mercredi 23 mai 2012

C'est la tête à Didier !

Je suis à droite (!) sur la photographie. À gauche, mon oncle Patrick, plus jeune frère de ma mère, de trois ans mon aîné, et donc camarade de jeux de mon enfance. Nous sommes sur le trottoir du boulevard Fabert, Sedan, Ardennes, à l'époque où nulle voiture n'y passait (années soixante), parce que le pont sur la Meuse, au bout, n'avait pas encore été reconstruit : cette impasse nous fut un territoire d'enfance irremplaçable. À gauche de Patrick, le mur du parc de la Chambre de commerce, dont mon grand-père (son père à lui) était le concierge et l'homme à tout faire – vraiment tout. (La future pétasse du milieu, je ne sais pas qui c'est et on s'en tape un peu. En tout cas, ce n'est pas une chambre-de-comercienne de souche, sûr et certain.)

Bien  que très et précocement intelligent, je fus un petit garçon attardé sur le strict plan de l'orthophonie : à quatre ans, un certain nombre de consonnes se montraient encore rétives et ricanaient bêtement à l'instant de sortir de ma bouche. Un jour – c'était à Châlons-sur-Marne, ma ville natale que des modernœuds malfaisants ont depuis pompeusement rebaptisée Châlons-en-Champagne –, alors que nous arrivions de chez ma nourrice (comme je crois bien que l'on ne dit plus), ma très jeune mère et moi, à notre petit appartement de la rue Saint-Éloi (je ne sais plus le numéro, désolé), elle sur la selle du vélo et moi dans le petit siège juste derrière, j'annonce fièrement :

« C'est la tête à Didier ! »

Incompréhension de mes parents (pourtant adultes, hein, on l'aura compris). Leur réaction est en gros la suivante :

« Quoi ta tête, qu'est-ce qu'elle a ta tête ? »

Moi (un peu plus véhémentement) : « C'est la tête à Didier ! »

On examine attentivement le crâne de l'héritier, alors unique, on ne trouve rien de particulièrement alarmant, et même rien du tout. Pourtant l'héritier s'obstine, d'une voix sans doute plus forte et vaguement outrée : « Mais c'est la tête à Didier ! »

On doit probablement finir par me signifier qu'on ne comprend rien à ce que je dis, et qu'il serait bon que je fermasse ma gueule de dauphin putatif : ça se faisait, en ces temps. Et, en effet, je m'écrase. Une demi-heure plus tard, ma mère :

« Tiens, on est le 23 mai, c'est la fête à Didier… »

Et moi : « Aaah, oui : c'est la tête à Didier ! »

Ma grand-mère paternelle (qui était là ce jour) me l'a resservie pendant  plus de trente ans, celle-là. Et chaque 23 mai elle me manque un peu – ma grand-mère et l'histoire.

22 commentaires:

  1. Alors moyeuse tête DiDier,

    RépondreSupprimer
  2. Moi j'en connaissais un, c'étaient les c durs... On l'appelait totorito....

    RépondreSupprimer
  3. Donc, si je m'énerve après vous, je vous fais votre tête, c'est ça ?

    RépondreSupprimer
  4. "C'est ma fête, je fais ce qui m'plait..." Cantique moderneux. Assumé?

    RépondreSupprimer
  5. Je crains que le commentaire plein d'esprit que je fourbissais depuis des mois, dans le style : « Tiens, il est déjà 22 heures et vous ne nous avez toujours pas ressorti l'extravagante anecdote de la "tête à Didier" » ne tombe un peu à l'eau.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Il ne tombe pas du tout à l'eau, au contraire ! Hier, juste avant de revenir m'asseoir au clavier, j'ai demandé à Catherine : « Tu te souviens si j'ai déjà raconté la tête à Didier sur le blog ? » Elle ne savait pas plus que moi, et nous sommes arrivés à la même conclusion : si Chieuvrou était là, lui au moins il saurait ! Mais vous n'étiez point là…

      Supprimer
  6. Allons bon ! Le vieux tourne gâteux...

    RépondreSupprimer
  7. PenduleSometimes23 mai 2012 à 22:52

    Tant que la bête ne fait pas encore tout à fait pitié. Bonne fête en tout cas.

    RépondreSupprimer
  8. Aurait-on perdu Léon ? Ça fait au moins deux billets qu'il loupe.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. il est entré au gouvernement de BobHo Land… y prend l'train pour aller au bouleau…

      Supprimer
  9. Puisque vous m'en priez, Monsieur Y: (à propos je suis "personna non grata" sur le blog de M.Jacques Etienne, il me regrettera sans doute quand il sera fatigué de tourner autour du même pot,avec les mêmes que lui, peut-être d'ailleurs suis-je ici aussi en situation précaire?),donc Monsieur Y, vous ne l'avez peut-être pas remarqué, mais je n'interviens pas dans les machins personnels, je suis casse-pieds mains non intrusif sur le plan de l'intime.
    Je ne m'intéresse qu'à ce qui compose nos intérêts communs (bien que radicalement opposés), culturels ou politiques.Pour le reste, les qualités, les défauts, les vies de chacun sont marqués par nos fragilités humaines, je les respecte.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. "je suis casse-pieds mains non intrusif sur le plan de l'intime." : OUF!

      Pour le reste c'est bien Léon, vous aurez une médaille, mais je plaisantais, ce n'était pas la peine de vous lancer dans cette petite leçon de morale… vous êtes incorrigible!!

      Supprimer
  10. C'est très bien, sauf que "Châlons-en-Champagne" est bien le seul vrai nom de Châlons-sur-Marne, et pas du tout une invention de modernoeud. Pour une fois qu'on respecte l'hsitoire !

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Damned ! vous avez raison ! Mais c'est tout mon univers personnel qui vacille, là !

      Supprimer
  11. "Pour le reste c'est bien Léon, vous aurez une médaille, mais je plaisantais, ce n'était pas la peine de vous lancer dans cette petite leçon de morale… vous êtes incorrigible!!"

    Je ne vois pas où est la morale dans ce que je viens d'écrire, à moins que je ne fasse comme M.Jourdain de la morale sans le savoir.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. D'autant qu'à la relecture, mon malheureux (je n'aurais jamais dû écrire cela) "intrusif dans l'intime" semble ressortir plus de la pornographie que de la morale!

      Supprimer
    2. Léon, pour cette phrase si juste et sincère, il vous sera beaucoup pardonné (et c'est quelqu'un qui considère Marchenoir comme un tendre gauchiste qui vous le dit)

      Supprimer
  12. "quelqu'un qui considère Marchenoir comme un tendre gauchiste"
    Houlala !
    (c'est le soleil de mai, ça fait mal à la tête !)

    RépondreSupprimer
  13. Certes Suzanne, c'est mai, c'est aussi Léon ; il fallait qu'il comprît d'emblée qu'il avait affaire à une nauséabonde. Considérez donc, au-delà de l'insolation, que ce "tendre gauchiste" ressortit à une licence pédagogique.

    Voyez comme vous êtes, une seule gentillesse envers Léon et paf, vous m'en collez une !

    RépondreSupprimer
  14. Il existe en Champagne-Ardenne un second Châlons : Châlons-sur-Vesle, aussi dans la Marne. C'est peut-être une bataille de rivières qui a fait que Châlons-en-Champagne est devenu "-sur-marne" avant de redevenir "-en-Champagne".

    Avec ça que la difficulté est toujours de savoir bien écrire :

    Châlons (ex-sur-Marne), mais Chalon (sur-Saône).

    Chausse-trape (ou chausse-trappe ou chaussetrappe)!

    Moi, j'aime bien les souvenirs d'enfance de notre hôte. Je me demande si la petite fille inconnue de la photo va se manifester, d'ailleurs.

    RépondreSupprimer
  15. vous avez échappé à "c'est la bête à Didier" plus délicat à resservir...

    RépondreSupprimer

Les commentaires anonymes seront systématiquement supprimés, quel que puisse être leur contenu, voire leur intérêt.