité avec la lumière dont il a besoin : d'un aveuglement plus ou moins important, d'une perte de lucidité. Toutes choses qui surviennent lorsque le plaisir de se retrouver "en terrain connu" prend le pas, ou au moins rivalise avec le jugement critique, face à une partie nouvelle de l'oeuvre déjà parcourue en tous sens. Dans ce cas, un seul remède : s'éloigner, se frotter les yeux, chasser de la rétine les papillons noirs, et y revenir quelques mois ou années plus tard.

Et si quelqu'un pouvait m'expliquer pour quelle raison je me suis brusquement attelé à ce charabia pseudo-littéraire, il me rendrait un signalé service.

vendredi 14 mars 2008

Froid dure

« Comme le monde paraît irrévocablement changé lorsque ceux qu'on a aimés sont morts !... C'est toujours le dernier jour de l'été indien. Nous sommes prisonniers du froid et il n'y a plus aucune porte pour se mettre à l'abri.»

(Jim Harrison, La Route du retour.)

mardi 1 avril 2008

Bad news

« "Je ne voudrais pas vous inquiéter, mais vous êtes en très mauvaise santé. Un pouls anormalement élevé, une tension préoccupante, et au moins quinze kilos de trop." Sa main s'abattit sur mon ventre. "Le fric que vous avez dépensé pour votre goutte suffirait à faire vivre un village africain." Là-dessus, elle m'administra un tranquillisant et m'interdit un pousse-café. »

Jim Harrison, Faux soleil.

mardi 21 mars 2017

Le mal vient de plus loin


Il resterait à établir pourquoi, après avoir fait l'acquisition de trois ou quatre livres portugais, j'ai brusquement, sans même les avoir entrouverts, bifurqué vers Francis Scott Fitzgerald et Christopher Isherwood. Mais ce n'est pas très important ; et, du reste, je le sais fort bien : trois phrases de Bernard Frank y ont suffi. On n'est pas plus volage que moi.

Les Européens que nous sommes ont tendance à imaginer tout neuf le problème des minorités et de nos rapports difficiles avec elles ; nous pensons souffrir d'un cancer encore jeune, dont les métastases demeureraient encore réversibles – exception faite, bien entendu, de ceux qui, clamant leur pleine santé, se persuadent qu'ils le sont réellement. Or, il semble que le mal vient de plus loin, pour parler comme Flannery O'Connor ; plus loin dans l'espace, plus loin dans le temps.

Le bref roman de Christopher Isherwood intitulé Un homme au singulier (A Single Man) date de 1964 et a été écrit en Californie, où s'était réfugié l'auteur dans l'espoir d'y vivre son homosexualité de manière moins contrainte que dans son Angleterre natale. Il raconte une journée (la dernière ? Le doute demeurera) de la vie d'un professeur d'université nommé George, homosexuel presque quinquagénaire vivant absolument seul depuis la mort de son compagnon, Jim, quelques mois plus tôt dans un accident de voiture. Dans le premier tiers du livre, c'est-à-dire au milieu de la matinée, nous assistons au cours que donne George, sur un roman d'Aldous Huxley qui n'est pas nommé mais qu'un moins ignare en littérature anglaise n'aurait sans doute aucune peine à identifier. Vers la fin de ce cours, la discussion avec certains de ses étudiants l'amène à se lancer dans une sorte de péroraison à propos des minorités (j'en supprime quelques passages, incompréhensibles pour qui n'a pas lu les soixante-dix pages qui la précèdent ; les mots et passages soulignés le sont par Isherwood) ; voici :

« Bon… maintenant, voici les libéraux – dont font partie, j'espère, toutes les personnes qui sont dans cette salle ; ils déclarent : “Les minorités ne sont que des êtres humains, comme nous.” Bien sûr, que les minorités sont des êtres humains ; des êtres humains, non des anges. Bien sûr qu'elles sont comme nous – mais pas exactement comme nous ; voilà l'état d'hystérie libérale que nous ne connaissons que trop, où l'on se met à raconter qu'en toute sincérité l'on ne voit aucune différence entre un noir et un Suédois […]

» Ainsi, reconnaissons-le, les minorités sont formées de gens dont l'aspect, les actions et les pensées diffèrent probablement des nôtres, et qui ont des défauts que nous n'avons pas. Il se peut que leur aspect et leurs actions nous déplaisent, et que leurs défauts nous soient odieux. Mieux vaut reconnaître qu'ils nous déplaisent et nous sont odieux, que d'essayer de barbouiller nos sentiments de sentimentalité pseudo-libérale. Si nous considérons nos sentiments avec franchise, nous avons une soupape de sécurité ; si nous avons une soupape de sécurité, en réalité nous risquons moins de nous lancer dans les persécutions… Je sais bien qu'une pareille théorie n'est pas à la mode aujourd'hui. Tous autant que nous sommes, nous n'arrêtons pas de nous efforcer de croire que, si nous ignorons une chose assez longtemps, elle disparaîtra purement et simplement. […]

» Bien entendu, la persécution en elle-même est toujours un mal, je suis certain que nous sommes tous d'accord là-dessus… Mais le pire, c'est que nous tombons maintenant dans une autre hérésie libérale. Parce que la la majorité persécutrice est abominable, disent les libéraux, la minorité persécutée doit être nécessairement d'une pureté sans tache. Ne voyez-vous pas combien c'est absurde ? Qu'est-ce qui s'oppose à ce que les mauvais soient persécutés par les pires ? Tous les chrétiens massacrés dans l'arène étaient-ils obligatoirement des saints ?

» Autre chose. La minorité a son propre type d'agressivité. Elle provoque positivement les attaques de la majorité. Elle hait la majorité – non sans raison, je vous l'accorde. Elle hait même les autres minorités – parce que toutes les minorités sont en compétition : chacune proclame que ses souffrances sont les plus atroces, et que les torts qu'elle subit sont les plus graves. Et plus toutes ces minorités haïssent, plus elles sont persécutées, plus elles deviennent méchantes ! »

Texte écrit il y a plus d'un demi-siècle, donc, et dans quoi est démontée presque pièce à pièce cette “compétition victimaire” dont nous pensons qu'elle est apparue chez nous, à l'abri de nos anciens parapets, il y a vingt ou vingt-cinq ans tout au plus. Il reste que, faisant immédiatement suite à celle de Gatsby – cette valse lente animant des spectres –, la lecture d'Un homme au singulier n'est pas exactement de celles qui vous donnent envie de croire en l'homme et son avenir flamboyant – à moins qu'il ne flamboie comme un Walhalla en fin de tétralogie.

vendredi 8 février 2008

Je l'ai fait...

Je sortais de L'Ambiance, où j'avais déjeuné et bu (modérément les deux, dans la mesure où j'étais seul et où je lisais avec une passion jubilatoire l'autobiographie de Jim Harrison, En marge), et revenais vers le doux nid de la rue Thierry-Le Luron.

Arrive, face à moi, un jeune noir, 30 ans, mince, très beau, disons assez beau. Mû par un un instinct farceur, je coupe la parallèle, marche droit sur lui, sourire aux lèvres, main tendue :

- Monsieur Obama ! Vous êtes la chance de l'Amérique ! Je vous souhaite un triomphe !

Il a un instant d'hésitation, puis éclate de rire, et me serre la main. Il rit encore dans mon dos, on s'éloigne l'un de l'autre, chacun satisfait de soi-même...

mercredi 27 février 2008

Harrison ne manque pas de piquant

À Martin P.


Le 24 novembre 1999, Jim Harrison écrit à son ami, l'écrivain et éditeur alsaco-morvandiau Gérard Oberlé :

« En fait, j'ai fini par comprendre que j'aimais à la fois la nourriture sauvage et la cuisine sophistiquée, c'est la "banlieue" entre les deux qui m'embête. Manger une grouse ne manque pas de grandeur, mais les chapons élevés en plein air que j'achète chez la fermière du bord de route peuvent aussi être superbes. Les meilleures volailles du monde sont les poulets demi-deuil que j'ai dégustés chez toi et à L'Espérance, le merveilleux restaurant de Marc Meneau. Ceux que j'évoque là sont au sommet de l'excellence. Ils surplombent un véritable gouffre, un fond, un trou, le nadir dans lequel stagne le Kentucky Fried Chicken et les autres enseignes de restaurations rapides.

« (...) Demain c'est Thanksgiving, et nous devrons une fois de plus affronter la banalité de la dinde traditionnelle. Un jour, Christian Bourgois m'en a préparé une délicieuse à Paris, mais elle était petite. Les nôtres sont trop grosses. La différence est la même qu'entre Juliette Binoche et une grosse dame de foire qui pèserait deux quintaux. »

lundi 7 avril 2008

À propos de Jésus-Christ

« Pas facile d'être le fils d'une vierge, même quand on sait qui est son vrai père. »

Jim Harrison, L'Été où il faillit mourir.

vendredi 18 avril 2008

Un souverain remède contre le rhume

« Un litre de jus de pamplemousse frais, puis deux litres d'eau tiède pour mieux nettoyer le tube digestif. Après deux heures de repos dans une pièce sombre, faire griller un chateaubriand d'un kilo, un kilo et demi, à peine bleu, puis le manger avec les doigts et sans sel. Ensuite, l'estomac distendu, prendre un bain extrêmement chaud sans allumer la lumière de la salle de bains et en buvant à petites gorgées lentes le meilleur bourbon que vous puissiez vous offrir, au moins une bouteille. Cela peut prendre jusqu'à quatre heures, selon la capacité de chacun. Enfin, dormir vingt-quatre heures. Vous vous réveillez alors dans un monde nouveau et votre rhume a disparu. Certains individus congénitalement faibles ont la gueule de bois, mais ce n'est pas de ma faute, je ne suis pas médecin. »

Jim Harrison, Wolf.

mardi 26 février 2008

Sains préceptes

À Nicolas J...



« Il existe des centaines de soupes et de ragoûts que l'on peut servir chauds - les daubes, les bourrides, les carbonades, les cioppinos, même le très saint menudo des Mayas. À côté de chaque assiette, disposez un magnum de Woodbridge, un merveilleur cabernet de table que j'ai dégusté récemment. Je préconise un magnum par personne, car il n'y a pas d'expérience plus désagréable que de se retrouver piégé devant un verre vide entre deux casse-couilles. »

Jim Harrison, Aventures d'un gourmand vagabond.

mercredi 4 octobre 2023

La vieille lanterne de Gérard

Tout à l'heure, par sms, Nicolas et moi évoquions Gérard de Nerval – comme quoi tout peut se produire en ce monde sublunaire, y compris le plus surprenant.

 Cela m'a rappelé que dans ma jeunesse parisienne, il m'est arrivé plusieurs fois d'aller assister à des spectacles au Théâtre de la Ville, place du Châtelet. Chaque fois, avant que l'agitation scénique ne commence, je contemplais longuement le trou du souffleur en rêvassant. Car je savais que cette salle avait été construite là où était, jusqu'au milieu du XIXe siècle, la rue de la Vieille-Lanterne ; et que j'avais lu je ne sais plus où que ce trou se trouvait à l'emplacement exact de la grille à laquelle, un lugubre matin de janvier 1855, on avait retrouvé Gérard de Nerval pendu.

Si Nicolas et moi en sommes venus, dès potron-jacquet, à parler de Gérard, c'est parce que je venais de lire une forte sentence que Jim Harrison lui attribue :

« Il faut boire, sinon quelqu'un d'autre boira à ta place. »

Paroles d'airain qui, on me l'accordera, valaient à coup sûr de tirer des limbes matinales notre sympathique et un tantinet rabelaisien Kremlino-Loudéacien.

mardi 22 avril 2008

C'était à dire

« Un politicien local, qui refusait que l'enseignement des langues étrangères soit inscrit dans le budget d'une école, a déclaré : "Si l'anglais a suffi à Jésus-Christ, il devrait suffire à nos gosses." »

Jim Harrison, Retour en terre.

jeudi 3 avril 2008

American parano

« Le problème avec la télévision, le cinéma, la plupart des romans, à de très rares exceptions près, est que rien n'y est fidèle à la vie telle que vous la connaissez ou à un mode d'existence concevable : le Pape cache une bombe sous sa soutane et cette bombe va faire sauter notre président parce que le sonotone du Pape est contrôlé par le KGB, lequel contrôle aussi le harem du président dont toutes les starlettes ont le vagin truffé de micros ; si le KGB réussit son coup, les Arabes lui offriront pour cinquante milliards de dollars de brut, plus toute la récolte de blé au Canada. Ce genre de chose. »

Jim Harrison, Faux soleil.

jeudi 28 juin 2018

La bourde de Vian


Ayant décidé de m'attaquer (enfin ! soupireront certains) au roman noir américain, j'ai commandé, hier, quatre ou cinq volumes des auteurs les plus connus, de Raymond Chandler à Chester Himes, en passant par Jim Thompson, James Hadley Chase et Dashiell Hammett. Les premiers sont arrivés tout-à-l'heure et, confortablement installé dans l'un de nos deux antiques Lafuma, sous le cerisier perdant ses derniers noyaux, j'ai entrepris la lecture du Grand Sommeil, en essayant de n'y pas succomber moi-même, dans la traduction de Boris Vian. Mais, dès la troisième page (édition Quarto, Gallimard), j'ai trébuché sur une impropriété de langage.

Philip Marlowe vient de pénétrer chez les Sternwood (je ne sais pas encore ce qu'il vient y faire) et un domestique, un domestique mâle, l'escorte jusqu'au fauteuil roulant du maître des lieux. Il l'annonce ainsi : « Voici Marlowe, Général. » Or, c'est une faute grossière. Si les femmes s'adressent en effet aux généraux en les appelant “Général”, les hommes, eux, sont tenus de leur donner du “Mon général” – La règle vaut d'ailleurs pour tous les autres grades d'officiers [rajout de cinq heures et demie : à la réflexion, je me demande si la règle vaut pour les officiers subalternes], et je m'étonne que Vian l'ait négligée. On m'objectera que les Anglo-Saxons ignorent l'usage de cet étrange “mon”, qui n'est aucunement la marque de je ne sais quelle possessivité déplacée, mais la simple abréviation de “monsieur”. Certes, mais enfin, il me semble bien que le travail d'un traducteur consiste à rendre les livres qu'il traduit non seulement compréhensibles, mais également assimilables par ses lecteurs pratiquant la langue d'accueil, langue à laquelle il importe qu'il se soumette en grande humblesse d'esprit.

Bref, voilà une lecture qui commence bien.

jeudi 12 octobre 2023

Itinéraires spiritueux


 Ouvrons ce livre, tout juste débarqué ici : Itinéraires spiritueux de Gérard Oberlé. On s'éveille dans le gris de la Lorraine des primes années cinquante, avant de filer bien vite vers les coteaux ensoleillés et vinifères qui bordent la plaine d'Alsace. 

Quelques années plus tard, nous voici en Bourgogne, majestueusement vignée elle aussi, après un détour coloré par le neuvième arrondissement de Paris et un rapide, mais généreusement alcoolisé, crochet par le Val d'Aoste. 

Soudain, à la page 135, nous sautons à pieds joints au milieu du bar de Grand Marais, Péninsule Nord du Michigan ; où, il fallait bien s'y attendre, nous accueille un Jim Harrison trônant, qui darde sur nous son œil valide, pendant que l'autre semble tenter – et tenté – de suivre la croupe de la serveuse qui vient de lui renouveler son whisky vespéral. 

Et nous ne sommes qu'à l'exacte moitié de ce livre, assez mince contrairement à son auteur, mais peu chiche en effluves divers.

mardi 15 avril 2008

L'espérance sied aux vieillards

« Ah ! les visages changeants de la réalité, pensait-il en roulant vers le seul restaurant correct du village. Malheureusement, la cuisine était fermée depuis une demi-heure et Sorcier ne put retenir un grognement de dépit. Un vieux monsieur en bermuda et chaussettes jaunes lui dit qu'il pourrait se faire servir des steaks au bar qui se trouvait à l'autre bout du village. Hudley sauta de la voiture par la vitre arrière, gronda en direction du vieil homme et posa une énorme crotte sur le trottoir.
- Hudley, espèce de salopard ! Excusez-moi, monsieur.
- C'est pas grave. Avec un peu de chance, ma femme glissera dessus et se cassera le cou. Comme ça, je pourrai aller tout seul en Floride. Il faut toujours espérer, n'est-ce pas ?
Et le vieil homme regarda le soleil couchant avec une expression rêveuse. »

Jim Harrison, Sorcier.

jeudi 24 avril 2008

Se donner du mal

À Dorham...

« Un père met très longtemps à éradiquer tout amour chez un enfant. »

Jim Harrison, Retour en terre.