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lundi 6 novembre 2023

Photos ratées de ratas


 J'ai pris cette habitude, depuis que j'ai l'iBigo, de repérer sur Google Maps les lieux, et notamment les villes, que je rencontre dans les romans que je lis, en particulier ceux de Jim Harrison qui sont toujours précisément localisés : c'est désormais la seule façon de voyager que je trouve encore tolérable.

Sous la fiche goux-gueularde de chaque ville répertoriée sont le plus souvent proposées des photos prises dans la cité même ou ses abords immédiats, généralement par des touristes, doit-on supposer. 

Ce qui me fascine, c'est que, de ces clichés, près de la moitié représente des assiettes pleines, servies dans l'une ou l'autre des mangeoires de l'endroit. Et pas de ces assiettes délicatement composées par un chef artiste : la plupart du temps, les Cartier-Bresson amateurs ne proposent à notre convoitise que de lugubres ratas, si mal photographiés qu'ils ont l'air d'avoir déjà été plusieurs fois mangés. 

Et je continue à me poser la question : quel petit démon farceur peut bien pousser tous ces internautes hors-sol, ces Lucullus en goguette, ces Brillat-Savarin transcontinentaux, non seulement à engranger, mais en plus à publier les photos de leurs hamburgers avachis et de leurs ratatouilles prémâchées ?

Ils sont en tout cas la plus pressante invitation qui se puisse concevoir à rester chez soi.

Et, au restaurant, à laisser son appareil de photographie à la demoiselle du vestiaire.

jeudi 12 octobre 2023

Itinéraires spiritueux


 Ouvrons ce livre, tout juste débarqué ici : Itinéraires spiritueux de Gérard Oberlé. On s'éveille dans le gris de la Lorraine des primes années cinquante, avant de filer bien vite vers les coteaux ensoleillés et vinifères qui bordent la plaine d'Alsace. 

Quelques années plus tard, nous voici en Bourgogne, majestueusement vignée elle aussi, après un détour coloré par le neuvième arrondissement de Paris et un rapide, mais généreusement alcoolisé, crochet par le Val d'Aoste. 

Soudain, à la page 135, nous sautons à pieds joints au milieu du bar de Grand Marais, Péninsule Nord du Michigan ; où, il fallait bien s'y attendre, nous accueille un Jim Harrison trônant, qui darde sur nous son œil valide, pendant que l'autre semble tenter – et tenté – de suivre la croupe de la serveuse qui vient de lui renouveler son whisky vespéral. 

Et nous ne sommes qu'à l'exacte moitié de ce livre, assez mince contrairement à son auteur, mais peu chiche en effluves divers.

vendredi 6 octobre 2023

La balade (culinaire) de Jim

De Jim Harrison, dans son Journal gastronomique américain* : 

« Les grandes cuisines, la française et la chinoise arrivant largement en tête, émergent dans des économies de pénurie où la rareté des ingrédients garantit le maximum d'ingéniosité. À l'inverse, le panier américain est tellement rempli que le fond vient de céder et que nous mangeons d'ordinaire la bouillie ramassée par terre. Pas toujours, mais très souvent. »

Jim Harrison place donc en tête de son palmarès gustatif les cuisines française et chinoise : tout chauvinisme ou sinophilie excessive mis à part, on ne peut que lui donner raison. Lorsqu'il se sent d'humeur à garnir la troisième place de son podium, il cite toujours la gastronomie italienne : c'est là que nous divergeons. Bien que trouvant la tambouille transalpine pleine de charme, sa réputation me semble un tantinet surfaite. Et je crois que malgré mon islamophobie rabique et hautement blâmable, je ferais passer devant elle la cuisine marocaine.

Mais enfin, chacun mange bien ce qu'il aime et veut : je suis, sur ce chapitre, d'une tolérance qui confine au laxisme le plus débridé.

* Ce journal, assez bref, se trouve dans le volume édité en 2002 par Christian Bourgois et intitulé Aventures d'un gourmand vagabond : le cuit et le cru. Voilà. Vous ne pourrez pas venir vous plaindre qu'on vous laisse dans l'ignorance… ni sur votre faim.


 

mercredi 4 octobre 2023

La vieille lanterne de Gérard

Tout à l'heure, par sms, Nicolas et moi évoquions Gérard de Nerval – comme quoi tout peut se produire en ce monde sublunaire, y compris le plus surprenant.

 Cela m'a rappelé que dans ma jeunesse parisienne, il m'est arrivé plusieurs fois d'aller assister à des spectacles au Théâtre de la Ville, place du Châtelet. Chaque fois, avant que l'agitation scénique ne commence, je contemplais longuement le trou du souffleur en rêvassant. Car je savais que cette salle avait été construite là où était, jusqu'au milieu du XIXe siècle, la rue de la Vieille-Lanterne ; et que j'avais lu je ne sais plus où que ce trou se trouvait à l'emplacement exact de la grille à laquelle, un lugubre matin de janvier 1855, on avait retrouvé Gérard de Nerval pendu.

Si Nicolas et moi en sommes venus, dès potron-jacquet, à parler de Gérard, c'est parce que je venais de lire une forte sentence que Jim Harrison lui attribue :

« Il faut boire, sinon quelqu'un d'autre boira à ta place. »

Paroles d'airain qui, on me l'accordera, valaient à coup sûr de tirer des limbes matinales notre sympathique et un tantinet rabelaisien Kremlino-Loudéacien.

vendredi 22 septembre 2023

Quand j'étais parachutiste…

Au détour d'un paragraphe du Johnny blues de Joyce Carol Oates vient d'apparaître très fugitivement un personnage appelé McKeever. Ce nom m'a fait l'effet, immédiat, total, indubitable, d'une bouchée de madeleine imbibée de thé. 

C'est le plus ancien souvenir que j'ai, se rapportant à la télévision : le feuilleton (on ne parlait pas encore de “série”....) qui s'appelait en français Les Hommes volants. D'après ce que m'apprend Dame Ternette, les 76 épisodes en ont été diffusés chez nous entre juin 1961 et septembre 1963 ; ce qui veut dire qu'il est apparu, à quelques semaines près, au moment où mes parents, fraîchement déménagés de Châlons-sur-Marne à Lahr (Allemagne), s'offraient leur premier poste de télévision – de marque Grundig ; ou peut-être Telefunken. 

Ces soixante dernières années, je n'ai jamais oublié les noms des deux instructeurs parachutistes qui étaient les héros du feuilleton : Ted McKeever et Jim Buckley ; ils demeuraient en moi, familiers et lointains comme ceux d'amis que l'on n'a pas eu l'occasion de voir depuis fort longtemps. Pas oublié non plus que mon frère et moi jouions régulièrement aux “hommes volants” : nous nous placions sous la table de salle à manger – utilisée seulement quand “on avait du monde”, les repas des jours ordinaires étant pris dans la cuisine –, laquelle figurait notre avion. Puis, avancés jusqu'à l'extrême bord du tapis, nous donnions à notre imaginaire pilote d'ultimes instructions qui nous étaient à peu près inintelligibles mais que nous répétions avec une scrupuleuse fidélité dans les termes : “deux degrés nord !”, “vire sur l'aile, Bob !”, des choses comme ça. Enfin, quittant le tapis, nous nous élancions à plat ventre sur le parquet, bras écartés et jambes légèrement pliées, comme des paras en plein ciel.

Je n'ai jamais autant sauté en parachute que durant ces années-là. Je crois bien n'en avoir jamais non plus reparlé avec Philippe qui, né en 1960, ne doit probablement avoir conservé aucun souvenir de nos plongées communes dans l'azur figuré de notre salle à manger, ni des gouffres qui s'ouvraient pour nous au bord du tapis effrangé. 

Il ne sait pas ce qu'il perd.

vendredi 17 juillet 2020

Et comme L'Espérance est violente…


Le titre du recueil de chroniques gastro-œnologiques de Jim Harrison, qui illustrait le précédent billet de ce distingué blog, ce titre n'est pas très bon. Le livre original s'appelait A Really Big Lunch, et je ne vois pas bien l'intérêt d'avoir vulgarisé ce lunch en gueuleton. Du reste, le traducteur attitré de Harrison, Brice Matthieussent, ne se montre pas toujours digne d'éloges inconditionnels. Je ne parle pas de sa connaissance de la langue anglaise,  dont je ne puis évidemment pas juger, mais de son aptitude à manier la française sans trébucher dans certaines de ses fondrières dissimulées. 

Toujours est-il que ce gueuleton du titre fait référence à un déjeuner qui eut réellement lieu, le 17 novembre 2003, au restaurant “L'Espérance” de Marc Meneau, à Saint-Père-sous-Vézelay. C'est un repas qui ferait passer Gargantua pour un pâle zombi végan et les orgies romaines pour de simples séminaires de diététique minceur.

Le repas en question – mais le terme même de “repas” semble ici totalement inadéquat, impuissant à prendre en charge la réalité de la chose – avait été organisé par Gérard Oberlé, écrivain alsaco-bourguignon que je vous invite pressamment à  lire, et grand ami de Jim Harrison. Il comptait 12 convives, comme une Cène monstrueuse pour laquelle, prudemment, le Christ se serait fait excuser. D'après les estimations de Harrison, qui lui consacre une quinzaine de pages, il a dû coûter environ le même prix qu'un break Volvo neuf – ce qui ne nous avance guère si on ne connaît pas les tarifs pratiqués par Volvo aux États-Unis. 

Toujours d'après Harrison, ce déjeuner (préparé, donc, par toute l'équipe de Marc Meneau, soit quarante personnes) a duré environ douze heures. C'est bien le moins en effet, puisqu'il était composé de 37 plats, groupés en quatre “services”. Un menu dont je vous donnerais volontiers le déroulé précis et détaillé, si j'étais un peu moins paresseux ; après tout, vous n'avez qu'à acheter le livre de Jim et vous l'aurez. Il ne s'agissait pas de n'importe quels plats : Oberlé avait bien travaillé. Mais je cède la parole à Harrison pour un bref instant :

« Ce déjeuner de trente-sept plats […] était fondé sur les recettes de grands cuisiniers et essayistes gastronomiques du passé (parmi eux, le maréchal * de Richelieu, Nicolas de Bonnefons, Pierre de Lune, Massaliot, La Varenne, Marin, Grimod de La Reynière, Brillat-Savarin, Mercier, La Chapelle, Menon et Carême), et il s'inspira de dix-sept manuels de cuisine publiés entre 1654 et 1823. »

On voit que l'alibi historico-culturel de cette bâfrerie d'anthologie se trouva pleinement respecté. Du reste, Jim Harrison proteste que ce ne fut nullement un excès puisqu'il souligne volontiers que, durant ces douze heures, et pour faire glisser ces trente-sept plats, ne furent proposés aux apôtres que dix-neuf vins : on n'est pas plus sobre en effet.

Le lendemain soir, pour son dernier dîner parisien avant de reprendre l'avion pour Chicago (car il était venu du Michigan uniquement pour ce déjeuner oberlesque), Jim Harrison se montra presque ascétique :

« […] Peter et moi avons dîné chez Thoumieux, ma vieille adresse de secours, à côté des Invalides. Nous avons bu un simple Gigondas et j'ai commandé deux plats de légumes, avant de craquer au dernier moment et d'ajouter un confit de canard. Les longs vols sont physiquement épuisants et une alimentation judicieuse est le fondement d'une vie saine. »

Je crois n'avoir rien à ajouter à cette sage conclusion.

* En français dans le texte original.

jeudi 16 juillet 2020

Lectures de sortie de table

Voilà bien un recueil de chroniques gastro-œnologiques dont je déconseillerais vivement la lecture entre onze heures et midi et demie, ainsi qu'entre six heures et demie et huit heures du soir : la puissance des évocations culinaires de l'ogre du Michigan, jointe aux tiraillements naissants, ou renaissants, de votre propre estomac, risquerait fort de vous  faire jaillir incontinent de votre fauteuil et vous précipiter vers placard ou frigo pour y avaler n'importe quoi en trop grande quantité : vous vous y couperiez l'appétit, ce qui serait fort dommage, et peu respectueux de la personne qui, en ce moment même, s'affaire à préparer votre prochain repas.

En revanche, à toutes les autres heures du jour ou de la nuit, c'est une lecture hautement recommandable, aussi savoureuse et gouleyante qu'il se doit vu son thème, où la richesse des plats et des crus évoqués – et même invoqués – n'empêche jamais un certain enjouement sautillant, capricant, de l'écriture. Mais, de même que tout homme de bien, au sortir de son déjeuner, ne pose qu'une seule question, la seule qui vaille : « Et pour le dîner, il y a quoi ? », de même ici, le lecteur à la fois repu et mis en appétit, se demande, en proie à un léger vertige : « Après ça, que lire ? »

Évidemment, il pourrait toujours accompagner sa digestion avec l'un des piliers de la gastronomie littéraire qui attendent sans broncher sur la desserte et sont tellement incorruptibles par le temps que leur emballage cartonné ne présente pas la moindre date de péremption : Saint-Simon ? Plutarque ? Montaigne ? Voire ces Guerres de Vendée d'Émile Gabory, achetées sous l'influence du Gabier d'Alvaro Mutis, commencées dans l'enthousiasme puis abandonnées et mise en sursis à la première escarmouche bocagière ? Mais on sent bien que, tout savoureux qu'ils fussent, ils se raccorderaient mal au Gueuleton dont on sort tout juste. On a beau avoir son label grand écrivain, n'est pas post-prandial qui veut ! Non, décidément, il y faudrait autre chose…

Et bien sûr on trouve, guidé par Harrison lui-même qui l'évoque à deux ou trois reprises : Brillat-Savarin. Cette Physiologie du goût dont les trente Méditations sont autant de parodies virevoltantes et badines. La voici bien, la lecture parfaite d'après-agapes harrisonniennes ! Et l'on passe allègrement outre l'avis de Baudelaire, qui qualifiait ce livre de “faux chef-d'œuvre”. Mais c'était, nous rappelle Jean-François Revel dans son introduction, parce qu'il trouvait que Brillat-Savarin y faisait une place vraiment trop chiche au vin – reproche qu'il ne pourrait décemment faire à Jim Harrison.

À toute chose il faut un contrepoids ; et la nourriture ne serait rien sans l'appétit, ni le vin sans la soif. Il fallait donc, aux légèretés et aux volutes de Brillat-Savarin, proposer un contrebalancement efficace, quelque chose de plus roide et métallique qui procure une autre sorte d'euphorie, en quelque sorte curative de celle de la table. C'est-à-dire, on l'a déjà compris, celle de l'autel. Dans ce rôle, Du Pape de Joseph de Maistre a semblé être le meilleur choix et a donc été adopté. 

On verra bien, à l'usage, comment se marieront les saveurs, se combineront les ivresses.

lundi 6 juillet 2020

La balade de Jim


Le diptyque – et voilà un mot que je ne serai jamais capable d'écrire sans hésitation, au point d'aller chaque fois en vérifier l'orthographe ; je me demande quel masochisme me pousse à l'utiliser encore –, le diptyque, donc, formé par Dalva et sa suite, La Route du retour, est d'une construction complexe, touffue – un écheveau familial voire dynastique –, et pourtant sinueuse et limpide à l'image de ces rivières que, dans les romans de Jim Harrison, on ne cesse de descendre, de remonter, de franchir, à la nage ou à gué. Et je suis une nouvelle fois frappé de ce que, dans ces immenses paysages qui surgissent comme naturellement d'entre les pages, la plupart des personnages, à mesure que la vie les martèle et les burine, se mettent à ressembler de plus en plus à des coyotes qui tenteraient de se transformer en statues, en statues de coyotes, à se minéraliser pour se fondre encore davantage dans ce creuset naturel qui tout à la fois les a engendrés et ne cesse de les repousser vers les autres hommes, ceux qui s'agitent. 

De là vient au lecteur des envies fortes d'expéditions au Nebraska ou au Montana, des projets de bivouac dans la péninsule nord du Michigan ; équipées qui semblent d'autant plus désirables que l'on sait bien qu'elles resteront lettre morte.

jeudi 28 juin 2018

La bourde de Vian


Ayant décidé de m'attaquer (enfin ! soupireront certains) au roman noir américain, j'ai commandé, hier, quatre ou cinq volumes des auteurs les plus connus, de Raymond Chandler à Chester Himes, en passant par Jim Thompson, James Hadley Chase et Dashiell Hammett. Les premiers sont arrivés tout-à-l'heure et, confortablement installé dans l'un de nos deux antiques Lafuma, sous le cerisier perdant ses derniers noyaux, j'ai entrepris la lecture du Grand Sommeil, en essayant de n'y pas succomber moi-même, dans la traduction de Boris Vian. Mais, dès la troisième page (édition Quarto, Gallimard), j'ai trébuché sur une impropriété de langage.

Philip Marlowe vient de pénétrer chez les Sternwood (je ne sais pas encore ce qu'il vient y faire) et un domestique, un domestique mâle, l'escorte jusqu'au fauteuil roulant du maître des lieux. Il l'annonce ainsi : « Voici Marlowe, Général. » Or, c'est une faute grossière. Si les femmes s'adressent en effet aux généraux en les appelant “Général”, les hommes, eux, sont tenus de leur donner du “Mon général” – La règle vaut d'ailleurs pour tous les autres grades d'officiers [rajout de cinq heures et demie : à la réflexion, je me demande si la règle vaut pour les officiers subalternes], et je m'étonne que Vian l'ait négligée. On m'objectera que les Anglo-Saxons ignorent l'usage de cet étrange “mon”, qui n'est aucunement la marque de je ne sais quelle possessivité déplacée, mais la simple abréviation de “monsieur”. Certes, mais enfin, il me semble bien que le travail d'un traducteur consiste à rendre les livres qu'il traduit non seulement compréhensibles, mais également assimilables par ses lecteurs pratiquant la langue d'accueil, langue à laquelle il importe qu'il se soumette en grande humblesse d'esprit.

Bref, voilà une lecture qui commence bien.

mardi 21 mars 2017

Le mal vient de plus loin


Il resterait à établir pourquoi, après avoir fait l'acquisition de trois ou quatre livres portugais, j'ai brusquement, sans même les avoir entrouverts, bifurqué vers Francis Scott Fitzgerald et Christopher Isherwood. Mais ce n'est pas très important ; et, du reste, je le sais fort bien : trois phrases de Bernard Frank y ont suffi. On n'est pas plus volage que moi.

Les Européens que nous sommes ont tendance à imaginer tout neuf le problème des minorités et de nos rapports difficiles avec elles ; nous pensons souffrir d'un cancer encore jeune, dont les métastases demeureraient encore réversibles – exception faite, bien entendu, de ceux qui, clamant leur pleine santé, se persuadent qu'ils le sont réellement. Or, il semble que le mal vient de plus loin, pour parler comme Flannery O'Connor ; plus loin dans l'espace, plus loin dans le temps.

Le bref roman de Christopher Isherwood intitulé Un homme au singulier (A Single Man) date de 1964 et a été écrit en Californie, où s'était réfugié l'auteur dans l'espoir d'y vivre son homosexualité de manière moins contrainte que dans son Angleterre natale. Il raconte une journée (la dernière ? Le doute demeurera) de la vie d'un professeur d'université nommé George, homosexuel presque quinquagénaire vivant absolument seul depuis la mort de son compagnon, Jim, quelques mois plus tôt dans un accident de voiture. Dans le premier tiers du livre, c'est-à-dire au milieu de la matinée, nous assistons au cours que donne George, sur un roman d'Aldous Huxley qui n'est pas nommé mais qu'un moins ignare en littérature anglaise n'aurait sans doute aucune peine à identifier. Vers la fin de ce cours, la discussion avec certains de ses étudiants l'amène à se lancer dans une sorte de péroraison à propos des minorités (j'en supprime quelques passages, incompréhensibles pour qui n'a pas lu les soixante-dix pages qui la précèdent ; les mots et passages soulignés le sont par Isherwood) ; voici :

« Bon… maintenant, voici les libéraux – dont font partie, j'espère, toutes les personnes qui sont dans cette salle ; ils déclarent : “Les minorités ne sont que des êtres humains, comme nous.” Bien sûr, que les minorités sont des êtres humains ; des êtres humains, non des anges. Bien sûr qu'elles sont comme nous – mais pas exactement comme nous ; voilà l'état d'hystérie libérale que nous ne connaissons que trop, où l'on se met à raconter qu'en toute sincérité l'on ne voit aucune différence entre un noir et un Suédois […]

» Ainsi, reconnaissons-le, les minorités sont formées de gens dont l'aspect, les actions et les pensées diffèrent probablement des nôtres, et qui ont des défauts que nous n'avons pas. Il se peut que leur aspect et leurs actions nous déplaisent, et que leurs défauts nous soient odieux. Mieux vaut reconnaître qu'ils nous déplaisent et nous sont odieux, que d'essayer de barbouiller nos sentiments de sentimentalité pseudo-libérale. Si nous considérons nos sentiments avec franchise, nous avons une soupape de sécurité ; si nous avons une soupape de sécurité, en réalité nous risquons moins de nous lancer dans les persécutions… Je sais bien qu'une pareille théorie n'est pas à la mode aujourd'hui. Tous autant que nous sommes, nous n'arrêtons pas de nous efforcer de croire que, si nous ignorons une chose assez longtemps, elle disparaîtra purement et simplement. […]

» Bien entendu, la persécution en elle-même est toujours un mal, je suis certain que nous sommes tous d'accord là-dessus… Mais le pire, c'est que nous tombons maintenant dans une autre hérésie libérale. Parce que la la majorité persécutrice est abominable, disent les libéraux, la minorité persécutée doit être nécessairement d'une pureté sans tache. Ne voyez-vous pas combien c'est absurde ? Qu'est-ce qui s'oppose à ce que les mauvais soient persécutés par les pires ? Tous les chrétiens massacrés dans l'arène étaient-ils obligatoirement des saints ?

» Autre chose. La minorité a son propre type d'agressivité. Elle provoque positivement les attaques de la majorité. Elle hait la majorité – non sans raison, je vous l'accorde. Elle hait même les autres minorités – parce que toutes les minorités sont en compétition : chacune proclame que ses souffrances sont les plus atroces, et que les torts qu'elle subit sont les plus graves. Et plus toutes ces minorités haïssent, plus elles sont persécutées, plus elles deviennent méchantes ! »

Texte écrit il y a plus d'un demi-siècle, donc, et dans quoi est démontée presque pièce à pièce cette “compétition victimaire” dont nous pensons qu'elle est apparue chez nous, à l'abri de nos anciens parapets, il y a vingt ou vingt-cinq ans tout au plus. Il reste que, faisant immédiatement suite à celle de Gatsby – cette valse lente animant des spectres –, la lecture d'Un homme au singulier n'est pas exactement de celles qui vous donnent envie de croire en l'homme et son avenir flamboyant – à moins qu'il ne flamboie comme un Walhalla en fin de tétralogie.

mercredi 17 juillet 2013

Nunca vì Granada


Je n'irai jamais à Séville. On ne me verra pas me promener dans ses ruelles, nez en l'air, me demandant, toujours un peu ennuyé d'être là, à quel moment la vie va me ramener chez moi, comme je l'ai fait, homme plus jeune et singeant l'enthousiasme, dans certaines autres villes. Je crois que j'ai perdu la curiosité nécessaire. Je pense d'ailleurs qu'il s'est toujours agi d'un faux appétit : j'aurais très bien pu ne jamais voir Florence ou Madrid ou Salamanque ou Venise ou Grenade ; je ne m'en serais pas plus mal porté, je crois.

Pourquoi Séville ? Allez savoir. Un film, déjà oublié, il y a deux ou trois soirs, qui s'y déroulait. Une reconnexion à cette Espagne que j'ai plus rêvée que connue. L'envie brusque mais fugitive d'être quelqu'un d'autre et dans une autre époque, de parler comme un prince des langues que j'ignore. Être chef de caravane à Samarcande ou croisé à Constantinople, armateur à Marseille ou lépreux à Addis-Abeba. 

Je n'irai plus nulle part, je le sais ; j'ai perdu le goût, si je l'ai jamais eu. Je veux rester ici, tenter de devenir statue, comme les coyotes à face d'homme dans les romans de Jim Harrison. La route qui passe devant chez moi se mord la queue et tourne sans fin sur elle-même : ce n'est probablement pas un hasard.

samedi 18 août 2012

Le langage, ce domestique que l'on sonne

Dans une conférence faite au Japon en 1969 et intitulée Le Langage dans l'art du roman, Nathalie Sarraute écrit ceci (pp. 1680-1681 de l'édition de La Pléiade) :

« Contrairement à ce qui se passe pour les autres arts, dont les gens ne s'approchent d'ordinaire qu'avec modestie, avec beaucoup de précautions, dont ils disent : “ Oh moi, vous savez, je ne suis pas connaisseur en peinture… ”, “ Moi, je ne suis pas musicien, je me trompe peut-être… ”, quand il s'agit du roman, qui a-t-on jamais entendu s'exprimer ainsi ? Qui dit jamais : “ Oh moi, je ne connais rien au roman ” ? »

Ce paragraphe porte son âge, si l'on peut dire, car, depuis, la situation s'est aggravée, au moins en ce qui concerne la musique : cette “modestie” dont parle Sarraute a cessé d'avoir cours, il a suffi pour que chacun se sente à l'aise, décomplexé, d'abolir la frontière entre ce qui ressortit à la musique et ce qui n'a que peu à voir avec elle, en dehors des sept notes de la gamme. Il me semble qu'il en va un peu de même avec la poésie, puisque ont été sacrés poètes des Brassens, des Ferré, des Dylan, quand ce ne sont pas Jean Ferrat ou Jim Morrison. On a touillé dans le grand chaudron les musiciens et les musiciens en bâtiment, dans la gamelle voisine les poètes et les versificateurs mirlitonniens. Mais, évidemment, le mal est plus ancien et plus profond dans le cas du roman. Sarraute, comme de juste, en pointe aussitôt la raison principale, et qui est que le romancier se sert du même matériau de base – le langage, la phrase, les mots – que les M. Jourdain que nous sommes, favorisant ainsi la confusion. Elle dit :

« Cette prose, que chacun perfectionne à sa manière, elle ne paraît pas être autre chose qu'un véhicule. Elle ne paraît pas avoir d'existence propre, pas de valeur en elle-même. Sa raison d'être, sa fonction, consiste à transmettre… À transmettre le mieux possible quelque chose qui se trouve en dehors d'elle. Et c'est ce qu'elle transmet qui seul compte. Le langage, lui, s'efface devant ce qu'il est chargé de communiquer. Il se fait le plus invisible qu'il peut – comme un domestique bien stylé. Il est uniquement destiné à rendre service et il ne s'arrête jamais de servir. Et il sert à quoi ? Et à qui ? Eh bien, on le sait, il sert à tout et à chacun. »

Cette idée d'un langage outil dont chacun serait apte à se servir est celle qui a rendu les blogs envisageables, sinon réellement possibles. Entretemps le “domestique stylé” de Sarraute est devenu une sorte de barman débraillé et crasseux. Et l'on voit ainsi des gens, incapables même de savoir par quel bout s'en saisir, de cet outil,  passer outre leur ignorance, simplement parce que ce qu'ils ont à dire, croient-ils, est bien plus important que la manière dont ils s'y prennent pour le faire. En un sens ils ont raison : le plus souvent, en effet, la langue exténuée et informe qui est la leur est bien suffisante pour exprimer leur pensée. On en voit même qui poussent la fatuité jusqu'à faire imprimer le résultat de leurs triturations et en proposer le résultat en “une” de leur petit espace personnel…

Le blogueur n'est même pas un écrivain en bâtiment. C'est un simple imposteur. Nous sommes des imposteurs.

dimanche 19 avril 2009

Écureuils morts, cannibales mutants et téléphones portables


« Mon corps était ankylosé à force de rester assis dans la voiture. J'ai dit à Marybelle que j'avais besoin de marcher une heure tous les matins, une activité que je pratiquais avec Lola [La chienne morte du narrateur, ndlr], qu'il pleuve ou q'il vente. Le diable s'en est alors mêlé, Marybelle m'ayant fortement suggéré de faire mes petites balades près d'une zone habitée pour qu'elle puisse elle-même utiliser son téléphone portable. J'ai répondu sans me démonter que le but de mes petites balades était justement d'éviter les zones habitées. Dans toutes ces régions vides de l'Ouest il n'y a aucune réception correcte pour les portables. J'ai donc ajouté que j'essaierais de me garer sur une colline, et que si ça ne marchait pas, je m'arrêterais dès que nous aurions atteint une ville digne de ce nom, pour boire un café et manger une part de tarte dans un boui-boui pendant qu'elle papoterait tout son saoul.

“ Je ne papote pas, a-t-elle rectifié. J'échange avec mes amies des informations liées à notre survie.
– Et vous survivez à quoi ? ai-je bêtement demandé.
– À la vie. Au mariage. Aux enfants. À mon développement rabougri d'être humain.
– Je te trouve pourtant très vivante, ai-je alors hasardé.
– Tu me vois sous mon meilleur jour. Tu fais ressortir ce q'il y a de mieux en moi. Tu étais mon professeur préféré. Tu m'as formée. ”

« J'ai donné un léger coup de volant pour éviter un écureuil qui dévorait son frère ou sa soeur mort, écrasé au milieu de la route. Cet animal m'a rappelé un élève à tête de rongeur qui avait rédigé un essai intitulé Les cannibales mutants ont dévoré le cadavre de ma mère. Ce gamin que tout le monde appelait “le cadet de l'espace” croyait dur comme fer au monde des aliens et des soucoupes volantes. Il était plutôt séduisant, mais toutes les filles le trouvaient “bizarre”. J'ai entendu dire qu'il avait surnommé sa queue “Force de l'Un”. »

Jim Harrison, Une odyssée américaine, Flammarion, p. 50-51.

jeudi 16 avril 2009

... et une qui font cinq mille !

« Robert a toujours trois téléphones portables sur lui. Il prétend que c'est ainsi que le monde fonctionne de nos jours. Deux ou trois fois fois j'ai essayé d'emprunter celui de Vivian, mais on aurait dit que le boulot de la ferme m'avait insensibilisé les doigts, et puis les touches sont si petites que j'ai du mal à enfoncer la bonne. Au fil de notre mariage le téléphone de Vivian est devenu une pomme de discorde. Elle refusait même de l'éteindre quand nous devenions romantiques. Son argument était le suivant : à quoi bon rater une commission de dix mille dollars afin de me faire baiser pour la cinq millième fois ? »

Et ceci, une page plus loin :

« Un jour que nous pêchions du poisson à friture dans un petit lac des environs, nous avons entendu un huard. Papa m'a troublé en déclarant que chaque huard abritait l'âme d'une jolie fille morte jeune. Quand j'ai fondu en larmes, il a ajouté pour me consoler que toutes ces jeunes filles préféraient vivre dans le corps d'un huard et s'envoler chaque année vers le Sud plutôt que de grandir pour épouser un gros plouc. »

Jim Harrison, Une odyssée américaine, Flammarion.

samedi 18 octobre 2008

Ted Mac Yver et Jim Buckley

Je ne sais pas comment s'écrivent les noms de ces deux connards, qui doivent avoir à peu près 70 ou 80 ans, à l'heure où je vous cause. Cela s'appelait Les Hommes volants. C'était un feuilleton sur la chaîne unique de télévision. Dans les années 1964 ou, à la rigueur, 1965 (mais pas au-delà : de cela, je suis certain). Un épisode par jour, un quart d'heure ou vingt minutes, je crois, je ne sais plus à quel moment de la journée, probablement en fin d'après-midi - il faudrait demander à ma mère, mais elle n'est pas là.

On regardait ça, mon frère, Philippe (4 ou 5 ans), et moi (8 ou 9), avec passion. Ensuite, on jouait aux hommes volants, dans le salon-salle à manger du bloc 2 de la cité Glockengumpen, à Lahr, Allemagne (pour de plus amples renseignements, voir ici). Nul besoin d'accessoires : sous la table de la salle à manger se trouvait un tapis, qui figurait l'avion ; au-delà s'étendait le parquet, qui était le ciel.

On hésitait toujours beaucoup, avant de se lancer dans le vide : même jeunes, on n'était pas des fondus. On communiquait d'abord avec le pilote, comme dans le feuilleton en noir-et-blanc dont l'image tremblotait, s'allongeait, s'étrécissait brusquement, pâlissait ou se grisait, tout ce que vous voudrez. Juste avant de sauter, la peur au ventre : "Deux degrés ouest !", exigeait l'un de nous de l'invisible pilote. " Trois degrés sud !", répliquait l'autre, ne voulant pas être en reste.

Enfin, certains que l'avion présentait la meilleur inclinaison possible, la peur au ventre, nous sautions. Sur le parquet. Bras et jambes écartés et levés, ainsi qu'en l'azur. Combien de temps mettions-nous à rejoindre la terre ? Je ne sais plus. On perdait le sens de la durée, probablement , en raison de l'ivresse des altitudes. À peine au sol, l'avion-tapis était là, qui nous attendait, prêt pour un nouveau tour. Repliions-nous nos parachutes ? Probable que non : nous ne manquions pas, à cet âge, de petit personnel pour nous en fournir d'autres, impeccablement empaquetés sur eux-mêmes. Et nous repartions à la conquête des airs raréfiés, avec un courage tranquille que je n'ai jamais plus ressenti depuis. Philippe et moi, alors, étions de la graine de héros. La vie s'est chargée du reste, tranquillement pas vite...

Ensuite, surtout le jeudi, il y avait Zorro - c'était bien aussi.

mercredi 1 octobre 2008

Comme à Gravelotte ou l'arroseur arrosé

Ayant été, hier soir, tandis que j'écoutais Jim Harrison causer dans ma télé, victime d'une attaque de troll(s) en piqué, et ayant passé l'âge de me laisser emmerder, je rétablis momentanément la "modération" de commentaires, afin de laisser aux petits lutins facétieux le temps de réintégrer leurs forêts profondes, et de conserver à ce blog la haute tenue qui a fait sa réputation sur les cinq continents. Merci de votre compréhension.

jeudi 24 avril 2008

Se donner du mal

À Dorham...

« Un père met très longtemps à éradiquer tout amour chez un enfant. »

Jim Harrison, Retour en terre.

mardi 22 avril 2008

C'était à dire

« Un politicien local, qui refusait que l'enseignement des langues étrangères soit inscrit dans le budget d'une école, a déclaré : "Si l'anglais a suffi à Jésus-Christ, il devrait suffire à nos gosses." »

Jim Harrison, Retour en terre.

lundi 21 avril 2008

Sommeil tardif

« La lune est montée au-dessus de ma fenêtre. J'entendais Donna dormir à New York. J'entendais Cindy écouter le fleuve dans le Wisconsin. Je m'entendais moi-même inspirer et expirer, inspirer et expirer. J'ai levé la main au-dessus du lit et du clair de lune, vers l'obscurité ; son ombre m'a salué sur la carte d'Espagne. Je me suis convaincu que j'étais davantage que la somme de mes écrits. J'ai eu beaucoup de mal à y croire et j'ai seulement réussi vers deux heures du matin, quand je me suis endormi. »

Jim Harrison, J'ai oublié d'aller en Espagne.

vendredi 18 avril 2008

Un souverain remède contre le rhume

« Un litre de jus de pamplemousse frais, puis deux litres d'eau tiède pour mieux nettoyer le tube digestif. Après deux heures de repos dans une pièce sombre, faire griller un chateaubriand d'un kilo, un kilo et demi, à peine bleu, puis le manger avec les doigts et sans sel. Ensuite, l'estomac distendu, prendre un bain extrêmement chaud sans allumer la lumière de la salle de bains et en buvant à petites gorgées lentes le meilleur bourbon que vous puissiez vous offrir, au moins une bouteille. Cela peut prendre jusqu'à quatre heures, selon la capacité de chacun. Enfin, dormir vingt-quatre heures. Vous vous réveillez alors dans un monde nouveau et votre rhume a disparu. Certains individus congénitalement faibles ont la gueule de bois, mais ce n'est pas de ma faute, je ne suis pas médecin. »

Jim Harrison, Wolf.