mardi 10 décembre 2013

Tout petit avec de grandes oreilles


Ils savent tout et on ne nous dit rien : voilà en gros ce qui crée peur et colère (avec double trémulation arrière) chez les blogueurs, depuis quelque temps. Il y aurait, quelque part dans le monde – mais très probablement aux États-Unis, comme de juste –, de fourbes men in black qui non seulement écouteraient tout ce qu'on dit et claviote, mais en plus le noteraient, avec soin et arrières-pensées méchantes, dans leurs petits calepins virtuels. Tout ce que chacun étale de soi de l'aube au crépuscule, avec une niaiserie satisfaite, ces monstres invisibles s'en souviendraient, dites donc ! Voire seraient prêts à s'en resservir plus tard, pour nous bâillonner ou nous vendre des gadgets inutiles. Scandale, liberté-qu'on-piétine, nazisme-qui-rampe, etc.

Dans son dernier billet, M. Desgranges examine avec verve et bon sens cette tempête microcosmétique : son parallèle entre les pratiques supposées d'Amazon et celles du libraire du bout de la rue est particulièrement réjouissant. En commentaire – parce qu'il faut bien en laisser un de temps en temps, sinon les gens pensent que vous avez cessé de les lire, et ça risque de faire des histoires –, en commentaire, donc, je me demandais si ce qui se pare des plumes toujours chatoyantes de l'indignation ne relèverait pas tout simplement de la plus humaine vanité. Qu'entend-on, en effet, lorsqu'un blogueur proteste très haut contre ces écoutes et ces collectes de renseignements éventuelles ? Sa certitude (ou sa tentative de se persuader) que si de telles choses existent, il en sera forcément l'une des victimes ; que les grandes oreilles planquées au flanc des Rocheuses ou sous les piscines de Floride n'auront rien de plus pressé à faire que de l'écouter lui. Parce qu'il est une conscience en éveil. Qu'il va au fond des choses. Qu'il ne s'en laisse pas conter. Qu'il appuie-là-où-ça-fait-mal. Qu'il est un sacré empêcheur-de-fascisme-larvé. Etc. Au point que, si un jour une âme naïve, croyant l'apaiser, parvenait à démontrer à notre héroïque héraut que non, vraiment, je t'assure, personne n'a jamais eu la moindre idée de t'écouter, ni encore moins de stocker les éléments de ta pauvre biographie, eh bien il en ferait sans doute un grand malheureux de plus. Car ne pas même être sur écoutes lorsqu'on représente un si grand obstacle à la bête immonde, c'est encore ce qui peut vous arriver de pire. C'est être contraint de reconnaître que, malgré tous ses efforts, on n'a vraiment rien à cacher.

17 commentaires:

  1. Dès que j'aurai un instant, j'irai lire ce papier, car je viens à l'instant d'avoir au téléphone deux exemples très pénibles (et très drôles) de ce que vous moquez ici avec juste raison.

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  2. En fait, les choses ne se passent pas comme ça. La nouvelle doctrine du renseignement électronique américain, permise par les progrès de la technologie, est la suivante : on enregistre tout (enfin, presque tout, en tout cas tout ce qu'on peut, en tout cas énormément de choses), et on garde. Indéfiniment.

    Le jour où on aura besoin de savoir quelque chose sur quelqu'un, alors on fera une recherche dans notre gigantesque base de données, sur cette personne, sur les personnes avec lesquelles elle a été en contact, etc.

    Donc cela n'a pas de sens de se gausser de la vanité des blogueurs, sous prétexte qu'ils se croiraient plus importants qu'ils ne sont. Nous ne sommes plus du tout dans la logique des écoutes téléphoniques de papa, ou allah limite un écrivain, un journaliste ou un acteur pouvaient se sentir flattés parce que Monsieur Mitterrand avait demandé à ses services de sonoriser leur téléphone.

    D'ailleurs, la première information recherchée par la NSA, aujourd'hui, n'est pas ce que les gens disent ou écrivent, mais avec qui ils sont en rapport. C'est dans un deuxième temps, seulement, qu'on va aller rechercher, le cas échéant, le contenu des communications.

    Par exemple, on vient d'apprendre, grâce aux révélations de Snowden, que la NSA pompait en permanence les coordonnées géographiques de millions de téléphones portables situés à l'étranger. Tout téléphone portable non éteint signale, en effet, sa localisation de manière permanente. Il est probable que Madame Michu a des chances non nulles de voir ses allées et venues stockées pour la durée de sa vie dans un ordinateur militaire au Nevada. Et la NSA a la capacité de rechercher quel téléphone portable est passé à côté de tel autre à tel moment, ce qui ouvre des perspectives.

    Donc oui, c'est inquiétant.

    Sachant que les services secrets français ont les mêmes capacités que les services américains (mais à une échelle moindre, naturellement). Et sans doute aussi les services anglais, qui font eux aussi partie des meilleurs du monde en matière d'espionnage des communications.

    Récemment, une Madame Michu canadienne, qui devait prendre un bateau de croisière dans un port américain, s'est vu dire à la frontière qu'elle ne pouvait pas entrer aux Etats-Unis, parce qu'elle avait été hospitalisée pour dépression, ce qui est censé présenter un risque pour la sûreté nationale. Cette femme avait effectivement fait un séjour en hôpital psychiatrique par le passé, et puis elle avait été guérie. L'ennui est que cette information était secrète. Elle n'existait que dans les dossiers médicaux de l'hôpital canadien. Or, la police américaine était au courant...

    Rappelons qu'un Monsieur Michu anglais vient de passer huit heures au poste de police parce qu'il avait fait une blague sur Mandela sur Internet... Plus grave, la police lui a confisqué son ordinateur (ce qui devient systématique dans ce genre d'affaires : cryptez vos disques durs). Autrement dit, la totalité de ses amis et connaissances est susceptible d'être fichée comme proche d'un type qui ne pense pas que du bien de Mandela -- ce qui aujourd'hui relève visiblement du pénal.

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    1. Bon, en fait, je le savais à peu près… mais j'avais envie de me foutre un peu des blogueurs ! D'autre part, le fait que les méthodes aient changé du tout au tout n'empêche pas la vanité de se nicher toujours au cœur de l'homme, n'est-ce pas ?

      À propos des portables "traçables", Gérard de Villiers m'expliquait un jour (il y a deux ou trois ans) que les terroristes arabo-palestiniens avaient totalement cessé de les utiliser, en raison précisément de la capacité des Israéliens à les localiser rapidement. si bien que, lorsqu'ils avaient des choses vraiment "classified" à se raconter, ils revenaient aux bonnes vieilles méthodes, consistant à sauter dans une bagnole pour se retrouver dans un endroit où l'on pouvait se parler de vive voix sans être entendu ni repéré.

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    2. Ce sont surtout les kamikases qui "sautent dans une bagnole"

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    3. Il y a quelque temps, Al-Qaeda avait, pour les mêmes raisons, ressuscité une méthode de communication obsolète : les ondes courtes.

      Avant, tous les services d'écoute du monde étaient en permanence en train de surveiller ce qui se disait à la radio sur ondes courtes. Depuis l'avènement d'Internet, du téléphone portable et des communications par satellite, plus grand'monde n'utilisait les ondes courtes, et par conséquent les stations de surveillance avaient été démantelées.

      Les techniciens de Ben Laden avaient donc mis sur pied un système qui démarrait sur Internet, mais dont le dernier segment utilisait la radio sur ondes courtes. Des huttes clandestines avaient été cachées en Afrique, équipées de récepteurs radio.

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    4. C'est pour la même raison que Ben Laden avait totalement renoncé à internet.
      Et j'ai entendu dire que les services secrets russes envisageaient de revenir à la machine à écrire pour certains écrits top-secret.
      Sinon je suis d'accord avec Robert : les progrès technologiques changent complètement la donne, par la masse des données stockées, la possibilité de les conserver (presque) ad vitam aeternam, et les croisements que permet l'informatique.
      Ca n'a plus rien à voir avec le pitit libraire de quartier qui remarque vos habitudes de lecture.

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    5. Moi-même, j'ai cessé de me faire envoyer chaque matin ma baguette tradition par e-mail et je vais de nouveau la chercher en voiture, pour une meilleure confidentialité.

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    6. Il y a aussi les emails non envoyés, me semble-t-il. On laisse l'email dans les brouillons, mais comme le copain a les mots de passe pour consulter la même boîte, il peut le lire sans que celui-ci ait été envoyé. J'imagine que ce genre de trucs n'est déjà plus d'actualité, mais de toute façon, étant donnée la manière dont la plupart des blogueurs s'expriment, ils n'ont à mon avis pas besoin de machine à crypter leurs messages…

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  3. Tiens, " vanité " semble être le mot à la mode chez certains blogueurs....
    Là où cela devient drôle tout de même c'est lorsque l on assiste au vote discret par nos socialistes, en gros, les mêmes que ceux qui hurlèrent après la NSA., d'une loi visant à mieux "espionner" la toile.

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  4. Et moi qui me préparais à poster une vidéo iconoclaste sur Saint-Mandela.
    Du coup j'hésite, ya de quoi se retrouver en GAV.

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  5. C'est en effet inquiétant parce que tout est enregistré. Pour 99% des gens ce sera sans conséquence sur leur vie. Mais imaginez le type qui décide de se lancer en politique, qui a réussi à développer une grosse boite ou autre et qui commencerait à déranger. On va aller fouiller dans tout ce qu'il a pu dire, écrire, même dans des conversations privées, et pouvoir tout balancer. Les petites blagues limites entre potes qui ne sont pas méchantes comme ça mais qui hors contexte peuvent être présentées comme horribles. Cet espionnage systématique c'est l'assurance d'avoir en permanence un moyen de pression sur toute personne amener à avoir une certaine influence sur le monde. C'est ça qui est inquiétant. Déjà que nos élites sont corrompues et endogames, là c'est l'assurance qu'aucune brebis galeuse pourra s'immiscer dans le système.

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  6. On est d'accord... Mais j'ai commenté chez M. Desgranges, pour changer. J'y ai aussi répondu à Corto puisqu'il fait à peu près le même commentaire partout.

    Justement... "Qu'entend-on, en effet, lorsqu'un blogueur proteste très haut contre ces écoutes et ces collectes de renseignements éventuelles ?"

    Quel blogueur a protesté ? Quel blogueur politique ? Je n'ai pas vu de billet à ce sujet. Un type qui écrit des trucs sur internet sait qu'elles ne seront plus secrète. Le blogueur aura tendance à prévenir le public plutôt que qu'à gueuler...

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  7. Merci, Didier !
    Cela dit, comme l'espionnage a fait des progrés depuis Denys et M. de Louvois, il y a quelques raisons de s'inquiéter, mais aucune d'espérer le moindre arrêt de ces pratiques.

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  8. Je vais tous vous rassurer : le but de la NSA, des lois numériques en tout genre (et hors contrôle judiciaire et Toussa, comme dit l'Amiral) c'est le pognon ; ce n'est que fiscal. Le grand problème du moment de tous les États (surtout en Occident) c'est le fric, l'impôt, la taxe, et leur gibier de choix désormais sont les économies parallèles, les paradis fiscaux, les marchés noirs (salut Robert !) qui tendent à se multiplier via l'Internet (et je ne vous parle pas des monnaies du même bois — ou bitcoins — qui sont pour eux le diable en personne et en réseau).
    Les terroristes canonisés de quelque manière que ce soit, ils s'en foutent (sauf quand ils meurent prix Nobel de la Paix) ; les pédonazis idem. Ce qui les intéresse vraiment, c'est de pouvoir taxer le commerce de bâtons de dynamite ou de vidéos pornos ou pas.
    Désolé, mais il est vrai que notre orgueil de blogueur en prend un coup, sur ce coup. (vanité, tout n'est que vantardise...)
    Bien à vous

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  9. Il faut définitivement considérer l'internet comme un espace public et exposé.
    Tout ce qu'on y écrit ou lit est comparable à ce que l'on pourrait lire ou écrire sur des affichettes exposées Place de la Mairie avec le fait, en plus, que n'importe qui d'un peu expérimenté ou d'opiniâtre peut encore vous identifier, y compris lorsque la dite affichette est posée et que vous avez quitté la place depuis longtemps.

    Exemple d'un auteur de propos condamnables sur twitter retrouvé et jugé cette semaine :

    1) Fond de l'histoire : Appel au viol de Rokhaya Diallo sur Twitter

    2) Coopération de Twitter : Appel au viol, coopération de Twitter

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  10. On nous écoute, on nous lit; ben merde alors, je vais de ce pas stopper mes commentaires nauséabonds sur les voitures électriques sur les blogs auto, plus sérieusement qu'ils le fassent et grand bien leurs fassent!

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    1. « On nous écoute, on nous lit… » Y en a qui seraient prêts à vendre leur mère, pour ça !

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