lundi 6 janvier 2014

De nouveaux arrivants pas forcément recommandables

Paul Morand (1888 – 1976) et Jacques Chardonne (1884 – 1968)

Ils étaient trois, nous n'étions que deux, si l'on veut bien tenir pour un moment les animaux en lisière. Mais ils n'ont nullement profité de cette supériorité du nombre pour exiger d'être reçus immédiatement, en agitant la clochette ou secouant le portail ; non, ils ont sagement attendu dans la petite guérite aménagée pour eux que je trouve le temps d'aller leur ouvrir les portes de la maison.

Le premier – je commence par le plus modeste d'apparence – s'appelle Barrès ou la volupté des larmes. Il est publié chez Gallimard, dans la collection dirigée par Pontalis, L'Un et l'Autre. L'auteur se nomme Antoine Billot ; le fait qu'il soit un universitaire français de 52 ans ne plaide guère en sa faveur, et un premier feuilletage du livre fait poindre le soupçon que j'aurais aussi bien pu m'abstenir de l'inviter chez nous. Enfin, on lui laissera sa chance.

Le second, encore chez Gallimard, s'intitule La Politesse des Lumières (sous-titre : Les lois, les mœurs, les manières) et sa table des matières est alléchante – mais trop longue pour que je la recopie ici. Il est probable, Jean Staune ayant regagné son étagère, qu'il sera le premier ouvert, tout à l'heure. L'auteur, Philippe Raynaud, est lui aussi bardé de titres universitaires, mais on ne va pas lui en tenir rigueur avant même de commencer à le lire ; à lui aussi, chance sera laissée.

Le troisième est un véritable mastodonte, ce qui est compréhensible puisqu'ils sont deux à l'intérieur. La Correspondance de Paul Morand et de Jacques Chardonne occupe plus de mille pages, toujours chez Gallimard ; encore n'est-ce que le premier volume de trois, les deux autres étant encore dans les limbes. Paul Morand traîne une réputation salement odorante chez les Indignés de naissance, notamment depuis la publication, il y a une pincée d'années, de son Journal inutile en deux forts volumes. Jacques Chardonne sent à peine moins fort, en raison de certain séjour qu'il crut bon d'effectuer en Allemagne, à une époque où faire du tourisme en Angleterre était beaucoup mieux porté ; heureusement pour lui, un président de la République à la fois charentais et socialiste a, par la suite, souvent proclamé l'admiration qu'il vouait à ses écrits, ce qui a plus ou moins muselé les groins des Vertueux. Ayant picoré au hasard cinq ou six lettres, je n'ai pas l'impression que leurs échanges épistolaires vont beaucoup déternir leurs blasons aux yeux des lecteurs durables et citoyens. 

Mais je crois bien qu'ils s'en foutent autant que moi.

25 commentaires:

  1. Je me demande s'il ne faudrait pas suggérer à Valls de vous interdire de lire.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Il y travaille, me suis-je laissé dire…

      Supprimer
  2. " Mais je crois bien qu'ils s'en foutent autant que moi"

    Et que moi,...

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Ne faites pas votre modeste : je sais très bien que ce billet vous a passionné et que, comme d'habitude, vous allez me supplier de vous prêter les livres en question !

      Supprimer
    2. C'est parce que Morand et Chardonne n'ont pas la distanciation d'un Desproges ou d'un Coluche. Ils ne font plus rire personne.

      Supprimer
  3. Je vois deux avantages au dernier, l'occasion pour moi d'améliorer mes connaissances de Chardonne dans Wiki, et l'occasion pour vous d'écrire de nouveaux billets délicieusement sulfureux. Me trompe je (encore) ?

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Je ne tiens pas particulièrement à l'odeur de soufre, vous savez…

      Supprimer
    2. Je n'ai jamais rien lu de Chardonne. Il y a quelque chose de beau ?

      Supprimer
    3. Je n'ai pas lu grand-chose, et il y a longtemps. Je me souviens avoir aimé le roman intitulé Claire, mais je ne saurais en dire plus…

      Supprimer
  4. Mais j'ai lu Les Eaux territoriales, et j'ai assis sur le même banc Eugène Nicole et Pierre Jourde, pour qu'ils soient un peu moins seuls qu'en leurs pays perdus.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. J'aurais tout de même placé Nicole sur un banc un peu plus élevé, mais ce doit être mon côté foncièrement inégalitaire.

      Supprimer
    2. Oui, mais je les apparie pour leur malheur commun: ils ont aimé un monde qui a foutu le camp, et qui leur est devenu hostile. L'un caillassé par ses cousins, l'autre repoussé par ses tantes, dans ces endroits où ils ont passé leur enfance. Ils ont écrit, décrit, et on les a banni pour cela. Des lecteurs étrangers perçoivent immédiatement tout l'amour qu'il ont mis dans ces lignes, mais leurs proches non... Le passage où Nicole est tout seul, à l'hôtel, m'a mis les larmes aux yeux.

      Supprimer
    3. Les Eaux territoriales m'a enchanté. Il me semble y voir une sorte de codicille à ce magnifique et vaste testament qu'est L'œuvre des mers.

      Supprimer
  5. Des auteurs qui ne se trouvent point dans les bibliothèques de la Ville de Paris, que vous ont fait les universitaires bardés de diplômes, ont ils été méchants avec vous?

    De mon côté,je suis en pleine bataille de Liepzig, à ces charges de cavalerie sabres au clair, c'est beau!

    RépondreSupprimer
  6. Pour Morand-Chardonne ( que je viens de commander...), j'ai lu qu'il s'agissait d'un choix de leurs lettres (20.000 en tout) , soigneusement expurgé...

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Le préfacier de l'affaire prétend, lui, n'avoir ôté que quelques lettres qui n'étaient, dit-il, que des redites de celles qu'il publie. Maintenant, il dit ce qu'il veut, évidemment…

      Supprimer
  7. La Francisque avait souvent du goût, du nez et une certaine fidélité pour son passé, on ne saurait le nier. Ainsi Chardonne fut épargné de l'acrimonie et de la vindicte des Vertueux.

    Jérôme Leroy, toujours à l'avant-garde comme il se doit, s'est fendu d'un court billet qui ne manque pas de saveur au sujet de la Correspondance Morand-Chardonne, dès le 11 décembre dernier, sur son blog, « Feu sur le quartier général ! ».

    Voici :

    Bleu et sec.

    « Lecture du premier volume de la monumentale correspondance entre Chardonne et Morand, enfin édité. C'était un texte mythique de ma jeunesse hussarde. On disait que ces lettres ne seraient jamais publiées, qu'elles étaient bourrées de choses scandaleuses. Les auteurs eux-mêmes, dans les années cinquante, pensaient que ces lettres ne pourraient être lues qu'en l'an 2000. On a dû attendre 2013. Si cette publication ne fait pas scandale aujourd'hui, c'est que plus grand monde ne sait lire. Tant mieux. Qu'ils touittent leur antifascisme en peau de zob et qu'ils me foutent la paix. Chardonne et Morand, vieux collabos plein de rancœur de classe, sont parmi les plus grands écrivains du siècle précédent. C'est comme ça, désolé. Cette correspondance le confirme de manière presque insolente. On ne devrait pas avoir le droit d'écrire aussi bien français, et de rendre terne à ce point ses contemporains. J'ai un peu relu Camus, juste avant. C'est incroyablement cruel pour Camus, cette Correspondance, et pourtant on n'y parle pas vraiment de Camus.

    Morand, Chardonne, c'est bleu et sec. Comme un beau temps d'hiver. »

    De toute manière, il est vrai, les morts s'en foutent. Tant mieux si les vivants prennent encore le temps, aujourd'hui encore, pour les apprécier.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. On remarquera au passage que ces deux excellents écrivains réservaient leur verve et leur fiel à leur journal et à leur correspondance : dans leur œuvre littéraire, ils sont beaucoup plus sages ! Les romans de Chardonne, contemplatifs et gentiment sentimentaux, peuvent vraiment être mis entre toutes les mains et si Morand est un peu plus mordant, ses nouvelles (toujours très brillantes), romans et récits de voyages ne risquent pas de choquer grand monde (il y a bien "France-la-Doulce", mais c'est du Céline très édulcoré, et même un peu bêta).

      En tout cas, le portrait de Morand et Chardonne en auteurs sulfureux et en grands contempteurs de la bien-pensance est tout de même fort exagéré (n'oublions pas que Morand a fini à l'Académie, et que Chardonne ne l'a refusée que par pure coquetterie).

      Supprimer
    2. Robert Marchenoir7 janvier 2014 à 17:32

      Cela semble indiquer que Jérôme Leroy fait partie de ces communistes qui sentent au fond d'eux-mêmes que le talent et la vérité sont à droite, et qui en redoublent de hargne vis-à-vis de cette dernière.

      Supprimer
  8. Honte sur moi: je n'ai lu ni Chardonne, ni Morand, qui ont pourtant passé un peu de leur vie dans mon pays.

    Vous le savez sans doute, mais Paul Morand a vécu quelque temps dans une demeure qui me plaît beaucoup, à Vevey: http://www.swisscastles.ch/Vaud/chateau/aile.html

    Enfin, je vous souhaite une bonne année 2014! Qu'elle vous apporte mille bonnes choses, bonheur, succès et bonne santé.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Les premières lettres de Morand (début des années cinquante) sont datées de Vevey.

      Supprimer
  9. Jamais lu Chardonne, mais bien connu la Rue Chardonne, la maison où est né Chardonne, etc...

    M'en suis toujours éloigné de la haute bourgeoisie Barbezilienne... Saloperie !

    RépondreSupprimer
  10. La bête fait quand même 1,380 kg. je le sais vu que je l'ai pesé et que j'ai du la laisser en France parce que ma valise était déjà trop lourde... Donc je ne pourrais pas la lire avant mon prochain retour. Désespoir!

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. J'ai la solution : je vais arracher les pages lues et vous les envoyer au fur et à mesure.

      Supprimer

Les commentaires anonymes seront systématiquement supprimés, quel que puisse être leur contenu, voire leur intérêt.