Marcel Proust ayant fini par mourir, je suis passé de sa Correspondance à celle de Gustave Flaubert, lue déjà entre 1982 et 2007, à mesure que paraissait l'un ou l'autre des cinq volumes de la Pléiade qui la contiennent. Me voici rendu au début du deuxième tome, dont la majeure partie est constituée par les lettres à Louise Colet, écrites durant l'élaboration de Madame Bovary. Les diverses éditions de la Pléiade récentes (moins de quarante ans, en très gros) souffrent souvent d'une pléthore de notes, dans lesquelles ne s'étale à peu près rien d'autre que la cuistrerie de leurs auteurs qui, telles des verrues ou des boules de gui, aiment à croître aux dépens de leurs malheureux hôtes. M. Jean Bruneau, le maître d'œuvre de l'édition Flaubert, présente, lui, la particularité peu courante de se rendre importun à force de modestie : quand ses camarades d'appareil (critique) tiennent à avoir un avis sur toute chose et à le faire longuement savoir dans leurs excroissances éditoriales, M. Bruneau se donne régulièrement le scrupule de nous informer qu'il ne sait rien, interrompant ainsi notre lecture pour nous laisser ignorants comme devant. Un exemple ? Fort bien.
Admettons que Flaubert écrive à Mme Colet quelque chose comme : « Hier, à Rouen, je suis tombé sur l'Unijambiste, que je n'avais pas vu depuis dix ans. » Ici, un appel de note. Aussitôt, on se précipite en fin de volume, avide d'apprendre qui se cache derrière le sobriquet ; et l'on tombe sur une ligne de M. Bruneau, rédigée à peu près en ces termes : « Je ne sais absolument pas quel personnage Flaubert désigne ainsi. » Ou encore, en cas de citation flaubertienne dans une lettre : « Je n'ai pas pu retrouver à quel poème appartient ce vers. » Les notes de ce types se comptent par nombreuses dizaines – elles ont tendance à m'agacer un peu.
Par un phénomène de compensation bien excusable, on sent M. Bruneau tout heureux, presque frétillant, lorsqu'il est assuré de quelque chose et peut nous en faire part, s'imaginant sans doute que son lecteur, quand il tourne une page, oublie instantanément tout ce pouvaient contenir les précédentes. Ainsi, dans sa lettre à Louise Colet datée du 25 septembre 1852, Flaubert écrit, au milieu d'un paragraphe : « Mais quand est-ce que j'aurai fini ce livre ? » Là, note ; on y va ; et on lit cette précision aussi capitale que laconique : « Madame Bovary ». Or, voilà déjà presque un an que Flaubert transpire “comme cent mille nègres” (l'expression est de lui, désolé…) sur ce roman-là, dont il parle longuement dans chaque lettre qu'il envoie à sa maîtresse. Mais M. Bruneau, lui, sait que son troupeau est parfois distrait, et qu'il se pourrait fort qu'il ait oublié que Flaubert, en 1852, n'écrit ni L'Éducation sentimentale, ni La Légende de saint Julien l'Hospitalier. Il reste au lecteur interrompu la consolation d'imaginer les rugissements de Gustave lui-même, s'il s'était vu infliger un traitement semblable.



















