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dimanche 11 août 2019

De l'ignominie communiste en période de libération


D'anti-allemand et anti-pétainiste qu'il était durant toute la guerre, le journal de Jean Galtier-Boissière devient, dès la Libération, d'un anti-communisme d'autant plus efficace qu'il est toujours d'une ironie cinglante. Toute personne idéalisant encore les FFI (les fifis) et continuant de vouer un culte à tous les ignobles personnages du PCF, les Thorez, les Duclos, les Aragon, et tant d'autres dont les noms ne méritent pas de ressortir des poubelles de l'histoire où ils sont enfouis, tous ces naïfs (au mieux) et crétins (au pire) se devraient de lire ce journal. Ils verraient, au jour le jour et suivant des faits bien précis, jusqu'à quel degré d'ignominie sont descendus les communistes. Là encore, je parle des dirigeants communistes, et non de l'immense troupeau d'imbéciles qui les suivaient sans piper, décervelés qu'ils étaient par une propagande de tous les instants, honteuse, grossière mais très efficace sur leurs esprits faiblards. Ils verraient, ces lecteurs, à quel point fut troublant (et parfaitement mis en lumière par Galtier) le parallélisme entre les méthodes de l'occupant nazi, pour étouffer toute velléité de contestation, et celles du “parti de la Résistance” visant exactement au même but. Et, accessoirement, à faire oublier, dans le tintamarre de ses surenchères, son engagement “collabo” entre septembre 1939 et juin 1941.

Jean Galtier-Boissière, Journal 1940 – 1950, Quai Voltaire, 1077 p. 

lundi 17 décembre 2018

Menus plaisirs de l'avenir radieux


À mesure qu'il s'enfonce dans son œuvre, le lecteur de Soljénitsyne s'avise bientôt que le Père Ubu de Jarry n'était qu'un gamin timide, une sorte de débutant de la dictature, de stagiaire en tyrannie, qui aurait fait sourire de pitié condescendante n'importe quel dirigeant soviétique. C'est principalement au sein des tribunaux que les Ubu communistes expriment leur quintessence. Soljénitsyne, dans un chapitre intitulé En guise de politiques, en donne de nombreux exemples. J'en ai extrait quelques-uns pour votre édification : de quoi vous faire réviser radicalement votre jugement si vous pensiez que les juges sont gens estimables, ou vous conforter si, comme il semble naturel, vous les considérez comme faisant partie de la lie de l'humanité. Voici donc :

– Un tailleur, mettant de côté une aiguille, la pique au mur dans un journal affiché, pour ne pas la perdre, et atteint l'œil de Kaganovitch *. Vu par un client. Article 58, dix ans (terrorisme).

– Une vendeuse, réceptionnant de la marchandise auprès d'un expéditionnaire, l'enregistre, faute de mieux, sur une feuille de papier journal. Le nombre de morceaux de savon s'inscrit sur le front du camarade Staline. Article 58, dix ans.

– Un conducteur de tracteur de la MTS ** de Znamensk, pour les tenir chauds, garnit un de ses méchants brodequins d'un tract électoral pour les élections au Soviet suprême, une femme de ménage s'aperçoit qu'il lui en manque un (elle en avait la responsabilité) et découvre qui l'a pris. KRA, propagande contre-révolutionnaire, dix ans.

– Un charpentier sourd-muet, oui, même lui, attrape un temps de peine pour propagande contre-révolutionnaire ! De quelle façon ? Il est en train de planchéier au club. La grande salle a été entièrement vidée, plus un clou, plus un crochet. Le temps qu'il travaille, il jette sa veste et sa casquette sur le buste de Lénine. Quelqu'un passe la tête et l'aperçoit. Article 58, dix ans.

– La marmaille se dissipe au club du kolkhoze, bataille, le frottement des dos arrache du mur je ne sais quelle affiche. Les deux aînés sont condamnés au titre du 58 (en vertu d'un décret de 1935, les enfants sont responsables en matière criminelle à partir de l'âge de douze ans !). Les parents sont bons aussi, c'est eux qui ont appris à leurs gosses à faire ça, eux qui les ont envoyés là en douce.

– Un petit écolier tchouvache de seize ans fait une faute en écrivant un slogan – en russe, qui n'est pas sa langue maternelle – sur le journal mural. Article 58, cinq ans.

– À la comptabilité d'un sovkhoze, on avait accroché ce slogan : « La vie est devenue meilleure, la vie est devenue plus gaie. Staline. » Et quelqu'un, au crayon rouge, avait ajouté “pour” : c'est-à-dire que la vie était devenue plus gaie pour Staline. Sans se donner la peine de rechercher le coupable, on coffre toute la comptabilité.

Et ainsi de suite : seule la flemme m'empêche de recopier d'autres ubuades, toutes plus ébouriffantes les unes que les autres.


* Lazare Kaganovitch : responsable de l'organisation de la grande famine ukrainienne ayant fait entre 2,5 et 5 millions de morts, en 1932 et 1933. Reconnu coupable de génocide en 2010 (à titre posthume évidemment…).

** MTS : Station de machines et tracteurs.

mercredi 14 novembre 2018

11 avril 75, addendum


Puisque je donnais, il y a quelques jours, mon sentiment sur le numéro d'Apostrophes consacré à Soljénitsyne, le moins que je pouvais faire était de le compléter par celui du grand Russe lui-même. On le trouve (p. 156) dans Le Grain tombé entre les meules, qui est la première des deux parties de ses mémoires intitulés Esquisses d'exil ; lesquelles font suite à un tout premier volume, Le Chêne et le Veau : c'est précisément pour la parution française de ce livre-ci que Soljénitsyne se trouvait à l'émission de Pivot. Voici donc ce qu'il en dit :

« Il se trouva qu'avant d'aller à la télévision, j'avais eu une journée très dure : des rendez-vous dans l'après-midi, tout le temps sur mes jambes, de la marche à pied dans Paris, des heures à tirer quelque part en attendant le début tardif de l'émission, gros mal de tête – c'est sans énergie que j'entrai dans l'immense studio qui ressemblait à des coulisses de cirque. Des centaines de gens, brouhaha, confusion. C'est dans cette bousculade qu'on nous fit asseoir tous les sept à une table, le socialiste tendu comme un arc, Jean Daniel, du Nouvel Observateur, en face de l'homme de droite, Jean d'Ormesson, qui semblait distrait, pas mobilisé pour le débat ; les autres poussaient chacun son idée. La tête baissée, j'assistai sans intérêt et même avec désespoir à leur controverse, fatigué par leurs empoignades comiques, repoussant parce qu'il le fallait bien les attaques du socialiste et résigné à ne jamais déboucher sur un véritable entretien. Mais ma participation fut, en fait, étonnamment réussie, toutes les opinions concordèrent sur ce point. Mon calme et mon ironie sans espoir furent justement perçus comme la manière la plus digne de représenter la Russie. […] »

On peut signaler, en outre que, du point de vue de Soljénitsyne, ce mois d'avril était particulièrement meurtrier, dans la mesure où, suite au retrait américain (considéré par lui au pire comme une lâcheté, au mieux comme un aveuglement suicidaire), le Vietnam du Sud était en train de tomber aux mains des armées communistes du Nord, dont il allait ensuite subir le joug implacable, joug dont l'auteur de L'Archipel du goulag venait, lui, de se dégager tout juste.

mercredi 7 novembre 2018

Je me suis souvenu du 11 avril 1975


Il aura fallu près de sept cents pages à Alexandre Issaïévitch Soljénitsyne pour se faire expulser d'URSS, mais enfin, ça y est : depuis ce matin, entre six et sept, le voici en Europe de l'Ouest. Et parce que l'épisode est très brièvement évoqué, je me suis souvenu de l'avoir vu en direct à la télévision française, lors de son passage à Apostrophes du 11 avril 1975 (j'avais bien entendu oublié la date, mais j'aurais en effet situé la chose cette année-là, ou peut-être à la fin de 1974). 

Je me suis souvenu surtout de la honte ressentie alors par le jeune homme que j'étais, en voyant Jean d'Ormesson et Jean Daniel, invités là on se demande encore pourquoi, se mettre à se chamailler comme des gamins et… mais non, l'image est encore trop noble pour eux, en la circonstance : ils étaient, ces deux pontes des lettres et du journalisme, telles deux punaises minuscules se livrant à un simulacre de combat d'antennes, sans s'apercevoir qu'ils se trouvaient juste sous la semelle d'un géant, qui aurait pu les écraser dans la seconde (mais alors : quelle humeur visqueuse aurions-nous vu se répandre ?), mais qui s'est contenté, durant le temps que dura cette picrocholine escarmouche parisienne, d'observer les deux blattes sans rien dire, avec un sourire où le mépris le disputait à l'indulgence et à la pitié, le tout rehaussé quand même par un pétillement d'ironie. Je me souviens aussi qu'à un moment, sans doute un peu gêné de l'exhibition de ses cafardeux invités, Pivot a tenté de vaguement s'excuser pour eux auprès du colosse russe impassible. Et que celui-ci lui a répondu quelque chose comme : « Ce n'est rien, j'ai l'habitude de ce genre de choses… » À moins, bien sûr, que ma mémoire ne me trahisse.

Je me souviens finalement que, quelques années plus tard, consacrant un autre numéro d'Apostrophes à Soljénitsyne dans sa maison du Vermont, Pivot eut la prudente sagesse de n'emmener avec lui ni d'Ormesson, ni Daniel, ni personne. On finit toujours par s'habituer plus ou moins aux parasites chitineux qui galopent dans la cuisine et nichent dans les placards à provisions ; mais de là à les emporter avec soi en voyage, il y a des limites.

jeudi 25 octobre 2018

Les communistes sont des Jacobins comme les autres… et ils ne sont pas les seuls


Les premières pages que Taine, dans ses Origines de la France contemporaine, consacre aux Jacobins sont éblouissantes de style et d'une grande acuité de vision. Nonobstant qu'il est toujours délicat, et souvent vain, de rapprocher terme à terme les faits survenus à deux époques différentes, il devait être difficile, pour un lecteur du XXe siècle (et malheureusement encore pour un du suivant) de résister à la tentation, en certains paragraphes, de biffer le mot “Jacobin” pour le remplacer par celui de “communiste” : au prix de quelques rares et légères dissonances temporelles, le tableau reste parfait. Illustration :

« […] lorsqu'il s'agit de prendre d'assaut le pouvoir ou d'exercer arbitrairement la dictature, sa raideur mécanique le sert, au lieu de lui nuire. Il n'est pas ralenti et embarrassé, comme l'homme d'État, par l'obligation de s'enquérir, de tenir compte des précédents, de compulser les statistiques, de calculer et de suivre d'avance, en vingt directions, les contre-coups prochains et lointains de son œuvre, au contact des intérêts, des habitudes et des passions des diverses classes.  Tout cela est maintenant suranné, superflu : le Jacobin sait tout de suite quel est le gouvernement légitime et quelles sont les bonnes lois ; pour bâtir comme pour détruire, son procédé rectiligne est le plus prompt et le plus énergique.  Car, s'il faut de longues réflexions pour démêler ce qui convient aux vingt-six millions de Français vivants,  il ne faut qu'un coup d'œil pour savoir ce que veulent les hommes abstraits de la théorie. En effet la théorie les a tous taillés sur le même patron et n'a laissé en eux qu'une volonté élémentaire ; par définition, l'automate philosophique veut la liberté, l'égalité, la souveraineté du peuple, le maintien des Droits de l'homme, l'observation du Contrat social. Cela suffit :  désormais on connaît la volonté du peuple, et on la connaît d'avance ; par suite, on peut agir sans consulter les citoyens ; on n'est pas tenu d'attendre leur vote. En tout cas, leur ratification est certaine ; si par hasard elle manquait, ce serait de leur part ignorance, méprise ou malice, et alors leur réponse mériterait d'être considérée comme nulle ; aussi, par précaution et pour leur éviter la mauvaise, on fera bien de leur dicter la bonne.  – En cela, le Jacobin pourra être de très bonne foi : car les hommes dont il revendique les droits ne sont pas les Français de chair et d'os que l'on rencontre dans la campagne ou dans les rues, mais les hommes en général, tels qu'ils doivent être au sortir des mains de la Nature ou des enseignements de la Raison. Point de scrupule à l'endroit des premiers : ils sont infatués de préjugés, et leur opinion n'est qu'un radotage. À l'endroit des seconds, c'est l'inverse : pour les effigies vaines de sa théorie, pour les fantômes de sa cervelle raisonnante, le Jacobin est plein de respect, et toujours il s'inclinera devant la réponse qu'il leur prête ; à ses yeux, ils sont plus réels que les hommes vivants, et leur suffrage est le seul dont il tienne compte. Aussi bien, à mettre les choses au pis, il n'a contre lui que les répugnances momentanées d'une génération aveugle. En revanche, il a pour lui l'approbation de l'humanité prise en soi, de la postérité générée par ses actes, des hommes redevenus, grâce à lui, ce que jamais ils n'auraient dû cesser d'être. – C'est pourquoi, bien loin de se considérer comme un usurpateur et un tyran, il s'envisagera comme un libérateur, comme le mandataire naturel du véritable peuple, comme l'exécuteur autorisé de la volonté générale ; il marchera avec sécurité dans le cortège que lui fait ce peuple imaginaire ; les millions de volontés métaphysiques qu'il a fabriquées à l'image de la sienne le soutiendront de leur assentiment unanime, et il projettera dans le dehors, comme un chœur d'acclamations triomphales, l'écho intérieur de sa propre voix. »

Et lorsqu'on relit calmement, ligne à ligne, ce qui vient de l'être, on peut constater avec un certain accablement que, non seulement ce portrait du Jacobin est bien celui de notre communiste old fashion, mais que la lèpre a encore gagné en surface depuis le siècle passé, puisque cette surdité pleine de morgue est désormais aussi celle des bureaucrates bruxellois ou, sur un mode plus folklorique, d'un Emmanuel Macron.

samedi 28 mars 2015

Station d'épuration


Je n'ai rien de particulier à dire ce soir ; c'est que je n'en pouvais plus, ouvrant le blog, de contempler ces faces de traîtres hilares, les cloportes Duclos et Thorez. Je ne sais pas quel est ce village que j'ai choisi ; c'est sans importance : il ressemble à tous les villages français que les gens de mon âge ont connus, quand ils partaient en vacances d'été dans la 4 CV de papa. Quand arrivait l'heure du déjeuner, du seul restaurant qu'on s'offrait dans l'année, ma mère…

Non, on va en rester là pour ce soir, cette histoire nous entraînerait trop loin. Il fallait juste se débarrasser de la vermine.

jeudi 26 mars 2015

Un peu d'anticommunisme primaire en guise d'apéritif


Parmi les nombreuses choses qui ressortent du Journal de Jean Galtier-Boissière, et qui le rendent si savoureux, il en est une particulièrement saillante, c'est la profonde et irrémédiable crapulerie des dirigeants du parti communiste français de cette époque, qui passèrent sans états d'âme de la case “collaborateur” – jusqu'à l'invasion de la Russie en 1941 – à la case “épurateur” à partir de 1944, tout en ayant, entre les deux, gonflé jusqu'à l'absurde leur rôle dans la Résistance et tenté de falsifier le réel pour camoufler leurs ignominies, notamment leurs courbettes et leurs génuflexions devant l'occupant nazi durant plus d'un an. Et l'on se dit que si vraiment “Justice était passée”, les Maurice Thorez, Jacques Duclos, André Marty, Marcel Cachin et autres Pierre Hervé n'auraient rien récolté d'autre qu'une balle dans la nuque, le peloton d'exécution étant encore trop noble pour de tels déchets d'Humanité.

mercredi 15 octobre 2014

Ne tombons pas dans l'antizombisme primaire, je vous prie !

Ayant tapé “zombi communiste” dans Google, je n'ai rien trouvé de mieux que ce bon vieux Max…

Pour répondre à la question posée par Georges il y a quelques minutes, en commentaire du précédent billet (« Qu'est-ce qu'un zombi ? »), j'ai cherché, pour l'obliger, une définition convaincante. Je suis tombé, dans Wikipédia, sur ces deux paragraphes :

« Le terme zombie (ou zombi ; créole haïtien : zonbi ; kimbundu : nzumbe) désigne communément une personne ayant perdu toute forme de conscience et d'humanité, adoptant un comportement violent envers les êtres humains et dont le mal est terriblement contagieux.
« Le terme zombie trouve ses origines dans la culture haïtienne et sert également à qualifier les victimes de sortilèges vaudous permettant de ramener les morts à la vie ou de détruire la conscience d'un individu afin de le rendre corvéable à merci. Le mot zombie signifie en créole “esprit” ou “revenant”. »

Lisant cela, un voile s'est soudain déchiré devant mes yeux, et l'évidence m'est apparue dans sa clarté merveilleuse : zombi n'est rien d'autre que le synonyme de communiste, cette autre personne “ayant perdu toute forme de conscience et d'humanité, adoptant un comportement violent envers les êtres humains et dont le mal est terriblement contagieux”. 

Quant au communisme, si malheureusement il ne peut pas ramener les morts à la vie, pratiquant nettement plus volontiers l'opération inverse, il est bien cet envoûtement permettant “de détruire la conscience d'un individu afin de le rendre corvéable à merci”.

Reste une question : alors que les zombis nazis ont fait l'objet de tant d'impérissables chefs-d'œuvre cinématographiques, pourquoi n'existe-t-il aucun film mettant en scène des zombis communistes ? Par peur du pléonasme ?

jeudi 25 septembre 2014

L'homme de gauche, immuable supplétif de la tyrannie


La lecture, à quelque vingt ans de distance, des éditoriaux et chroniques de Jean-François Revel* est éclairante à plus d'un titre – en plus d'être un vrai plaisir de l'esprit –, au moins en ceci qu'elles permettent de voir que le déni pratiqué par la gauche est resté absolument le même depuis au moins un demi-siècle, aussi massif et inentamable ; il a simplement changé d'objet.

Voilà encore vingt ou trente ans, les affidés du PCF, avec les socialistes comme idiots utiles, nous expliquaient, de ce ton péremptoire donné par la fausse bonne conscience, que les tyrannies et les carnages de masse ne pouvaient en aucun cas être attribués au communisme, mais à des formes dévoyées du communisme ; et que ceux qui mettaient en place ces tyrannies et perpétraient ces carnages (qu'ils avaient néanmoins approuvés et soutenues quelque temps auparavant) relevaient d'un stalinisme mal expurgé qu'un vrai communiste ne pouvait que condamner – ce qu'ils ne faisaient par ailleurs jamais. Le fait que nulle part dans le monde ne se soit jamais instauré un communisme qui ne présente pas automatiquement ces deux caractéristiques, jointes à une ruine économique irrémédiable, ne les troublait en aucune façon. Et l'on nous enjoignait fermement de ne pas confondre (on ne disait pas encore amalgamer à cette époque…) le brave ouvrier français encarté avec je ne sais quel tortionnaire tchékiste, barbudo cubain ou rééducateur de camp maoïste.

Aujourd'hui, alors qu'on les espérait enterrés à jamais, ils sont de nouveau là, un peu amochés et flageolants, certes, tels des zombis fraîchement sortis des nécropoles, pour nous expliquer – du même ton péremptoire – qu'il faut bien se garder de confondre islam et islamisme, que les musulmans ne sont que douceur et mansuétude, tandis que les terroristes sont des malades sanguinaires qui n'ont rien compris à leur propre religion, même quand ils semblent en réaliser à la lettre les textes fondamentaux et intangibles. D'ailleurs, nous affirment-ils encore, les vrais croyants – les pacifiques, les intégrés, ceux de chez nous, les musulmans à béret basque et à baguette sous le bras – ne vont pas manquer d'organiser des marches de protestation, afin de clamer au monde leur dégoût et leur révolte de ce qu'on fait en leur nom ; prenez patience, ça se met en place, c'est une affaire de jours, de semaines tout au plus ; ne soyez donc pas si impatients, par la barbichette d'Oulianov ! Et ils n'ont pas assez de mots flétrisseurs pour désigner ceux qui, comme leurs pères et grands-pères naguère et jadis, affirment calmement l'identité dangereuse entre leurs gentils et leurs méchants, ou du moins le probable enrôlement, plus ou moins contraint, de ceux-là par ceux-ci, dès que les circonstances leur seront devenues favorables ; ce à quoi s'emploient activement nos belles âmes, immuablement supplétives des tyrannies en vogue.

* Jean-François Revel, Fin du siècle des ombres, Fayard.

vendredi 26 avril 2013

Jean-Luc Mélenchon : eructuat nec parlatur


Je me suis, hier soir, et même assez avant dans la nuit, confronté à une expérience extrême et pour moi inédite : écouter Jean-Luc Mélenchon. Je me suis donc branché sur TV5 Monde, qui retransmettait les paroles et des actes de France 2, sorte de Piste aux étoiles nouvelle manière, animée par le toujours si brillant et combatif David Pujadas. J'ai jeté l'éponge au milieu du numéro exécuté en duo par l'invité principal et Mme Saint-Cricq – parce qu'il ne faut point abuser de ce genre de friandises fourrées à la graisse de cheval.

Il est fascinant de constater à quel point Jean-Luc Mélenchon parvient à ne rien dire. Jamais. Pas une phrase qui ait le moindre sens. Pas la plus petite velléité d'un discours tant soit peu cohérent, derrière lequel on pourrait tenter de deviner l'ébauche d'une vision politique, ou à tout le moins d'un but à peu près cohérent. À la place, l'histrion se livre à une sorte de stand up assis, aussi satisfait de soi-même qu'un Marchais de haute époque, se contentant d'ironiser à contre-temps sur les questions balbutiées par le passe-plat de service public, sans bien entendu y répondre jamais, ni même faire mine de consentir à le faire. Pourquoi se gênerait-il, du reste ? On ne l'invite pas sur ce genre de plateaux pour savoir si, par hasard, il penserait quelque chose sur tel ou tel sujet, mais précisément pour cet eructuat nec parlatur qui ne doit rien aux cordes vocales, encore moins au cerveau, mais se tient tout entier dans l'arrière-gorge.

C'est un spectacle surprenant durant les vingt premières minutes, mais dont on se lasse plus tôt qu'on ne l'aurait cru : les charmes de l'expectoration à grumeaux continus s'éventent assez vite. On se fatigue surtout d'attendre le moment où l'un ou l'autre des clowns blancs qui se relaient face à cet Auguste tapera du poing sur la table en lui signifiant qu'il serait peut-être temps de répondre aux questions qu'on lui pose, plutôt que de pirouetter sur lui-même en prenant à témoin un public à la fois hébété et hilare, de toute façon captif. Mais, bien évidemment, cela ne se produit jamais ; et la non-parole borborygmale peut continuer de s'écouler.

vendredi 28 décembre 2012

Il est doux d'être inflexible


Abartchouk, personnage secondaire de Vie et Destin, est un communiste pur et dur. Il est du nombre de ces zeks qui pensent qu'à part une infime minorité victime d'une erreur judiciaire – dont eux-mêmes font bien entendu partie –, tous les forçats du goulag ont mérité le sort qui est le leur. De ce fait, ils demeurent de parfaits bolcheviks, en dépit de ce que leurs yeux peuvent voir, et que leur cerveau retransforme immédiatement et sans cesse en une autre réalité, seule assimilable par eux. Néanmoins, il se produit des ébranlements, dus à l'incroyable pression de la vie des camps, qu'ils ne peuvent ni éliminer ni intégrer. Comme par exemple lorsque Abartchouk, passant dans le coin du baraquement où les chefs des truands sont occupés à festoyer, se met à se consumer du désir d'être invité par eux ; non seulement pour pouvoir “manger quelque chose de bon”, comme il s'en fait le demi-aveu, mais surtout pour le plaisir, tout à fait inavouable lui, de pouvoir un moment parler avec ces brutes qui font la pluie et le beau temps parmi les détenus, se donner l'illusion de faire partie durant une heure des puissants. Voici ce qu'écrit Grossman à son propos (p. 144) :


« Abartchouk avait été toute sa vie implacable à l'égard des opportunistes de droite et de gauche, toute sa vie il avait haï les hésitants, les hypocrites, les ennemis objectifs.
« Sa force morale, sa foi reposaient sur le droit de juger. Il avait douté de sa femme et il l'avait quittée. Il l'avait crue incapable de faire de son fils un soldat de la révolution et il avait refusé de donner son nom à son fils. Il condamnait ceux qui doutaient, méprisait les geignards et les faibles. Il avait déféré devant les tribunaux les ingénieurs du Kouzbass qui ne pouvaient se passer de leur famille restée à Moscou. Il avait fait condamner quarante ouvriers qui avaient quitté le chantier pour retourner dans leurs villages. Il avait renié son bourgeois de père.
« Il est doux d'être inflexible. En jugeant, il affirmait sa force intérieure, son idéal, sa pureté. Là étaient sa consolation et sa foi. Il n'avait pas une fois essayé d'éviter les mobilisations du Parti. Il avait volontairement renoncé au salaire majoré des cadres du Parti. En renonçant, il s'affirmait. Il portait toujours la même vareuse et les mêmes bottes, que ce soit pour aller au travail, participer à une conférence au ministère, ou se promener sur le bord de mer à Yalta quand le Parti l'y avait envoyé pour se faire soigner. Il voulait ressembler à Staline.
« En perdant le droit de juger, il se perdait lui-même. Et Roubine le sentait. Presque tous les jours, il faisait des allusions à la faiblesse, à la peur, aux désirs pitoyables qui se glissent peu à peu dans une âme de détenu. (…)
« Quand Abartchouk voulait condamner quelqu'un mais qu'il sentait que lui aussi était coupable, quand il se mettait à hésiter, il était pris de désespoir, il ne savait plus où il en était. »


Deux pages après cet extrait, le juif Roubine, auquel il vient d'être fait allusion, est assassiné durant son sommeil (d'un gros clou enfoncé à coup de marteau dans son oreille…) par le truand qui, à l'atelier, sert d'assistant à Abartchouk. Celui-ci sait que, s'il dénonce à la fois le voleur du clou et l'assassin, il signe son arrêt de mort dans les vingt-quatre heures, et que cette mort sera lente et particulièrement cruelle. Pourtant, interrogé par l'officier opérationnel Michanine (lequel, connaissant la loi du camp, ne s'attend à aucune révélation), il le dénonce effectivement. Est-ce un commencement de rédemption ? Ou bien, en faisant son devoir jusqu'au bout, Abartchouk a-t-il voulu montrer, au péril de sa vie, qu'il restait un bolchevik inaltérable ?

J'en étais là lorsque Catherine m'a averti que les pâtes étaient cuites et que je pouvais m'avancer vers la table du dîner. Je vous tiendrai au courant, pour Abartchouk…

samedi 8 décembre 2012

Les penchants asilaires de Vladimir Illitch


Au fond, l'objectif qui se dessina, en 1921, une fois la guerre terminée, devant Lénine et ses sbires bolcheviks était à la fois clair et aberrant : pour que se réalisent les prédictions révolutionnaires de Karl Marx, il importait de commencer par construire une société industrielle dans un pays essentiellement paysan. Dit autrement, il fallait fabriquer des ouvriers pour pouvoir les libérer ensuite. 

Énoncée comme cela, on comprend que la chose ait totalement foiré.

vendredi 7 décembre 2012

Les hommes, des zéros à l'infini


Les phrases qui suivent ne sont pas prononcées par Vassili Grossman lui-même, mais par Anna Sergueievna, l'un des personnages de Tout passe. Pendant que je tiens le micro, je dois préciser que la photo ci-dessus n'illustre pas la famine organisée par Staline dans l'Ukraine au début de 1933, et qui fait plusieurs millions de morts, mais celle orchestrée par Lénine dès 1922, un petit peu moins efficace : il va être, après ça, délicat d'expliquer à ces enfants que le stalinisme est un dévoiement du communisme, quand il n'en est que la continuation logique, au moins dans ses effets visibles. Enfin bref, voici :


« Qui a ordonné ce massacre général ? Je pense souvent à cela. Est-il possible que ce soit Staline ? Je crois que, depuis que la Russie existe, jamais un tel ordre n'avait été donné. Non seulement le tsar mais même les Tatars, même l'occupant allemand n'ont pas donné d'ordre tel : l'ordre de tuer les paysans par la famine – en Ukraine, sur le Don, au Kouban –, de les tuer eux et leurs enfants. On donna aussi l'ordre de saisir tout le fonds de semences. On cherchait partout le grain comme si ce n'était pas du blé mais des bombes, ou des mitrailleuses. On faisait des trous dans la terre avec des baïonnettes, avec des baguettes de fusil, on creusait le sol des caves, on brisait les planchers, on fouillait les potagers. On cherchait le grain jusque dans les pots et les lessiveuses. Un jour, on a trouvé du pain chez une femme, on l'a chargée aussitôt sur un camion et expédiée au district. Les chariots grinçaient jour et nuit, un nuage de poussière s'élevait au-dessus de la terre, comme il n'y avait pas de silos, on déversait le grain à même le sol sous l'œil vigilant des sentinelles. Le grain avait été trempé par la pluie d'automne. Quand vint l'hiver, il était presque pourri. Le pouvoir soviétique n'avait pas assez de bâches pour abriter le grain des moujiks.

« Lorsqu'on a emporté le grain des villages,  la poussière s'est élevée alentour, tout était dans la fumée : le bourg, le champ, la lune quand il faisait nuit. Un paysan est devenu fou. Il criait qu'il brûlait, que le ciel brûlait, que la terre brûlait. Non, le ciel ne brûlait pas, c'est la vie qui brûlait.

« C'est alors que j'ai compris : ce qui compte, avant tout, pour le pouvoir soviétique, c'est le plan. Réalise le plan ! Obéis aux réquisitions ! L'essentiel, c'est l'État. L'État est semblable au chiffre 1, les hommes sont le zéro qui le décuple. »

Vassili Grossman, Tout passe, Robert Laffont, pp. 949, 950.


Je rappelle, à toutes fins utiles, qu'il existe encore aujourd'hui, par chez nous, des gens pour se réclamer du communisme. Si d'aventure vous en croisez une, de ces innocentes crapules, soyez assez aimables pour lui péter les deux genoux de ma part, et plus si affinités – merci.

samedi 21 juillet 2012

Le communisme est un alcoolisme ; si tu en reprends une goutte, t'es foutu…

La scène se passe au camp de prisonniers n°1, où sont enfermés cent vingt officiers de l'armée française capturés par le Viet-Minh, et soumis régulièrement à des séances d'endoctrinement :

     « Mais Potin qui avait été communiste, qui n'était plus tenu à faire bloc avec ses camarades pour résister aux Vietminh, fut repris par l'ambiance du Parti dont les formules et le vocabulaire lui étaient déjà familiers.
     Il était comme ces chrétiens qui pendant longtemps avaient négligé leurs devoirs religieux et qu'un hasard ramène soudain dans une église quand se déroule un office. Ce petit homme brun qui portait des lunettes à monture d'acier était parfaitement honnête. Un jour il vint trouver ses camarades et leur dit :
     – Voilà : j'ai été communiste ; je ne croyais plus l'être et je le suis redevenu complètement, sans réticences. Je suis donc dès maintenant du côté du Viet-Minh. Je veux que vous le sachiez et que vous agissiez avec moi en conséquence. Je m'efforcerai de ne pas savoir ce que vous faites, les évasions que vous préparez, mais je vous en prie, ne m'en parlez pas. Cessez de me faire confiance.
     Il s'était dès lors porté volontaire pour les corvées les plus désagréables, les plus pénibles ; il avait refusé tout ce qui pouvait améliorer son sort. »

Jean Lartéguy, Les Centurions, Presses de la Cité, p. 120.


Rajout de trois heures et demie :  Et puisqu'on parle d'armée et de soldats, cette réjouissante information trouvée sur Atlantico : Les soldats américains pourront désormais défiler en uniforme à la gay pride.

lundi 25 avril 2011

Les vertiges extrémistes du camarade CSP


« C'est quoi, le paysage politique français, du point de vue de l'ouvrier ?
Une droite qui lui raconte des salades pour mieux l'enfiler.
Une pseudo-gauche de bourgeois qui ne savent même plus qu'il existe.
Une gauche de gauche paumée dans des discussions byzantines.
Et une extrême-droite qui est la seule, la seule, à lui dire des choses claires et compréhensibles. »

Le billet de CSP dont j'ai extrait ces lignes me semble très intéressant. À condition, comme toujours chez lui, de passer au large, très au large des commentaires. Car le commentateur, chez CSP, est plutôt un bas-du-front (national). En tout cas, pour l'instant et à ma connaissance, c'est le seul blogueur de gauche qui, à propos du vote massif des ouvriers en faveur de Marine Le Pen, ne se contente pas d'incantations et de pleurnicheries.

mercredi 23 mars 2011

Compissons allègrement les vieilles haridelles communistes !

C'est bien à tort, et du fait de notre anticommunisme primaire, que nous avons conservé de Joseph Staline l'image d'un très méchant dictateur. En réalité, ce n'était rien de plus qu'un brave zig juste un peu trop influençable. Et si le vilain Adolf n'avait pas été là pour lui souffler ses horribles idées nauséabondes, on peut tenir pour assuré que le petit Iossip nous aurait barbouillé des avenirs si lumineux qu'on aurait dû greffer des lunettes noires à tous les nouveaux-nés. C'est en tout cas la thèse décoiffante de Papy Rémy (C'est moi qui souligne) :

« Le but idéal de l’extrême droite est un État Dictatorial, antidémocratique par essence. Tel qu’il fut réalisé par Mussolini et, pire, Hitler. Avec les conséquences que l’on sait. Ce modèle n’est pas mort en 1945 : son poison avait contaminé Staline dès le début des années 30, puis contamina pas mal de dictatures - de la Grèce des colonels aux régimes d’Amérique latine, d’Afrique, d’Asie (Chine, Birmanie, Corée du Nord…), avec la complicité active du grand Capital… »

Eh oui ! Si Staline a éliminé Zinoviev, Kamenev, Trotski et quelques dizaines de millions d'autres, s'il a multiplié les camps d'extermination par le froid et instauré la délation généralisée, c'est parce qu'il a été contaminé par les idées de Hitler, avant même que celui ait commencé de les mettre en œuvre ! Trop forts, ces ivrognes communistes, comme dirait mon ami XP. Et pas repentants pour deux ronds, hein, vous remarquerez. Crapule je fus, crapule je reste, droit dans mes chaussettes russes ! Ils portent au revers la petite main rouge et dégouttante de sang : Touche pas à mon Pol Pot ! Et après ça, ils osent encore distribuer à tous les coins de rue leurs brevets de nauséabonderie. Vivement qu'ils crèvent, nom de d'la, vivement !

Comme il arrive que nos deux grands esprits se rencontrent, ce matin, alors que je mijotais silencieusement ce que vous venez de lire, XP dégoupillait dans son coin la grenade défensive suivante :

« Devient-on un porc quand on est communiste ou, tout au contraire, se fait-on communiste quand on est un porc ?

Si les communistes ont fait mourir cent millions de personnes dans des camps de concentration, ça prouve que ça n’a pas marché, le communisme, ou tout au contraire que les choses ont rigoureusement fonctionné comme ils l’ont voulu ?

Quand on est toujours communiste en dépit des cent millions de morts et des camps de concentration, c’est parce qu’on pense que ça ne se reproduirait plus si l’on tentait de nouveau l’expérience, ou tout au contraire parce qu’on en veut encore, des morts et des camps de concentration ?

Pour qui sait les lire, la réponse à ces questions métaphysiques peut se trouver tout entière dans les faits divers, comme d’habitude : (La suite est ici) »


Il y aurait encore beaucoup à dire et à gloser, quelques blogo-mandales à distribuer de-ci, de-là, mais j'ai pas le temps : il faut que j'aie enterré Liz Taylor avant la tombée de la nuit.

jeudi 24 février 2011

À l'ombre des hyènes staliniennes françaises

Ça existe encore, cette engeance, la hyène stalinienne française ? Il faut croire, oui. À quoi la reconnaît-on ? À son extrême cohérence intellectuelle et à un sens moral au-dessus de tout soupçon. Ainsi, la hyène stalinienne française, en tant que sous-espèce collabobo, s'indigne à grand bruit contre ce qu'elle appelle la double peine, dès qu'il s'agit de renvoyer dans son gourbi natal le surineur allogène ou le violeur exotique.

En revanche, lorsqu'un Zemmour est condamné par un tribunal pour avoir énoncé une évidence, la hyène stalinienne sort son porte-voix pour exiger qu'il soit en outre foutu à la porte par son employeur. Au nom des mêmes “valeurs” et, bien entendu, sans l'ombre d'un éclair de malice dans le regard. Car si la hyène ordinaire réussit parfois à nous faire croire qu'elle rit, sa variante franco-stalinienne n'essaie même plus.

mercredi 21 juillet 2010

Mais qui a confisqué la révolution ?

Hier, dans le billet que j'ai mis en ligne ici, l'inénarrable Sarkofrance se désolait du fait que toutes les révolutions aient été dévoyées, “confisquées” (c'était son mot) et que, donc, au lieu de déboucher sur un avenir radieux, elles n'entraînaient que les plus odieuses dictatures. Du coup, bien entendu, il trépignait contre les confisquateurs en question. Or, bien entendu, ces confisquateurs n'ont jamais existé, chaque révolution portant en elle-même la dictature qu'elle implique. Mais, recrutant ses adhérents de manière parfaitement irrationnelle, religieuse, elle les transforme en automates mortifères. Ainsi Le Coucou, pourtant garçon mesuré et intelligent, justifie la Terreur (en commentaire) par je ne sais quel danger qu'aurait couru la Révolution française. Or, il me semble évident que cette même terreur était induite par la Révolution même ; par le fait que les révolutionnaires tablent sur l'Homme, avec une H majuscule, c'est-à-dire sur un individu abstrait, n'ayant jamais existé. Et lorsque le chef révolutionnaire s'aperçoit (assez vite généralement) que le peuple refuse de correspondre aux textes qu'il a écrits et auxquels il se réfère, il se fâche tout rouge, et la répression arrive.

Mais revenons à notre ami Sarkofrance et à ses révolutions confisquées. On va lui apprendre l'histoire, à ce pignouf. Le 18 janvier 1918, les membres de l'Assemblée constituante russe se retrouvent à Pétrograd (Saint-Pétersbourg). Il y a là 707 députés, dont 370 socialistes-révolutionnaires, 40 socialistes-révolutionnaires de gauche, 170 bolcheviques et 34 menchéviques, plus une centaines appartenant à de petits partis. Bref, les SR ont la majorité absolue, ils vont pouvoir travailler, les bolcheviks ont perdu la bataille...

Que fait Lénine, alors ? Au matin du 19 janvier, se découvrant minoritaire, il fait disperser par la force cette assemblée constituante : la démocratie, en URSS aura duré vingt-quatre heures.

Qui, mon cher Sarkofrance, a instauré la dictature ? Qui a “confisqué” la révolution sinon Lénine lui-même ? Qui s'est comporté comme un Pinochet au petit pied ? Et qui, dès le 20 décembre 1917, sinon Lénine et Trotsky, avait déjà créé la Tchéka, police politique destinée à traquer les opposants politiques (SR, Menchéviks, démocrates, etc.) ?

On ne confisque jamais une révolution – le réel a toujours tôt fait de la rattraper et de la transformer en ce qu'elle est naturellement : une dictature au nom du Bien, une terreur ayant la pureté pour masque. Tout révolutionnaire devrait être passé par les armes dès qu'il est repéré comme tel : c'est le meilleur et plus court moyen d'éviter les centaines de milliers de morts que sa terrifiante bonté va inévitablement entraîner.