lundi 23 décembre 2013

Les géants et les nains


Bernard de Chartres, philosophe platonicien du XIIe siècle, prétendait que nous étions, nous autres humains, des nains juchés sur des épaules de géants. Durant des siècles, nous nous sommes tant bien que mal maintenus en cette délicate posture, nous avons même vu apparaître quelques géants supplémentaires, au fil du temps. Notre époque, sans doute plus que d'autres sujette au vertige, a décidé que cela suffisait, cette malsaine ivresse des altitudes, et nous avons tous, avec des piaillements de plaisir, sauté à pieds joints dans l'herbe. Depuis, nous ne cessons d'être enchantés de nous-mêmes, trouvant que, décidément, le ras-du-sol nous sied à ravir. Bien sûr, il y aura toujours quelques mauvaises têtes pour prétendre remonter jusqu'aux antiques perchoirs ; mais le sarcasme général leur fera très vite de petits bras débiles et des semelles de plomb. Les géants, ennuyés, se feront statues de sel et deviendront un jour ou l'autre invisibles d'en bas.

16 commentaires:

  1. Une belle fable, vraiment. Beaucoup de choses dites en quelques lignes. Bravo.
    Pascal a dit quelque chose d'approchant (à propos de notre élévation grâce aux
    générations précédentes et à leurs grands hommes)...Les géants sont déjà invisibles pour
    beaucoup (et l'ont toujours été : le phénomène nouveau, c'est l'aveuglement de ceux
    qui, en des siècles plus inquiets et moins déculturés, les apercevaient et les vénéraient).
    Patrice Jean (un lecteur (discret) de longue date)

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Il y en avait même qui étaient capables de les comprendre, dit-on.

      Supprimer
  2. Réponses
    1. Ce commentaire est si stupide que géant vie de gerber.

      Supprimer
  3. Porcherie.

    « Sort enviable ! Destinée heureuse ! Étroitesse idéale de l'espace, enfermement béni ! Lorsqu'on est un cochon doué de raison, engraissant dans un local de deux mètres sur deux où toutes les libertés sont permises, on ne peut que se féliciter de l'existence et... raisonner. »
    (...)
    « La survie de l'Édifice est fonction de sa capacité à entretenir la confusion dans la masse des cochons ordinaires. Tant qu'on parviendra à relancer le débat entre les tenants de la gauche de papa et la droite de grand-papa, l'avenir est assuré. Cette astuce, d'un secours certain pour masquer la pourriture des sommets, n'en est pas moins soumise à réglementation draconienne. Une règle surtout ne saurait souffrir la transgression. Elle concerne l'interdiction de hausser le débat à la nature de l'Édifice. Toute tentative dans ce sens est réprimée comme il convient, selon la gravité de la faute et les impératifs de la conjoncture. L'échelle des sanctions reste néanmoins établie dans un esprit libéral, sous réserve d'une faute involontaire ou à titre privé. Par contre, tout manquement d'ordre collectif, dès lors qu'accompli dans la jouissance de ses facultés, entraîne l'équarrissage immédiat. »

    Raymond Cousse (1942–1991), Stratégie pour deux jambons, Roman cochon (1978).

    Toute ressemblance avec certains de nos contemporains ne devrait être que pure coïncidence.

    RépondreSupprimer
  4. Vos billets sont de plus en plus durs à commenter... je vais demander une augmentation.

    RépondreSupprimer
  5. Belle métaphore qui inscrivait le progrès dans la continuité et la modestie. Aujourd'hui, le progrès est une chose en soi et la continuité niée. Les nains se juchent sur les épaules d'une idéologie nihiliste. Si tant est qu'une idéologie soit pourvue d'épaules.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Une idéologie n'a pas d'épaules : juste un nombril.

      Supprimer
  6. Les Belles Lettres ont publié d'utiles ouvrages sur la médiévale Ecole de Chartres, qu'illustra, entre autres, cet excellent Bernard.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. La tête des responsables de collection si, du jour au lendemain, les ventes se mettaient à grimper en flèche à cause de dix lignes dans un blog…

      Supprimer
  7. Vivement le "grand remplacement" pour qu'on retrouve des géants!

    Emily

    RépondreSupprimer
  8. Ah, la néoscholastique qui se détachait d' Aristote pour embrasser Platon.
    Tout ceci m'évoque Abélard et Héloise...

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Sacrée Martine. Moi tu m'évoques plutôt la Martine à qui j'avais du mal à ôter son soutien-gorge blanc un peu passé dont je me rappelle encore l'odeur, quarante-cinq ans après, au bord du Chéran.

      Supprimer
  9. Aucun rapport mais puisque je passe dans ce coin, j'en profite pour vous souhaiter un joyeux Noël, un temps de paix et de sérénité

    RépondreSupprimer

Les commentaires anonymes seront systématiquement supprimés, quel que puisse être leur contenu, voire leur intérêt.