samedi 27 octobre 2018

Encore un drame de l'inculture contemporaine…


Voici le poulet qui est arrivé cette nuit dans ma boitamel :

Bonjour,

Suite à plusieurs menaces envoyées par l'auteur de GAUCHEDECOMBAT, nous cherchons à l'identifier. Vous aviez écrit le 30 septembre 2016 à 10:29 (!!):

"Je vous trouve bien cruel avec ce pauvre Adolfo Ramirez…
Pas de femme, pas de travail, un appartement lugubre dans une cité sinistre d'une petite ville pourrie : que voudriez-vous qu'il fît, à part la révolution du bout de ses petits doigts musclés ? "

Auriez-vous des informations plus précises? Adolfo Ramirez est-il son vrai nom?

Merci d'avance,

Denis

Mon cher Denis, je vais te répondre deux choses : 

1) Comment se fait-il qu'un grand garçon comme toi ne connaisse pas l'immortel Papy fait de la résistance et, à l'intérieur d'icelui, le savoureux personnage de collaborateur joué par Gérard Jugnot ? Il y a là un défaut de culture tout à fait dommageable, je t'assure.

2) Non, Adolfo Ramirez n'est donc pas le vrai nom du camarade Gauche de Combat. Le sien est beaucoup moins folklorique mais, comme je ne suis pas indicateur de police, ni délateur assermenté, contrairement à lui, je m'abstiendrai de te le communiquer.

Bon courage pour la suite de tes passionnantes recherches.

P.S. : En revanche, je dois te préciser que Didier Goux, lui, n'est pas un personnage issu de Papy fait de la résistance, mais bel et bien le gars moi-même.

jeudi 25 octobre 2018

Les communistes sont des Jacobins comme les autres… et ils ne sont pas les seuls


Les premières pages que Taine, dans ses Origines de la France contemporaine, consacre aux Jacobins sont éblouissantes de style et d'une grande acuité de vision. Nonobstant qu'il est toujours délicat, et souvent vain, de rapprocher terme à terme les faits survenus à deux époques différentes, il devait être difficile, pour un lecteur du XXe siècle (et malheureusement encore pour un du suivant) de résister à la tentation, en certains paragraphes, de biffer le mot “Jacobin” pour le remplacer par celui de “communiste” : au prix de quelques rares et légères dissonances temporelles, le tableau reste parfait. Illustration :

« […] lorsqu'il s'agit de prendre d'assaut le pouvoir ou d'exercer arbitrairement la dictature, sa raideur mécanique le sert, au lieu de lui nuire. Il n'est pas ralenti et embarrassé, comme l'homme d'État, par l'obligation de s'enquérir, de tenir compte des précédents, de compulser les statistiques, de calculer et de suivre d'avance, en vingt directions, les contre-coups prochains et lointains de son œuvre, au contact des intérêts, des habitudes et des passions des diverses classes.  Tout cela est maintenant suranné, superflu : le Jacobin sait tout de suite quel est le gouvernement légitime et quelles sont les bonnes lois ; pour bâtir comme pour détruire, son procédé rectiligne est le plus prompt et le plus énergique.  Car, s'il faut de longues réflexions pour démêler ce qui convient aux vingt-six millions de Français vivants,  il ne faut qu'un coup d'œil pour savoir ce que veulent les hommes abstraits de la théorie. En effet la théorie les a tous taillés sur le même patron et n'a laissé en eux qu'une volonté élémentaire ; par définition, l'automate philosophique veut la liberté, l'égalité, la souveraineté du peuple, le maintien des Droits de l'homme, l'observation du Contrat social. Cela suffit :  désormais on connaît la volonté du peuple, et on la connaît d'avance ; par suite, on peut agir sans consulter les citoyens ; on n'est pas tenu d'attendre leur vote. En tout cas, leur ratification est certaine ; si par hasard elle manquait, ce serait de leur part ignorance, méprise ou malice, et alors leur réponse mériterait d'être considérée comme nulle ; aussi, par précaution et pour leur éviter la mauvaise, on fera bien de leur dicter la bonne.  – En cela, le Jacobin pourra être de très bonne foi : car les hommes dont il revendique les droits ne sont pas les Français de chair et d'os que l'on rencontre dans la campagne ou dans les rues, mais les hommes en général, tels qu'ils doivent être au sortir des mains de la Nature ou des enseignements de la Raison. Point de scrupule à l'endroit des premiers : ils sont infatués de préjugés, et leur opinion n'est qu'un radotage. À l'endroit des seconds, c'est l'inverse : pour les effigies vaines de sa théorie, pour les fantômes de sa cervelle raisonnante, le Jacobin est plein de respect, et toujours il s'inclinera devant la réponse qu'il leur prête ; à ses yeux, ils sont plus réels que les hommes vivants, et leur suffrage est le seul dont il tienne compte. Aussi bien, à mettre les choses au pis, il n'a contre lui que les répugnances momentanées d'une génération aveugle. En revanche, il a pour lui l'approbation de l'humanité prise en soi, de la postérité générée par ses actes, des hommes redevenus, grâce à lui, ce que jamais ils n'auraient dû cesser d'être. – C'est pourquoi, bien loin de se considérer comme un usurpateur et un tyran, il s'envisagera comme un libérateur, comme le mandataire naturel du véritable peuple, comme l'exécuteur autorisé de la volonté générale ; il marchera avec sécurité dans le cortège que lui fait ce peuple imaginaire ; les millions de volontés métaphysiques qu'il a fabriquées à l'image de la sienne le soutiendront de leur assentiment unanime, et il projettera dans le dehors, comme un chœur d'acclamations triomphales, l'écho intérieur de sa propre voix. »

Et lorsqu'on relit calmement, ligne à ligne, ce qui vient de l'être, on peut constater avec un certain accablement que, non seulement ce portrait du Jacobin est bien celui de notre communiste old fashion, mais que la lèpre a encore gagné en surface depuis le siècle passé, puisque cette surdité pleine de morgue est désormais aussi celle des bureaucrates bruxellois ou, sur un mode plus folklorique, d'un Emmanuel Macron.

dimanche 21 octobre 2018

Dans ce grand vide des intelligences…


De Taine encore ceci : « Dans ce grand vide des intelligences, les mots indéfinis de liberté, d'égalité, de souveraineté du peuple, […] tous les nouveaux axiomes flambent comme des charbons allumés, et dégagent une fumée chaude, une vapeur enivrante. La parole gigantesque et vague s'interpose entre l'esprit et les objets ; tous les contours sont brouillés et le vertige commence. Jamais les hommes n'ont perdu à ce point le sens des choses réelles. Jamais ils n'ont été à la fois plus aveugles et plus chimériques. Jamais leur vue troublée ne les a plus rassurés sur le danger véritable, et plus alarmés sur le danger imaginaire. »

Nous sommes dans les premiers mois de 1789.

Puisque vous êtes là, et que vous n'avez rien de mieux à faire, je vous livre les dernières lignes du chapitre dont j'ai tiré ce qui précède ; chapitre intitulé La Propagation de la doctrine. Taine en a successivement étudié et montré les effets dans l'aristocratie et le clergé, puis dans la frange aisée du tiers-état, se réservant le peuple pour le chapitre suivant. Voici donc :

« Ainsi descend et se propage la philosophie du dix-huitième siècle. – Au premier étage de la maison, dans les beaux appartements dorés, les idées n'ont été que des illuminations de soirée, des pétards de salon, des feux de Bengale amusants ; on a joué avec elles, on les a lancées en riant par les fenêtres. – Recueillies à l'entresol et au rez-de-chaussée, portées dans les boutiques, dans les magasins et dans les cabinets d'affaires, elles y ont trouvé des matériaux combustibles, des tas de bois accumulés depuis longtemps, et voici que de grands feux s'allument. Il semble même qu'il y ait un commencement d'incendie ; car les cheminées ronflent rudement, et une clarté rouge jaillit à travers les vitres. – “Non, disent les gens d'en haut, ils n'auraient garde de mettre le feu à la maison, ils y habitent comme nous. Ce sont là des feux de paille, tout au plus des feux de cheminée : mais, avec un seau d'eau froide, on les éteint ; et d'ailleurs ces petits accidents nettoient les cheminées, font tomber la vieille suie.” Prenez garde : dans les caves de la maison, sous les vastes et profondes voûtes qui la portent, il y a un magasin de poudre. »

Et nous approchons de 2019.

samedi 20 octobre 2018

Les vertus du préjugé


Lisant – en alternance avec les mémoires de Casanova – Les Origines de la France contemporaine de M. Taine, Hippolyte de son petit nom, je tombe tout à l'heure sur ceci, que je m'empresse de partager avec vous autres :

« […] les hommes, après une multitude de tâtonnements et d'essais, ont fini par éprouver que telle façon de vivre ou de penser était la seule accommodée à leur situation, la plus praticable de toutes, la plus bienfaisante, et le régime ou dogme qui aujourd'hui nous semble une convention arbitraire a d'abord été un expédient avéré de salut public. Souvent même il l'est encore ; à tout le moins, dans ses grands traits, il est indispensable, et l'on peut dire avec certitude que, si dans une société les principaux préjugés disparaissaient tout d'un coup, l'homme, privé du legs précieux que lui a transmis la sagesse des siècles, retomberait subitement à l'état sauvage et redeviendrait ce qu'il fut d'abord, je veux dire un loup inquiet, affamé, vagabond et poursuivi. »

Où l'on voit que ce bon Hippolyte, heureux homme, ignorait l'envoûtant pouvoir et la force non pareille des “j'vois pas pourquoi” et des “y a pas d'raison”, au nom de quoi on galope de l'avant en effaçant joyeusement la vénérable déposition des siècles, préalablement grimée en champ de tabous. Il n'empêche : « Un loup inquiet, affamé, vagabond et poursuivi. » Nos petits bougistes échevelés, recroquevillés sur le tas de cendres de leurs tabous, ne pourront pas venir pleurnicher qu'on ne les avait pas prévenus.

lundi 15 octobre 2018

Brève errance contrôlée en Camusie intérieure

Le chien Horla
Comme je me l'étais promis il y a peu de jours, en raison des quelques incursions que nous y fîmes à partir du Cantal, j'ai, de retour ici, relu Le Département de la Lozère ; je le qualifiais, dans mon journal, et me fiant à ce qu'il me reste de mémoire, d'admirable : il l'est, peut-être encore davantage que dans le souvenir que j'en gardais. Une lecture un peu distraite pourrait faire croire à un ouvrage écrit au fil de la plume et des impressions successives fournies par le voyage qui l'a suscité ; il n'en est rien : c'est au contraire un livre rigoureusement et très subtilement construit, étagé, sculpté même, pourrait-on dire. Et c'est cette construction, et sa rigueur, et la subtilité de ses correspondances, qui font que le lecteur a la sensation troublante de s'y perdre ; de s'y perdre avec délices, de s'y perdre doublement aussi : dans les méandres géographiques des vallées profondes et le dénuement des monts de plein ciel, mais tout autant dans les entrelacs du temps historique. 

Étant parvenu au bout du volume, et à celui des gorges du Tarn conjointement, je ne voulais pas quitter Renaud Camus aussi abruptement, dans un cas comme dans l'autre, et j'ai relu aussitôt la Vie du chien Horla. Le choix, par hasard (mais y a-t-il des hasards ?), fut heureux, puisque, au sein de ce second livre, il est donné au lecteur de retourner en Lozère, mais arpentée cette fois d'un point de vue canin, si j'ose dire, dans la mesure où Horla et son demi-frère Hapax faisaient partie de ce périple entre mont Lozère et mont Mouchet, d'Aubrac à Margeride. À cette différence que, dans le premier livre, ils se faisaient si discrets à l'arrière du véhicule que le lecteur ne pouvait pas même deviner leur présence ; tandis qu'ils occupent dans celui-ci toute la place. Il y avait assez longtemps – hors les volumes successifs du Journal – que je ne m'étais pas offert ce plaisir d'une errance contrôlée en Camusie intérieure : je ne regrette pas celle-ci.

dimanche 14 octobre 2018

Pour votre prochaine cure minceur… pensez Cantal !


Comme nul n'en ignore, nous venons de passer une semaine complète en Haute-Auvergne, autrement nommée Cantal. Bien décidés à bafouer toutes les règles de la diététique couramment admise, à en suspendre les rites et blasphémer les dogmes, nous nous sommes érigé un temple gastronomique provisoire, reposant essentiellement sur trois piliers de séculaire tradition :

Fromages
Vins
Cochonnailles

Cela en sachant que la facture, au retour, serait salée, aussi riche en kilogrammes surnuméraires que le furent nos repas en cholestérol, de préférence mauvais (à quoi cela rimerait-il de n'ingérer que du bon cholestérol, ce truc de fiotes ?). Du reste, hier, à mesure que les kilomètres défilaient, que s'accumulaient les tours de roues nous rapprochant du Plessis, Catherine et moi faisions de moins en moins les fiérots : la sentence était déjà presque audible ; la potence, au bout de la route.

Et puis, ce matin, embellie d'autant plus délicieuse qu'imméritée : Madame avait, durant ces agapes, perdu cinq cents grammes ; et votre serviteur, exactement le double. Vous savez ce qui vous restera à faire, si jamais l'envie vous saisit de vous affiner la silhouette.

samedi 6 octobre 2018

Nous sommes là…


 C'est-à-dire que, si vous lisez ce billet aujourd'hui, samedi, et matinalement, nous sommes en route pour là. Là, c'est-à-dire Saint-Flour, fière cité cantalienne que le monde entier serait bien avisé de nous envier, s'il était moins con. En réalité, nous ne passerons pas la semaine à Saint-Flour même (mais nous y serons reçus avec tous les égards dus à nos éminences…) : une partie de notre temps se déroulera entre les murs de la maison ci-dessous présentée.

Pour le reste, c'est comme d'habitude : les commentaires seront validés dans la mesure où nous bénéficierons bien de la connexion promise ; et, durant ce temps, les cambrioleurs normands auront toute latitude pour vider la maison du Plessis, aucun piège à rats humains n'ayant été disposé dans le jardin. Qu'ils sachent néanmoins que nous sommes nantis d'un voisin armé et perspicace.


mardi 2 octobre 2018

Hier encore, j'avais 4 ans



Nous découvrons l'enfant dans la pièce principale du petit logement où il vit avec ses parents et son frère tout juste né, rue Saint-Éloi à Châlons-sur-Marne ; ce même appartement qui, 55 ans plus tard et transporté à Montcosson, servira de tanière transitoire à Evremond. L'enfant a entre 4 et 5 ans, c'est le soir, probablement un vendredi ; son père rentre de la base aérienne de Reims – ville, pour l'enfant, incroyablement éloignée  ; il rentre, le père, avec un électrophone, celui qu'un ami lui a prêté pour la durée du week-end : les parents de l'enfant, bien que tous deux travaillant, n'ont pas encore eu les moyens, en cinq ans de mariage, de s'offrir ce luxe. 

Mais ils possèdent des disques ; peu, et uniquement des “45 tours” (deux chansons par face) : avec un sens inné de l'économie ménagère et une vision ordonnée de l'avenir, la mère a décidé qu'il convenait d'acheter deux disques chaque mois – un seul dans les périodes budgétairement plus épineuses. Ainsi disposera-t-on d'une quantité suffisante pour ne pas s'en écœurer, au jour supposé lointain où l'on pourra faire l'acquisition de l'appareil justifiant leur existence – jour qui devait arriver plus vite que prévu, mais on n'en savait encore rien.

Donc, voici le père, de retour du monde très vaste. Son plus urgent travail a consisté à “se mettre en civil”, comme il le sera chaque soir de sa vie militaire. Ensuite, bien sûr, on pose le premier disque, jamais écouté encore, sur l'électrophone. Il y a neuf chances sur dix pour qu'il soit de Charles Aznavour. Le père de l'enfant a été un “fan de la première heure”, comme on dira dans les années suivantes. En 1954, un an avant son mariage, il est allé passer une soirée à l'Olympia ; non pour Sydney Bechet qui y fait alors un triomphe, mais pour cet Arménien qui chante quelques chansons en première partie ; pas en “lever de torchon” mais pas loin. Et il racontera souvent, plus tard, comment, à la sortie du music-hall des Capucines, ils n'étaient pas plus de quatre ou cinq à attendre Aznavour, lequel, après avoir signé ces quelques autographes, était parti à pied dans la nuit, tout seul. Peut-être même pleuvait-il légèrement.

Cinq ans plus tard, Aznavour truste la chiche discothèque de la rue Saint-Éloi, et c'est lui qui a les honneurs de l'électrophone en transit. L'enfant en reçoit une véritable commotion. Il n'en gardera pas le souvenir, mais l'épisode est dûment signalé dans la saga familiale. Il y est dit que l'enfant passera l'essentiel du samedi, puis du dimanche, assis par terre, tout près de l'appareil posé à même le sol, près de la prise électrique à quoi on l'a raccordé. La légende veut même que, si l'enfant s'en éloignait parfois, lorsque chantait Patachou ou Marcel Amont, la voix d'Aznavour le ramenait invinciblement vers l'appareil : l'histoire a peut-être été enjolivée.

Il reste vrai que, six ou sept années plus tard, alors que l'appartement familial, allemand désormais, est doté de tout le confort auditorial, l'enfant connaît par cœur plusieurs dizaines de chansons d'Aznavour, qu'il interprète en boucle sur le siège arrière de la Panhard, puis de l'Opel, à chaque voyage un peu long que la famille entreprend ; cela ne suffit pas à dégoûter les parents d'Aznavour, qui continuent à acheter ses disques, mais toujours sous forme de 45 tours, sans doute par l'entraînement de l'habitude, bien que la situation financière, en franchissant le Rhin, se soit nettement améliorée.

Puis, fatalement, l'enfant grandit ; il devient, pour un temps, un adolescent de modèle courant, à la bêtise péremptoire, qui s'empresse d'oublier et la rue Saint-Éloi, et l'électrophone de fin de semaine, et surtout Aznavour. Il ne l'oublie pas, c'est pire : il le piétine, il en ricane, il en fait le sabre en caoutchouc de sa rébellion acnoïde. Les parents haussent les épaules et continuent d'acheter des disques, et toujours des 45 tours – mais il n'y a plus qu'une seule chanson par face, maintenant.

Au crépuscule de toute chose, l'ancien enfant écoute de nouveau Aznavour, depuis quelques années. Toujours lorsqu'il est seul et qu'il fait grand nuit. Et en choisissant avec une sorte de crainte révérencieuse les chansons des 45 tours, jamais d'autres, jamais de plus récentes. Alors, si le whisky a été correctement dosé, il s'imagine que son père est là, en retrait de son fauteuil, debout, sagement immobile, attendant sous la pluie fine la sortie des artistes de l'Olympia.

lundi 1 octobre 2018

Le Roi Soleil a frôlé l'éclipse


Il avait commencé à chanter en 1946 et n'avait plus arrêté depuis – ou alors juste le temps de changer de costume. J'en connais un qui doit mieux respirer aujourd'hui, et c'est Louis XIV : ses 72 ans de règne (1643 – 1715) ont certes été égalés par le King Charles, mais pas battus. L'Olympe n'a pas cédé devant l'Olympia.

Quel est ce barbu qui s'avance, bu qui s'avance ?


Eh oui, c'est bien lui, c'est Émile, c'est Zola ! 
Qui a passé l'essentiel de septembre à la maison.

vendredi 28 septembre 2018

Quand Émile fait la Bête


C'est l'un des titres les plus connus – probablement en raison du film de Renoir –, il n'empêche que La Bête humaine est loin d'être parmi les meilleurs Zola ; en vérité, je ne le classerais même pas dans mon petit top ten personnel. Dès le premier chapitre, j'ai eu l'impression nette que “ça n'allait pas fonctionner”, ce qui n'a fait que se confirmer par la suite. Ce n'est pas parce qu'il manquerait quelque chose, non : il y a l'huile, il y a les œufs, il y a la moutarde et le sel, mais rien à faire : la mayonnaise refuse de prendre. À aucun moment, Zola ne parvient à amalgamer son “fond” (les chemins de fer) avec son intrigue, laquelle pourrait parfaitement se dérouler n'importe où ailleurs que dans le milieu des cheminots. Il en résulte que, si ses descriptions et ses atmosphères sont aussi réussies que dans La Terre ou dans Germinal (tous deux relus ces jours derniers), elles ont une sorte de gratuité qui les rend beaucoup trop longues, et vite ennuyeuses. 

Si encore son intrigue juridico-policière “valait le voyage”, comme ont dit au Guide vert… mais point : dans ce domaine, celui du crime, de ses motifs, conséquences, des réactions qu'il provoque, etc., Zola n'est pas Dostoïevski, ni même Simenon. Et on ne croit jamais vraiment à ses personnages, qui ne cessent de faire des embardées morales tout à fait improbables. À commencer par ce pauvre Jacques Lantier, beaucoup trop poussé au noir pour être intéressant : dès le début – disons : dès le premier tiers –, on sait que l'on a affaire à un fucking psychopathe et, du coup, on a beaucoup de mal à se passionner pour ce qu'il fait ou ne fait pas, pense ou ne pense pas, sachant bien qu'il va inéluctablement se mettre à trucider à tout va dans la seconde moitié du roman. Les autres personnages (peu nombreux) ne sont pas beaucoup plus vrais que lui, mais je n'ai pas envie de m'y attarder.

Le dernier quart du roman – lu très vite, je l'avoue… – n'évite que de justesse le ridicule, dans la (dé)mesure où tout le monde ou presque bascule, qui dans le crime, qui dans le suicide, voire dans les deux successivement. Tout cela devant une vague toile de fond politique, trop hâtivement et sommairement tendue pour retenir l'œil du plus indulgent des lecteurs. 

La moralité de l'histoire, c'est peut-être que, quand on se mêle de relire les Rougon-Macquart, on devrait avoir la sagesse de n'en plus ouvrir aucun après Germinal, qui mérite grandement sa réputation de point culminant de la saga : on a vaillamment grimpé l'adret jusque-là, souvent avec enthousiasme ; on ne peut plus, après lui, que dégringoler l'ubac.

jeudi 20 septembre 2018

Téoula ?


Il y a encore quelques années, déambuler dans les rues des villes pouvait donner la douce impression, à l'homme naturellement enclin à l'optimisme, qu'il côtoyait et croisait des gens dont beaucoup étaient certainement intelligents, voire profonds pour quelques-uns ; et qu'il aurait gagné à entrer en contact avec eux, à fêler pour un instant le dôme de silence qui entourait chacun. C'est une illusion que la pratique intensive des téléphones portatifs a fait voler en éclats, implacablement.

mardi 18 septembre 2018

La Païva n'avait pas la langue dans sa poche… et heureusement pour ses finances


Elle fut, du second XIXe siècle, l'une des plus prestigieuses courtisanes : c'est ainsi que l'on nommait les putes dépassant un certain tarif horaire. Je n'emploie pas cette dernière expression au hasard, ni par goût de choquer les âmes prudes : elle est directement reliée à l'anecdote qui m'a mis en joie ce matin, et que je vais vous faire partager sur l'heure.

Un jour, la Païva se retrouve face à un homme fort riche et affectant cette muflerie que l'argent donne parfois aux esprits pas assez solides pour en supporter l'abondance. Celui-ci lui déclare tout de go qu'il veut l'avoir depuis longtemps et qu'il l'aura. Sans se démonter, la Païva lui répond sur le même ton dépourvu de fioritures : « Une demi-heure, dix mille francs* ! » Le lendemain, le gros sac d'or arrive dans le fameux hôtel des Champs-Élysées, se fait recevoir par la maîtresse des lieux dans sa chambre et, sans un bonjour, ni aucun autre mot, jette négligemment une liasse de billets de banque sur le lit. Pensant écraser définitivement sa future partenaire sous son mépris d'imbécile, il laisse tomber en même temps : « Vous devriez les recompter avant… »

Alors, la Païva, du tac au tac : « Non, je compterai pendant : ça m'occupera… »

On s'amuse d'un rien, n'est-ce pas ?

* dix mille francs de cette époque représentent approximativement vingt à vingt-cinq mille euros de la nôtre…
 

samedi 15 septembre 2018

Ces sujets “tabous” dont on ne cesse de parler


Est-il vraiment nécessaire, absolument vital pour eux, que les gens de droite, ou prétendus tels, coupent dans les âneries qui servent de mantras perpétuels aux glorieuses élites de gauche – “élites” et “de gauche” devant former à leur oreille, imaginé-je, un  parfait pléonasme ? Je lis ce “chapeau”, chez les semi-analphabètes d'Atlantico (et c'est moi qui souligne) : 

Les pratiques sexuelles des Français n'ont pas nécessairement changé, mais la parole s'est libérée, notamment sur les sujets tabous tels que la sexualité des seniors ou le plaisir féminin.

Nous laisserons pour aujourd'hui de côté les orgies du troisième âge, si vous le voulez bien. Le plaisir féminin serait donc un de ces fameux “sujets tabous” qui servent plus ou moins de gargarismes à tous nos progressistes pituiteux ; une chose si énorme, tellement sombre, à ce point explosive, que seule notre courageuse époque aurait trouvé la force de l'aborder, et encore : sur le mode du chuchotis, et avec de fréquents coups d'œil par-dessus l'épaule, des fois que déboulerait la police des mœurs, surgissant des ruelles les plus obscures de la réaction cléricale.

Dans la mythologie grecque, qui remonte comme chacun sait à la plus haute Antiquité, Tirésias est un mage qui, pour avoir dérangé un couple de serpents en pleine copulation, se retrouva brusquement changé en femme. Quelques années plus tard (six ou sept, je ne sais plus trop), rejouant les perturbateurs de coït avec le même couple, il redevint finalement homme. Et c'est à ce titre que Zeus et Héra (Jupiter et Junon, pour les latinistes exclusifs) le prirent pour arbitre dans l'une de leurs olympiennes querelles de ménage. Chaque membre du binôme divin prétendait en effet que, lors de l'acte charnel, c'est l'autre sexe qui accaparait l'essentiel du plaisir. Fort de sa double expérience, Tirésias trancha sans ambiguïté en faveur de Zeus : c'étaient bien les femmes qui étaient gagnantes dans le déduit. Il précisa même que, si le plaisir global était divisé en dix morceaux, la femme en aurait neuf et l'homme un seul. Ce qu'il advint ensuite de Tirésias ne nous intéresse pas pour l'heure.

Voilà donc un “tabou” dont on s'entretient – et en haut lieu encore ! – depuis plusieurs millénaires sans désemparer. Beaucoup plus près de nous, dans le premier tome de son Histoire de la sexualité, au titre explicite (La Volonté de savoir), Michel Foucault a bien mis en lumière que, loin d'enfouir les questions sexuelles sous le boisseau, l'Occident n'avait cessé de produire des discours à leur sujet. Et il ne me faudrait pas grand temps pour montrer que, au travers de la littérature notamment, et du roman en particulier, le plaisir féminin a presque toujours eu droit de cité et d'expression.

Mais c'est l'infantilisme particulier de notre temps : lorsque les armées du Progrès décident d'enfoncer une porte depuis longtemps battante, voire tout à fait dégondée, il leur semble nécessaire de faire croire, de se faire croire, qu'il s'agit en réalité d'un pont-levis médiéval, implacablement fortifié et farouchement défendu : c'est à cela que sert ce petit mot, tabou, qui n'abuse plus qu'eux-mêmes, et encore de moins en moins. Ainsi, donc, que quelques âmes errantes et timidement droitières, qui croient encore au magistère moral de cette gauche qu'ils contemplent toujours avec les yeux de Chimène, alors même que Rodrigue n'est plus qu'un vieillard égrotant dans son fauteuil de tétraplégique. Mais ça ne fait rien : l'important est de continuer à monter au combat, afin que ne rouillent pas les estocs en plastique ni les heaumes de carton.

lundi 10 septembre 2018

Oncle Émile et cousin Marcel


Il y a, a priori, des lieues, entre les univers de Zola et de Proust, tout semble les séparer, si ce n'est les opposer ; il me semble d'ailleurs que le second ne goûtait guère le premier, même si, un temps, l'affaire Dreyfus a pu les rapprocher quelque peu en les plaçant dans le même camp. Mais, je parle des romanciers : là, pense-t-on, point de rapprochement possible, aucune pétition où se retrouver coude à coude. Et pourtant.

Relisez, dans Nana, ce début de chapitre où l'on voit le comte Muffat, rongé de frustration, vibrant de jalousie, courir d'une entrée à l'autre du théâtre où, au prix d'un mensonge qu'elle lui a fait, se trouve l'héroïne : ne voit-on pas, déjà, se dessiner le profil de Swann, lorsqu'il galope derrière la fugitive Odette dans la nuit éclairée des boulevards ? À présent, revenez quelques années en arrière, c'est-à-dire dans la prime adolescence de Nana, que l'on découvre au dernier tiers de L'Assommoir ; cette façon qu'elles ont, elle et ses petites amies de la Goutte d'Or, de descendre la rue Poissonnière, riant et blaguant, occupant toute la largeur de l'étroit boyau, sans le moindre souci des passants dont elles semblent ignorer l'existence même, et qui sont contraints de se pousser pour ne pas être culbutés : n'est-ce pas déjà Albertine et la petite bande des Jeunes Filles en fleurs sur la digue de Balbec ? Et je suis presque certain qu'il suffirait de relire La Fortune des Rougon et La Conquête de Plassans pour trouver des similitudes – au milieu de dissemblances beaucoup plus nombreuses, il va de soi –, des correspondances, entre ces deux bourgades imaginaires que sont Plassans et Combray. Peut-être le ferai-je.

jeudi 6 septembre 2018

Dracula, petite suite


Il y a des écrivains qui ont cette malchance que les personnages qu'ils ont créés deviennent si célèbres, si autonomes, qu'eux-mêmes disparaissent derrière eux et, parfois, s'évanouissent purement et simplement. C'est presque le cas de Cervantès, par rapport à ses deux Manchegos errants ; heureusement pour lui, comme il est l'un des plus grands écrivains que l'Occident ait offerts au monde, il est parvenu à survivre à côté de Don Quichotte, en dépit des monstrueuses niaiseries sous lesquelles on a enseveli ce dernier – je pense en particulier à cette comédie musicale américaine des années soixante, dont Jacques Brel a, chez nous, porté la bêtise jusqu'à l'incandescence. Cervantès est assez grand pour être encore lu.

Je crains qu'il n'en aille pas de même pour ce pauvre Bram Stoker : son Dracula semble l'avoir littéralement – et littérairement – vidé de son sang, réduit à l'état de spectre vaguant. Ensevelis que nous sommes sous les adaptations, notamment cinématographiques – et certaines sont plus qu'honorables –, qui lit encore Dracula, le roman ? Moi, je l'ai lu.

Il m'est malheureusement impossible d'en dire rien : j'avais 14 ans. Je suis bien certain de l'âge, pour une fois, car j'avais trouvé le volume dans la bibliothèque d'une villa surplombant Alger, qu'occupait alors mon oncle René Salez, qui, Pied-noir né ici même, était alors le représentant d'une firme batave ayant pour nom Van Omeren – orthographe non garantie. Ce René-là n'était mon oncle que par alliance, ayant épousé ma tante Danielle, l'une des sœurs cadettes de ma mère.  Il a cessé de l'être, mon oncle, lorsqu'ils ont divorcé, après un séjour meurtrier à Kinshasa, capitale de l'ex-Congo belge – je veux dire : meurtrier pour leur couple, René ayant rencontré là-bas une charmante et féconde Portugaise qui, par la suite, lui a donné les enfants que Danielle n'était pas en état de porter.

Il a encore plus cessé d'être mon oncle à la mort de ma tante ; laquelle, bien qu'étant l'antépénultième de la fratrie Jadoulle, dans l'ordre chronologique, a trouvé moyen de mourir la première des sept, et avec beaucoup d'avance. Il est d'ailleurs curieux de noter que le deuil suivant – et le dernier à ce jour – fut celui de sa cadette Martine : chez les Jadoulle, on semble prédisposé à mourir dans le désordre, voire à rebours ; et je ne serais pas plus surpris que cela si, au bout du compte, et bien qu'étant l'aînée, ma mère finissait par enterrer tous les autres, y compris moi-même si ça se trouve.

Ou alors, c'est le climat. Car nos sœurs, Danielle et Martine, étaient toutes deux, après mainte errance, parties vivre au bord de la Méditerranée, près de Nice, ayant, à peu d'années de distance, épousé deux frères Jacob, Yves et Marc (respectivement). Ma tante Danielle était une raciste à l'ancienne, décomplexée et joyeuse, qui détestait les Arabes en bloc (influence de René Salez ? Je ne saurais le dire) ; elle faisait donc preuve d'une certaine logique en épousant un Juif – mais c'est une suite dans les idées qu'il me semble hasardeux de lui attribuer ; je crois plutôt au coup de cœur, lui-même engendré par une réaction naturelle des muqueuses : les filles Jadoulle de la jeune génération avaient le sang plutôt bouillonnant. Loin de moi l'idée de soupçonner je ne sais quels miasmes provençaux ; il n'empêche qu'elles ont toutes deux succombé à ce cancer qui, pour le moment, a épargné leurs frère et sœurs aînés, lesquels se sont cantonnés plutôt dans les brumes septentrionales, les embruns normands et les humidités du Val de Loire.

Tout cela nous a beaucoup éloignés de ce pauvre Bram Stoker, et même de son envahissant Dracula. Mais quoi : je ne me souviens pas, je ne me souviens pas, qu'est-ce que vous voulez que je dise de plus ? Je ne suis même pas sûr d'avoir eu le temps de le lire jusqu'au bout, ce pauvre roman : j'avais 14 ans, je le rappelle ; et, à cet âge, même si on a l'impression d'être entré dans le monde adulte et qu'on va bouffer l'humanité entière, on se plie encore à l'emploi du temps que parents et oncles ont prévu pour eux et pour vous. En revanche, je crois revoir assez bien le salon où…

Mais si je me mets à parler de l'Algérie, on est encore là demain. J'avais sûrement dû interrompre ma lecture pour aller visiter les ruines de Tipasa, forcément. Mais comme je ne suis pas Albert Camus, nous en resterons là.

samedi 1 septembre 2018

Phase Terminal (3)


Je suis allé traîner mes sabots ici, vers la fin d'août.

mardi 21 août 2018

Les pulsions réactionnaires d'Émile Z.


Nous parlions, il y a quelques jours, de ce mythe pernicieux que l'on nomme égalité ; laquelle, nul n'en ignore, est censée être une des valeurs cardinales de la gauche. Mais de quelle gauche ? Et depuis quand ? Je me posais la question, tout à l'heure, en relisant La Grande Parade de Jean-François Revel. Il s'agit de l'un de ses tout derniers livres, certes pas le meilleur (il fait un peu “fourre-tout”…), mais qui reste d'une intacte actualité, puisque son sous-titre est : Essai sur la survie de l'utopie socialiste ; utopie dans laquelle nous sommes encore largement englués.

Toujours est-il que, à la page 255 de l'édition originale (Plon), je tombais sur un extrait d'interview, celle accordée par Émile Zola à un journaliste du New York Herald Tribune (ancêtre de l'International Herald Tribune), le 20 avril 1890. Voici ce que déclare cette intouchable icône de tous les socialistes français, et probablement navarrais itou  :

« Je suis en train de travailler à un roman, L'Argent, qui traitera des questions concernant le capital, le travail, etc., qui sont agitées en ce moment par les classes mécontentes en Europe. Je prendrai comme position que la spéculation est une bonne chose, sans laquelle les industries du monde s'éteindraient, tout comme la population s'éteindrait sans la passion sexuelle. Aujourd'hui les grognements et grommellements émanant des centres socialistes sont le prélude à une éruption qui modifiera plus ou moins les conditions sociales existantes. Mais le monde a-t-il été rendu meilleur par notre grande Révolution ? Les hommes sont-ils en quoi que ce soit en réalité plus égaux qu'ils ne l'étaient il y a cent ans ? Pouvez-vous donner à un homme la garantie que sa femme ne le trompera jamais ? Pouvez-vous rendre tous les hommes également heureux ou également avisés ? Non ! alors arrêtez de parler de l'égalité ! La liberté, oui ; la fraternité, oui ; mais l'égalité, jamais ! »

Il y eut donc une époque où l'on pouvait être de gauche tout en demeurant en prise avec le réel, sans céder à n'importe quel mirage mortifère : ça n'allait pas durer, le XXe siècle pointait déjà son mufle dans l'entrebâillement.

mercredi 8 août 2018

Merci Bernard ou les grandes invasions Frank


Elles pensaient à quoi, les têtes pensantes de la maison Flammarion, en ce dernier trimestre de 1999 (l'achevé d'imprimer du livre dont je parle est d'octobre) ? Était-ce la perspective de basculer bientôt dans un millénaire inconnu qui leur gelait à ce point la matière grise, à ces vénérables éditeurs ? L'idée qu'ils ne lui survivraient probablement pas, et déjà bien beau s'ils parvenaient à traverser sans dommages irréversibles le petit siècle qui profitait de l'occasion pour pointer lui aussi son déroulé d'inconnu et d'inquiétant ? Toujours est-il.

La première aberration est d'avoir intitulé Romans le gros volume (collection “Mille et une pages”) de 1600 pages qu'ils consacraient cette année-là à Bernard Frank (sans “c” avant le “k” : il y tenait), alors que, sur les sept livres collectés, deux seulement méritent ce qualificatif – et ils ne sont pas, mais pas du tout, ce que l'on peut y trouver de mieux. Ensuite, comment n'a-t-il sauté à l'esprit de personne qu'on ne pouvait pas proposer à la convoitise générale un volume pareillement composé sans la moindre table des matières permettant de s'y retrouver un tant soit peu ? Or, je vous l'assure : j'ai retourné l'objet dans tous les sens, inspecté les rectos, scruté les versos, sans trouver trace de cette fichue table, dont l'absence oblige le lecteur vagabond, celui qui n'a pas envie de l'ordre chronologique proposé, à tourner des dizaines de pages avant d'espérer atteindre enfin le début du livre qu'il souhaite lire – c'est franchement agaçant, et certainement pas pardonnable.

Mais ça vaut la peine. Replonger dans les textes de Bernard Frank est un plaisir, et même un bonheur, allons jusque-là, qui ne semble pas devoir s'éventer avec le temps et les relectures ; on se demande même s'ils ne prendraient pas davantage de corps entre deux, comme si les plus ou moins longues stations en rayonnage valaient des années de cave. Et j'en arrive à n'être plus trop capable de discerner quels sentiments m'inspirent ceux qui ignorent tout de cette prose caressante et féroce, féline pour tout dire : font-ils envie ou bien pitié ? comme bêlait l'autre ; envie des jouissances qui les attendent le jour où ils s'y mettront, pitié des cruelles privations qu'ils s'infligent en se confinant dans leur ignorance. Mais, après tout, qu'ils se débrouillent. 

Si l'on venait me demander (mais qui y songerait ?) par quel livre commencer, par quel côté aborder la planète Frank, je crois qu'après mainte hésitation, je conseillerais ses chroniques journalistiques ; lesquelles, des années cinquante jusqu'à la fin de sa vie, ont été recueillies en plusieurs volumes. Et, pour être plus précis, je dirigerais sans doute le demandeur vers celles des années 1981 – 1985, publiées à l'époque par Le Matin de Paris, journal platement socialiste qui gagnait à n'être pas connu – sauf pour Frank, précisément ; et aussi parce que, sis rue Hérold comme le restaurant Big Buddah où je tenais mes assises, il m'a permis de connaître un certain nombre de joyeux lurons à carte de presse, et même de leur gagner des tournées d'apéros à la belote de comptoir et au 421. Il devait me sembler, alors, que fréquenter le personnel des cuisines me dispensait de goûter à leur plat, et je crois bien n'avoir pas ouvert le quotidien voisin plus de deux ou trois fois durant l'entièreté de son existence. Si bien que j'ignorais tout des chroniques que Frank y publiait hebdomadairement : on est souvent très con, à 25 ans ; et la belote de comptoir n'arrange rien, ni les mélanges apéritifs. 

Quoi qu'il en soit, ces précieuses chroniques matutinales ont été réunies par Grasset en 2002, sous le titre Vingt ans avant. Je vous encourage vivement à ce saut en arrière, vous m'en remercierez.

vendredi 3 août 2018

Contre l'égalité, principe satanique


Si je croyais à Dieu et à diable, je dirais volontiers que c'est le second qui a instillé dans l'esprit de l'homme ce désir d'égalité qui le ravage, de nos jours plus qu'en aucun siècle. Désir inassouvissable, ce qui signe encore plus son origine diabolique, puisque, chacun s'en rend compte au fond de soi, l'égalité parfaite entre les hommes, entre tous les hommes (surtout si on leur adjoint les femmes…), ne saurait être atteinte. Mais le diable, cette vénéneuse chimère, a bien vu que ce qui importait pour son commerce, c'était qu'ils s'en approchassent suffisamment  pour que l'envie les empoigne de l'embrasser tout à fait ; car c'est seulement alors que le désir pourra produire ses effets les plus dévastateurs, propager ses épidémies les plus meurtrières. Je ne sais d'ailleurs pourquoi je mets le verbe au futur : nous y sommes.

Lorsque les hommes sont inégaux entre eux (on peut aussi être inégal à soi-même, mais c'est une autre question…), radicalement inégaux, la distance qui les sépare est si grande qu'elle leur demeure invisible. De même qu'une fourmi est beaucoup trop petite pour seulement apercevoir l'humain qui vient de l'enjamber. C'est valable aussi pour l'injustice : l'une comme l'autre, l'inégalité et l'injustice, n'apparaissent aux regards que quand elles se réduisent. Et plus elle se font petites, plus elles deviennent insupportables.  Lorsque l'injustice devient microscopique (songeons à l'hystérie de certaines féministes post-modernes, rendues folles de rage par la vacuité de leurs luttes picrocholines), quand l'inégalité se fait infinitésimale, c'est alors qu'elles déclenchent de terribles frustrations, qui se muent en rancœurs, avant de déboucher sur ce que René Girard appellerait des “conflits mimétiques”, c'est-à-dire sur une violence sans frein, ivre d'elle-même, sans plus aucun mobile fixe.

Pour finir, à force de s'amenuiser, les inégalités deviennent purement fantasmagoriques ; elles n'en paraissent que plus énormes et tyranniques, scandaleuses, intolérables, aux yeux des pourfendeurs de géants obnubilés par ces moulins à vent virtuels que le diable – si c'est bien lui – leur projette en 3D. Il me semble que nous abordons ce stade. Bientôt, nous traquerons inégalités et injustices à l'intérieur de nous-mêmes, et ce sera une manière de suicide infiniment neuve et attrayante.