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jeudi 20 novembre 2008

Terminer un roman (expérience morne)

dimanche 25 mars 2007


On en rêve dès la première phrase du chapitre premier : le moment où l'on va asséner un point final à la dernière de l'ultime. Ça vous soutient pendant huit à dix jours, le temps de régurgiter vos 250 feuillets. (Il ne va pas, ce verbe, puisque, les feuillets, l'auteur ne les a jamais ingurgités (ou alors, ça se saurait). On va donc s'en forger un, rien que pour ce message (prière de l'oublier juste après lecture) : le verbe "gurgiter".)

Donc - on se reprend -, ça vous soutient pendant huit à dix jours, le temps de gurgiter vos 250 feuillets.

[Bon, là, j'ai besoin d'une nouvelle parenthèse. Pour pas que ce soit toujours aux mêmes, je vous balance des crochets (du gauche, en ce qui me concerne) et je vous double tout ça avec des italiques, histoire de réveiller les distraits. Il va de soi (pas sûr, d'ailleurs) que je parle pour les petites merdouilles qu'on usine à la chaîne en tâcheron, afin de gagner la vie de l'Irremplaçable, mais non des vrais grands beaux romans que-l'on-porte-en-soi.]

Bref, dès l'incipit, la clausule vous motive grave (ce, pour montrer que, moi aussi, je sais des mots). Or, que se passe-t-il, lorsqu'il arrive enfin, ce point tant espéré ? Quels phénomènes se déclenchent alors, dans le cerveau, les nerfs, le coeur, la viande et même parfois les couilles de l'écrivain en bâtiment ?

Rien. Il ne se passe rien. Il met l'ordinateur en veille (parce qu'il sait qu'il va revenir tout à l'heure et assommer tout le monde avec ses bloguesques considérations), il quitte son bureau et va retrouver l'Irremplaçable, laquelle est bien tranquille dans son fauteuil à lire Rannoch Moor (putain ! le temps qu'il m'a fallu pour mémoriser ce titre...). Il retire sa cote maculée d'éclaboussures syntaxiques, prend une petite douche pour éliminer la transpiration grammaticale, il enfile des vêtements civils, il se sert un verre - et mime la joie d'en avoir terminé avec son dur (mais sain et honnête) labeur.

Seulement, de joie, il n'y a pas. C'est comme ça. À chaque fois. Depuis le début, le premier de cette série de plus de cent. En place de joie (oh ! non, on n'en demande pas tant : un soulagement suffirait), il y a une sorte de vague gueule de bois (avant même de commencer le premier verre : c'est fort), un écoeurement imprécis qui ne sait pas trop où se fixer, qui hésite entre l'existentiel et l'organique.

Le lendemain, la sensation a disparu (et déjà là, maintenant, à vous la décrire...). Le lendemain, c'est plein soleil. On se réveille avec la sensation que le temps sera infini, avant le prochain incipit. On sait qu'on se trompe, mais on prend plaisir à cette tromperie. Et on se dit qu'il sera tellement bon, tellement merveilleux, tellement soulageant, l'instant magique du point final...

Non, en réalité, le seul vrai moment jouissif, c'est celui où le chèque miraculeux atterrit dans la boîte aux lettres, un matin semblable à tous les autres. Là, l'écrivain en bâtiment, après un crochet à l'agence du Crédit Lyonnais, la tête haute et le regard droit, va au bistrot le plus proche retrouver ses amis, peintres en bâtiment, sculpteurs en bâtiment, poètes en bâtiment, parodontologues en bâtiment, que sais-je.

Il offre une tournée, se sent largement payé de ses efforts solitaires par les clameurs de joie montant de toutes ces gorges en bâtiment, et, ensuite, ils vont tous ensemble jouer de l'accordéon sur les murs de l'usine, comme leurs grands-pères le faisaient à l'époque du Front Populaire - sauf qu'eux ils ont un peu trop bu, et ils finissent par se casser la gueule.

mercredi 12 novembre 2008

On appelait ça l'argot...

Je viens de le relire, ça m'a fait sourire, donc je vous repasse le plat...

vendredi 26 octobre 2007

- On s'enquille un petit jaune ? proposa Gros Louis, la bouteille de pastis déjà en main. Une première crampe, ça s'arrose, non ? Parce que, dis, c'est bien ton baptême de l'air, question trempette, ou je me berlure ?

- Non... grommela Riton, avec une certaine réticence, sans cesser de tripoter le noeud de cravate qui l'étranglait à moitié. Mais j'aimerais autant pas picoler... J'ai pas envie que Popaul parte en godille au moment de le pousser à dame, tu gaffes ?

- Ouais, bon, te caille pas trop la laitance avec ces histoires de dégodage, soupira Gros Louis en se servant une rasade à décorner un rhino. Si tu suis la feuille de route que je t'ai bidouillée, tu devrais mener le petit au bout sans problo. Tu veux qu'on récapitule le programme des réjouissances ? Histoire de voir si tu t'es bien tout carré dans la pensarde ?

- Ouais, s'tu veux... fit Riton, sans le moindre enthousiasme.

- Déjà, tu te mets pas la rate au court-bouillon avec les mignardises qu'on nous dit qu'il faut absolument faire pour déclencher les moiteurs des greluches : tout ça, c'est des bavasseries de tartineuses que personne les a jamais fait reluire. Si tu devais grimper au radada avec une mousmée pas déberlinguée, je dis pas qu'il te faudrait pas usiner dans le feutré. Mais avec la Roberta, y a pas de tracsir à avoir : elle en connaît un rayon, côté chibraques. À mon avis, si on mettait bout à bout tout ceux qu'elle s'est carrés dans la moniche depuis que son dabuche l'a virée de sa casbah, tu pourrais aller d'ici à sa carrée sans avoir besoin de poser un seul de tes écrase-merde sur le dur. C'est bien simple : l'est tellement ample du centre d'accueil, la Robertaga, que je sais même pas si t'arriveras à toucher les bords, chibré ouistiti comme je te sais...

Riton esquissa un vague geste de protestation, mais préféra y renoncer. Gros Louis laissa tomber un gros glaçon dans son verre et y ajouta quelques gouttes d'eau du robinet (il en tenait pour une incompatibilité définitive entre le pastis et l'eau minérale), avant de poursuivre :

- Bon, c'la dit, crois pas que tu doives te comporter comme un gougnafier sans éduquance non plus ! Même avec la Roberta. S'agit pas de te pointer sabre au clair, de la seringuer en deux coups les gros et de lui virguler ton bonheur avant même qu'elle aye commencé à grimper en mayonnaise. T'entraves c'que j'te bonnis, là ?

- Ouais, ouais... marmonna Riton, que son dépucelage imminent commençait à travailler sévèrement.

- Si tu veux te montrer galant et attentionné, tézigue-pâteux, le mieux c'est de te cantonner dans les figures imposées, pour une première. Tu commences par lui défriser le poilu à la menteuse, c'est un truc qui plaît toujours, ça. L'avantage, c'est que ça te laisse libre de tes paluches et que tu peux lui tripoter les embouts des roberts en même temps que tu lui délimites le pourtour. Si tu vois qu'elle répond bien de la babasse, tu peux aussi lui risquer un doigt dans l'oeil de bronze : c'est souvent apprécié, par les raffinées de l'empaffage comme la Roberta.

L'air moitié rêveur moitié imbibé, Gros Louis resta quelques secondes silencieux. Puis :

- Pour une première fois, je déconseillerais les manoeuvres de plus haute technicité, du genre de la pince Monseigneur : le pouce dans le frifri et l'indesque dans le plissé. Tu risques de déconcentrer et d'abaisser le pavillon au moment crucial. Bon, quand tu vois qu'elle est bien inondée du delta, plus d'hésitation : tu lui remontes le Chemin des Dames jusqu'à ce que t'aies les deux orphelines qui lui collent à l'escarguinche. Ensuite, tu piques des deux, en évitant de vider les étriers quand elle partira en digue-digue.

- Et après ? voulut savoir Riton.

Gros Louis le regarda avec un rien de commisération :

- Ben, après, tu remballes Popaul, tu décarres du pucier, tu remontes dans ta guinde et tu mets les adjas fissa, vu qu'on a rencart chez Marius pour l'apéro, je te rappelle. Et si la Roberta te la fait à la douceur pour que tu restes lui remettre le couvert, tu refuses poliment mais fermement : un homme, un vrai, ça doit pas se gaspiller le fluide vital inconsidérément, comme le premier foutriquet venu, moi je dis.

dimanche 12 octobre 2008

Renaud ! Renaud ! De guerre reviens !

Encore une photo de Renaud Camus ?!? Ben oui, encore. Simplement parce qu'il va en être question. Je viens d'apprendre, par la principale intéressée, qu'hier, à La Comète, profitant de ce que j'étais sorti fumer, vomir, discuter intelligemment avec je ne sais qui, cette chienne arachnéenne de Zoridae a poussé mon chauffeur à me ridiculiser en lui faisant raconter notre premier dîner avec Renaud Camus. Bien évidemment, le seul Rital-à-la-con présent à cette soirée, s'est précipité sur cette occasion, telle la vérole sur le bas-clergé armoricain, promettant de me réduire à quia dans les prochains jours.

Pour lui prouver que je ne le crains nullement (d'après Michel Audiard, les hommes de 180 kg n'ont jamais rien à craindre de ceux de 42 (j'exagère dans les deux sens, qu'on se rassure)), je republie le compte-rendu de ce premier choc frontal, entre votre serviteur, l'Irremplaçable, l'excellent M. Pierre et l'écrivain vivant le plus jouissif qu'il se puisse trouver (même en cherchant mieux que je ne l'ai fait).



Tout a commencé par une nuit bleue et froide de décembre, alors que je venais de faire l'objet d'un tir croisé de sottise crasse, dans la salle du rewriting, où vous êtes désormais accoutumés de me retrouver. Légèrement abasourdi par ces pleins baquets de stupidités déversés sur la pauvre tête, qu'est-ce qui me poussa à adresser un mail à Renaud Camus, dans le seul but de pleurnicher sur son épaule ? Allez savoir.

Toujours est-il que, cinq minutes plus tard - alors que je n'en attendais évidemment aucune - je recevais une réponse. Dans laquelle, en substance, le châtelain de Plieux me faisait savoir que mes soucis, auprès des siens, relevaient de la pure félicité, qu'il avait violemment à se plaindre des personnes chargées de lui installer un nouveau système de chauffage, onéreux mais susceptible de faire repasser la température de la Salle des vents légèrement au-dessus de zéro sur l'échelle de Celsius.

Réponse compatissante de ma part, re-réponse de la sienne, le ton vire à l'humour, dérape dans le burlesque, nous fait passer le temps à tous les deux, lui là-bas, moi ici (cha-bada-bada...). Pour finir, Renaud Camus m'adresse un ultime mail intitulé En direct de la ferme, qui se trouve être la page de son journal du jour (que j'ai gardée précieusement depuis, vous pensez bien : je compte me faire un blé noir, avec ce truc, pour quand je serai vieux).

Là-dessus, l'écrivain en bâtiment rentre dans sa Normandie.

Une heure et deux pastis plus tard, une idée point dans mon cerveau en légère surchauffe. Je m'installe ici même, devant le clavier, et expédie un nouveau mail en direction de la Lomagne, dans lequel je prie Renaud Camus d'être, avec M. Pierre, notre invité à dîner, à L'Irremplaçable et moi, le samedi suivant, en l'hôtel de Bastard. Assortissant l'invitation d'un trait d'esprit piteusement approximatif, du style : " Si notre compagnie n'a rien de bien exaltant, vous aurez toujours passé deux heures au chaud " - voyez le niveau.

Prenant connaissance de ce message un peu plus tard, la Petite Frisée Gracieuse (alias L'Irremplaçable, pour ceux qui n'auraint pas pris connaissance de ma Généalogie) s'inquiète quelque peu :

- Tu as vraiment l'intention de faire 1600 km aller-retour, pour un dîner ?

Moi, très mâle-qui-domine-la-situation :

- Voyons, ne sois pas sotte, ma pauvre fille (j'aime bien ce petit ton condescendant, je l'utilise parfois) : n'importe qui ayant lu le Journal de Renaud Camus sait très bien qu'il a horreur des invitations à dîner, surtout venant de gens qu'il ne connaît pas ! Il va trouver une excuse polie pour décliner et on n'en parlera plus...

Le lendemain matin, dans ma boîte mail, un message de Renaud Camus, disant en substance : "Mais avec grand plaisir, cher ami !" Suit une invitation à venir prendre l'apéritif à Plieux sur les coups de sept heures et demie.

Bon. On étais mardi, le dîner était prévu pour le samedi. Après ça, ont suivi pour l'Irremplaçable et moi (mais surtout moi) quatre jours de torture mentale sans précédent - et j'espère sans postérité non plus.

Le soir-même, on a commencé, elle et moi, à traquer les "c'est vrai que" et les "c'est h'évident" qui empuantissaient notre langage quotidien. Courageuse mais pas téméraire, l'Irremplaçable a déclaré tout net que, n'étant pas assez cultivée ni intelligente (ben tiens !), elle ne dirait pas un mot de toute la soirée, et que ce serait à moi de me débrouiller. Moyennant quoi, j'ai passé un bon tiers des quatre nuits qui ont suivi à faire la liste des sujets de conversation possibles, en cas de "blanc". Et, même, à commencer à les tenir, ces conversations, faisant à la fois Renaud Camus et moi, étudiant les relances, prévoyant les réponses : l'horreur à l'état pur.

Comme si ces tourments spirituels n'étaient pas suffisants, sont venus s'y greffer de petits tracas matériels. Nous venions d'avoir la chienne Bergotte (trois mois à l'époque), quelques semaines plus tôt. Comme il lui manquait un certain vaccin nouvellement inventé, il était hors de question de la laisser au chenil avec Swann. Nous devions donc partir pour le Gers, et bivouaquer à l'hôtel de Bastard, avec nos deux chiens, dont l'un qui, vu son âge, avait une très nette tendance à faire ses besoins à l'endroit où il se trouvait quand l'envie l'en prenait.

Néanmoins, l'aventure était fort excitante.

Comme je tenais absolument à voir le château de jour, nous décollons du Plessis-Hébert le samedi matin, aux environs de cinq heures. Les huit cents kilomètres se font gentiment, avec arrêt toutes les heures pour les chiens. L'Irremplaçable et moi nous partageons les tâches : je conduis, elle rattrape le sommeil que nous avons en retard.

Nous découvrons Plieux vers trois heures de l'après-midi, et je fais remarquer à l'Irremplaçable que le château est à l'image de l'homme qui l'habite : dressé d'orgueil mais sans une once de vanité. Cette pensée sublime me vaut un long regard admiratif de celle qui a la chance inouïe de m'avoir pour mari.

Ensuite, nous filons vers Lectoure, afin de poser nos bagages (et nos chiens) dans la chambre qui nous est réservée. Petit tour de la ville, qui doit être charmante lorsque ses habitants n'accrochent pas de gros Père Noël rouge fluo à tous les balcons, et qu'il n'y a pas les micros beuglants de la quinzaine commerciale.

À mesure que le temps passe, la tension monte...

Retour à l'hôtel de Bastard, douche, change. Je ne pousse tout de même pas l'obédience aux principes camusiens jusqu'à mettre une cravate (c'est mon côté rebelle irréductible). Et nous voilà repartis pour Plieux - les chiens toujours à l'arrière. Naturellement, ma peur d'être en retard fait que nous arrivons un quart d'heure trop tôt, et ces quinze minutes passées à attendre dans la voiture, sur la petite place du village, qu'il veuille bien être sept heures et demie, resteront comme le plus long quart d'heure de mon existence.

Enfin, d'une main ferme, j'empoigne la chaîne, tire dessus, la cloche retentit, les dés sont jetés. Un pas dans l'escalier, la porte de bois s'ouvre...

C'est M. Pierre, souriant, d'emblée charmant. Nous nous présentons. Comme chaque fois que je suis censé enregistrer un nouveau nom, je l'oublie instantanément (d'où le "M. Pierre" que j'emploie depuis...). Nous le suivons dans l'escalier, découvrons la première salle, dans laquelle, finalement, nous sommes rejoints par le maître de céans.

Renaud Camus nous invite à passer dans son bureau, si le terme convient à une salle aussi magnifique. La première impression (idiote, il va sans dire) que l'on éprouve, entre ces deux haies de bibliothèques pleines, devant ces murs lourds, face au grand bureau qui occupe le fond de la pièce, c'est que n'importe qui, installé à écrire en ce lieu, aurait obligatoirement du talent. Comme quoi, il faut se méfier de ses premières impressions.

À peu près à mi-longueur de la salle, dans un renfoncement du mur, est installée une petite table autour de laquelle nous prenons place, Renaud Camus, l'Irremplaçable et moi sur des chaises, Pierre sur le banc de pierre (pas pu éviter la répétition, là...) sortant de l'épaisseur même du mur.

Le champagne arrive, la conversation s'engage. Elle a un peu de mal à prendre, au début, forcément. Oubliant ses voeux de silence, l'Irremplaçable se met à la relancer et s'en tire plutôt bien - on trouve le rythme, tout en vidant la bouteille.

Vers huit heures et quart, on s'apprête à repartir au Bastard, mais, avant, petite visite des principales salles, celles où sont exposés les oeuvres de Jean-Paul Marcheschi. Ma connaissance de l'art en général, et contemporain en particulier, étant ce qu'elle est (nulle), je reste muet devant ces
grands panneaux austères, sombres mais troués de lumière.

C'est-à-dire que j'aurais dû rester muet. Mais comme la chose m'est à peu près impossible, il a bien fallu que je profère je ne sais plus quelle banalité pompeuse qui a dû consterner notre hôte. Courtois et bien élevé, il n'en a rien laissé paraître.

Une vingtaine de minutes après, nous entrons dans la salle à manger de l'hôtel de Bastard, pièce agréable, chaleureuse même. On nous conduit vers une table ronde. C'est le moment d'affronter la torturante question qui a hanté une partie de mes nuits précédentes : comment dois-je placer mes hôtes, puisque, puissance invitante, il paraît que c'est à moi de le faire ?

Comme il n'y a qu'une chaise pour tourner le dos à la salle, il est normal que je me l'attribue. Mais ensuite ? L'Irremplaçable me sauve la mise en décrétant que Renaud Camus prendra place en face de moi, Pierre à ma gauche et elle à ma droite. Renaud Camus proteste courtoisement que la place d'honneur doit revenir à Catherine, seule femme de l'assemblée. L'Irremplaçable clôt le débat en déclarant avec un petit sourire qu'elle préfère contempler Pierre que la salle.

Là, sale moment de honte pour votre serviteur, lorsqu'il réalise que Renaud Camus attend que Catherine ait fini de s'installer pour faire de même... alors que j'ai déjà le cul sur ma chaise depuis une poignée de secondes ! Petite plage de solitude...

Le dîner va se dérouler de façon tout à fait agréable (en tout cas de notre point de vue...). M. Pierre se révèle un homme charmant, agréable, intelligent, doté d'humour. Je pose à Renaud Camus des questions sur ses livres, passés ou futurs, en m'efforçant de ne pas non plus monopoliser la conversation sur ce seul thème. Se sentant à l'aise, l'Irremplaçable tient parfaitement son rôle, relançant sur des sujets davantage "d'intérêt général".

Renaud Camus fait preuve d'un bel appétit, et je n'ai pas besoin de le supplier à genoux pour le voir vider son verre de vin blanc. Je me dis qu'après cela, il ne faudra pas qu'il s'étonne de souffrir d'insomnie - je suis allé vérifier quelques semaines plus tard dans la Chronologie : elle s'est effectivement produite.

Nous nous séparons 'round midnight, après un armagnac pris au bar... où j'ose enfin m'autoriser une cigarette !

Il ne nous restait plus qu'à faire faire un dernier tour aux chiens, à dormir autant que possible, et à rembobiner nos huit cents kilomètres dans l'autre sens.

Ce qui fut accompli.

lundi 29 septembre 2008

C'est la faute à la yaya !

À Nefisa, parce qu'il en est question chez elle...

Je sais : le texte qui suit est non seulement réchauffé, mais de plus infernalement long. Mais c'est de la faute à Nefisa qui, sur son blog-que-le-Péloponnèse-entier-lui-envie, a remis en lien un billet qu'elle avait fait sur les blogs de filles. Billet drôle et méchant comme on aime. Du coup, je me suis souvenu d'un exercice similaire, dans feue ma première taule Alors voilà : ça cause de blogs...


vendredi 1 juin 2007


À vos marqueurs... Prêts ? Partez !


Quand on n'a rien à dire et pas envie de parler, le plus simple est :
1) de fermer sa gueule,
2) de causer de blog.

(Maxime de La Rochefoucauld)



Je remarque que, l'habitude venant, on peut visiter de plus en plus de blogs encore inconnus en y perdant de moins en moins de temps. C'est une question de marqueurs, fonctionnant au premier ou à la rigueur deuxième coup d'oeil - chacun a les siens, je suppose. Les marqueurs négatifs (ceux qui vous font fuir) sont évidemment les plus efficaces. La liste des miens commence à s'allonger sérieusement. La première sous-catégorie, la plus évidente, est celle des marqueurs négatifs immédiats.

En ce qui me concerne, la prolifération, dans un texte de blog, de ces sortes de petites lunes jaunes, hilares (et parfois clignant de l'oeil), destinées à m'assurer que, non, je ne rêve pas, le tenancier est vraiment un type hypercool, suffit à me faire débloguer sans espoir de retour.

Même les fameux :-) ont tendance à m'irriter un peu, me faisant penser à ces lumières rouges qui, lors des émissions publiques de télévision, s'allument pour signifier au public à quel endroit il doit rire. Il me semble plus amusant - et plus courtois pour lui - de laisser au lecteur éventuel la responsabilité de déterminer seul s'il y a de l'humour ou non dans ce qu'il vient de lire - quitte à provoquer des malentendus.

N'ayant aucun goût pour les méthodes gestapistes, ceux qui prennent plaisir à torturer la langue française doivent également se résigner à la perte de ma pratique.

J'aime la gauloiserie, la paillardise, je ne dédaigne pas non plus une certaine forme de grossièreté, mais l'obscénité m'indispose. En conséquence, tout blogueur (ou plutôt blogueuse, car c'est un travers, je l'ai constaté, plus répandu chez ces dames) s'auto-proclamant poète dès le fronton de sa page s'accueil peut s'attendre à ne connaître de moi que mon dos (et je suis poli).

D'une manière générale, les blogs qui, par message, alignent des dizaines de photos sans le moindre commentaire, la plus simple mise en prespective, etc., me tombent des yeux, si je puis risquer l'expression. Même chose, mais en pire, pour les vidéos, quand elles occupent tout l'espace (sans parler du temps qu'il faut pour les charger).

J'ai dit plus haut que je n'avais rien contre les malentendus, je ne tiens pas à devenir malentendant pour autant. Par conséquent, les blogs qui, dès l'abord, vous balancent une tonitruante bouillie rockandrollesque dans les esgourdes, je les conchie dans leur totalité.

Voilà, en gros, pour les marqueurs négatifs immédiats (la liste n'est pas exhaustive et pourra être complétée). Il y a ensuite les marqueurs négatifs secondaires, ceux qui, malheureusement, nécessitent un examen un peu plus approfondi, pour aboutir finalement au même résultat : la fuite sans retour.

[Mais voilà que, tout soudain, j'en ai assez d'être ici (sans pour autant avoir envie d'être ailleurs), et que je décide unilatéralement que la suite est remise à demain...]



Samedi 2 juin 2007



Priez Bourdieu
que tous nous veuille absoudre


Hier soir, dans le message précédent, je vous ai abandonnés au milieu du gué, sans même vous avoir demandé de prendre vos bottes en caoutchouc, ce qui est rien moins que sympatoche. On va commencer par envaser les corps de ceux d'entre vous qui ont succombé à une congestion durant la nuit - si vous me donnez un coup de main, ce sera assez vite fait - et on reviendra aux choses vraiment sérieuses.

Donc, les blogs. On en était aux marqueurs négatifs médiats (que j'ai dû appeler autrement hier, mais j'ai la flemme d'aller voir). Parmi ceux-là, le plus évident est le fameux "profil de l'auteur", mais il n'existe pas toujours - c'est bien dommage. En tout cas, souvent, il accomplit très vaillamment sa fonction purgative, au moins en ce qui me concerne.

Ainsi, il y a quelques jours, j'atterris par hasard (un lien de lien de lien de...) chez une dame qui, pour se caractériser, donner une image d'elle comptant à ses yeux, j'imagine, écrit : Maman de deux enfants.

Je ne nourris aucun a priori négatif contre la parturition multiple (encore que... il faudrait voir...), j'ai moi-même d'excellentes amies mères de famille (comme disent les racistes à propos des Arabes), mais que cette dame ait choisi de mettre ce haut fait en avant, à l'exclusion de tout autre, et qu'elle se voie non comme une mère mais comme une maman, m'a fait comprendre qu'elle et moi ne vieillirions pas ensemble.

Outrepas, donc.

Un autre excellent test, mais il n'est que provisoire, est d'aller directement lire les réactions du blogomane au soir ou au lendemain de la dernière élection présidentielle. Vous pouvez, d'un coup d'un seul, éliminer à la fois les sarkozystes triomphants et les pleurnicheuses ségolénardes : ça fait du monde.

En fait, je me rends compte qu'il y a au moins trois grandes catégories de blogs avec lesquelles je n'ai pas d'affinités - ou pas assez pour y revenir régulièrement. Ce sont les :

1) blogs-de-femme,
2) blogs-de-fille,
3) blogs-de-pédé.

Je m'empresse tout de suite d'attirer votre attention sur l'extrême importance des traits d'union - avant qu'on ne lâche contre moi je ne sais quelles meutes associatives pour qu'elles me traînent jusqu'au tribunal le plus proche par la peau des roubes. Je précise donc, avec énergie et détermination, que je n'ai évidemment rien contre les blogs dont l'auteur se trouve être une femme, ou une jeune fille, ou un homosexuel mâle. Du reste, si je devais éliminer ces trois catégories, il ne resterait plus grand monde dans la liste de mes "favoris"...

Les traits d'union sont là pour marquer le stéréotype figé, le côté attendu de ce qu'on va lire, l'impression de tourner en rond en ayant éliminé tout risque d'être un jour agréablement surpris.

Quand je tombe sur l'une de ces trois catégories, pour vérifier que je ne suis pas en train de commettre une erreur, et donc une injustice, je clique sur trois ou quatre des "favoris" de la personne en question : en principe, ils se ressemblent tous et s'intercongratulent à qui mieux mieux - ou plutôt, en l'occurrence, à qui pire pire.

Mais comment les identifier à coup sûr ? C'est assez simple, oyez plutôt.


1) Le blog-de-femme

La première chose est qu'un blog-de-femme possède une auteure et non un auteur. C'est une citadine qui a entre 35 et 42 ans. Elle a un enfant qu'elle élève seule par la force des choses, le géniteur s'étant généralement barré (pour aller partager un blog-de-fille, le plus souvent - oui, je sais : on est des salauds).

L'auteure d'un blog-de-femme est surchargée de travail, passe ses journées à courir, n'a jamais le temps de tout faire, et prend néanmoins une heure par jour pour le dire sur son blog, alors qu'elle ferait mieux de faire son repassage en retard - sinon, elle va coller la honte à son Gilou, son Pierrot, sa Vany, qui va être obligé d'aller au collège avec ses fringues de la veille. Et, forcément, elle va culpabiliser encore un peu plus.

[On passera charitablement sur le fait que, ayant parfaitement compris les points faibles de sa génitrice esseulée, le Gilou s'est rapidement mué en un petit connard imbuvable et tyrannique : n'accablons pas les mères aimantes.]

Malgré cela, notre auteure est terrassée par l'ennui de vivre, ce qui la pousse, en les rares moments où elle pourrait souffler un peu, à se lancer dans des activités aussi inutiles que sottes : peinture sur soie, initiation au slam, danse africaine, atelier d'écriture - des conneries comme ça, voyez. Elle est profondément blessée, meurtrie, déçue par les hommes, ce qui ne l'empêche nullement d'en parler tout le temps et de les guetter du coin de l'oeil, des fois que. Ses copines sont généralement dans le même état, et ça se compassionne tant que ça peut.


2) Le blog-de-fille

S'exprimer sur son blog, c'est trop génial, tu vois. L'auteur d'un blog-de-fille est une sorte de jolie fée ricaneuse qui a l'âge de son acné, ou à peine plus.

Par rapport à cet axe central et fixe qu'est le phallus, son problème est symétrique à celui de l'auteure de blog-de-femme : celle-ci a perdu un homme, celle-là aimerait bien en trouver un - ou, à défaut, plusieurs. Si par hasard elle en a un durant plus de deux semaines, il devient son chéri - c'est le terme consacré : impossible d'ouvrir un blog-de-fille sérieux et crédible si vous négligez ce vocable fondamental.

L'essentiel de l'activité, sur un blog-de-fille, consiste à réviser pour le prochain partiel et à demander, sur les blogs-de-fille voisins, si c'est vrai que Jessica n'est plus avec Kevin, parce que ce serait trop galère pour elle. Il est de bon ton, aussi, de donner régulièrement des nouvelles de son doudou. Et de prendre des nouvelles des doudous des autres.

Si vous ignorez tout de la cuvée 2007 de La Nouvelle Star, et si vous ne sanglotez pas, étendue sur votre lit à une place, en repensant à la mort trop injuste de Grégory Lemarchal, inutile de seulement songer à ouvrir un blog-de-fille : c'est la blogosphère tout entière qui vous sauterait à la gueule.


3) Le blog-de-pédé

Si vous ouvrez un blog-de-pédé, c'est que la grande affaire de votre existence humaine, celle que vous placez en avant et au-dessus de toutes les autres, est précisément votre homosexualité. Il convient de la rappeler quasiment à chaque message, sans jamais omettre de souligner à quel point vous êtes heureux, voire fier, de cette amusante particularité sexuelle, dans laquelle vous n'êtes absolument pour rien.

Le rappel peut s'opérer de deux manières. Soit il forme le fond du message, son objet principal : une belle "sortie de placard" (ou son rappel, même dix ans après les faits) fera par exemple très bien l'affaire. Soit votre appartenance est signalée comme en passant, presque distraitement : " Ce matin, en allant au kiosque de la rue de Charonne pour acheter le nouveau Têtu, voilà-t'y pas que... " - hop ! le tour est joué.

L'auteur d'un blog-de-pédé aime parler de lui au féminin et évoquer les copines pour désigner les autres homosexuels qu'il fréquente. Mais bizarrement, il se se qualifie jamais d'auteure - c'est un petit mystère.

Si vous avez la chance d'avoir des parents rétrogrades qui n'acceptent pas votre différence, c'est très bien : vous pourrez irriguer votre blog, après chaque visite dominicale au pavillon d'Aulnay-sous-Bois, de "séquences émotion" à peu de frais.

Si, au contraire, vous avez une mère "géniale", qui a tout de suite compris que seul comptait votre bonheur, et qui accepte même votre chéri sous le toit familial, c'est bien aussi : ça vous permettra de susciter admiration et envie chez les copines.

Pour être tout à fait complet, il faudrait maintenant examiner une quatrième catégorie de blogs : le blog-du-gros-con-pénible. Mais je préfère laisser cette étude à d'autres : concerné de trop près par le sujet, je risquerais de perdre un peu de ma belle et saine objectivité.

mercredi 3 septembre 2008

Autoportrait au cador

Plus le maître est con, plus le chien est fidèle.

mardi 2 septembre 2008

Lire une grammaire comme un récit de voyages.

dimanche 31 août 2008

Le drame de l'exilée de Clermont : bourrée en Auvergne, seule à Paris.

samedi 30 août 2008

L'Italien, un Monsieur qui s'ignore.

vendredi 29 août 2008

Regret culinaire

Si tu voulais manger du homard,
il aurait suffi que tu me l'écrivisses.

jeudi 28 août 2008

Métissage comme une image

Un chrétien séduit une belle juive : véritable play-goy.

mercredi 27 août 2008

Ceci n'est pas une pipe

Vivre de sa plume. L'utopie des médiocres écrivains est le quotidien des prostituées méritantes.

mardi 26 août 2008

Époque opaque

Les gens qui se font un blé noir peuvent dîner tous les soirs de pain blanc.

lundi 25 août 2008

L'homme descend du singe : le darwinisme. L'homme descend des singes : un safari.

dimanche 24 août 2008

Conseil diététique

En cas de régime strict, ne jamais déjeuner en compagnie d'un gros mangeur : il y a risque d'obésité passive.

samedi 23 août 2008

Pour M. Franssoit (II)

Le riz est très mauvais pour le souffle. Il peut même rendre basmatique.

vendredi 22 août 2008

Pour M. Franssoit

Donner un morceau de sucre à un cheval, afin d'éviter l'hippoglycémie.

lundi 5 mai 2008

Ressuscitons les blogs morts !

jeudi 3 mai 2007

Vos âmes pareilles

Mon très jeune et très vieux Bergouze, une image étrange m'occupe l'esprit depuis quelques jours. Elle te concerne, tu es dedans - et vivant. Mais il va de soi que tu es toujours vivant dans mes images - il n'est pas impossible que les images servent à cela, d'ailleurs, je laisse à plus intelligent que toi et moi d'en statuer.

Tu es ici, au Plessis-Hébert, chez nous. Ce n'est pas la première fois que tu viens. Tu es presque chez toi. Tu es déjà ami avec l'Irremplaçable (et c'est très important, dans l'image).

C'est l'été, probablement, puisqu'on est installé dehors, sous le tilleul. Il me semble que c'est la fin du repas. Tu es confortablement carré dans ton fauteuil de plastique blanc, je suppose que tu as allumé un Café noir ou un Café crème, l'un ou l'autre de ces petits cigares que tu aimais (et dont je ne sais même pas s'ils existent encore).

Il doit rester un peu de vin dans la bouteille, sur la table (de toute façon, il y a de la réserve dans l'arrière-cuisine, ne t'inquiète pas, je veille, ton ivresse m'est chère).

Nous ne parlons pas. Catherine parle. Je ne sais pas ce qu'elle te raconte. Car c'est à toi qu'elle s'adresse. Ce doit être (ce doit, au sens de "il faut" - pour la beauté de l'image) une chose sans importance, un petit fait de la vie quotidienne, un fragment d'insignifiance, une poussière de temps - rien.

Et je vois ton regard, posé sur elle, comme je ne l'ai pas vu depuis plus de vingt ans, je te vois l'entendre et la comprendre - ce regard que tu avais, à la fois flottant et fixe, comme rendu lointain par l'épaisseur des verres.

Moi, je suis un peu décalé, par rapport à vous, de biais, peut-être un peu dans l'ombre, je ne sais pas. Je pense que Catherine est debout (elle débarrasse la table ? Elle vient d'apporter le dessert ? Oui, c'est possible.), toi assis, les yeux légèrement levés, donc.

Vous ne me voyez pas, mais, moi, à cet instant, je ne vis que par vous, par ces paroles sans importance qui passent d'elle à toi. C'est une sensation puissante, tellement que je ne veux pas sortir de la pénombre, du fugitif oubli où je suis. Et ce n'est pas tout.

Balbec est venu, et il a posé sa tête sur tes genoux, comme il le faisait avec nous. Tu le caresses distraitement, de la main droite, avec lenteur, presque sans t'en apercevoir. Il n'est pas impossible qu'une légère brise se soit mise à passer, mais je ne jurerais de rien. Le chien ne bouge pas. Ses yeux sont levés vers toi, qui ne le regardes pas, ce qui fait remonter les petites pastilles brunes qui lui servent de sourcils.

Il semble te connaître de toute éternité et posséder l'assurance que tu ne bougeras jamais de ce fauteuil de plastique blanc, et que Catherine ne cessera pas de parler.

C'est une innocence que je lui envie.



vendredi 4 mai 2007


Alors, elle t'a dit quoi ?



Le cerveau vide.

Je viens de relire ce que je t'écrivais hier, à peu près à cette même heure. (En réalité, ce n'est pas vrai : je l'ai relu au moins quatre ou cinq fois, depuis le matin de cette journée blanche, au cours de laquelle je n'ai absolument rien fait - sinon tondre la pelouse, ce qui était bien la seule chose à ma portée.)

Il est des images qu'on ne devrait pas faire naître, parce qu'elles prennent corps, ensuite. Et qu'en l'occurrence elles prennent le tien. Cette soirée d'été sous le tilleul, imaginée, rêvée, voulue, que j'évoquais, elle s'est constituée en réalité, elle a pris un poids, une épaisseur, elle est devenu un désir, une attente - et fatalement un manque. Même le goût du vin que nous avons bu ensemble, hier soir, il me reste dans la bouche - il me la fait pâteuse et amère. Non, non, pas amère... autre chose... Je ne sais pas... Mais pâteuse, en tout cas, ça oui.

Cette idée, cette envie de te réunir à l'Irremplaçable (me voilà donc affublé de deux irremplaçables : c'est beaucoup pour un seul homme, et si peu homme...), je l'avais déjà eue, bien sûr. Mais je l'abordais de loin, de biais, sur la pointe des pieds, pour éviter qu'ellle ne se retourne et me saute à la gorge.

Ce qu'elle a fait, dès ce matin, au réveil. Et sous l'oeil incompréhensif (interrogatif, plutôt) et doux de Balbec, que j'ai eu l'imprudence stupide, la vaniteuse témérité de convoquer dans le tableau.

On peut dire que j'ai réussi mon coup.

Même agencés aussi pauvrement que je le fais, les mots ont donc un pouvoir de nuisance - ce pourrait être une bonne nouvelle, au fond. Ce l'est sans doute, mais il faudra attendre quelques jours, je suppose, pour digérer ces nourritures trop riches que je me suis cru capable de soutenir.

Au moins, maintenant, je sais pourquoi, au fil des semaines, j'en suis venu à te réveiller de moins en moins souvent, à remplacer nos dialogues univoques par d'anodins babillages avec des vivants indubitables.

Il n'empêche que j'aimerais quand même bien savoir ce que Catherine te racontait, hier soir, cependant que je me fondais dans l'ombre.

dimanche 9 mars 2008

Là j'ai ri

À la demande générale de trois personnes, voici la suite du texte republié ici même il y a deux jours. Il est le dernier de la série Généalogie. Fin d'enfance ou faim d'enfance, comme on voudra.



samedi 7 avril 2007


Le Petit Maillot de Marie-Paule




Lorsqu'on débouche sur la passerelle, la première chose qui frappe, c'est l'odeur – odeur jamais sentie, indéchiffrable, qui vous tapisse immédiatement l'intérieur des naseaux ; et vous savez dans la seconde qu'elle y est pour toujours. De quoi est-elle faite ? Qui l'exhale ? – Qui ou quoi ? La végétation ? Les hommes ? La terre sèche du djebel tout proche ? Les parfums de femmes ? Tout cela mélangé ?

On ne le saura pas. Après deux ou trois jours, on ne la sent plus, bien sûr, mais elle est logée dans la mémoire, prête à rejaillir à tout moment, c'est certain.

De toute façon, le petit Didier s'en fiche un peu des parfums de l'Algérie, au moment où il descend de l'avion qui l'a amené de la base d'Orléans-Bricy, à celle de Bou-Sfer, à une vingtaine de kilomètres à l'ouest d'Oran. Il a d'autres soucis en tête, intimement mêlés à sa joie de retrouver ses parents, et Philippe, et Isabelle.

Vous vous souvenez qu'on l'a laissé, ce foutu gamin, en train de franchir les grilles du collège militaire de Saint-Cyr, sans espoir de retour. Deux ou trois mois plus tôt, Daniel ayant été muté là-bas, toute la famille s'était donc envolée pour l'Algérie. Ne me demandez pas pourquoi, sept ans après l'indépendance, il restait une base militaire française sur le sol algérien : je n'en sais rien et ne veux même pas le savoir.

Donc, dans les derniers jours de juin, le coeur sans doute un peu lourd de quitter cet endroit où viennent de se dérouler deux ans de sa vie, l'ex-sergent-major virtuel est conduit à la base aérienne d'Orléans. Voyage qui l'excite assez car c'est le premier qu'il va effectuer en avion (il a eu droit à un rapide baptême de l'air, quelques années plus tôt, mais on va dire que ça ne compte pas).

Pas de chance, le voilà embarqué dans un Transal (je ne sais même pas comment ça s'écrit, c'est vous dire), gros avion servant au transport de fret. Les rares passagers sont donc installés sur d'étiques sièges en grosse toile, dos à la carlingue. Les quelques hublots sont situés à un mètre cinquante du sol, il règne un vacarme d'enfer : toute la poésie du voyage.

Déjà, le petit Didier ne vomit pas son quatre-heures pendant le vol, on peut s'estimer heureux.

Et, finalement, le voici arrivé. Tout en marchant vers les bâtiments d'accueil, et cherchant à apercevoir ses parents parmi les petites silhouettes qu'il distingue, il se demande comment il va être reçu par eux. Il ne faut quand même pas oublier qu'il vient de se faire lourder d'un établissement de prestige auquel ses parents tenaient beaucoup.

[On imagine assez les rêves de Daniel, certains soirs. Après de solides études, son fils intégrait Coëtquidan ou Salon-de-Provence, sortait major de sa promotion, devenait un brillant officier, terminait général, peut-être même chef d'état-major – l'accomplissement d'une vie. Au lieu de ça...]

Je suis assez surpris d'être très chaleureusement accueilli et que, du nain, il ne soit point parlé. Tout le monde semble faire comme si. C'est une impression assez étrange, pas très agréable finalement : je ne sais pas trop comment me comporter. Suis-je censé annoncer la nouvelle moi-même ? Avec courage, je choisis le silence. Si tout le monde fait comme si, pas de raison que je me comporte autrement.

La lettre officielle annonçant mon exclusion définitive arrivera deux ou trois semaines plus tard. Là, on ne fera plus comme si (surtout mon père : dans sa jeunesse, il n'étaitt pas très bon, dans le « comme si », et notamment en cas de renvoi de Saint-Cyr...).

Mais le petit Didier s'en moque un peu, désormais. Car, en l'espace de quelques semaines, il se produit chez lui quelque chose de stupéfiant (à ses yeux en tout cas) : une rétro-métamorphose. Comprenez que le charmant papillon se transforme soudain en une énorme et gigantesque chenille velue.

On appelle ça la puberté, à ce qu'il paraît. Moi, je veux bien, mais je trouve qu'ils auraient pu prévenir.

Les poils qui se mettent à pousser un peu partout, la bite qui s'allonge démesurément (enfin : aux yeux de l'enfant, hein ! parce qu'au bout du compte...), la voix qui se met à fluctuer d'une octave à l'autre sans avertir, les vêtements qui rétrécissent de façon incompréhensible : tout cela, encore, on pourrait s'en arranger assez bien.

Seulement, il y a le reste, l'immense reste. Pratiquement d'un jour sur l'autre – rappelez-vous –, les autres enfants perdent d'un coup tout leur intérêt. En revanche, les grandes filles en acquièrent un, et pas marginal le moins du monde. Justement, en voici une qui s'approche.

Elle s'appelle Marie-Paule, Marie-Paule Debard. Pour l'instant, elle traverse le terrain vague qui sépare de la plage d'Aïn-el-Turck la cité où sont logés les militaires français. Elle s'est certainement baignée, ses cheveux blonds sont encore humides.

Elle est arrivée de France environ cinq ou six semaines après moi. Est-ce que je suis tombé amoureux tout de suite, « au premier regard », comme dans les romans pour dactylos ? Je ne sais plus. Très vite, en tout cas.

Les élans du coeur, et surtout les transports de la chair, étaient facilités par le fait que, durant ce premier été algérien, la petite bande de jeunes adolescents à laquelle je m'étais facilement agrégé, a passé le plus clair de son temps sur la plage – donc, pratiquement à poil.

Et je me souviens avec une netteté presque cruelle à quel point le petit maillot deux-pièces jaune de Marie-Paule s'accordait parfaitement aux rondeurs qu'il était censé dérober à nos regards.

À la minute où le sentiment amoureux m'est tombé dessus, il a été rejoint par un autre, beaucoup moins enivrant : la certitude de l'échec. Ou plutôt, l'inutilité de tout ce que je pourrais entreprendre. J'avais treize ans et demi, elle en avait presque quinze, les quatre ou cinq autres garçons de cette petite bande réunie par les hasards des affectations paternelles en avaient seize : avec quelles armes aurais-je pu lutter ? Avec quoi briller ?

Je me suis tu. Ç'a duré un an et demi. On est devenu très bons copains, Marie-Paule et moi – mais surtout elle.

Par sa seule présence, sur la petite plage d'Aïn-el-Turck, dans son petit maillot de bain jaune, elle a achevé de tuer le petit Didier, sans le savoir. L'enfance était derrière nous, et on lui a même claqué la porte au nez.

Dans les derniers jours de décembre 1970, lorsque la base militaire a été démantelée, en moins d'une semaine et dans l'affolement général, tous les Français sont repartis en même temps, ou presque. J'ai dit au revoir à Marie-Paule simplement, sur un ton dégagé, sobre, viril.

C'est normal : on était très bons copains.

vendredi 7 mars 2008

Je viens de le relire...

Relisant rapidement les textes qui composent ma Généalogie, je me suis dit que celui-ci pourrait peut-être faire sourire quelques-uns d'entre vous. C'est l'avant-dernier de la série : la suite-et-fin demain, si le succès de masse a été au rendez-vous...



vendredi 30 mars 2007


Le Cadet de Saint-Cyr



Mai 1969, communion solennelle en la chapelle royale du château de Versailles. J'y suis...




Le premier juillet 1966, d'une main qu'on se plaît à imaginer ferme, le général de Gaulle, président de la République française, réélu six mois plus tôt pour un second septennat, paraphe le document officiel par lequel la France se retire de l'organisation militaire de l'OTAN – sans se douter un seul instant, on le suppose, de l'ouragan qu'il vient de déclencher dans l'existence du petit Didier (lequel s'en doute encore moins).

Je sais bien qu'on ne peut pas prévoir toutes les conséquences de ses actes, surtout quand on est très occupé et très vieux, mais quand même, il aurait pu faire un peu attention.

Pour l'instant, en ce premier juillet, la famille Goux s'apprête à partir passer un mois de vacances dans une maison de location, au coeur d'un hameau dépendant de Vic-le-Comte, en Auvergne. Depuis la petite cour, bordée par un muret de pierre, on a, le soir, une magnifique vue du soleil se couchant derrière le Puy-de-Dôme.

En dehors de cet aspect chromo, il s'agit d'une location « années soixante », n'est-ce pas : pas de salle de bain, et les toilettes sont dans la grange attenante. Le soir, quand on ouvre brusquement la porte de celle-ci et qu'on allume simultanément la lumière, on voit trois ou quatre rats se débiner en catastrophe. La France rurale était encore un peu rude, en ces temps.

Mais ce n'est pas du tout de cela que je devais parler. Arrêtez-moi, s'il vous plaît, quand vous voyez que je barre en sucette...

La France qui sort de l'OTAN, cela veut dire, entre autres dégâts collatéraux, la fermeture des bases militaires françaises implantées sur le sol allemand – et par conséquent celle de Lahr, qui va bientôt devoir subir une invasion canadienne : puisque base il y a, il faut bien mettre des militaires dedans, vous êtes d'accord ? À ce compte-là, les Canadiens tiendront aussi bien l'emploi que d'autres.

L'affaire ne se fait pas dans la précipitation et le désordre, comme on le verra ailleurs et plus tard : les Français disposent d'un an pour replier les gaules et rapatrier leurs jolis avions de chasse.

Le petit Didier se sent gonflé de perplexité. Vivant ici depuis six ans, c'est-à-dire de toute éternité, il ne savait même pas qu'on pouvait quitter Lahr. Par chance, c'est seulement dans un an – et c'est si long, un an. Déjà, rien que pour atteindre Noël, hein...

C'est après le Nouvel An, au début de l'année 1967, que l'événement se produit. Christiane et Daniel, ne sachant pas où ils vont être catapultés à la rentrée de septembre, décident que le mieux est encore que leur fils aîné, pour son entrée en sixième, devienne interne : ça en fera toujours un qu'on n'aura pas dans les jambes.

Ça, l'internat, c'est le premier étage de la fusée. Le deuxième, c'est qu'un jour, on conduit le petit Didier à Fribourg (Freiburg, en patois local), ou Offenbourg, je ne sais plus, pour y passer le concours d'entrée au collège militaire de Saint-Cyr.

Saint-Cyr-l'École, emprès Versailles, comme dirait Villon, est le village où Madame de Maintenon a fondé la Maison de Saint-Louis, en 1686. Les mêmes bâtiments ont ensuite abrité l'école des officiers de l'armée de terre, avant d'être détruits en 1944, puis reconstruits à l'identique (qu'ils disent...) pour devenir le collège militaire de Saint-Cyr, à partir de 1966. Et ça va comme ça pour les rappels historiques, on n'est pas chez Wikipedia.

Donc, notre jeune héros se retrouve dans une salle de classe, au milieu de cinquante ou soixante jeunes crétins de son âge, à tremper sa plume Sergent-Major dans l'encrier, pour résoudre différents problèmes dont il n'a rien à battre. Mais, comme il est de nature consciencieuse, il s'applique.

Il s'applique si bien que, sur les deux gamins admis finalement à entrer à Saint-Cyr, il y a lui. L'autre s'appelle Yann Duplessis-Kergomar, fils d'officier et outrageusement breton comme on l'aura deviné.

C'est ainsi qu'au mois de septembre 1967, le petit Didier se retrouve projeté par Christiane et Daniel au milieu d'une foule d'enfants inconnus, avec la promesse peu rassurante qu'il ne les reverra pas avant un mois et demi, pour la Toussaint. Avant d'avoir réalisé, il se retrouve dépouillé de ses vêtements civils et revêtu d'habits militaires, ou pseudo militaires. Même le slip et les chaussettes le sont, c'est dire.

Je vais passer deux années scolaires ici.

Ai-je été malheureux ? Pas du tout. Me suis-je bien adapté ? Pas davantage. « Indiscipline » et « mauvais esprit » sont les deux expressions que j'entendrai le plus souvent, tout du moins dès qu'il s'agira de parler de moi. Au point qu'à la fin de la cinquième, les hautes autorités de ce prestigieux établissement, galonnés à n'en plus pouvoir, médaillés comme des généraux soviétiques, prendront la décision de me renvoyer définitivement chez Christiane et Daniel. Mais n'anticipons pas.

À Saint-Cyr, les « petits » – comprenez les élèves de sixième et cinquième – étaient logés dans une annexe moderne, et non dans les bâtiments voulus par la Maintenon, où ils ne se rendaient que pour les cours.

Considérant cette école comme une sorte de « vitrine », l'armée n'était pas chiche en crédits, et le collège disposait d'un luxe d'équipements à peu près inconnus dans les établissements scolaires d'alors, tels que terrain de football, piste d'athlétisme, piscine couverte, etc. Pour les cours, ils étaient forcément d'excellent niveau, puisque nous avions tous été « écrémés » par le concours d'entrée. Mais ce n'est pas le plus intéressant.

Nous avions deux uniformes. Une « tenue de travail », pour tous les jours, qui ressemblait étrangement à un costume chinois de l'époque Mao, et l'uniforme d'apparat, bleu marine, chemise bleue clair, cravate, écusson à la poche de poitrine, tout le toutim. Avec, bien sûr, le béret sur la tête, qu'il fallait ôter avant d'entrer en classe.

Et, pour certains, des galons sur la manche.

Car il y avait des grades, parmi les élèves, directement liés à leur moyenne du trimestre. On était caporal (deux sardines rouges) à plus d'onze de moyenne générale, caporal-chef (deux rouges et une dorée) au-delà d'onze et demi, sergent (une dorée) à partir de douze.

Enfin, il y avait, par classe, un sergent-chef et un sergent-major – un seul de chaque grade. Était sergent-major le premier de la classe, à condition de totaliser plus de quatorze de moyenne ; le deuxième (avec plus de treize) devenait sergent-chef. Et c'est là que le temps a commencé à se gâter pour le petit Didier.

Peu avant les vacances de Noël, il se voit adjuger une moyenne générale de 16,5, ce qui le porte au premier rang de sa classe, mais également au deuxième rang de l'ensemble des cinq classes de sixième (je ne dis pas ça pour me vanter, vous allez comprendre tout de suite). Va-t-il être sergent-major ? Point !

Car ces grades peuvent être minorés en fonction de la discipline dont fait preuve l'élève. Le règlement prévoit que l'on peut le redescendre d'un grade, de deux, voire de trois dans les cas les plus extrêmes.

Le petit Didier doit être un cas extrême, puisqu'il se retrouve caporal-chef en moins de temps qu'il ne faut pour le dire. En est-il blessé ? Oui, forcément. Mais, comme il est dans sa nature de le faire, il plastronne, clame bien haut que, de toute façon, ces grades, c'est n'importe quoi et qu'il n'en a rien à faire – attitude qui ne rehausse pas son prestige personnel auprès de l'encadrement adulte et galonné, on s'en doute.

En revanche, cette dégradation va lui donner le loisir de faire d'intéressantes observations sur la nature humaine.

Car, assez vite, dans cette classe qui se retrouve la seule à ne pas avoir de sergent-major, des murmures de protestation s'élèvent contre ma petite personne. « On » va se plaindre aux autorités compétentes de ce que je « dévalorise » toute la classe, en n'arborant pas les quatre sardines dorées. « On » suggérera même de me transplanter dans une autre, ce qui ne sera pas fait.

Il n'empêche que, durant trois trimestres, ces petits cons devront supporter une vie sans sergent-major, ce qui est très dur, convenons-en aujourd'hui.

Petits cons, peut-être, mais d'excellentes familles pour la plupart. Fils d'officiers supérieurs, de consuls, d'ambassadeurs – comme s'il en pleuvait. Vous pouvez imaginer la fierté de Daniel, adjudant de l'armée de l'air, voyant son fils non seulement admis dans pareil cénacle, mais leur passant devant à tous ?

[À l'inverse, il n'est pas interdit d'imaginer le dépit de tous ces MM. les ambassadeurs, constatant que le glorieux produit de leurs testicules se faisait supplanter, et tout en semant sa zone, qui plus est, par le rejeton d'un... d'un quoi ?... Comment dites-vous ? D'un ad... Un adjudant ? Non, vraiment, ma chère...]

Le problème, c'est que sa joie est tout de même un peu gâchée par ce foutu grade de sergent-major que sa remuante progéniture semble faire exprès de ne pas mériter, à force de dire tout haut ce qu'il ne devrait même pas penser tout bas.

Pour le petit Didier, la vie est en demi-teinte. Le souvenir qui lui reste est plutôt dans les gris. Lumineux dans l'ensemble, mais gris. Pour se désennuyer un peu, il collectionne les PS.

PS : privation de sortie. En langage civil : heures de colle. Une PS vaut deux heures ; deux, quatre ; et trois, six. Trois PS dans le même week-end, ça ne s'est encore jamais vu. Jamais vu ? Il ne faut pas me provoquer...

Un vendredi, à la cérémonie du hisser des couleurs (on y a droit tous les matins, avec le clairon, le salut au drapeau, bien en rangs comme il faut, au garde-à-vous), comme chaque semaine, on annonce publiquement les noms de ceux qui sont punis (« Les p’tits collés du dimanche », comme on chantonne alors, sur un air de l’inénarrable Enrico Macias).

Lorsque l'adjudant préposé à cet office fait suivre mon nom de la mention magique : "trois privations de sortie", je suis aussitôt la cible convergente d'une centaine de regards, certains vaguement admiratifs, d'autres horrifiés par le monstre en quoi je viens subitement de me transformer.

Évidemment, ce n'était pas avec des exploits pareils que je risquais de regagner mes galons de sergent-major.

[Ici, un épisode qui ne me concerne en rien. Il y a, dans ma classe, un élève très silencieux, très effacé, très renfermé, qui se nomme Gilles Barbedette. Ce garçon (que je revois blond et frêle, mais je peux me tromper) a une peur panique de l'eau. Bien entendu, dans le but, j'imagine, de le viriliser, les crétins galonnés qui nous servent de pions lui annoncent un jour que, le lendemain, qu'il le veuille ou non, il faudra bien qu'il aille à la piscine et qu'il nage, comme un homme, nom de Dieu !

Résultat, ce garçon timide, quasi-muet, à la vie sociale ténue (encore une fois, d'après les souvenirs d'un garçon d'onze ans), incapable d'affronter qui que ce soit, choisit de « faire le mur » et, en effet, disparaît le soir même. Il est naturellement repris dans l'heure. La sanction est prévue, sans appel : renvoi immédiat. On ne le reverra jamais.

Des années plus tard, j'ai vu apparaître, dans les journaux, des articles parlant des livres d'un certain Gilles Barbedette (mort depuis). Je me suis souvent demandé s'il s'agissait de « mon » Gilles Barbedette – je n'en ai jamais rien su.]

À la fin de l'année scolaire 1967 - 1968, la question de mon renvoi a été sérieusement examinée. Les autorités sont arrivées à la conclusion qu'il était tout de même délicat de mettre à la porte un élève ayant été trois fois sergent-major, même de façon toute virtuelle, et j'ai rempilé pour un an.

Mes résultats ayant légèrement fléchi en classe de cinquième, en juin 1969, mon cas a été réglé beaucoup plus rapidement : dehors, le sale môme !

Et, comme si le renvoi n'était pas une peine suffisante au regard de ses multiples crimes, le petit Didier fut mis illico dans un avion militaire et expédié dans une colonie pénitentiaire située sur le territoire algérien.

Ce dont il n'a eu qu'à se féliciter, et encore aujourd'hui, ainsi qu'on le verra.



J'ai appris, depuis la rédaction de ce texte, par d'anciens élèves de Saint-Cyr (devenu lycée et non plus collège), que j'y avais commis deux ou trois erreurs de détail (ainsi l'élève renvoyé dont je parle n'était en fait pas dans ma classe). Mais, comme il s'agit d'une réédition "diplomatique", j'ai tout laissé tel quel.

samedi 19 janvier 2008

L'Histoire repasse les plats

Il y a trois jours, à l'occasion d'un billet dont j'aurais mieux fait de me dispenser, j'ai fait allusion à une soirée camusienne chez Jean-Paul Marcheschi, ayant eu lieu le 31 mars dernier. Ce faisant, je vous menaçais de vous imposer la relecture de la pochade écrite dès le lendemain de cette rencontre. Comme je ne suis pas du genre à menacer en l'air, voici :


Dimanche 1er avril 2007


Les Douceurs du Pied de cochon



Nous étions douze, comme les Apôtres (également comme les salopards et les travaux d'Hercule, ou les oeufs dans le panier). Douze blogueurs conviés cher Jean-Paul Marcheschi - hôte parfait - par Renaud Camus et Madame de Véhesse, afin d'y découvrir le fameux Journal de Travers, en ses deux volumes de 850 pages d'écriture serrée (on n'est pas au bout, je vous le dis...).

La première difficulté, avec cette nouvelle-ancienne oeuvre, c'est de la nommer. Normalement, un titre d'oeuvre réclame l'italique, on est d'accord ? Seulement, ici, le mot (le nom) Travers est déjà en en italique. Que faire, mon Dieu, que faire ? Mettre Journal de en italique et laisser Travers en romain ? Ou bien l'inverse ?

Pff ! je crois que je vais retourner me coucher, moi...

Bon, ça va, je me suis repris. Donc nous voilà, L'Irremplaçable et moi, franchissant comme des braves le pont de Neuilly. Braves mais pas téméraires : ayant, dans un passé récent, subi cette pure démence qu'est devenue la circulation parisienne, nous laissons la voiture sur la contre-allée de l'avenue Charles-de-Gaulle et sautons à pieds joints, sous une pluie battante, dans la bouche du métro Sablons. Treize minutes plus tard, résurgence à Louvre, sottement rebaptisée Louvre-Rivoli.

Comme nous sommes bien entendu en avance, petit tour de quartier - il a cessé de pleuvoir. Enfin, direction la rue Berger. Soudain, surprise : qui est donc cet homme, là, sur le trottoir, à quelques mètres de nous, occupé à nous photographier, en prenant des poses outrées de reporter en pleine action ?

C'est Renaud Camus, flanqué de Pierre, tout sourire et d'une jeunesse qui a parfois tendance à m'énerver un peu (mais je sais qu'il ne le fait pas exprès, donc je ne dis rien).

Au même moment, sur notre flanc droit surgit Guillaume Cingal, donnant l'impression de jaillir de terre, en dépit de son air quelque peu lunaire.

Je compose le code, on s'entasse dans l'ascenseur jusqu'au quatrième et dernier étage de ce petit immeuble moderne, offrant une vue superbe sur la Bourse du Commerce, l'église Saint-Eustache et Le Pied de cochon, sur lequel nous reviendrons, pas d'impatience.

La porte s'ouvre sur une Valérie Scigala souriante, qui semble un peu surprise de nous voir débarquer en groupe, façon charter de touristes. Jean-Paul Marcheschi est sous la douche, on ne saura pas avec qui, ni même si.

Les autres arrivent ensuite, en rangs assez serrés, et la valse des présentations commence. Elles sont compliquées par l'innocente manie de la plupart des blogueurs, consistant à toujours écrire sous pseudonyme. Il est donc nécessaire que chacun (à part moi) donne son nom, puis le titre de son blog, pour qu'on parvienne à s'y retrouver un peu.

Renaud Camus est l'un des premiers à s'asseoir, en s'en excusant : il souffre d'une attaque de goutte. Je suis un peu étonné qu'il ait encore ce genre de problème, puisque, lors de notre dîner au Bastard, je lui avait indiqué le remède souverain : le Zyloric (200 ou 300, selon votre taux d'acide urique - la consultation est offerte). Au lieu de ça, il persiste à se soigner à l'aide de je ne sais quel extrait de gazon belge, totalement inopérant, il va de soi. La prochaine fois, je vais prendre M. Pierre à part et lui en toucher deux mots, je le sens.

Rapidement, on fait cercle autour de Valérie Scigala, qui nous présente brièvement le Journal pour lequel nous sommes réunis. Claire, sobre, rapide. Puis vient le jeu des questions-réponses avec l'auteur, qu'il est toujours très agréable d'écouter parler (et je ne dis pas ça pour fayoter).

On rit plusieurs fois. Lorsque l'un de nous lui demande ce qui l'a poussé à publier ce Journal écrit depuis trente ans, Renaud Camus commence par répondre, d'une voix un peu lointaine : " J'ai pensé que Fayard pourrait m'en donner un bon prix..."

Les questions s'espaçant, Valérie Scigala pose alors la plus importante de toutes : " Bon... on boit ? " La réponse est oui.

En tant que "valet cornichonnesque et servile " de ladite dame, je propose mon aide et bondit à sa suite en direction de la cuisine, suivie par l'Irremplaçable. Là, nous tombons sur Jean-Paul Marcheschi, avec qui j'engage la conversation, à propos de ses oeuvres exposées à Plieux. Ce qui fait que les deux femmes se tapent tout le boulot (apporter les bouteilles, les petits fours, enfin tout ça...).

Ensuite ? Oh ben, ensuite, c'est une soirée normale, n'est-ce pas : les verres se vident, les langues se délient, l'Irremplaçable macule son chemisier avec un mini-baba au rhum qui explose en plein vol. Heureusement pour elle, Renaud Camus fait la même chose avec un mini-fraisier, l'honneur est sauf.

L'Irremplaçable et moi auront une agréable et intéressante conversation avec Jean-Paul Marcheschi, qui est décidément un homme hautement fréquentable. Il nous parle entre autres de ses angoisses à propos de la station de métro de Toulouse qu'il a été chargé de concevoir, caar lui-même ne découvrira son oeuvre - réalisée par morceaux, parce que monumentale - que lorsqu'elle sera mise en place, c'est-à-dire quand il n'y pourra plus rien changer, même si elle ne lui convient pas.

Moi, je dis : il aurait fait préposé au gaz, comme métier, il aurait pas eu ce genre de souci - qu'il vienne pas se plaindre.

Ce qui m'a beaucoup plu, dans cette petite réunion, c'est que j'ai pu réaliser l'un de mes plus vieux rêves : devenir une minorité sexuelle. Après un rapide comptage, il m'est apparu nettement que les hétéros étaient pour le moins clairsemés, en cette noble et chaleureuse assemblée : ça m'a fait un bien fou.

J'ai pu aussi constater que les homosexuels avaient une bien meilleure acuité visuelle que nous autres. Chacun à son tour, M. Pierre et Marcheschi ont en effet tenté de me persuader que, certains soirs, ils pouvaient voir les serveurs du Pied de cochon (voyez, je vous avais dit qu'on y reviendrait...) se manuéliser réciproquement, à l'étage de la maison qui leur est réservé. Or, moi, c'est à peine si je distinguais les fenêtres en question, d'où l'on était.

Voilà des gens qui se soignent la goutte au gazon belge, mais qui ont des ophtalmos de première bourre.

J'ai quand même regardé attentivement plusieurs fois, par acquit de conscience : nada. On a dû tomber un soir où les branleurs faisaient relâche.

À la fin de la dernière bouteille, certains d'entre nous étaient assez gentiment entamés, mais ne comptez pas sur moi pour donner les noms - à part le mien, qui va sans dire. Ce qui ne nous a nullement empêchés de faire honneur au flacon de rouge que le maître des lieux a sorti de sa réserve perso.

L'Irremplaçable et moi sommes partis dans les derniers, pas longtemps après le brillant exposé sur la généalogie lacanienne, dispensé par la jolie Julie. Catherine a promis à je ne sais plus qui (peut-être Madame de Véhesse) de prendre le volant, mais, après le retour en métro, constatant que j'étais parfaitement nickel, elle me l'a laissé, en me faisant promettre de ne pas le dire ici - serment que je m'empresse de trahir, comme on voit.

Nous étions, bien sûr, lestés des deux forts volumes du Journal, le premier tome agrémenté d'une très aimable dédicace de l'auteur, dont on souffrira que je la garde pour moi.

Enfin, pour répondre à la question qui vous brûle les lèvres, et sa folle vanité dût-elle en souffrir, je me dois de vous dire que, du nain, il fut très peu parlé.