jeudi 20 août 2020

La double vie de Salvatore : le jour du jugement


Salvatore Satta est né en Sardaigne, à Nuoro (photo), en 1902. Mort en 1975, il fut connu, entre ces deux dates, comme l'un des grands juristes de l'Italie contemporaine, auteur notamment d'un monumental Commentaire sur le Code de procédure civile et le Droit procédural civil en cinq volumes. Il fut aussi doyen de la faculté de droit de Rome. Pas de quoi, jusque-là, attirer notre attention – en tout cas la mienne. 

Après sa mort, en inspectant les nombreux papiers qu'il conservait, sa famille tombe sur une sorte de manuscrit portant ce titre : Il giorno del giudizio. Le Jour du jugement. Le roman est publié en 1977, sans le moindre succès d'abord, avant d'être traduit en une vingtaine de langues, dont la nôtre dans laquelle je viens de le lire. 

J'ai dit : le roman. S'agit-il d'un roman ? Pas au sens classique du mot, non. On assiste plutôt à une résurrection collective : celle de la petite ville natale de l'auteur, et surtout du fourmillement de ses habitants d'alors (le livre se déroule au tournant du XXe siècle, mais les repères chronologiques sont rares et fuyants), hommes et femmes nés de la terre et retournés à elle, sans laisser d'autres traces en ce monde que celles que le narrateur s'efforce de retrouver. Car ici, nous est-il dit, si les morts sont enterrés solennellement, et pleurés à grand bruit, ils sont aussitôt oubliés et plus rien ne subsiste d'eux.

Une saga, donc ? Oui, en quelque sorte. Mais emplie de protagonistes à qui il n'arrive jamais rien que de minuscule à l'échelle du monde, et même de l'Italie, et même de l'île prise dans son entier. Tout s'organise autour de la figure du notaire Don Sebastiano Sanna, acharné de travail et fécond en progéniture, assez peu soucieux de son épouse invalidée par les grossesses multiples, à qui, lors de leurs rares désaccords exprimés, il clôt toujours le bec par cette sentence sans réplique : « Dis-toi que si tu es au monde, c'est parce qu'il y avait de la place. » On n'est pas plus féministe.

Le narrateur, sentant sa fin prochaine, est revenu à Nuoro, afin de faire se lever les ombres qui dorment au cimetière – notables ou bergers, voleurs de troupeaux et gens d'Église, instituteurs ivrognes ou mendiants illuminés, prostituées et vierges mystiques –, faisant revivre avec elles leurs passions d'amour ou de haine, leurs mesquineries comme leurs gestes flamboyants, dans une fresque à la fois grouillante et précise où sont indémêlables le tragique et le grotesque. Et sur quoi règne une mort omniprésente.

Au jour du jugement, Salvatore Satta pourra se présenter avec ce livre à la main. Tout un cortège de fantômes sardes, fraîchement ressuscités, viendra témoigner pour lui – et on lui ouvrira.

mardi 18 août 2020

Questions de temps



Partons d'une assertion simple, d'apparence faussement loyale, traîtreusement anodine : « Venir jusqu'à chez vous m'a pris une bonne demi-heure. » Tout le monde comprend ou croit le faire : nous avons affaire à un trajet d'environ trente-cinq minutes. Le problème commence avec cet environ

On sent bien que si notre visiteur anonyme a marché quarante minutes pour venir nous visiter, tout bascule brusquement : la bonne demi-heure se dissout dans l'air pour céder la place aux trois petits quarts d'heure

Mais où finit l'une et où commencent les autres ? À quelle seconde installer notre douane pour ne pas risquer les incidents de frontière ? La simple logique mathématique, sûre d'elle et dominatrice comme toujours, répond : à trente-sept minutes et demie, évidemment !

Et là s'entrouvre un abîme nouveau, une vicieuse chausse-trape. Car si l'esprit s'accommode sans difficulté, et même avec une certaine reconnaissance, d'une bonne demi-heure à 37mn 30', il n'en va pas de même de nos petits quarts d'heure ! Car ils sont trois, rappelons-le, tels des mousquetaires, des orfèvres ou des petits cochons. Et le gouffre s'entrouvre : si trois petits quarts d'heure durent 37mn 30', ça nous met le petit quart d'heure à combien ? Essayez donc de diviser 37,5 par trois : même le plus perfectionné des oignons de gousset, avec secondes et dixièmes de seconde, même ce prétentieux à l'or fin déclarera forfait !

J'entends quelques petits malins de fond de classe murmurer qu'il suffit d'imaginer notre visiteur marchant durant une bonne grosse demi-heure, ce qui devrait nous amener à peu près à trente-neuf minutes. Du coup, 39 : 3, cela nous fait le petit quart d'heure à 13 mn. À l'inverse, diront-ils encore, nous voyant faire la moue, notre visiteur peut avoir pressé le pas et n'avoir marché que durant une bonne petite demi-heure, soit 33 minutes, et voilà notre petit quart d'heure commençant à 11 mn.

Aussitôt, une voix contestataire s'élève (du fond de la classe aussi, mais sur la gauche) : « Ah mais non ! Je m'excuse mais non ! Une bonne petite demi-heure ne peut être qu'à peine supérieure à une petite demi-heure ! Et, en tout cas, rester inférieure à la demi-heure franche et nette. Si l'on admet que le gros quart d'heure ne doit en aucun cas excéder vingt-deux minutes, que la petite demi-heure prend immédiatement sa relève, cela implique que votre bonne petite demi-heure ne pourra avoir d'existence qu'entre vingt-six et vingt-neuf minutes. En tout état de cause, nous sommes bien loin des trois petits quarts d'heure, même en les comptant à onze minutes le quart… »

C'est insoluble. Le seul moyen de s'en tirer sans devenir fou est de ne plus convier chez soi que des gens habitant suffisamment loin pour qu'il leur soit impossible d'être là en moins de soixante minutes. En sachant qu'on court toujours le risque d'en voir un arriver et annoncer le souffle un peu court que, malgré son nouveau vélo et ses mollets de jeune homme, il a tout de même mis, pour rallier votre seuil, une bonne heure et demie.

Pour tous les invités, un sale quart d'heure en perspective.

De quoi leur gâcher une bonne moitié du repas.

Si bien qu'ils risquent de l'avoir mauvaise.

samedi 15 août 2020

Sous le signe d'Edmond


On se demande ce qu'attendent les charcutiers du Périgord pour enfin s'associer avec les éleveurs de cochons ibériques, afin de créer, ensemble, fraternellement, un jambon qui soit digne de nos deux grands pays à la gloire millénaire et méritée :

Le Serrano de Bergerac

dimanche 9 août 2020

Un chantier essentiel : la retitration de survie



Trop de livres infestent encore nos bibliothèques qui comportent le mot “noir” dans leur titre, risquant ainsi, s'ils venaient à atterrir entre les doigts de notre belle jeunesse biodégradable – et malheureusement renouvelable – de faire basculer ces chères têtes blondes du côté lepénien de la Force. Il est donc urgent d'ouvrir ce chantier essentiel, celui que nous nommerons : la retitration de survie. Si tout le monde s'y met avec abnégation, courage et persévérance, tout devrait être épuré, passé à l'étamine, dénoirifié, d'ici la rentrée – si rentrée il y a. Pour donner l'exemple, et susciter d'autres vocations, je propose dès maintenant trois néotitres :

– Stendhal : L'Insoumis et le Migrant

– Louis Guilloux : Le Sang désoxygéné.

– Marguerite Yourcenar : L'Œuvre au racisé

J'y ajouterai, pour faire bonne mesure et pour justifier ma photographie d'illustration :

– Agatha Christie : Dix Petites Victimes du colonialisme

Allez-y, mes bien aimé-e-s lecteur-trice-s, c'est à vous…

mardi 4 août 2020

Le roi des Frank


J'ai dit déjà à quel point me plaisait la façon particulière, celle d'un gros chat feignant la somnolence, qu'avait Bernard Frank de lancer ses brusques coups de griffes, avant de rétracter celles-ci en patte de velours, comme si rien ne s'était passé, comme si on l'avait rêvée, cette brusque détente de la patte, comme si était un innocent artifice de maquillage cette estafilade qui apparaît maintenant sur la joue de sa victime stupéfaite, presque incrédule. Il est temps d'en donner un exemple.

Je le tire de sa chronique du Matin de Paris datée du 20 mars 1984, soit du lendemain de mon vingt-huitième anniversaire. Le Matin des livres paraissant dans le numéro du mardi, j'en déduis que cet anniversaire était survenu un lundi et, ayant donc été célébré à Paris plutôt qu'à La Ferté chez mes parents, que je devais traîner une jolie gueule de bois – ce qui explique que je n'aie pas eu connaissance de la chronique de Frank le lendemain : je n'étais sans doute pas levé à l'heure des journaux, bien heureux si j'étais déjà couché. Heureusement que les livres sont là pour jouer les séances de rattrapage.

Donc, ce jour-là,  Frank consacre une partie de sa page au Larousse gastronomique, un pavé de 1142 pages (395 F) établi sous la direction de Robert J. Courtine, que Frank ne semble pas trop porter dans son cœur. Les moins jeunes de mes lecteurs se souviennent probablement que Courtine signait “La Reynière” ses critiques gastronomiques dans Le Monde. Les encore moins jeunes, ou mieux renseignés, se rappellent aussi que, sous le pseudonyme de Jean-Louis Vannier, ce même Courtine avait publié, durant l'Occupation, de nombreux articles dans différents journaux dont le philosémitisme n'était pas le trait saillant. On en parlait peu voire pas du tout, dans les années quatre-vingt : son entrée au Monde avait valu à Courtine une sorte de retour de virginité. Ce silence vertueux, on sent qu'il agace les dents de Frank. Va-t-il se conduire en butor ? Foncer en pachyderme dans la fragile porcelaine vichyssoise ? Ce serait contraire à ses habitudes, à son “protocole d'attaque”. Il va procéder tout en douceur, presque en ronronnant, et comprenne qui pourra ou voudra. 

L'affaire tient en quelques lignes. On commence donc, de manière attendu, à parler du dictionnaire gastronomique qui vient de paraître. En toute innocence. Sauf que, évoquant le déjeuner offert pour le lancement de l'ouvrage, il fait entendre un premier, et très discret, appel de son thème. Notant que l'on a servi aux convive un château lacroix-paty, Frank glisse cette parenthèse : « (Paty ? Paty de Clam, nous sommes en pleine affaire Dreyfus !) » Nous y voilà presque, la tonalité est donnée. Mais, aussitôt après, dans les dix ou quinze lignes qui suivent, la chronique reprend sur un mode strictement gastronomique. Comme si de rien n'était.

Le thème revient à la fin du paragraphe suivant, toujours en ppp, comme notent les musiciens. Il se termine ainsi, ce paragraphe (c'est moi qui souligne, évidemment) : « Les encyclopédies ne cherchent pas la vérité, elles la gardent. Et puis pour Courtine, ce livre est un peu son bâton de maréchal. »

Et c'est à cet instant précis que la patte se détend et que les griffes déployées rencontrent l'épiderme de la victime. Car voici comment Bernard Frank enchaîne le paragraphe suivant, où il va se mettre à parler d'un tout autre livre (c'est toujours moi qui souligne) : « Puisque nous parlons de Pétain et de l'Occupation, je ne peux que vous conseiller, etc. »

Ce “puisque”, cette simple conjonction, c'est elle, la méchante estafilade, elle qui fait gicler les gouttes de sang. Lacération faite, le matou Frank rentre les griffes et, s'étirant et bâillant, se met à parler d'un livre de Jean Guitton, sans plus se préoccuper de Courtine.

Il n'a rien à se reprocher, rien ne s'est produit. Emporté par son imagination, le lecteur se sera fait tout seul des idées…

dimanche 2 août 2020

Être de gauche, c'était aussi ça…


Voici ce qu'écrivait Bernard Frank, écrivain de gauche (atypique, je vous l'accorde…) et néanmoins savoureux, dans sa chronique du 31 juillet 1981, publiée dans Le Matin de Paris, éphémère quotidien plus ou moins gouvernemental, id est socialiste. Socialiste de l'époque, c'est-à-dire tendance collectiviste, ascendant banqueroute. Et donc :

« De réformes en réformes en trente ans – pour ne pas remonter au déluge – on a détruit l'enseignement. Il faudrait tout changer. Tout. Une réaction totale. Ce n'est pas vrai que nos chers petits travaillent trop. Oui, ils sont peut-être plus vifs et alors ? En vrac : grec et latin dès la sixième. Les langues vivantes s'apprennent à l'étranger ou dans des instituts spécialisés. Retour à l'histoire. L'enchantement d'une histoire continue même si l'on doit devenir plombier ou électronicien. Pas la peine de commenter Boris Vian ou des articles de journaux – même les miens – en classe. Se souvenir qu'il y a un temps limité pour la mémoire, pour l'exercice de la mémoire et que si on le laisse passer, c'est foutu. Suppression des ligues de parents d'élèves de droite ou de gauche. L'école est un club d'où les parents doivent être exclus. Trouver des professeurs qui essaient d'apprendre le français, l'orthographe aux professeurs chargés de l'enseigner, etc. »

Il paraît aller de soi que quiconque, aujourd'hui, oserait ce genre de “programme” serait immédiatement enseveli sous les épithètes infamantes, accusé de faire le jeu de Marine Le Pen, des super-riches, du fascisme larvé, du racisme rampant, du dérèglement climatique, du petit Chinois, du sionisme et de Donald Trump – j'en oublie sans doute quelques-uns de moindre envergure. À plus forte raison si ce risque-tout suicidaire était Grande Plume dans une feuille sénestre, comme c'était le cas de notre Frank. Et ce n'est pas sans un certain accablement que l'on imagine, transposant cette situation, un lecteur de l'an 2060 découvrant quelque éditorial ou tribune de notre année 2020 et s'éberluant de la liberté de ton et d'esprit qui était alors en vogue, comparé à sa propre époque. Car, évidemment, s'il est stupide de dire que “c'était mieux avant”, il est néanmoins raisonnable de penser que “ce sera pire après”.

En guise de bonus sur le gâteau – il faut rajeunir les expressions moisies ! –, une petite devinette : quel personnage français et fort connu a, à la même époque, tout début des années quatre-vingt, prononcé les quelques phrases que voici :

« Il s'était développé à l'époque [en 1968] une mode selon laquelle tout ce qui avait existé auparavant n'avait aucune valeur… chaque génération était maîtresse absolue de ses choix et il fallait couper la longue chaîne qui unissait les hommes à travers les âges. C'était cela qui était considéré comme révolutionnaire. Pour ma part, je pense le contraire. Je crois qu'il ne peut y avoir de changements profonds dans une société qui ne soient reliés à une longue progression. Les forces de l'avenir sont contenues dans les actions du passé. Il est stupide de tourner le dos à la richesse de l'expérience. »

Réponse sera donnée demain, en fin d'après-midi.

samedi 1 août 2020

Cap au nord


Le lac Michigan nous vit souvent en juillet.

vendredi 31 juillet 2020

La joie des poissons aux temps diluviens


« Quant à moi, j'ai pour eux un sentiment qui ressemble au respect, et qui naît de la persuasion intime où je suis que ce sont des créatures évidemment antédiluviennes ; car le grand cataclysme qui noya nos grands-oncles vers le XVIIIe siècle de la création du monde ne fut pour les poissons qu'un temps de joie, de conquête, de festivité. »

C'est par ce paragraphe que Brillat-Savarin clôt le sixième chapitre (Du poisson) de la sixième “Méditation” de sa Physiologie du goût. Le suivant et septième est consacré à la truffe, laquelle pourtant, se marie fort mal avec le poisson. Il commence ainsi :

« Qui dit truffe prononce un grand mot qui réveille des souvenirs érotiques et gourmands chez le sexe portant jupes, et des souvenirs gourmands et érotiques chez le sexe portant barbe. Cette duplication honorable vient de ce que cet éminent tubercule passe non seulement pour délicieux au goût, mais encore parce qu'on croit qu'il élève une puissance dont l'exercice est accompagné des plus doux plaisirs. »

Pourquoi prendre la peine de bricoler un billet avec ces brimborions ?

Comme ça…

lundi 27 juillet 2020

La Gôchunie est de retour (alleluiah) !


Ah ! ça fait tout de même plaisir, cette sympathique et soudaine émulsion idéologique ! Oui, nous y sommes presque, c'est une affaire de semaines, peut-être d'heures : en mettant un Joffrin à son immobilisme, la gauche, notre gauche, la gauche française va de nouveau s'unir autour de son tout récent pivot autoproclamé et foncer vers l'avenir sans même attendre le futur. 

Évidemment, on entend déjà quelques esprits chagrins, et à gauche même, se lamenter qu'il ne faudrait pas confondre un ramassis de guignols ravagés de post-modernitude avec une véritable union de la gauche, comme ont su, jadis, en réaliser une ces grands hommes d'État que furent François Mitterrand et Georges Marchais – sans même évoquer le regretté Robert Fabre, que le monde oubliait régulièrement de nous envier même de son vivant. Mais enfin, le Programme commun, ça c'était du sérieux, de l'acier sans paille, de l'or vierge d'alliage ! Du moins, c'est le souvenir que certains octogénaires en gardent sans doute, et dont ils entretiennent pieusement le souvenir dans le confort feutré des EHPAD…

Le hasard a voulu que je tombe justement sur un paragraphe concernant Mitterrand et son fameux Programme. Je l'ai trouvé à la page 368 des mémoires de ce mauvais esprit de Jean-François Revel, Le Voleur dans la maison vide (1997, Plon). Il aurait été égoïste de ma part de ne point vous en faire profiter. C'est un peu long, mais bien divertissant, vous verrez. Le voici donc :

« Dans Un prince des affaires (1996, Grasset), portrait biographique d'un grand capitaine d'industrie, Ambroise Roux, l'auteur, Anne de Caumont, raconte un déjeuner organisé par Laurence et Pierre Soudet chez eux en mars 1977, pour faire se rencontrer le plus influent des patrons français et le Premier secrétaire du Parti socialiste. De l'avis général, l'alliance socialo-communiste allait gagner les élections législatives l'année suivante. Les deux hommes ne se connaissaient  pas. Ambroise Roux raconta plus tard que, posant à François Mitterrand, durant ce déjeuner, plusieurs questions sur des articles du Programme commun de la gauche qui lui paraissaient “extravagants”, il s'aperçut que le chef socialiste ignorait le contenu dudit programme. J'avais fait la même découverte en décembre 1972, par hasard également chez Laurence et Pierre Soudet, qui avaient bien voulu organiser chez eux le dîner destiné à préparer mon entretien avec Mitterrand pour L'Express. […] Le propos d'Ambroise Roux révèle qu'entre 1973 et 1977, Mitterrand n'avait toujours pas pris le temps de lire ce programme commun, bien qu'il l'eût cosigné, ne de s'enquérir des objections élevées contre ce texte par les économistes et les entrepreneurs, tant était inébranlable son indifférence aux idées. Ses mimiques de cabotin politique ne s'étaient pas non plus modifiées. Ambroise Roux ayant cité quelques absurdités du funeste programme, Mitterrand foudroie un Soudet penaud (il en avait été l'un des rédacteurs) et lui demande : « Est-ce vrai ? On a écrit de telles conneries dans le Programme commun ? » L'interrogation et l'aveu d'ignorance équivalaient à rejeter les “conneries” sur ses collaborateurs. De même, en 1972, je m'étais gaussé d'un article du Programme commun qui attribuait la pollution de l'environnement au seul système capitaliste et j'avais rappelé à Mitterrand ce fait notoire que la pollution était mille fois pire dans les pays communistes. Il partegea ma gaieté jusqu'au fou rire et, m'arrachant le livre des mains pour bien vérifier le passage, il s'écria : « Non ? Pas possible ? Ils ont écrit cette ânerie ? » “Ils”… Toujours les autres. L'autocrate irresponsable que Mitterrand deviendrait durant ses deux présidences se peignait là déjà tout entier. »

J'ajoute que les vingt ou vingt-cinq pages que Revel consacre, dans ces mémoires, à Mitterrand et à ses rapports personnels avec lui forment un fort savoureux cocktail de férocité et de drôlerie parfaitement dosées. Et l'on se demande si, toujours de ce monde, il aurait été capable de tracer plus de deux ou trois maigrelets paragraphes à propos de Laurent Joffrin.

samedi 25 juillet 2020

Information frappante


J'apprends que M. Castex, apparemment Premier ministre, entend prendre des mesures pour, je cite, “faire cesser les violences du quotidien”. Diable ! Voilà qui fait peur ! J'ignorais qu'un quotidien pût être capable de violence, moi ! Et puis, il faudrait peut-être nous dire lequel : Le Figaro ? Libération ? Encore un autre ? Il conviendrait aussi, de nous préciser si les quotidiens régionaux sont plus enclins à la brutalité que les nationaux, ou l'inverse. Et qu'en est-il des quotidiens étrangers ? Die Welt est-il une sombre brute ? Le Times un immonde tortionnaire ? La Stampa une mégère sadique ? Et d'abord, en dehors de ce que les journalistes appellent des “coups éditoriaux” (et les patrons de presse des “coûts éditoriaux”), quelles violences se perpètrent entre ces grandes pages fleurant si bon l'encre fraîche et les pensées convenues ? Une violence frontalement physique ? Ou au contraire insidieusement psychologique ? Une violence raciale ? Sexiste ? C'est un abîme qui s'entrouvre sous nos pieds, pauvres ignorants que nous étions de ce qui nous menaçait chaque jour au détour du présentoir !

Dans l'attente de plus amples précisions sur ce spectre effrayant, une chose est certaine : à chaque fois que s'encadrera dans mon champ de vision immédiat un kiosque ou une maison de la presse, je me ferai un devoir de respecter les gestes barrières, seul moyen, m'est avis, d'éviter peut-être les pulsions de violence des quotidiens qui y guettent leurs proies inconscientes. Et que n'apaise même pas la douce bénévolence des hebdomadaires et des mensuels qui somnolent à côté d'eux.

vendredi 17 juillet 2020

Et comme L'Espérance est violente…


Le titre du recueil de chroniques gastro-œnologiques de Jim Harrison, qui illustrait le précédent billet de ce distingué blog, ce titre n'est pas très bon. Le livre original s'appelait A Really Big Lunch, et je ne vois pas bien l'intérêt d'avoir vulgarisé ce lunch en gueuleton. Du reste, le traducteur attitré de Harrison, Brice Matthieussent, ne se montre pas toujours digne d'éloges inconditionnels. Je ne parle pas de sa connaissance de la langue anglaise,  dont je ne puis évidemment pas juger, mais de son aptitude à manier la française sans trébucher dans certaines de ses fondrières dissimulées. 

Toujours est-il que ce gueuleton du titre fait référence à un déjeuner qui eut réellement lieu, le 17 novembre 2003, au restaurant “L'Espérance” de Marc Meneau, à Saint-Père-sous-Vézelay. C'est un repas qui ferait passer Gargantua pour un pâle zombi végan et les orgies romaines pour de simples séminaires de diététique minceur.

Le repas en question – mais le terme même de “repas” semble ici totalement inadéquat, impuissant à prendre en charge la réalité de la chose – avait été organisé par Gérard Oberlé, écrivain alsaco-bourguignon que je vous invite pressamment à  lire, et grand ami de Jim Harrison. Il comptait 12 convives, comme une Cène monstrueuse pour laquelle, prudemment, le Christ se serait fait excuser. D'après les estimations de Harrison, qui lui consacre une quinzaine de pages, il a dû coûter environ le même prix qu'un break Volvo neuf – ce qui ne nous avance guère si on ne connaît pas les tarifs pratiqués par Volvo aux États-Unis. 

Toujours d'après Harrison, ce déjeuner (préparé, donc, par toute l'équipe de Marc Meneau, soit quarante personnes) a duré environ douze heures. C'est bien le moins en effet, puisqu'il était composé de 37 plats, groupés en quatre “services”. Un menu dont je vous donnerais volontiers le déroulé précis et détaillé, si j'étais un peu moins paresseux ; après tout, vous n'avez qu'à acheter le livre de Jim et vous l'aurez. Il ne s'agissait pas de n'importe quels plats : Oberlé avait bien travaillé. Mais je cède la parole à Harrison pour un bref instant :

« Ce déjeuner de trente-sept plats […] était fondé sur les recettes de grands cuisiniers et essayistes gastronomiques du passé (parmi eux, le maréchal * de Richelieu, Nicolas de Bonnefons, Pierre de Lune, Massaliot, La Varenne, Marin, Grimod de La Reynière, Brillat-Savarin, Mercier, La Chapelle, Menon et Carême), et il s'inspira de dix-sept manuels de cuisine publiés entre 1654 et 1823. »

On voit que l'alibi historico-culturel de cette bâfrerie d'anthologie se trouva pleinement respecté. Du reste, Jim Harrison proteste que ce ne fut nullement un excès puisqu'il souligne volontiers que, durant ces douze heures, et pour faire glisser ces trente-sept plats, ne furent proposés aux apôtres que dix-neuf vins : on n'est pas plus sobre en effet.

Le lendemain soir, pour son dernier dîner parisien avant de reprendre l'avion pour Chicago (car il était venu du Michigan uniquement pour ce déjeuner oberlesque), Jim Harrison se montra presque ascétique :

« […] Peter et moi avons dîné chez Thoumieux, ma vieille adresse de secours, à côté des Invalides. Nous avons bu un simple Gigondas et j'ai commandé deux plats de légumes, avant de craquer au dernier moment et d'ajouter un confit de canard. Les longs vols sont physiquement épuisants et une alimentation judicieuse est le fondement d'une vie saine. »

Je crois n'avoir rien à ajouter à cette sage conclusion.

* En français dans le texte original.

jeudi 16 juillet 2020

Lectures de sortie de table

Voilà bien un recueil de chroniques gastro-œnologiques dont je déconseillerais vivement la lecture entre onze heures et midi et demie, ainsi qu'entre six heures et demie et huit heures du soir : la puissance des évocations culinaires de l'ogre du Michigan, jointe aux tiraillements naissants, ou renaissants, de votre propre estomac, risquerait fort de vous  faire jaillir incontinent de votre fauteuil et vous précipiter vers placard ou frigo pour y avaler n'importe quoi en trop grande quantité : vous vous y couperiez l'appétit, ce qui serait fort dommage, et peu respectueux de la personne qui, en ce moment même, s'affaire à préparer votre prochain repas.

En revanche, à toutes les autres heures du jour ou de la nuit, c'est une lecture hautement recommandable, aussi savoureuse et gouleyante qu'il se doit vu son thème, où la richesse des plats et des crus évoqués – et même invoqués – n'empêche jamais un certain enjouement sautillant, capricant, de l'écriture. Mais, de même que tout homme de bien, au sortir de son déjeuner, ne pose qu'une seule question, la seule qui vaille : « Et pour le dîner, il y a quoi ? », de même ici, le lecteur à la fois repu et mis en appétit, se demande, en proie à un léger vertige : « Après ça, que lire ? »

Évidemment, il pourrait toujours accompagner sa digestion avec l'un des piliers de la gastronomie littéraire qui attendent sans broncher sur la desserte et sont tellement incorruptibles par le temps que leur emballage cartonné ne présente pas la moindre date de péremption : Saint-Simon ? Plutarque ? Montaigne ? Voire ces Guerres de Vendée d'Émile Gabory, achetées sous l'influence du Gabier d'Alvaro Mutis, commencées dans l'enthousiasme puis abandonnées et mise en sursis à la première escarmouche bocagière ? Mais on sent bien que, tout savoureux qu'ils fussent, ils se raccorderaient mal au Gueuleton dont on sort tout juste. On a beau avoir son label grand écrivain, n'est pas post-prandial qui veut ! Non, décidément, il y faudrait autre chose…

Et bien sûr on trouve, guidé par Harrison lui-même qui l'évoque à deux ou trois reprises : Brillat-Savarin. Cette Physiologie du goût dont les trente Méditations sont autant de parodies virevoltantes et badines. La voici bien, la lecture parfaite d'après-agapes harrisonniennes ! Et l'on passe allègrement outre l'avis de Baudelaire, qui qualifiait ce livre de “faux chef-d'œuvre”. Mais c'était, nous rappelle Jean-François Revel dans son introduction, parce qu'il trouvait que Brillat-Savarin y faisait une place vraiment trop chiche au vin – reproche qu'il ne pourrait décemment faire à Jim Harrison.

À toute chose il faut un contrepoids ; et la nourriture ne serait rien sans l'appétit, ni le vin sans la soif. Il fallait donc, aux légèretés et aux volutes de Brillat-Savarin, proposer un contrebalancement efficace, quelque chose de plus roide et métallique qui procure une autre sorte d'euphorie, en quelque sorte curative de celle de la table. C'est-à-dire, on l'a déjà compris, celle de l'autel. Dans ce rôle, Du Pape de Joseph de Maistre a semblé être le meilleur choix et a donc été adopté. 

On verra bien, à l'usage, comment se marieront les saveurs, se combineront les ivresses.

samedi 11 juillet 2020

Les ennemis de nos ennemis de nos ennemis…


« Les ennemis de nos ennemis sont nos amis » : non, pas forcément. Il n'y a qu'en mathématique que moins par moins équivaut à plus.

Par exemple, vu les formes que prennent de nos jours les soi-disant luttes prétendument antiracistes, il me paraît légitime d'être soi-même “anti-antiraciste”. Devient-on raciste pour autant ? Évidemment non. On peut l'être en sus, mais ça n'est pas du tout une obligation, une conséquence naturelle de l'anti-antiracisme.  Parce qu'enfin…

Les racistes sont des gens un peu sots qui s'imaginent que leur naissance, le simple fait de s'être extrait de tel utérus plutôt que de tel autre, leur confère une supériorité intangible et immuable sur le voisin moins chanceux. C'est d'autant plus puéril que, si le voisin en question est lui-même raciste, il pense la même chose exactement, mais à rebours. On s'en voudrait donc de les suivre, l'un et l'autre, sur ce terrain-là. 

Mais on ne devient pas antiraciste pour autant, estimant que nos deux lascars ont parfaitement le droit de penser ce qu'ils veulent (ou ce qu'ils peuvent) et même d'exprimer à voix haute leur supériorité fantasmatique. (Je dis “supériorité” car on remarquera qu'aucun raciste, nulle part, en aucune contrée du globe, n'a jamais exprimé son credo en terme d'infériorité personnelle…)

Du reste, on reconnaîtrait volontiers ce même droit d'existence et d'expression aux antiracistes constitués en meutes, si ces derniers n'avaient pas pour unique activité de coller des étiquettes flétrissantes sur tous les fronts qui ne se courbent pas assez vite devant eux, et d'exiger que soient infligés à ceux qui oseraient regimber “le bâillon pour la bouche et pour la main le clou”.

Voilà des gens qui affirment la parfaite égalité de naissance entre tous les hommes… mais qui tiennent à être les seuls à pouvoir la proclamer devant les micros. Comme toutes les têtes se valent, j'exige de n'en plus voir qu'une !

lundi 6 juillet 2020

La balade de Jim


Le diptyque – et voilà un mot que je ne serai jamais capable d'écrire sans hésitation, au point d'aller chaque fois en vérifier l'orthographe ; je me demande quel masochisme me pousse à l'utiliser encore –, le diptyque, donc, formé par Dalva et sa suite, La Route du retour, est d'une construction complexe, touffue – un écheveau familial voire dynastique –, et pourtant sinueuse et limpide à l'image de ces rivières que, dans les romans de Jim Harrison, on ne cesse de descendre, de remonter, de franchir, à la nage ou à gué. Et je suis une nouvelle fois frappé de ce que, dans ces immenses paysages qui surgissent comme naturellement d'entre les pages, la plupart des personnages, à mesure que la vie les martèle et les burine, se mettent à ressembler de plus en plus à des coyotes qui tenteraient de se transformer en statues, en statues de coyotes, à se minéraliser pour se fondre encore davantage dans ce creuset naturel qui tout à la fois les a engendrés et ne cesse de les repousser vers les autres hommes, ceux qui s'agitent. 

De là vient au lecteur des envies fortes d'expéditions au Nebraska ou au Montana, des projets de bivouac dans la péninsule nord du Michigan ; équipées qui semblent d'autant plus désirables que l'on sait bien qu'elles resteront lettre morte.

mercredi 1 juillet 2020

En Pologne, c'est-à-dire nulle part


C'est donc nulle part que nous avons passé 
une partie de ce mois de juin

lundi 29 juin 2020

Omar Sy pour ce moment

Nelson Mandela (à g. sur notre photo) et Hô Chi Minh (à d.).

Les heureux abonnés à Netflix, dont je fais partie, devraient bientôt voir apparaître sur leurs écrans une nouvelle série consacrée à Arsène Lupin. Avec Omar Sy dans le rôle-titre. Quoi de plus normal, de plus naturel, de plus allant-de-soi ? Mais s'arrêter si vite dans un si bon chemin serait bien décevant : il importe, et urgemment, de continuer à déconstruire, à décloisonner, à désenclaver, à décoiffer, à décaler…

C'est pourquoi j'attends avec trémulante impatience et gourmandise vive le biopic qui sera bientôt consacré à Nelson Mandela avec Gérard Depardieu en vedette, ainsi que la saga retraçant la glorieuse vie de Hô Chi Minh, lequel sera bien sûr interprété par Isabelle Adjani. Car on ne voit vraiment pas au nom de quel antédiluvien préjugé le rôle de l'oncle Hô devrait à tout prix revenir à un homme. Pour bien faire, ces deux films devront être tournés entièrement en décors naturels. Et au Groenland, car, surtout depuis qu'ont été supprimés entractes et ouvreuses, les Esquimaux restent, à ce jour, scandaleusement sous-représentés dans nos salles de cinéma.

dimanche 28 juin 2020

Terreur dans le train fantôme



Enfant, j'adorais les fêtes foraines. Ensuite ça m'a passé, mais enfant j'adorais. Avec une nette prédilection pour deux attractions entre toutes : les autos tamponneuses et, surtout, le train fantôme. Passons sur les premières et intéressons-nous au second. 

Qu'y a-t-il de plus délicieux que de se faire très peur, tout en sachant qu'on ne risque rien ? Ou disons : presque rien.  Car, bien sûr, les esprits chagrins, les longues figures, les rabat-joie de profession vous feront gravement remarquer que le wagonnet où vous avez pris place peut fort bien – un boulon mal serré – sortir de ses rails dans le virage, ou que la sorcière en carton peut se désolidariser de sa paroi au moment où vous passez par là et vous tomber sur l'occiput. Mais enfin, on sait tous que c'est rarissime, que le risque est à peu près nul, statistiquement. Et, du coup, le délicieux et infantile frisson de la peur sans objet réel conserve toute son efficacité. Si on s'écoutait, à peine descendu du wagonnet, on reprendrait un jeton pour un tour supplémentaire…

Ainsi en va-t-il du petit Chinois. Nous sommes, depuis plusieurs mois, sanglés dans des voiturettes sans aucune autonomie, qui parcourent sur leurs rails une baraque foraine de dimensions planétaires, toute pleine de monstres aux yeux clignotants, de hauts-parleurs dégorgeant cris et grognements, de fausses toiles d'araignée qui font hurler les filles et sursauter les gars quand elles frôlent leurs fronts. Et l'on s'offre des venettes bibliques avec d'autant plus d'enthousiasme que l'on sait bien qu'à l'arrivée, on descendra de son wagonnet exactement dans l'état où on y était monté. 

À ce moment de retour au plein soleil, vaguement frustrés de voir leur terreur s'évanouir, certains exigent aussitôt de pouvoir faire un tour supplémentaire. D'autres, un peu honteux de ce qu'on les ait entendus bramer de terreur pour des figurines de carton, s'éloignent aussi vite et discrètement que possible, déjà tout prêts à jurer que jamais ils n'ont mis les pieds dans une attraction aussi kitsch, tout juste assez bonne pour des enfants pas très malins.

Quelques-uns, enfin, se disent que si vraiment on avait voulu courir un risque véritable, même minuscule, de se faire bousculer en vrai, on aurait mieux fait de prendre un billet pour les autos tamponneuses.

samedi 27 juin 2020

La cuculisation par le petit Chinois


Je suis plutôt amusé par la coïncidence qui m'a fait relire Ferdydurke justement ces temps-ci. On se souvient que, au début du roman, le narrateur est un homme de trente ans qui, par suite de l'intervention autoritaire d'un professeur, se retrouve “ré-infantilisé”, ramené à l'époque de la puberté, de l'immaturité, et conduit dans une école presque manu militari par ce même professeur. École dans laquelle il est perçu par les élèves comme s'il avait réellement 13 ou 14 ans, exactement comme eux. 

Or, c'est aussi à un processus d'infantilisation – de cuculisation, pour employer un terme gombrowiczien – que nous assistons, petit Chinois aidant. Le maître ou la maîtresse ont ordonné aux enfants de strictement rester sous le préau durant toute la récréation, parce qu'il se pourrait bien qu'il pleuve. Et aussi de ne pas fourrager dans leur nez avec leurs doigts. Bientôt, c'est le scandale parmi la marmaille : voilà-t-y pas que celui-ci est allé se poster au milieu de la cour et regarde le ciel d'un air ironique, comme s'il mettait les nuages au défi de  mouiller sa tignasse ? Et cet autre, là ? A-t-il pas réussi à introduire deux de ses doigts dans chacune de ses narines, avec un petit ricanement d'aise ? 

De terreur, les enfants sages se mettent à courir partout, se cognent les uns aux autres en couinant, craignant que le courroux des Grandes Personnes ne retombe sur eux tous, eux si sages, eux si impeccablement préaulisés. Les plus conscients des dangers qui menacent toute la communauté écolière envisagent déjà d'aller dénoncer les provocateurs à la maîtresse. Ils vont le faire, ah oui ! ils donneront les noms, les détails et tout ! Ils le feront dès, dès, dès… dès qu'une Grande Personne leur dira qu'ils peuvent sortir de sous le préau. 

En attendant, ils s'écrasent les orteils et regardent avec une envie hébétée celui qui sautille dehors et les doigts de l'autre qui fourragent des narines.

mercredi 24 juin 2020

Witold cousu de blogueurs


Au centre de Ferdydurke, premier roman de Gombrowicz, on trouve la question de l'immaturité, de l'inachèvement de l'individu censément adulte, de sa recherche désespérée d'une Forme qui soit vraiment sienne, et aussi son attirance secrète vers l'imperfection, le pas-encore-défini. Dit comme cela, évidemment, ça semble annoncer un livre rébarbatif et obscur… or il n'en est rien, c'est même tout l'inverse : Ferdydurke est d'une cocasserie souvent irrésistible, et s'il peut paraître parfois obscur, ce serait plutôt en raison de sa très grande clarté, laquelle peut éblouir les pupilles qui accommodent mal. Bref.

Le relisant, je suis tombé sur un paragraphe (page 310 du volume Quarto de Gallimard) qui m'a immédiatement fait plonger non dans l'immaturité mais dans un monde qui m'est tout de même plus familier que la Pologne de 1935 : celui des blogueurs ; de vous, de moi et de ces multiples autres dont je tiens à demeurer dans une saine ignorance. À dire vrai, il s'étend, ce paragraphe, bien au-delà de ce petit univers aussi étriqué et braillard qu'une cour d'école (tout le début de Ferdydurke se passe dans une école…), mais il me fallait bien un pépiant appeau à lecteurs, n'est-ce pas ?

Un dernier mot, pour ceux qui s'étonneraient de la bizarrerie de mon titre. Il fait allusion à deux chapitres de Ferdydurke, qui sont en réalité de courtes nouvelles enchâssées dans le roman, et qui ont pour titres respectifs (dans la traduction française) : Philidor cousu d'enfants et Philibert cousu d'enfants *. Et maintenant, le paragraphe. La scène se passe dans une salle de classe, entre un cours ébouriffant sur la poésie polonaise et un autre de latin, qui ne le sera pas moins. Voici donc mes blogueurs-avant-la-lettre :

« On échangeait des mots de plus en plus compliqués. Il apparut que chaque parti politique avait farci les têtes avec un type de garçon particulier. De plus, chaque théoricien les bourrait de ses propres goûts et idéaux, alors qu'elles étaient déjà bourrées de films, de journaux et de romans populaires.

« C'est ainsi que les divers spécimens d'Adolescent, de Gaillard, de Komsomol, de sportsman, de petit jeune homme, de voyou, d'esthète, de raisonneur, de sceptique, se mesurèrent sur le champ de bataille et se crachèrent dessus, fous de rage, en contrepoint de gémissements et d'exclamations : – Ce que tu es naïf ! Non, c'est toi le naïf ! En fait, tous ces idéaux, sans exception, étaient extrêmement étroits, petits, gauches et vains. Les élèves les sortaient dans l'ardeur de la dispute et reculaient aussitôt comme des catapultes, effrayés de ce qu'ils avaient sorti et incapables de retirer leurs paroles maladroites. Ayant perdu tout contact avec la vie et le réel, accablés par toutes sortes de courants, de fractions et de tendances, traités pédagogiquement et entourés de fausseté, c'est la fausseté qu'ils essayaient d'exprimer ! Imbibés de cette sottise, ils se montraient faux dans leurs émotions, affreux dans leur lyrisme, insupportables dans leur sentimentalisme, malhabiles dans leur ironie et leurs plaisanteries, prétentieux dans leurs élans, repoussants dans leurs faiblesses. Ainsi allait le monde. Le monde allait ainsi. Traités avec artifice, pouvaient-ils ne pas être artificiels ? Et étant artificiels, pouvaient-ils parler sans se couvrir de honte ? Donc leur terrible impuissance montait dans l'air alourdi, la réalité se transformait encore en un monde idéal et seul Kopyra ne se laissait pas prendre au jeu : il avait jeté sa lime à ongles et regardait négligemment ses jambes… »

Voilà donc la suprême leçon, mes bien chers frères internétiques : jetons tout de go nos limes à ongles, et regardons-nous les jambes.


* Dans la traduction plus récente que je lis, le mot “cousu” a été remplacé par “doublé”. Mais j'ai préféré reprendre celui de la première version, d'abord parce que je le trouve plus savoureux dans son étrangeté même, et ensuite parce que cette traduction était en grande partie due à Gombrowicz lui-même.

mardi 23 juin 2020

Ouvriers déments et paysans z'asilaires

Witold et Rita Gombrowicz, chez eux, à Vence, en 1967.

Dans le Journal, que je viens tout juste de terminer, au moins pour la troisième fois, on tombe sur ce paragraphe au tout début de l'année 1959. Ce matin-là, un jeudi (mais il ne faut absolument pas se fier aux jours indiqués par Gombrowicz, qui ne sont que pure fantaisie, rien de plus que des sortes de “pauses respiratoires”), ce matin-là, disais-je avant de m'interrompre grossièrement moi-même, notre Polonais prend son petit déjeuner dans un café du port de Buenos Aires. Des tables voisines lui parviennent plusieurs conversations, si ce terme n'est pas trop noble pour les divers caquetages venant frapper ses oreilles. C'est en tout cas ce qui lui inspire le paragraphe sus-évoqué :

« Nous, l'intelligentsia, nous sommes éclairés par l'idée salutaire que ceux du bas sont très sensés… Nous, certes, nous sommes condamnés à toutes les maladies, manies, folies, mais le bas de l'échelle se porte bien… la base sur laquelle s'appuie l'humanité est quand même normale… Et alors ? Eh bien, le peuple est plus malade, plus dément que nous ! Les paysans sont fous. Les ouvriers sont bons à soigner ! Vous entendez ce qu'ils disent ? Ce sont des propos obscurs et maniaques, bornés, mais pas sainement bornés comme ceux d'un illettré : ce sont des bredouillements de fou qui réclament hôpital et médecin…  Où pourrait être la santé dans ces jurons, ces obscénités qui n'en finissent pas, et rien d'autre, rien que cette vie mécanique d'ivrognes, de déments qui est celle de leur communauté ? Shakespeare avait raison de représenter le bas peuple comme des êtres “exotiques”, c'est-à-dire sans ressemblance réelle avec les hommes. »

Ce sont des tirades de ce genre – il y en a d'autres – qui prouvent à l'évidence que se trompent grossièrement tous ceux qui vont serinant que Gombrowicz était un authentique réactionnaire : jamais un authentique réactionnaire n'oserait proférer de telles énormités ; il aurait bien trop peur de passer pour un authentique réactionnaire, ce qui a toujours été la trouille number one des authentiques réactionnaires.