* On n'exagérerait pas tant, en écrivant que les principaux personnages de La Faculté de l'inutile sont Ponce Pilate, Caïphe, Judas, Pierre et le bon larron ; surplombés par les deux figures tutélaires, des ténèbres et de la lumière : Staline et le Christ. Dombrovski marque très fortement cette double présence puisque, à ce qui sonne comme la dernière phrase logique de son roman, il ajoute cette sorte de coda :
Quant à cette peu réjouissante histoire, elle est arrivée l'an cinquante-huit après la naissance de Joseph Vissarionovitch Staline, le génial guide des peuples, c'est-à-dire l'an mil neuf cent trente-sept après la naissance de Jésus-Christ, année néfaste, torride, grosse d'un avenir terrifiant.
* La troisième partie (sur cinq) forme une sorte de récit dans le récit, à la manière du Grand Inquisiteur de Dostoïevski. Au fond d'un bouge désert, le père André, défroqué, ancien bagnard, vagabond et ivrogne, raconte à sa façon à Kornilov, collègue et ami de ce Zybine dont je parlais dans le précédent billet, la Passion du Christ, laquelle devient la clé permettant de comprendre les persécutions staliniennes, par une suite de va-et-vient temporels vertigineux. Le pope rappelle la loi édictée en l'an 15 par Tibère : « Toute critique des actes de l'empereur est assimilée à un outrage à la grandeur du peuple romain. », qui se passe de commentaire. Puis s'avance la figure essentielle de Pilate. Pourquoi veut-il gracier et relâcher Jésus ? Parce que ses prêches divisent les Juifs contre eux-mêmes, met la zizanie au sein de ce peuple que, en tant que procurateur romain de Judée, il doit absolument réduire : il a en tête de l'utiliser afin qu'il lui ramène de plus gros poissons. Pourquoi, alors, le condamne-t-il finalement à la croix ? Parce que Caïphe, le grand-prêtre du Sanhédrin, lui susurre des paroles effrayantes, et qui peuvent être lourdes de conséquences pour lui : « Il se prétend roi des Juifs. Or, nous n'avons d'autre roi que César, procurateur. Si tu le relâches, tu n'es point ami de César. Quiconque se dit roi est ennemi de César, procurateur. » Par crainte du froncement de sourcil de César, Pilate envoie donc Jésus au Golgotha. Le reniement de Pierre et la conversion du bon larron trouvent également leur équivalent sous le règne du César géorgien ; et aussi la trahison de Judas, à propos de qui Kornilov a cette formule : « Le traître est un martyr manqué. » Il y aurait encore à dire sur ce père André, mais je dois me taire, par égard pour ceux qui auraient l'excellente idée de lire le roman. (Roman dont, une fois de plus, je déclare que ce devrait être l'une des grandes hontes des éditeurs français qu'il ne soit plus disponible chez aucun d'entre eux. Heureusement, on le trouve facilement d'occasion : merci Amazon et Price Minister.)
* Dostoïevski est sans cesse présent, soit en filigrane, soit nommément. Le père André parle de lui, pour montrer à Kornilov que, dans son approche du Christ, tantôt tout de résignation et d'amour (L'Idiot), tantôt armé du glaive mais amputé d'amour (Grand Inquisiteur), l'écrivain a fait preuve de moins de réalisme et de cohérence que Pilate. Au début de la dernière partie, c'est Stern, un ponte du NKVD d'Alma-Ata, qui l'invoque, au moment où il explique à sa jeune subordonnée débutante, Tamara, qu'elle a eu bien raison de suivre les cours de l'Institut du Théâtre avant d'entrer dans les “Organes” :
C'est la meilleure des écoles pour un instructeur. Parce que tout dépend de votre aptitude à pénétrer un caractère, à vous incarner dans un personnage. Sur ce point, l'écrivain, l'instructeur et l'artiste se rejoignent. Un instructeur qui n'a pas le sens du tragique ne vaudra jamais rien. Dostoïevski, lui, le possédait ce sens. Je me suis souvent dit qu'il aurait fait un instructeur de tout premier ordre et que j'aurais aimé travailler avec lui. Parce qu'il savait où est le refuge du crime : dans le cerveau. C'est la pensée qui est criminelle. La pensée en tant que telle. Tout commence par la pensée. Étouffez-la dans l'œuf, et il n'y aura pas de crime. Dostoïevski l'avait compris.
Ajouter à cela que la plupart des protagonistes, y compris les agents du NKVD, y compris Staline lui-même, sont des personnages du souterrain, du sous-sol.
* Vision “moderne” de l'histoire récente : un tyran engendre l'autre, qui passe pour son contraire et un rempart contre lui, alors qu'ils sont rigoureusement semblables ; sans Staline, pas de Hitler.
* Passion du Christ, Passion de Zybine, le conservateur des antiquités. Y aura-t-il pardon, rédemption, résurrection ? À la dernière page, dans le square le plus proche de la prison, on retrouve le peintre Kalmykov, un peu fol, méprisé et moqué au début de la première partie ; sur un morceau de carton, il peint Rybine, affaissé sur un banc, entouré de Kornilov, ivre, et de Neumann, l'instructeur radié du NKVD et en attente de son arrestation prochaine : un Christ écrasé et deux larrons grotesques. Mais Dombrovski affirme que cette pochade hâtive de Karmykov demeurera “pour les siècles des siècles”.