dimanche 27 mai 2012

Dans l'abyme camusien – histoire de vertiges

 Ce petit brin de laine, là, qui dépasse à peine d'entre les coussins du canapé, vous le tirez entre deux ongles sans même y penser vraiment. Lorsque, bientôt, vous vous retrouvez avec toute la pelote dans le giron, c'est pour constater que quatre ou cinq autres sont accrochées après celle-ci, et que vous ne pouvez pas faire autrement que de poursuivre l'extraction. À quelque temps de là c'est toute la mercerie qui “vient avec” ; et, derrière, il y a encore, bêlant comme des perdus, les vingt ou trente moutons dont la toison a servi de matière première ; votre modeste demeure ressemble alors au grand salon de Moulinsart après installation d'Abdallah et de sa suite bédouine, cependant que d'inquiétantes agitations continuent de se produire dans les profondeurs du canapé : c'est cela, lire Renaud Camus.

Mon brin à moi, ce fut Travers Coda : 90 pages, pas une de plus ; pourquoi me serais-je méfié ? Je sais bien que, comme certains alcools, l'églogue peut être salement piégeuse, mais enfin ce n'est pas un petit verre qui allait me tuer, si ? Surtout innocemment maquillé en pelote de laine.

Mais le producteur, rusé, après vous avoir plus ou moins mis les papilles en érection, vous rappelle, l'air de n'y pas toucher, que la visite des caves reste possible, que la maison est ouverte à toute heure, et même que, pour vous, parce que vous êtes déjà venu, ce sera gratuit. Lorsque vous posez le pied sur la première marche de l'escalier taillé à même le roc, vous savez déjà que vous ne remonterez pas à l'air libre (à l'air livre ? À l'ère livre ?) avant d'avoir parcouru les mille six cents pages du Journal de Travers. Vous rassure la certitude qu'à l'issue de cette plongée vous pourrez reprendre une existence normale. Tu parles, Charles…

Au ressortir de ce dédale, vous êtes – c'est misère à dire – fin bourré, en raison des émanations vertigineuses s'échappant des tonnes de vieux chêne alignées sous les voûtes. Dès lors, même plus besoin d'excuses ni de raisons pour pousser les feux de l'ivresse : ce Journal de Travers, il faudrait bien se rappeler comment il est remonté à la surface, après trente ans d'existence souterraine, non ? Si, si, perfectly right ! Du reste, c'est facile : paru en 2007, il doit être abondamment question de lui dans le journal de 2006 ; relisons les six cents pages de L'Isolation et on pourra ensuite passer à autre chose, l'esprit serein et la gueule de bois légère.

Ah mais oui, mais non : le projet, le lecteur titubant s'en aperçoit vite, était lancé dès 2005. Qu'à cela ne tienne, L'Isolation achevée, il suffira de faire glisser avec quelques chapitres du Royaume de Sobrarbe, la belle affaire ! Sauf que, syndrome des pelotes attachées, l'affaire en question, pas plus qu'elle n'y commence, ne se clôt en 2006, et va donc imposer quelques coups de sonde dans le journal de 2007 – Une chance pour le temps, celui dont pourtant on ne dispose pas entièrement. Ensuite, tout de même, on pourra dormir un peu…

Au réveil, la gueule de bois prend des allures de grand chalet, mi-scandinave, mi-savoyard, avec poutres pleines et apparentes ; et les cloches de cette putain de chapelle qui n'arrêtent pas de tocsiner ! Une seule issue, en dehors du suicide ou du cabanon : soigner le mal par le mal. Et comme – malgré les brumes intra-cérébrales, l'arpenteur d'abîmes s'en souvient – il fut aussi beaucoup question de l'Amour l'Automne, entre les pages de ces divers journaux, il n'est que de reprendre deux ou trois églogues cul sec et il n'y paraîtra plus. La première gorgée arrache un peu, forcément ; mais après ça gouleye à souhait. Au point que, si on se laissait un peu aller…

5 commentaires:

  1. Vous faites une cure ou quoi?
    Jérome Garcin dans le Nouvel Obs, l'arrange le Camus en question.
    Sur le cours Mirabeau,à Aix, Camus parait-il, "ne voit défiler que des prolétaires et des pauvres"
    "Où sont passés les riches" pleurniche-t-il.
    Un massacre de Septembre absolu!

    RépondreSupprimer
  2. J'avais raison dans mon dernier commentaire sur le précédent billet: "La dernière gorgée..." . NOus y sommes. Sans doute, d'ailleurs, la meilleure. Mieux que la première! Un goût de lutte finale...

    RépondreSupprimer
  3. Robert Marchenoir27 mai 2012 à 23:24

    "Abyme".

    Tou Foulkan.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Point du tout, Robert, c'est une coquetterie parfaitement légitime, dans le cas d'une "mise en abyme".

      Supprimer
  4. Voilà des livres économiques ! Pendant ce temps là tu n’est pas au bistrot en train d’en acheter d’autres…

    RépondreSupprimer

Les commentaires anonymes seront systématiquement supprimés, quel que puisse être leur contenu, voire leur intérêt.