mercredi 16 mai 2012

Tours et détours en Camusie intérieure


Mon retour de flamme camusien de ces derniers jours produit ses effets redoutés, quoique bien connus (ou redoutés parce que bien connus). Ayant lu Travers Coda comme il était naturel, puisque le livre venait de paraître et d'arriver, j'ai voulu retourner aux sources : me voilà donc de nouveau aux prises avec les 1600 pages du Journal de ce même Travers. Lequel a pour effet d'aviver encore mon appétit églogal et me faire lire Échange, que j'avais abandonné lors de ma première tentative d'abordage, probablement en 2007. Comme une partie du “décor” de ce roman est fourni par Chamalières, voilà que me prend, par glissement onomastique, l'envie de relire l'élégie consacrée à cette ville natale de l'auteur – et, à sa suite, deux des autres élégies : Le Bord des larmes et Le Lac de Caresse, toutes deux assez sombres de tonalité, notamment la seconde. Ce Lac aux eaux bien noires parle explicitement d'un violent chagrin d'amour ; et, déjà, 20 ans avant Loin, d'un désir d'effacement, de disparition, d'auto-annulation de l'être. Ce petit livre (ainsi que l'autre élégie) a été écrit à l'automne de 1990. Évidemment, la tentation était grande d'aller voir, dans le journal de ce millésime, de quoi il avait été question in real life. J'ai donc, hier, repris L'Esprit des terrasses. Or, le lisant, il m'apparaissait à chaque page davantage que le journal de ces années-là était autrement plus dense, plus introspectif, plus journal, en fait, que les derniers volumes parus. Il faudrait donc aussi vérifier cette impression qui, si elle s'avérait, serait assez fâcheuse, à la fois pour l'écrivain et pour ses lecteurs. Et, justement, cela tombe bien puisqu'on doit, cet après-midi même, en principe, nous livrer Septembre absolu, c'est-à-dire le journal 2011 : on va donc pouvoir comparer…

  Ayant écrit ce qui précède, on se relit, bien entendu. Et le scrupule point : est-ce le journal de “ces années-là” qui, par comparaison hâtive, donne des volumes plus récents cette impression de fléchissement, ce sentiment de s'être embarqué à bord d'un cargo splendide, certes, mais qui désormais court sur son erre, et dont le personnel est à la fois moins nombreux et plus négligent ? Ou serait-ce juste celui de 1990 qui, pour des raisons précises et circonscrites dans le temps, présenterait une exceptionnelle densité et cette particulière acuité du regard introspectif ? Un seul moyen de le savoir, bien sûr : s'aventurer ensuite un peu au-delà et en deçà de lui, revenir Fendre l'air (1989) et ne pas craindre de s'engager dans La Guerre de Transylvanie (1991) – lesquels tomes vont à leur tour, ne nous faisons aucune illusion à ce sujet, nous aiguiller vers d'autres livres, ceux qui s'écrivent au moment même et les autres qui paraissent aux devantures.

Et c'est…

À peine ébauchée la phrase qui se voulait chute, on avise la camionnette blanche qui vient de s'arrêter devant le portail. Et dont le conducteur, physiquement très “le genre de”, pour autant qu'on puisse en juger avec sa propre myopie d'hétéro, vous tend très aimablement le carton Amazon contenant Septembre absolu, c'est-à-dire le journal de 2011. Si bien que… si bien que… L'Esprit des terrasses se renfrogne d'un coup sous l'ombre portée de ce nuage annoncé, comprenant bien qu'il va rejoindre illico Virginia Woolf dans la file d'attente – mais il est pire compagnie –, ne se faisant aucune illusion sur la versatilité infantile du lecteur de ces lieux, pour qui le dernier venu a toujours plus d'attraits que les vieux habitués de la maison.

Il n'a pas tort.

10 commentaires:

  1. "Or, le lisant, il m'apparaissait à chaque page davantage que le journal de ces années-là était autrement plus dense, plus introspectif, plus journal, en fait, que les derniers volumes parus. Il faudrait donc aussi vérifier cette impression etc."

    J'ai eu le même sentiment exactement en lisant le journal 1988 il y a peu.

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    1. Donc, ce n'est pas moi qui rêve. (Ou alors on rêve tous les deux…)

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    2. J'ai l'impression que ce qui manque à un journal 2005, ou 2008, ou 2011, par rapport à un journal 1988, ou 1990, ou 1993, c'est aussi un certain lyrisme, qui s'inscrirait — qui s'inscrivait — dans un style plus écrit encore, plus ouvragé. Mais c'est peut-être une affaire de goût personnel. L'auteur, quelque part dans le dernier tome de journal, reconnaît d'ailleurs ne pas donner au journal tout le temps qu'il mérite, pour les raisons que l'on sait.

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  2. Stéphane Bily16 mai 2012 à 18:11

    Cher Goux, votre récent article sur le Journal et Plieux, sur Plieux comme monstre avalant son propriétaire, est cité (intégralement, je crois) par Camus dans "Septembre absolu" (je ne sais pas comment mettre des italiques), mais assortie, je crois bien, d'aucun commentaire.

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    1. J'ai découvert ça tout à l'heure, à peu près au moment où vous postiez ce commentaire, à quelques minutes près. Et, plus loin, il me reproche à nouveau de lui avoir lancé le pitbul Asenc*o aux mollets, ce que je persiste à nier farouchement !

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    2. Tout ça pour caser que vous y êtes cité ! Ah !
      Blague à part, je n'ai lu qu'un seul volume du journal, qui est paraît-il l'un des moins intéressants : l'isolation, mais je l'ai trouvé très bon, et contrairement à mon habitude de ne jamais finir les livres, j'ai terminé celui-là. C'est peut-être parce qu'il n'y était presque jamais question de sexe.

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  3. Stéphane Bily16 mai 2012 à 20:46

    Qui croire ? Qui croire ?

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  4. Je n'ai jamais lu les journaux de Renaud Camus. Je le connais seulement en surface, au travers de ses articles de presse, de l'écoute radio, vidéo, des gens autour, de la situation de son château, du journal de Didier Goux, des indications d'Ygor Yanka durant nos correspondances et l'adresse de son flicker ( son album photos )que Yanka m'avait transmis.. et bien-entendu son site politique du Parti de l'In-nocence PI, forum et touticoanti.

    Alors.., il est certes regrettable pour moi de n'avoir dans cet article que vos observations pour commenter et y voir clair à moins de courir acheter et lire tous ces journaux en un seul tempo : overdose assurée au risque de m'y confondre, c'est à dire m'y perdre. je pense que la découverte du " journal intime " se fait par palier, comme en apnée, même méthode même pratique, je préfère commencer par le dernier, pour ainsi dire le premier pour moi, celui qui me tombera tout cuit sur l'envie de le lire, au hasard de mon chemin et à la croisée de la belle coïncidence, son destin.

    Personnellement, je n'ai absolument rien ici qui éclaire mon achat, comme je m'en suis plainte déjà de nombreuses fois il me manque l'essentiel, des extraits, j'ai besoin d'extraits. Pour l'achat d'un livre, un résumé, la critique, la biographie d'un auteur,le titre, la couverture, la surface suffit,..mais pour un journal intime il en faut plus, beaucoup plus à mes yeux pour en faire une bonne promo. Je serai agent de publicité ou manager je crois qu'on appelle ça, j'exposerai 5 ou 10 pages afin de donner l'envie, ou pas, d'acheter un journal intime comme ceux de ce Monsieur Camus.

    Pour ce qui est de comparer, une année avant ou une année après ( ou vis-versa ) je crois que ce n'est point le juste verbe ou le sens adéquate, il est bien trop subtile d'essayer de " comparer " ce que je nomme une évolution à moins que je ne minimise vos capacités Monsieur Goux. On peut je pense en tant que lecteur observer l'évolution d'un auteur dans la continuité de ses travaux mais delà à comparer, je trouve ce geste impudique parce que violent. Et je crois que c'est ce même geste qui fait qu'ensuite cet auteur freine son élan d'innocence.

    Moralité : ce n'est pas la faute d'un auteur si vos " comparaisons " ne vous réjouissent pas l'esprit et que la critique vous semble plus fade à son sujet malgré l'évolution observée et toujours plus affamée de curiosité du journal qui suivra, c'est la faute aux lecteurs, ils font trop de bruit... au fond du couloir... quand l'enfant s'écrit.

    merci

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    1. « Je n'ai jamais lu les journaux de Renaud Camus. »

      Chère madame Sand, depuis ce matin, je m'interroge avec angoisse. Est-il normal que cette phrase écrite par vous (au moins en apparence) me soit compréhensible ? Elle paraît normale, correcte, simple, évidente, claire, elle a l'air de vouloir dire quelque chose, elle ressemble comme deux gouttes d'eau à une assertion, à une proposition que n'importe qui aurait pu écrire, elle pourrait se trouver sans dommage sous la plume de tellement de commentateurs que je suis pris de vertige. Auriez-vous, contrairement à la croyance que je m'étais forgée en vous lisant, quelque rapport avec nous, les humains, seriez-vous une sorte de cousine éloignée qui se réveillerait d'un sommeil pluriséculaire ? Êtes-vous capable de nous imiter (au moins par instants), d'emprunter un court instant à notre langage, et si oui, le parlez-vous pour ainsi dire "phonétiquement" ou bien le comprenez-vous ? Bien sûr, cette phrase est l'exception qui confirme la règle, mais c'est comme si vous aviez voulu nous faire un signe discret depuis votre monde lointain, nous montrant par là que la barrière des espèces (je n'ose employer d'autres mots, de peur de vous froisser inutilement) n'est pas si infranchissable qu'on le dit.

      En espérant que vous éclairerez généreusement la lanterne pâlotte d'un Terrien attardé, je vous salue avec toute la distance qui convient.

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  5. J'entendais les vents d'anges ramasser le raisin, ils orchestraient le silence, au lendemain du vin. Le mois de septembre, comme un oeuf enchanté, avait roulé le long de l'été de juillet. Depuis l'absolue vérité de ce neuf brisé, octobre de rouge vêtu et de blanc détenu à l'infinie beauté du chemin parcouru, on aperçut au loin la caresse du dit vin.

    Bon matin fît l'automne à novembre des saints !

    " Vivaldi "

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