jeudi 9 juillet 2009

La mort en ce jardin ou en d'autres lieux de ténèbres

Le prologue du Jardin des Finzi-Contini compte à peine plus de six pages, dans l'édition Folio, mais c'est une étonnante ouverture en forme d'arc, et même d'arc double. Arc joignant deux champs clos, deuxième arc enjambant les millénaires. Ils dessinent, à l'entrée du ,jardin dont on ne voit encore rien, une sorte de porche, ou de narthex, tout entier placé sous le signe de la mort, des morts et des Morts.

Dès les premières lignes, le futur narrateur du livre nous dit quand et surtout où lui est venu le désir d'écrire sur les Finzi-Contini : l'année précédente, lors de la visite d'une nécropole étrusque, faite avec des amis – dont une enfant, Giannina, qui, par ses questions fait naître les réflexions des adultes qui l'entourent. Visite imprévue, presque étrange, comme si une force extérieure à eux avaient mené jusque là leurs deux voitures roulant en cortège dans les environs de Rome.

« Papa, demanda encore Giannina, pourquoi les tombes anciennes vous rendent-elles moins tristes que les tombes plus récentes ?
(...)
– C'est facile à comprendre, répondit-il. Ceux qui sont morts depuis peu sont plus proches de nous, et justement à cause de cela, nous les aimons plus. Tandis que, vois-tu, les Étrusques, il y a si longtemps qu'ils sont morts – et de nouveau, c'était une belle histoire qu'il racontait – que c'est comme s'ils n'avaient jamais vécu, comme s'ils avaient toujours été morts.
(...)
– Mais non, déclara-t-elle [Giannina] avec douceur, en disant cela, tu me fais penser au contraire que les Étrusques ont vécu eux aussi, et je les aime aussi, comme tous les autres.
La visite de la nécropole se déroula ensuite, je me le rappelle, sous le signe de l'extraordinaire tendresse de cette phrase. C'est Giannina qui nous avait mis en état de réceptivité. C'était elle, la plus petite, qui, en un certain sens, nous tenait par la main. »

La petite Giannina est en quelque sorte la gardienne de la mémoire des morts. Mieux : elle atteste qu'ils ont vécu ; elle est leur mémoire et à ce titre elle vient tout naturellement leur faire visite. Tout comme, ainsi qu'il est expliqué dans la suite de ce prologue, les familles des morts étrusques venaient les visiter, dans ces tombes-bunkers (l'image est de Bassani, non de moi) dont il est dit qu'elles devaient être leur seconde maison, où ils pouvaient déjà se reposer un moment sur leur future couche éternelle, déjà prête pour eux.

Mais la mort a changé de nature, elle change même sans cesse. Dans la dernière page du prologue, le narrateur, après ce détour, revient à son évocation des Finzi-Contini, et il y revient par leur tombeau, cruellement différent de celui des étrusques : si celui-ci offrait une surabondance de morts et de vivants mêlés, celui-là est vide, ou presque (un seul Finzi-Contini y est inhumé, un enfant de 6 ans), déserté par les morts, oublié des vivants ; monumental, certes, mais laid, vide, absent.

Si le tombeau des Finzi-Contini est vide, c'est parce que la mort a une nouvelle fois changé de forme, sinon de nature : elle est devenue à la fois absurde et terrifiante, en ce non-lieu, cette négation du tombeau que fut Auschwitz, où les Finzi-Contini se sont engloutis, comme il nous est dit dans l'ultime paragraphe. Le thème des camps d'extermination ne surgit pas de nulle part : il a été préparé, en mineur, par l'évocation des tombeaux étrusques dont la forme rappelle les bunkers dont les Allemands ont jonché l'Europe durant la guerre.

Le point de non-retour est atteint ici même, nous ne pouvons plus que revenir sur nos pas et pénétrer dans le jardin. En nous doutant que l'odeur de mort, même si masquée par d'autres, ne nous lâchera pas si facilement.

Le café devait être un peu fort

- Et la fille, là, celle qui entre dans l'immeuble, tu la trouves comment ?


- Plutôt jolie. Et puis, elle a un cul éminemment... spirituel.


- Spirituel, vraiment ? Et comment tu définirais ça, toi : un cul spirituel ?


- Eh bien... disons que c'est un cul avec lequel l'honnête homme a envie de prendre langue.

mercredi 8 juillet 2009

Quand un gendarme rit (billet crypté)

On ne se connaissait pas, on s'est rencontré ce matin – lui gendarme, moi pas du tout (évidemment), chabada-bada. On a passé... que dirais-je ? Une vingtaine de minutes ensemble ? Oui, à peu près. Discussion fructueuse, assez franche en éclats de rire (mais les motifs d'hilarité nous étaient fournis noir sur blanc par le clown qui nous réunissait : comme dans les dessins animés de l'enfance, la sorcière trop maquillée, nez crochu, qui traverse la lande à plus d'onze heures du soir, pour aller pleurnicher ses formules magiques chez les carabiniers moustachus...), un truc entre hommes, si l'on veut – mais pas seulement.

« Elle ne serait pas un peu névrosée, cette femme ? », me demande-t-il, peu avant la fin de notre entretien. Ouah ! t'es sympa, Ézachiel, j'en sais rien, moi ! Oui, bon... sans doute... un peu tout de même... C'est elle, pas moi, qui t'a appelé il y a trois jours, hein ? pour savoir où en était son doigt de déshonneur, son petit dossier – ce n'est pas moi qui ai gratté à la porte, comme le chien en instance de soulagement. Alors, alors... j'en sais rien, t'es drôle...

Bien, on s'est quitté assez bons amis – clope commune au haut des marches –, on a résumé l'affaire, ri une nouvelle fois de ma bite – ma fameuse bite –, à la fois jamais vue (d'après les écritures) et néanmoins toute petite, hein ?

Ensuite, tu avais un vrai travail à faire – je ne sais lequel et m'en fous –, donc on s'est séparé, cependant que, moi, j'avais rendez-vous avec ton collègue – le vrai, l'officiel –, à l'intérieur du bâtiment tout neuf et tout moche dont tu sortais. Il était là, en effet. J'ai passé de nouveau une heure avec lui (le temps de tout lui raconter, lui parler de mes petits camarades témoins, lui transmettre les “copies papier” de tous les mails rigolos reçus – et les photos, comme dans les films américains : face, profil droit, re-face mais en pied. Et puis, les empreintes de tous les doigts (là, on s'est vraiment marré : pas facile, les empreintes).

À la fin, mon deuxième partenaire devait vraiment se casser (il avait lui aussi un vrai boulot à faire, pas juste une pleurnicherie de bac à sable), il m'a donc refilé à un troisième – un jeune qui faisait vachement bien les empreintes digitales. Comme il était un peu curieux, je lui ai tout redébobiné l'histoire du bac à sable. Ça ne le passionnait pas plus que moi, j'ai bien vu. Mais il était aimable. Donc, au deuxième auriculaire encré, il m'a demandé, de l'air du mec qui n'en a rien à foutre :

« Elle ne serait pas un peu névrosée, cette femme ? »

Ben...

(Je ne l'ai pas fait exprès, mais il se trouve que la photo est ressemblante : étonnant, non ?)

mardi 7 juillet 2009

La glori-ole du petit Niccolò

De sa démarche quelque peu dindonnante, Niccolò Ludeacci tourna le coin du boulevard de Clichy pour s’engager dans la petite rue rectiligne, déserte à cette heure de la matinée. De toute façon, quelles que soient les heures où il venait ici – et elles étaient nombreuses –, il n’y avait jamais grand-monde. Ce qui était heureux car le cadre supérieur qu’il était (dans une grande banque nationalisée pas encore en faillite) aurait diversement apprécié qu’une foule nombreuse et variée pût le voir pénétrer au Suçodrome.

Parvenu à quelques mètres de la porte, Niccolò Ludeacci s’arrêta pour allumer une cigarette, comme il le faisait à chaque fois : ça lui donnait le temps de vérifier qu’aucun de ses subordonnés ne se trouvait là par un malencontreux hasard. Machinalement, il vérifia la bonne tenue du noeud de sa cravate – après mainte hésitation, il avait choisi la jaune citron ornée d’une multitude de petits pingouins montés sur des skis et coiffés de bonnets rouges : très seyante, décorative tout en restant de bon goût. Il passa la main dans la masse de ses cheveux frisés, qui le faisaient ressembler à Simon & Garfunkel, mais sans Simon. On pouvait aussi penser que Simon s’était réfugié à l’intérieur de Garfunkel, si l’on en jugeait à la proéminence de sa bedaine béruréenne, qui lui servait de cache-ceinture.

Niccolò Ludeacci ne tira que quelques bouffées de sa cigarette, trop impatient d’entrer au Suçodrome. Chaque fois, au moment d’y pénétrer, il bénissait le jour, un an auparavant, où son ami Desiderio Gusto, journaliste considérablement alcoolique et néanmoins charmant, lui avait appris l’existence de ce lieu de délices tarifées et lui en avait indiqué les modalités d’accès. Depuis, il venait là au moins une fois par semaine, en général le mardi. Comme c’était un garçon posé, pour ne pas dire méticuleux, il avait soin d’alterner rigoureusement ses plaisirs : une fois le manuel à vingt euros, une fois le lingual à cinquante.

Mais, en raison d’une expérience malheureuse, il y venait toujours seul. Une fois, il avait entraîné au Suçodrome son ami sénégalais Fabien N’Golo et il l’avait bien regretté : sous prétexte qu’aucun des glory holes n’était assez large pour qu’il y introduisît son “bois bandé”, comme il disait, N’Golo avait commencé par faire un foin de cent mille diables, manqué défoncer la cloison à coups de mandrin, avant d’exiger de Ludeacci le remboursement de ses vingt euros, plus trois bières gratuites au comptoir de L’Astronef, leur bistrot favori. Une expérience éprouvante.

Niccolò Ludeacci jeta un dernier coup d’œil à droite et à gauche. En dehors d’un type occupé à lire Libé, le cul sur un capot de voiture, il n’y avait personne dans la rue. Il approcha son index boudiné de la sonnette, avec un commencement de trémulation pénienne au fond de son pantalon de tergal…

lundi 6 juillet 2009

Les Indiens n'avaient pas mérité ça

Avez-vous déjà eu la chance d'assister à un mariage catholique en Inde ? Non ? Je m'en doutais.

En gros, cela ressemble à un vrai mariage de Mimile-et-Ginette, comme on en subit tous les samedis par chez nous : un truc à faire vomir les moins délicats des bobos festifs. Nos amis d'outre-Gange ont même introduit, dans ce grand moment de beaufitude assumée, des raffinements tels que n'oserait pas en rêver votre oncle Gérard – Gégé pour les membres de son club de supporters.

Mais, vu par les yeux bigles (spirituellement bigles, qu'on me comprenne bien...) d'une laïcarde post-moderne (dans le sens : fraichement exhumée des arrière-cours soixante-huitardes), cela devient un moment magique, hors du temps et des contingences de notre horrible monde occidental si bassement matérialiste, une seconde suspendue de pure communion des êtres ; bref : une expérience mêêêrveilleuse. Vous ne me croyez pas ?

Plaidoyer pour les contrôles “au faciès”.

dimanche 5 juillet 2009

La République sauvée de justesse à Valmy-Beaumont

Mais qu'ils sont donc mignons, dans leurs jolis uniformes tout chamarrés de conscience républicaine ! Comme ça leur va bien, ce rose d'émotion aux joues ! Tellement fiers ils sont, on voit bien qu'ils n'ont pas fini de raconter l'épopée à leur descendance. Et, pour commencer, de se la rappeler entre eux, demain, autour de la machine à lavasse du couloir.

– T'as fait quoi, toi hier ?
– Ben... le matin, je me suis réapproprié les berges de la Seine avec mes potes du roller club, et l'après-midi, j'ai emmené Céleste et Babarine, mes jumelles, à un spectacle de danses Mbuties, pour les ouvrir à la diversité – la routine, quoi. Et toi ?
– Moi, mon gars, j'ai fait front républicain dans le Pas-de-Calais et j'ai sauvé la patrie en danger !
– Ah, ouais, quand même ! Trop cool...

Donc, tous, de la gauche première communiante à la droite rosière, ces derniers jours, ils se sont arrimés par les bras, telles des barrières de sécurité un jour de défilé militaire, et ils ont arrêté le tsunami brun qui affichait une méchante envie de déferler sur... sur... sur Hénin-Beaumont ! Voilà. On est tellement vigilants sur le chapitre du fascisme, nous autres modernes, que désormais on te monte des fronts républicains pour sauver des trous de 25 000 habitants, où personne n'aurait l'idée de mettre les pieds – même pas Dany Boon, mais lui c'est parce qu'il est trop loin et qu'il n'avait pas de correspondance à New York.

Tiens, on va faire des comptes rapides ; comme ça, pour rire, à la louche. Sur 25 000 habitants de cette improbable commune, on enlève déjà 30 % d'étrangers qui, on se demande bien pourquoi, sont momentanément privés du droit de vote : restent 16 000 pékins, d'où il faut déduire les moins de 18 ans, les débiles profonds, les abstentionnistes chroniques, ceux qui n'étaient pas au courant parce qu'ils avaient du sommeil en retard. Il doit nous rester 6000 personnes pour être allées voter aujourd'hui. Là-dessus, environ 45 % vont avoir choisi le Front national, soit 2700 personnes. Si l'on examine les motifs de leur vote, on devrait s'apercevoir que 99 % l'ont décidé pour exprimer leur écœurement face au bandit de grand chemin socialiste qu'ils se sont coltinés toutes ces années, et leur profond découragement face à l'incurie, la mauvaise foi et la bonne conscience (elles sont mariées, ces deux-là) des autres candidats sur un certain nombre de problèmes, que ces abrutis de franchouillards moisis (avant on disait : le peuple, c'était plus court mais moins clair) ont le mauvais goût de trouver importants, voire préoccupants.

Il reste donc, à Hénin-Beaumont, 27 fascistes. La moitié de la France – dont la quasi totalité de la presse – et 500 m2 de Los Angeles, avec piscine et tennis, garage pour cinq voitures, ont donc constitué un bouleversant front républicain pour barrer la route à 27 fascistes. Et après une si éclatante démonstration de bonne santé mentale, magnifique mais épuisante ô combien, certains parmi ces patriotes que rien n'abat, les plus en vue, les plus exposés, ceux qui se sont vraiment mis en danger, t'vois, ceux-là auront encore suffisamment de courage, d'énergie et de pugnacité pour aller s'auto-congratuler en couronne chez Ruquier ou Ardisson, en faisant de grands jean-moulinets avec les bras pour bien marquer leur irremplaçable rôle de sémaphores idéologiques, de gardiens du bon goût citoyen, de ludions vertueux montant dans le tube en verre de l'avenir : c'est La Nursery guidant le Peuple, avec “Bébé à bord” sur la lunette arrière.

Les plus purs, les plus exaltés iront jusqu'à lancer une souscription pour le futur tombeau de Dany au Panthéon, mais ils ne seront pas suivis ; car, en France, voyez-vous, c'est triste à dire, on est des tièdes et des mous de la tige de jade. Ces héros se consoleront en montant une association subventionnée, un comité de vigilance antifasciste auquel ils trouveront un nom destiné à claquer au vent de l'Histoire et à inscrire leur glorieux combat parmi tous ceux du passé et ceux, encore plus nombreux, à venir.

Pour les enfants de demain, ils resteront comme Les Révoltés du Boon ch'ti.

Los copinos y los coquinos (en castellano de cocina)

Ce garçon, je le connais depuis des lustres. Même qu'en vrai, il ne s'appelle pas [aji], mais simplement aji : il a rajouté les crochets pour frimer. Je n'irais pas jusqu'à dire que je l'ai vu naître, mais disons que je l'ai connu pas bien haut. Depuis, il a grandi et il a même sorti un disque (avec des chansons dedans). Je voulais vous en toucher trois mots – par odieux copinage/coquinage –, mais voilà que l'irréprochable Bruno Maillé l'a fait dès hier, et beaucoup mieux que je ne saurais le faire. Donc, c'est par ici...

Sinon, il y a aussi un accès direct.

samedi 4 juillet 2009

Peuple à genoux (bien dégagé sur la nuque, s'il vous plaît...)

« La plus grosse erreur de ma vie, c'est d'avoir suivi le mauvais conseil de mon manager juif. » Qui a dit cela ? Cheb Mami – un chanteur, me souffle-t-on dans l'oreillette – pour expliquer qu'il avait tenté de faire avorter sa compagne contre son gré, à coup de talons dans le ventre : cinq ans de prison ferme pour avortement forcé.

Et pour la déclaration ouvertement antisémite, non, rien ? Même pas un petit rabiot ? D'un autre côté, les associations de lutte contre le racisme n'ont pas bougé une oreille (non plus que les grands journaux français qui ont reproduit la phrase en question sans paraître y trouver à redire) ; on ne va pas se montrer plus antiracistes que les professionnels de la chose, n'est-ce pas ?

Quant à certaines catégories de féministes (je ris tout seul en leur accordant ce qualificatif, à ces célestes greluches !), elles n'ont pas trouvé le temps de s'indigner non plus du sort infligé à leur jeune compatriote : trop occupées à défendre la burqua au nom de la démocratie, de la non-discrimination, de la loi de 1905, de la tolérance, du vivrensemble, de la patrie des Droits de l'homme, du ketchup sur les frites, de la fraternité citoyenne, des feux d'artifices communautaires ou de la fête des voisins divers.

Pendant ce temps, on apprend par l'AFP que l'Égypte de Moubarak vient d'expulser vingt islamistes français avérés de son territoire. Sans poursuite judiciaire mais à leur frais, et vers le pays de leur choix.

On se demande bien qui va les récupérer, encore, ceux-là...


(J'ai choisi la photo non dans un esprit polémique, mais simplement parce que je trouve très beau le regard de cette jeune femme...)

vendredi 3 juillet 2009

Soir d'été, bourdonnements d'insectes et autres considérations sans importance

Bien entendu, ne travailler que trois jours par semaine – et ce, depuis plus d'un quart de siècle – est une chance inouïe. Rien n'est plus doux à l'âme que de revenir chez soi le vendredi soir, sachant que l'on n'aura pas à en ressortir avant le mercredi matin suivant, vous pouvez me croire. Il est, pour l'esprit, très important d'avoir davantage de jours de congé, de repos, d'absence, que de journées de travail : c'est le prix de la liberté de l'esprit, d'une certaine forme de non-implication dans le monde tel qu'il va, le tribut réglé pour une certaine forme de non-appartenance : ne pas appartenir, ou juste s'efforcer de ne pas, est un luxe invraisemblable.

Ce soir, particulièrement, allez savoir ; temps d'été, tourterelles dans le tilleul, calme humain relatif, insectes bourdonnant mezza voce dans l'enchevêtrement du sureau et des ronces, avant l'endormissement qui tarde à venir, en cette période de l'année. Bientôt, d'ici une très longue heure, les merles vont signifier l'extinction des feux, et tout ce peuple presque invisible obéira à leur injonction péremptoire. De même, juste avant l'aurore, demain, les mêmes éveilleront tout le monde, et personne ne leur en voudra de cet appel de clairon.

Nous autres, esprits forts entortillés de draps, négligerons l'appel pour dormir une demi-heure de plus, peut-être davantage. Au bout du compte, nous finirons par obtempérer. Mais il n'y aura pas cette agitation malsaine qui conduit l'homme vers les villes et les labeurs imbéciles. On restera tranquillement ici, à tricoter des phrases inutiles – cependant que les merles, dans un sursaut de tout le corps, piqueront l'herbe et les feuilles déjà tombées du cerisier à la recherche de leur petit-déjeuner ; ou bien cantine ouverte pour leur progéniture encore au nid.

mercredi 1 juillet 2009

Précepte de gastronomie relative

Tout à l'heure à la cantine – rebaptisée bien sûr restaurant d'entreprise : on ne va tout de même pas laisser passer une occasion d'être pompeusement con –, je ne sais trop pourquoi, j'ai repensé à Yves J., l'ancien patron du rewriting. Lequel, à la cantine justement, lorsque l'un de nous se plaignait de la qualité de ce qu'il était occupé à avaler, répondait d'un air profondément résigné : « Bof... c'est toujours meilleur qu'à la maison... » Et voilà pourquoi, seul à ma table, on a pu me surprendre en train de sourire niaisement à mon plateau.

mardi 30 juin 2009

Giocate, giocate pure ! (L'amor en ce jardin)

Ce matin, la factoresse a déposé dans la boîte deux livres, dont Le Jardin des Finzi-Contini, commandés il y a trois ou quatre jours. Je vais me faire huer mais tant pis : je n'ai jamais lu le roman de Giorgio Bassani – ni davantage vu le film qu'en a tiré Vittorio De Sica en 1971. En revanche, j'en ai beaucoup entendu parler, dans la mesure où il s'agit de l'une des pièces essentielles de ces Églogues de Renaud Camus, dont je vous rebats les oreilles et l'entendement depuis un petit moment (je vais finir par perdre mes aficionados les plus endurcis, à force d'à force...). Ces mots, Giocate, Giocate pure ! sont du reste les premiers qui s'offrent au lecteur se présentant au seuil des églogues, puisqu'ils forment l'exergue du premier livre, Passage.

(Je m'avise à l'instant, à cause de la photo choisie, que l'actrice à la raquette est Dominique Sanda, dont le nom nous mène par capillarité églogale à celui de Sand, multi-agissant dans l'œuvre, tout au moins dans L'Amour l'Automne.)

À présent, que faire ? Je suis occupé à terminer la lecture de Roman Roi, autre livre de Camus, ne faisant pas partie des églogues mais pouvant tout de même s'y rattacher par le jeu des noms, certaines correspondances-résonances, les plaisirs de la géographie et de la carte, etc., première partie d'un diptyque dont la suite s'intitule Roman furieux. La tentation est vive d'abandonner le roi de Caronie au milieu du gué pour aller parcourir les allées des Italiens, lecture que je devine indispensable avant d'aborder les autres parties du cycle églogal. D'un autre côté, n'est-il pas un peu lèse-majestueux de planter là, sans plus de façon, Roman II qui, pour le coup, aura toutes les raisons d'être furieux ?

Pourquoi faut-il que le dernier livre entré dans la maison paraisse toujours le plus désirable ? Celui dont on se demande comment on a pu vivre jusqu'à présent sans l'avoir ouvert, et qui semble brûler de l'être enfin, sans retard ni prétexte. On se prend à rêver de volumes marchant bien en colonnes, telles les cartes à jouer d'Alice, et, la bibliothèque devenue brusquement Sécurité Sociale, prenant sagement leur ticket d'ordre numéroté au distributeur automatique de l'accueil. Plutôt que de jouer des coudes et se pousser du col.

lundi 29 juin 2009

Le Chinois est bien poli (mais n'en fait qu'à sa tête)

J'ai toujours beaucoup aimé l'expression se polir le chinois, servant à désigner l'acte masturbatoire au masculin. Très certainement en raison de son aspect profondément énigmatique (énigmatique pour moi : j'attends avec impatience les érudits, les argotologues qui ne vont pas manquer de débarquer en foule sur ce blog).

Car si on comprend très bien l'emploi du verbe polir ainsi que son dérapage pronominal, une question demeure : le chinois ! Pourquoi précisément un chinois ?

Ne serait-il pas tout aussi agréable et exotique de s'astiquer le Sud-Coréen, se vernir le thaï, se raboter le birman (technique plus hard) ou bien encore s'encaustiquer l'Annamite ?

Il sort d'où, bon sang, ce chinois irréprochablement poli (comme seuls savent l'être les Chinois), dressé sur ses ergots et la tête près du bonnet ?

dimanche 28 juin 2009

Département des livres évanouis

Longtemps je me suis demandé si j'étais le seul à être victime de ce genre de phénomène, à souffrir de ce que nous appellerons faute de mieux le syndrome du livre évanoui. Cette maladie ne concerne pas les ouvrages dont ne subsiste dans la mémoire aucune trace, ni même l'assurance de les avoir réellement lus. Ceux-là ne sont pas des livres évanouis mais, pour peu qu'on les ai lus en effet, des œuvres redevenues vierges, des livres repucelés, si l'on veut bien me passer le mot.

Non, je veux parler plutôt de ces romans – car bizarrement, au moins chez moi, le phénomène concerne exclusivement les romans – que l'on est certain d'avoir lus, mais dont le seul souvenir que l'on en conserve est de les avoir aimés, au moment de la lecture et sans doute encore un peu durant les semaines ou les mois suivants. Généralement, on avait même oublié leur existence, ou en tout cas le fait qu'ils aient, un moment, croisé la nôtre ; et une conversation de hasard ou la lecture d'un autre livre les évoquant sont nécessaires pour qu'ils remontent des profondeurs.

Mais ils remontent vides. Plus aucune trace de l'intrigue, du style, des personnages n'est discernable par l'esprit. Ne demeure que cette simple et nue certitude d'avoir aimé ce livre ou tel autre – amour sans véritable objet, souvenir flottant, œuvre dépouillée de son texte. Plus troublant, il peut arriver en revanche que l'on se rappelle très bien l'époque et le lieu de la lecture, le temps qu'il faisait, le genre de siège où l'on était installé – et même qui fit visite ce jour-là, nous contraignant à surseoir au beau milieu d'un chapitre. Mais de quoi ce chapitre était l'enjeu, impossible de le dire.

La lecture alors, la compulsion littéraire apparaissent frappées de nullité, dérisoires, pure perte de temps – distraction ; et ne débouchant finalement que sur l'à-quoi-bon ? puisque presque totalement annulées par le temps.

Généralement, passé le premier moment d'hébétude, on se rassure, se consolide, en posant avec fermeté qu'il reste tout de même sinon le plaisir de la lecture, du moins le souvenir de ce plaisir ; et que peut-être, si l'on se donnait le mal de creuser un peu plus profond, on découvrirait d'autres traces, quelques signes, une amorce de piste.

Que MM. les nihilistes goûtent au néant les premiers !

Ygor Yanka parle de la littérature et des professeurs de néant. Il parle aussi de lui. Il parle de littérature, donc de lui ; de lui, donc de littérature. Et il fait bien.

samedi 27 juin 2009

Une vie de traverse et Corée l'absente

La cinquième églogue de L'Amour l'Automne est composée de 173 phrases. Chacune d'elle occupe seule une page et compte 937 signes très exactement. Toutes sont annoncées par un titre. Celui-ci se résume à un unique mot précédé de son article défini, mais un même titre peut servir plusieurs fois.

Bien entendu, les thèmes, les liens, les correspondances qui régissent les quatre premières églogues, on les retrouve dans celle-ci. Mais la forme, ici, semble plus apaisée, le texte moins déchiré, moins haletant, ce qui donne un effet de surplomb, presque de "suspension poétique” si je puis risquer cette expression sans doute inadéquate, avant le galop bref mais furieux, au bord de l'indicible, de la sixième églogue. Un exemple de phrase (je respecte la typographie voulue par l'auteur) :


Le bonheur

La terre nous aimait un peu je m'en souviens.
René Char

Puis ce furent des années heureuses, paisibles, étales, de longs automnes aux frontières abolies, aux confins noyés dans une espèce de poudre d'or, brouillard monté de la rivière mais qu'un soleil pâle illumine encore, comme aux tableaux d'un Lorrain : ils menaient une vie de traverse et d'absence, une vie dans les marges, une vie soustraite à la géographie autant qu'à l'histoire, tellement d'un autre temps qu'elle semblait tombée du temps, sortie des lignes de force des cartes, des grandes voies de communication, des agglomérations, des nœuds routiers, cantonnée dans les blancs, connaissant des passages pour échapper au siècle, au collectif, au présent, sachant les derniers chemins creux, les étangs, les clairières, les lieux sans image, les villages auxquels personne ne pense, les auberges qu'aucun guide ne songerait à signaler tant l'adjectif et les fourchettes et les étoiles glisseraient sur elles sans laisser de trace.

(L'Amour l'Automne, p. 400.)


Déjà, cette phrase n'est pas scrupuleusement représentative de l'ensemble, puisqu'elle est l'une des très rares (deux ou trois, je crois bien) à être précédée d'un exergue. Lequel entre lui-même en résonance avec un certain nombre de thèmes, de noms circulant à travers toutes les églogues. Celui de Char est particulièrement “agissant” dans la mesure où il présente de nombreuses combinaisons, déclinaisons elles-mêmes très importantes : Char ---> Car (---> Arc) ---> Caro ---> Caronie ---> Roman (--->roman) ---> Ramon ---> Moran ---> Morane (Bob), etc. On notera aussi dans cette phrase la survenue des mots Passage et Travers(e), qui sont les titres du premier et du troisième livres des Églogues. Il y aurait bien d'autres choses à relever (le thème de la carte, par exemple, omniprésent chez Renaud Camus, presque obsessionnel), mais cela suffit, je crois, pour donner une idée (très simpliste...) de la manière dont “fonctionnent” les églogues, par une sorte d'auto-engendrement interne, bien que la plupart des matériaux viennent de l'extérieur, soient des citations.

Précisons une chose tout de même : plus haut, le passage de “Caronie” à “Roman” est fourni par le diptyque de Renaud Camus : Roman Roi et sa suite Roman furieux, double roman dont le personnage éponyme est roi d'un pays imaginaire d'Europe centrale, la Caronie.

Pour terminer (momentanément), voici une deuxième phrase, se situant dans les premières pages de cette cinquième églogue. Je l'offre à Maître Franssoit...


Le marou

Le marou, ou maru, terme parfois rendu en français par vérandah, ou plus simplement par galerie extérieure, est peut-être l'élément le plus caractéristique, à la fois, et le plus inattendu, de l'architecture traditionnelle en Corée – caractéristique, parce qu'il se rencontre dans toute la péninsule, et que bien rares sont les demeures anciennes de quelque importance, et même modestes, qui n'en ont pas été parées ; inattendu, parce que le climat, de façon générale, n'est point tel ni si clément qu'une pièce ouverte à tous vents ait dû paraître si désirable : mais d'une part le maru se combine volontiers avec l'ondol, étonnant et très élaboré système séculaire de chauffage par le sol, d'autre part, et surtout, la maison coréenne est bien moins que l'occidentale conçue comme un abri, le lieu d'un retrait, et davantage comme le site d'un échange permanent, pour ses hôtes, avec l'air, l'espace, la nature et je jeu des saisons.

(L'Amour l'Automne, p 333.)


En transcrivant cela, je m'aperçois seulement que si Passage et Travers(e) se trouvaient mentionnés dans la première phrase choisie par moi, le titre du deuxième livre des Églogues, Échange, apparaît bel et bien dans celle-là. D'autre part, est-ce vraiment un hasard si les deux phrases retenues se rencontrent à des pages aussi particulières que la 333 et la 400 ? Quand je vous disais, que les Églogues pouvaient rendre fou...

vendredi 26 juin 2009

Les églogues me conduiront à l'asile

À Olivier Deprez, resté sain d'esprit...


Il n'est pas loin le temps où P.O.L se verra contraint de fournir une cellule de soutien psychologique (à ses frais) à tout acheteur d'un volume des Églogues. Car celles-ci peuvent rendre fou, il est important de le savoir et de le faire savoir.

Longtemps, j'ai cru que ces livres, “cœur nucléaire” de l'œuvre camusienne, étaient écrits en mandarin, ce qui était commode pour expliquer ma non-comprenitude d'iceux. Je gardais cette appréciation pour moi, ne tenant pas spécialement à m'offrir une raison supplémentaire de passer pour un imbécile. Mais depuis qu'un autre lecteur de Renaud Camus a fait son coming out à ce sujet, je me sens plus libre de l'avouer – moins seul en tout cas.

Or, voilà que, suite à la lecture de L'Isolation, où il est abondamment question de lui, j'ai repris L'Amour l'Automne voilà quelques jours. Meilleure disposition d'esprit ? Lueur passagère ? Domestication de la bête ? Toujours est-il que, contrairement à ma première lecture en 2007, faite entièrement à la cravache et aux éperons, j'y trouve cette fois une excitation nouvelle – et qui va grandissant à mesure que je m'enfonce dans ce maquis – et, pour tout dire un plaisir que je désespérais d'y prendre. Peut-être parce que je me suis enfin décidé à considérer cela comme un jeu (jeu de pistes, jeu de l'oie, jeu de lois, Monopoly chaotique dans lequel, sitôt que vous édifiez une maison ou un hôtel (surtout un hôtel et surtout à Morar) le long d'un sentier à grand-peine défriché, vous pouvez être assuré du tremblement de terre qui, trois ou sept pages plus loin, va flanquer à bas votre hâtive construction).

Il n'empêche que c'est un jeu dangereux, car la folie guette (et l'ombre gagne). Un sentier a quelque chose de rassurant, voire de dormitif ; deux ou trois vous donneront à bon compte le sentiment de l'aventure, de l'aventure sans risque : c'est généralement la configuration des romans simplement talentueux (un roman peut-il être talentueux ? J'en doute, en fait...) ; mais cent, mille, dix mille chemins qui s'engendrent les uns les autres, s'annulent, se recoupent, se superposent, se masquent ou se révèlent, là, il y a de quoi perdre la raison.

Le lecteur commence à douter de son bon sens lorsqu'il se pose la question de savoir si tel rapport, tel "lien" qu'il croit voir a bel et bien été voulu par l'auteur, ou s'il ne serait pas plutôt le simple produit de son imagination en surchauffe. Je prends un exemple (partez pas, y a rien d'autre). À la page 173 de L'Amour l'Automne (dans la troisième églogue, sur sept que compte le volume), on tombe sur le court paragraphe suivant (je souligne en gras) :

« Êtes-vous sûr de vouloir quitter ? Elle adorait ces jardins. Chez l'homme, c'est le cancer du côlon qui est de loin le plus fréquent. Mon chien Horla ne me quittait plus guère. Quelques années plus tard, dans son livre Mysteries, Wilson s'étendit plus longuement sur la théorie du professeur Bach en tant que conflit intérieur. »

Bien. Le lecteur dont le cerveau, après 173 pages, est déjà proche du point d'ébullition remarque tout de suite le surgissement du chien Horla dans le récit. (Encore que même de cela, du fait qu'il s'agirait d'une première occurrence, il ne peut être certain tout à fait : il a pu lire trop vite, être distrait au moment précis où Horla apparaissait pour la vraie première fois.) Il se dit donc que bientôt, dans les prochaines pages, quelque chose va se produire en relation plus ou moins directe avec Horla. (Juste aussitôt, la pensée lui vient que le chien pourrait au contraire rester isolé, qu'il pourrait ne plus du tout en être fait mention. Auquel cas Horla se muerait en hapax [autre chien de Renaud Camus, frère du Horla, ndla].)

Conditionné à donf, le lecteur poursuit sa marche à coups de machette de droite et de gauche, pour déboucher au milieu de la page 176. Là, il lit ceci (c'est encore moi qui souligne) :

« (...) matin comme l'une de ses [Là, le lecteur repère ce qui ne peut être qu'une coquille (mais laissée par qui ? L'auteur ? L'éditeur ?) : "ses" au lieu de "ces"] voitures régulières ou l'un de ces autocars ou l'un de ces petits trains réguliers qui (...). »

Le lecteur tressaille : cet "autocar", bien sûr, est mis là pour nous renvoyer à "Ottokar", [encore un chien, de la génération actuelle...] lequel nous ramène au Horla de la page 173. Ou bien non ? Après tout, si l'on veut désigner un autocar, on est bien obligé d'utiliser le mot "autocar" ! Oui, mais pourquoi parler d'autocar alors que l'on vient justement d'évoquer Horla, hmm ? Le lecteur s'enfonce dans le doute, la folie est au bout de l'allée, et pas de clairière en vue.

D'autant que d'autres questions viennent se greffer : ce lien que nous venons d'établir est-il pertinent ? Fécond ? D'abord, a-t-il été réellement voulu par Renaud Camus ? Et, sinon, est-ce qu'un lien non voulu par Renaud Camus, un lien accidentel si l'on peut dire en parlant d'autocar, a moins de valeur, moins d'existence, que ceux dûment établis par lui ? Au contraire, pourrait-il en avoir davantage, en ce sens qu'il serait une "valeur ajoutée" à l'oeuvre ? L'espace d'une poignée de secondes, le lecteur s'est-il mué en auteur ? Et parviendra-t-il, expérience faite, à redevenir simple lecteur ?

Je vais devoir vous laisser : on m'attend pour me passer une camisole propre. À mon retour, je vous narrerai comment j'ai raté une marche dans la troisième églogue : c'est un bien édifiant fabliau.


Rajout de six heures : ayant repris ma lecture de L'Amour l'Automne, je tombe presque immédiatement, à la page 229, sur cette phrase : « Et cet asile a ceci de particulier : ceux qui y entrent ne sont pas toujours fous. » Et, plus loin, page 304 (nous sommes entretemps passés de la troisième à la quatrième églogue), sur celle-ci : « (Vous ignorez sans doute que je suis directeur d'un asile d'aliénés.) »

Tout commence donc à s'éclaircir.

Ce matin, l'Irremplaçable a pris un petit-déjeuner

Les autres jours aussi ; mais là, en plus, elle l'a photographié...

jeudi 25 juin 2009

Dernier soir (peut-être)

Balbec. C'était son nom. Son nom chez nous, parce que, en vérité, il s'appelait Otello (sans "h" : Otello de chez Verdi, Shakespeare go out !), il était né dans l'année des "o". Comme Orage et Ottokar. Sauf que les deux sus-nommés sont toujours vivants – tranquilles au château –, alors que Balbec est mort.

C'est au fond toujours la même chose: les gens que j'aime meurent avec une facilité remarquable – les chiens pareil. Par exemple (pendant que je tente d'écrire ceci, le ou les voisins hurlent dans le vide, ici même, pas loin, ils ne savent pas pourquoi), personne ne se souvient de Bergouze (Bernalin, de son vrai nom : année en B ?) ; personne non plus n'a connu Balbec, hors moi. Je sais bien qu'il est stupide de s'attacher à un... à un... De s'attacher, quoi.

Ces créatures meurent ? Oui, sans doute. Le silence règne. Le silence règne, néanmoins – ils meurent en parfait silence. Ils nous regardent, et nous non. Ils ne savent pas, on sait, on détourne les yeux – on a honte. Des chiens simplement, la brume au fond du cerveau, vous ne pouvez pas savoir – Balbec.

(Nom qui claque, chien qui claque. Je reviendrai et, cette fois, promis, je te préviendrai – truffe au ras du sol, yeux très mobiles –, le poinçon dans la colonne, douleur ? pas douleur ? je te le dirai, promis.)

Et, à peine les premiers mots tracés, l'orage se fait entendre (je te jure que c'est vrai –tu as peur, tu trembles dans la cuisine, dans une maison déjà oubliée – nous sommes comme ça, nous autres). Il m'arrive de prononcer ton nom (quand je suis bien seul), mais Swann s'en moque, il est l'oubli même, n'est-ce pas ? Il est le chien qui reste, le survivant – mais de quoi ? Par à-coup (orthographe et accord incertains : le temps de le noter, le calme revient, tu dois y être pour quelque chose, chien ! chien ! Plus petit, personne ne nous entend : chien...)

Il est encore là. Combien de temps ? Il est encore là. Tu es encore ici. Le mufle posé, tranquille, les yeux qui... les yeux.

Glory hole (interdit aux - 18 ans)

Chapitre premier



Sandra Muckiewicz pressa doucement l’extrémité du tube de crème pour en faire sortir une noix, qu’elle recueillit dans sa paume gauche. Puis, elle entreprit de bien étaler le produit gras sur toute la surface interne de sa main.

De l’autre côté de la cloison contre laquelle elle était assise, elle percevait nettement des froissements d’étoffe, un bruit de ceinture que l’on déboucle, le raclement furtif des semelles sur le linoleum – et aussi une respiration masculine un peu forte, un peu trop rapide, preuve que son prochain “patient” (elle employait ce mot par une sorte d’auto-dérision, et aussi parce qu’elle détestait celui de “client”) était déjà bien “en condition” pour ce qui allait suivre.

« Tant mieux, songea-t-elle avec un demi-sourire, ça durera moins longtemps… »

La blonde et longiligne Sandra savait que l’homme se trouvant de l’autre côté était l’un de ses habitués les plus réguliers, celui qu’elle appelait “Bec Bunsen”, en raison de son sexe curieusement coudé.

Les clients du suçodrome l’ignoraient, mais deux mini-caméras bien planquées dans la salle d’attente, permettaient aux deux filles occupant les cabines de savoir à qui elles avaient affaire – alors même qu’eux se croyaient parfaitement anonymes, sans visage.

Car les hommes qui pénétraient dans le suçodrome entendaient se résumer à leur sexe. Le temps qu’ils passaient là, ils étaient leur sexe et rien d’autre : concentration extrême de l’individu sur le centre de ses plaisirs.

Bec Bunsen était un homme d’une quarantaine d’années, plutôt petit, malingre, sans le moindre signe particulier – quasiment transparent. Tandis qu’il dégrafait son pantalon, Sandra attendait patiemment qu’il fût prêt, l’œil rivé à l’un des trois trous d’environ sept ou huit centimètres de diamètre pratiqués dans la cloison, les uns au-dessus des autres.

Dans quelques secondes, par l’un de ces trous (le plus bas, dans le cas de Bec Bunsen), allait apparaître le membre viril que Sandra aurait pour mission de “traiter”, ainsi que le disait pudiquement Bedros Ghedarian, l’Arménien propriétaire du Sex-à-piles et, donc, du suçodrome.

Pour l’instant, le petit compteur situé juste sous les trois trous affichait toujours “000”, et Sandra attendait. Dans un très court instant, maintenant qu’il avait le pantalon et le slip aux chevilles, Bec Bunsen allait glisser dans le monnayeur se trouvant de son côté de la cloison soit un billet de vingt euros, soit un de cinquante, et Sandra, voyant la somme s’afficher de son côté, saurait ce qu’on attendait d’elle.

C’était les tarifs décidés par Ghedarian : 20 € pour se faire masturber jusqu’au plaisir, 50 € pour une fellation “complète”. Les deux étant pratiquées par une fille anonyme dont les clients ne connaîtraient jamais le visage – en tout cas dans le cadre du suçodrome.

Les hommes venaient là pour rencontrer soit une main, soit une bouche – rien de plus.

Le monnayeur était équipé d’un compteur, réglé sur sept minutes. Ce temps écoulé, une petite lumière rouge s’allumait simultanément des deux côté de la cloison, et la fille qui officiait cessait immédiatement toute activité, linguale ou manuelle. Quant au client, s’il n’avait pas encore pris son plaisir, il savait ce qui lui restait à faire : remettre des thunes dans le bastringue ou transporter ailleurs son “érection durable”, pour parler moderne.

Le suçodrome n’était pas un truc de lambins ni de flâneurs.