Journal d'une retraite annoncée.
vendredi 28 octobre 2016
lundi 24 octobre 2016
Je fume d'une main et vous emmerde de l'autre
Amusante surprise, tout-à-l'heure, chez le buraliste de Pacy, auquel je venais de commander deux cartouches de mes habituels clous de cercueil : les paquets nouveaux étaient arrivés. Marque presque indétectable et grande photographie, au recto comme au verso, promettant au salaud de consommateur une mort certaine et dans les plus atroces souffrances. Aimablement, ce brave échoppier me fit cadeau de deux petits étuis en carton, festivement baptisés Cach'Cash et destinés à masquer les horreurs promises. Je me suis juré dans la seconde de n'en jamais faire usage, contrairement à Catherine qui s'est ruée dessus, pour la simple raison que camoufler l'objet du délit serait admettre, aussi faiblement que ce soit, l'effet produit sur moi par ces dispositions aussi stupides qu'inutiles. Et puis quoi : chaque fois que j'allume la télévision, c'est pour m'affronter avec des hordes de zombis, vampires, démons, goules et autres succubes. Et l'on prétendrait m'impressionner avec la photo d'une petite trachéotomie ? Je vous en prie, un peu de sérieux, Messieurs les guignols !
dimanche 23 octobre 2016
À propos des morts qui marchent
Cinq ou six ans après tout le monde, je me suis enfin décidé à jeter un coup d'œil à la saison première de The walking dead, dont j'ai regardé hier après-midi, volets bien clos, les deux premiers épisodes. Le second se déroule entièrement dans Atlanta désert (Son nom de zombi dans Atlanta désert, comme aurait titré Marguerite, cette writing dead célèbre), hormis quelques scènes champêtres nous montrant un campement de fortune où survivent une dizaine de personnes. Deux questions me sont, coup sur coup, sautées à l'esprit ; je les livre à la sagacité des promeneurs :
1) Comment se fait-il que tous les zombis, même lorsqu'ils sont fort nombreux, soient toujours fringués en semi-clochards ? Pourquoi ne voit-on pas de zombis-cadres en costume-cravate, de zombies-fashion victims, nippées comme dans Elle, de zombis-rappeurs, de zombies en boubou, etc. ?
2) Chez les survivants, pour quelle raison les mâles cessent-ils de se raser, tandis que les femelles arborent toutes des aisselles impeccablement lisses ? Ça leur boufferait le foie, à ces salopes, de prêter leurs rasoirs à leurs hommes ? La solidarité par temps de zombisme devrait pourtant être sans faille.
Cela posé, j'ai beaucoup aimé la scène où le héros (au centre de la photo ci-dessus) et le petit Chinois malin s'enduisent des boyaux d'un cadavre fraîchement dépecé, de façon à sentir la mort et à pouvoir ainsi traverser sans trop d'encombres la foule des zombis renifleurs : c'est d'une imagination délicate.
samedi 22 octobre 2016
Les tiroirs de l'inconnu
Il arrive que ce soit les doigts, plus que l'esprit ou même le regard, qui vous fassent choisir un livre, parmi tous ceux qui se proposent silencieusement à vous dès que vous entrez dans la pièce où ils se tiennent rangés. Les miens, hier, se sont posés sur ce roman-ci plutôt que sur un autre ; et je l'ai relu. Le finissant, il m'a semblé que je pourrais inciter quelques-uns de vous à sa découverte, par le truchement d'un petit billet hâtivement troussé. C'est alors que, fouillant les entrailles impalpables du grand cadavre à la renverse – en un mot : ce blog –, je me suis aperçu que le billet en question avait déjà été écrit, en 2012, et même qu'il avait eu les honneurs du Salon animé par le Père Joseph. Comme je m'apprêtais à dire à peu près la même chose que ce qu'il contient, le revoici, sans y changer mot :
« Le dernier roman
publié par Marcel Aymé l'a été en 1960, sept ans avant la mort de l'écrivain.
Il porte un titre étrange mais très aymable : Les Tiroirs de l'inconnu. Comme je me sens d'humeur joueuse, je ne
vous dirai pas pourquoi il s'appelle comme cela, ni ne vous mettrai de lien
pour vous faciliter la tâche. De toute façon, sous la signification immédiate,
clairement indiquée en quatrième de couverture de l'édition folio, s'en
dissimule évidemment une autre, probablement plus essentielle puisqu'elle touche
à l'amour ou, plus précisément, aux stratégies amoureuses entre les hommes et
les femmes.
» (Évidemment entre
les hommes et les femmes ! Nous sommes en 1960, rappelons-le. Marcel Aymé
semble tout ignorer de la trans-genritude et, s'il est bien au courant de
l'existence des homosexuels (qu'il appelle sans la moindre trace d'animosité ni
de mépris des “pédales” : on sent qu'on est encore dans la pré-post-histoire),
il semble se soucier comme d'une cerise de leurs éventuelles manœuvres à visées
coïtales.)
» Donc, l'inconnu
est là, il s'appelle l'amour, et il va s'agir d'en entrouvrir les tiroirs. Non
pas tant pour regarder ce qu'il y a dedans – colifichets, lettres enrubannées,
grands serments dénoués, flacons de parfums éventés, pièges à mâchoires, etc...
– que pour tenter de lire ce qui pourrait être écrit dessous, sur cette surface
plus ou moins secrète, plus ou moins invisible que possède tout tiroir qui se
respecte. Et on va y lire beaucoup de choses, à l'envers de ces tiroirs que le
narrateur – assassin de son voisin de palier, tout juste sorti de prison – va
déchiffrer pour nous.
» Parmi les
personnages qui circulent d'un tiroir à l'autre – et s'y coincent parfois –, il
y a l'étrange Porteur, le frère du narrateur. Ce prénommé Michel, parasite
total et assumé, a vaguement essayé d'une carrière de comédien quelques années
plus tôt, sous le nom de scène de Porteur, donc ; il y a presque tout de suite
renoncé. Mais, depuis, son nom circule de proche en proche ; d'abord infime
noyau, ses admirateurs sont de plus en plus nombreux, se constituent en
chapelles excluantes ; on se reconnaît entre initiés à un simple sourire. D'une
idée ou d'une phrase, ou d'un rien, on murmure avec extase : "C'est bien
une idée à la Porteur..."
» Or, Porteur (le
personnage réel, le frère, Michel) ne dit jamais rien, ne fait aucune
déclaration en public, ne publie pas de livres, fuit ses admirateurs. Il
n'empêche : sa renommée et la ferveur qu'il suscite ne cessent de croître.
Certains jeunes gens ont même de retentissants succès féminins simplement parce
qu'il se chuchote qu'un soir, à Saint-Germain, ils ont rencontrés Porteur.
Encore n'est-ce jamais sûr...
» À son frère qui,
un soir, lui demande ce qui à son avis peut bien susciter un tel engouement,
Michel commence par répondre qu'il n'en sait vraiment rien, avant de hasarder
cette tentative d'explication : « Je ne sais pas, j'essaie de comprendre. J'ai
pensé que peut-être les gens étaient saturés de publicité, écœurés par tous ces
noms d'artistes, d'écrivains, de footballeurs, de ministres, célébrés par les
journaux, les magazines, la télé, la radio, les disques, le cinéma, les
affiches, et qu'ils avaient besoin d'admirer quelqu'un d'obscur, de murmurer un
nom encore imprégné de mystère. »
» Quarante ans plus
tard allait naître la télé-réalité, avec ses héros inconnus tellement anonymes,
encore tellement plus obscurs que Porteur qu'ils n'auraient plus droit, eux,
qu'à un simple prénom – avant de réintégrer les tiroirs dont ils seraient à
peine sortis.
» Il faudrait
maintenant parler de la grande peur qui saisit les patrons capitalistes du
roman, douloureusement conscients – mais sur un mode à la fois odieux et
burlesque – qu'une certaine société est en train de se dérober sous leurs pas
et que leurs enfants vivront dans un monde totalement nouveau ; ce qui, avec
huit ans d'avance, est une étonnante prescience de ce qui adviendra après mai
68. Il faudrait, mais je suis un peu las ; et l'heure de l'apéro approche à une
vitesse… »
J'ajouterai, ce qui semble ne m'avoir pas frappé il y a quatre ans, que deux des personnages du roman, qui sortent en volutes de ces fameux tiroirs de l'inconnu dont j'ai pris soin de ne rien dire, se livrent à des actes répréhensibles dans un état d'esprit qui, avec presque quinze ans d'avance, les fait étrangement ressembler aux deux pénibles crétins que l'on voit évoluer dans Les Valseuses de Blier le Jeune ; avec moins de complaisance chez l'auteur toutefois.
dimanche 16 octobre 2016
Petit musée des horreurs victoriennes
C'est un concentré ; ou un bouquet, comme on voudra : c'est Penny Dreadful, une série anglaise que je ne peux que recommander chaudement, ainsi qu'elle me l'a été naguère, à tous ceux qui aiment les ambiances horrifico-mystérieuses, le surnaturel, le frisson, un soupçon de gore et un certain baroquisme ; à ceux surtout qui aiment être traités en adultes et en ont assez de l'épouvante sucrée pour adolescents bienpensants (on frise le pléonasme), du type True blood ou encore In the flesh.
Nous sommes à Londres dans les années quatre-vingt-dix du XIXe siècle (mais la série a été tournée à Dublin…), c'est-à-dire à l'époque où un certain public – la classe ouvrière essentiellement – se ruait chaque semaine sur ces fascicules qui racontaient des histoires horribles, si possible sanglantes, et étaient vendus un penny le numéro, d'où leur nom. De fait, la série réunit tous les personnages les plus connus de ce que l'on pourrait appeler l'horreur victorienne, tant cette époque fut propice à leur éclosion quasi simultanée. Au fil des épisodes de Penny Dreadful vont apparaître, et se rencontrer, Jack l'Éventreur, Dorian Gray, le Dr Frankenstein et sa créature, le couple Jonathan et Mina Harker, (créé par Bram Stoker dans Dracula et immortalisé à l'écran par Murnau dans son Nosferatu), le loup-garou de Londres, plus quelques sorcières au service de Lucifer déchu et des vampires qui ont tout l'air de remonter à la plus haute antiquité égyptienne. On y cite Milton, Wordsworth et Keats, on étudie des manuscrits de la vallée du Nil, on invoque Shakespeare ; on s'y égorge aussi pas mal.
Même si la série est résolument “chorale”, Vanessa Ives en est tout de même le personnage central, jeune fille d'excellente famille, mais habitée par des forces obscures et puissantes, qui vont se révéler à elle progressivement (à nous par la même occasion), et convoitée par le diable en personne qui, si j'ai bien compris, a en projet de culbuter la belle et de lui faire un enfant pour semer la désolation, la pestilence et la mort sur toute la surface de la terre : du classique, en somme. Le personnage est interprété par Éva Green, actrice dont je ne soupçonnais pas le talent, et qui réussit à être à la fois fort séduisante et très inquiétante. Du reste, comme souvent dans les séries anglo-américaines, tous les comédiens sont excellents, à commencer par Timothy Dalton et Josh Hartnett, ce dernier interprétant un personnage de cowboy de cirque fraîchement débarqué de son Nouveau-Mexique natal.
Il va presque de soi que l'histoire, faite de plusieurs récits entrelacés, est totalement maîtrisée, sans longueurs, avec une science parfaite du crescendo dramatique, non seulement à l'intérieur de chaque épisode de 52 minutes, mas également sur l'ensemble de chaque saison (il y en a trois et je suis rendu au milieu de la seconde). Les décors, tant intérieurs qu'extérieurs, sont superbes et magnifiquement filmés. Et il y a même, ça et là, quand les vampires se reposent, des traits d'humour tout à fait bienvenus. Remarquable en tous points, Penny Dreadful reste néanmoins déconseillée – au moins par moi – aux estomacs par trop sensibles, car les ventres s'y ouvrent volontiers et les têtes y explosent assez facilement : Catherine, par exemple, a jeté l'éponge après les deux premiers épisodes.
samedi 15 octobre 2016
Parlez-vous petit-lyonnais ?
Il y a un certain temps que n'avais pas plongé tête en avant dans le grand marécage de la blogoboule, où s'ébattent les principaux penseurs politiques de notre temps, avec une insouciance langagière qui fait plaisir à voir. J'ai pu constater, sans en être autrement surpris, que la créolisation de notre langue – qui fut commune – y allait bon train. Mais, après tout, l'exemple vient de loin à ces impeccables jeunes gens, puisque même le pidgin élyséen n'entretient plus que des rapports assez souples avec le français tel qu'on l'enseignait naguère. Pour éviter les babéliennes confusions, je propose d'ailleurs que l'on cesse de parler de “français”, et que l'on baptise ce blogocréole : le petit-lyonnais ; dont voici tout de suite un premier exemple :
« Dans un décor de téléréalité, TF1 avait réuni jeudi dernier des convives pour une joute verbale. Au menu, une vielle recette déjà sur la carte (politique). Un « diner de cons »? Peut-être, bien qu’il n’était pas question de désigner le « François Pignon » de la soirée, quoi que. »
Que tente de dire l'auteur de ce début de billet ? On ne sait ; que dit-il réellement ? Rien. Mais quelques-unes des caractéristiques du petit-lyonnais se donnent déjà à voir dans ces trois lignes : utilisation aléatoire de l'italique, des guillemets et de la parenthèse ; “bien que” rétrogradé du subjonctif à l'indicatif ; “quoique” faisant sécession, tel un vulgaire Pakistan se séparant de son Bangladesh ; mots employés au petit bonheur, comme ce “téléréalité” qui ne correspond nullement à ce que chacun a pu voir sur son écran de télévision. Cela étant, il ne faudrait pas s'imaginer que le petit-lyonnais n'est pratiqué que par les sympathiques habitants de l'ancienne capitale des Gaules : il sévit également aux marches de Lorraine. Preuve :
« Je tiens à saluer ici personnellement la probité exceptionnelle de ces
cabinets d’expertise qui exercent à leur manière leur devoir d’alerte.
Chacun(e) pourra en effet juger par lui-même de l’extrême-gravité des
faits qu’ils ont constatés, et à quel point, contrairement aux discours
dominants en la matière qui cherchent de manière systémique à rejeter la
cause des suicides dans le cercle privé des victimes, l’organisation
du travail est bien l’origine essentielle de ces suicides. Pour être
réellement prévenus, cette structuration pathologique doit être modifiée
de toute urgence. »
Là encore, on notera la propension du petit-lyonnais à remplacer un mot par un autre qui lui ressemble vaguement (“systémique” prenant la place de “systématique”), à en glisser d'autres de manière inutile (“l'origine essentielle des suicides” ou le fait de saluer personnellement), à former des attelages incertains (“le cercle privé des victimes” ou cette étonnante “structuration pathologique”, qui, en effet, mériterait bien d'être “modifiée de toute urgence”) ; tout cela englué dans la mélasse de phrases dont, à l'instar de certains animaux, on serait bien en peine de déterminer où se trouve la tête et où, la queue. À moins que le petit-lyonnais n'ait été forgé que dans le but de donner un semblant d'existence à des propos n'ayant justement ni queue ni tête : cette possibilité étant encore à l'étude, nous y reviendrons dès que les cabinets d'expertise auront rendu leurs devoirs d'alerte.
jeudi 13 octobre 2016
Notre contemporaine antiquité tardive
Ouvrir un livre dont le sujet est ce que l'on appelle l'Antiquité tardive n'est plus seulement l'expérience dépaysante, mais somme toute assez tranquille, qu'elle a dû représenter pour des lecteurs du XIXe siècle ou même du suivant. Certes, le dépaysement est toujours là, mais il vient s'y mêler, au tournant de nombreuses pages, des résonances qui paraissent d'abord saugrenues, avant de devenir vaguement angoissantes, ou au moins attristantes ; elles se produisent chaque fois que, croyant plonger dans un passé fort lointain et absolument révolu, le lecteur se retrouve soudain face à un miroir. J'avais déjà vaguement évoqué ce phénomène au moment où je lisais le livre de Michel de Jaeghere, Les Derniers Jours, consacré à la fin de l'empire romain d'Occident.
Cet effet de brouillage des époques, ou de répétition inexorable, se produit aussi dans La Vie de saint Augustin que l'on doit au grand historien de cette période, Peter Brown, et que j'ai commencée ce matin, juste après avoir vidé le lave-vaisselle et ramassé les merdes de Bergotte dans le jardin (un peu de réalité triviale pour donner de la chair à ce billet…). Dès la page 28, je suis tombé sur ce début de paragraphe, où l'auteur évoque le troisième quart du IVe siècle, temps de la jeunesse du futur évêque d'Hippone :
« Et cependant, comme il arrive si souvent, ce monde au bord de la dissolution s'était installé dans la croyance d'une durée éternelle. Ce n'est qu'au temps de la vieillesse d'Augustin [premier tiers du siècle suivant] que se feront entendre les Jérémie du déclin de l'Empire romain. Dans sa jeunesse au contraire il ne peut qu'être frappé de l'optimisme qui règne autour de lui. Les inscriptions d'Afrique parlent de “l'âge d'or partout instauré” ou de “la jeune vigueur du nom romain”. Tel évêque chrétien considère comme coextensifs christianisme et civilisation romaine : comme si la vertu chrétienne pouvait exister au milieu des barbares ! »
Deux pages plus loin, Peter Brown cite saint Jérôme, contemporain d'Augustin, dans la rapide évocation qu'il fait d'une enfant tout juste venue au monde : « Voilà l'époque où Pacatula est née, tels sont les jouets parmi lesquels se déroule son premier âge : elle va connaître les larmes avant le rire, les pleurs avant la joie… Elle ignore le passé, fuit le présent, désire l'avenir. »
La dernière phrase, rapportée aux nourrissons de notre siècle, me paraît un portrait d'une parfaite justesse et d'une actualité effrayante. Comme si, soudain, alors qu'on la croyait paisiblement endormie sous l'épaisseur des siècles, la petite Pacatula resurgissait parmi nous, pour devenir l'enfant naturel et inexorable de Modernœud et de Ségolène Royal.
dimanche 9 octobre 2016
mercredi 5 octobre 2016
J'en ai trouvé une autre
Puisque nous avons, sur ce blog, commencé une espèce de safari à la presque centenaire (à notre tableau : Juliette Adam et Nita Raya), en voici une troisième, sans doute plus connue du grand public – c'est-à-dire de vous – que les deux autres. Il s'agit de Lillian Gish, née le 14 octobre 1893 et à qui n'auront manqué que huit mois et demi pour boucler son siècle : caramba, encore raté…
J'ai choisi une photo d'elle tirée de La Nuit du chasseur, de Charles Laughton, parce que je n'ai pas trouvé ce que je cherchais ; à savoir Miss Gish jeune, dans le Naissance d'une nation du génial D.W. Griffith, film fleuve que je suis précisément occupé à regarder (j'ai profité de l'entracte entre les deux parties pour venir jeter ce billeton sur le clavier). Il est évident, après cette heure et demie de film, que je suis face à une œuvre remarquable en tous points, sur laquelle je reviendrai si je m'en sens à peu près capable, n'étant pas un cinéphile authentique. De toute façon, je ferai toujours mieux que ce qu'on trouve sur internet – sans avoir beaucoup cherché toutefois –, où la seule chose qui semble vraiment importante aux yeux des babilleurs, c'est de pleurnicher ou de s'indigner parce que Griffith serait un fucking raciste, ayant repeint en rose le Ku-Klux-Klan. On pourrait, à ceux-là, objecter que tous les noirs de Naissance d'une nation étant joués par des acteurs ou des figurants blancs passés au cirage, aucun descendant d'Africain n'a finalement été maltraité durant le tournage. Mais on nous reprocherait encore d'ergoter.
jeudi 29 septembre 2016
Si j'avais les ailes d'un ange…
… je laisserais Catherine partir seule pour Québec et je volerais vers la maison m'occuper de mon journal.
samedi 24 septembre 2016
Biblio take care
![]() |
| Bibliothèque de l'université de Coïmbre, Portugal. |
À Georges-Alain…
J'ai un ami cher, nous l'appellerons Michel D., qui aime fouiller les tréfonds du “politiquement correct” américain et qui, sachant le plaisir que j'y prends, ne manque jamais, lors de nos agapes communes, de me faire part de ses dernières découvertes, toujours juteuses et jouissives, comme le veut le sujet. Aujourd'hui, où nous déjeunâmes, cet épisode porta sur un guide édité outre-Atlantique à l'usage des bibliothécaires universitaires, destiné non pas à leur apprendre leur métier mais les comportements qu'il importe qu'ils aient dans un certain nombre de circonstances particulièrement épineuses. (Sans vouloir me vanter, je dois dire que, dans les deux exemples qui vont suivre, j'ai immédiatement deviné le dessous des cartes, preuve que je commence à parler le modernœud couramment.)
La première consigne était simple et assez évidente, au fond. Elle édicte que, si un lecteur se met à faire du bruit, à déranger ses voisins, à les empêcher de travailler, de lire (voire de dormir, après tout), le bibliothécaire ne doit pas intervenir si le perturbateur est noir. Je suppose que, dans le texte original découvert par Michel D., on ne dit pas “noir”, mais plutôt “african american”, cette construction syntactique ne voulant absolument rien dire.
La deuxième occurrence est plus retorse et, donc, beaucoup plus rigolote. Elle suppose que nous soyons dans une bibliothèque scientifique (mathématiques, physique, chimie…) ou dans le département scientifique d'une grande bibliothèque généraliste. Soudain, arrive un étudiant lambda (mais très probablement blanc) qui cherche un renseignement, un livre, etc. Pour l'obtenir, il se dirige vers un autre étudiant qui, visiblement, se trouve être d'origine asiatique : que doit faire le bon bibliothécaire ? C'est très clair : fondre sur lui et lui demander, courtoisement mais fermement, d'aller chercher son renseignement plus loin. Pourquoi ? Vous l'avez déjà deviné, comme moi, je suppose : parce que les étudiants asiatiques ont la réputation de mieux réussir dans les études scientifiques que “les autres” (ces “autres” ne désignant évidemment pas les étudiants blancs, dont tout le monde se fout qu'ils soient “discriminés” ou non). Le fait que, en effet, les Asiatiques réussissent nettement mieux dans le domaine des sciences exactes que “les autres” ne doit pas entrer en ligne de compte : l'étudiant perdu qui entre dans la bibliothèque et cherche une branche à quoi se raccrocher en vue de son examen prochain, cet étudiant-là doit avant tout se préoccuper de la couleur de la branche vers quoi il va tendre la main. De toute façon, le bibliothécaire veille.
mercredi 21 septembre 2016
Mes Jachères
À Nicolas J., on comprendra pourquoi.
Avant cinq heures moins le quart cet après-midi, je n'avais jamais entendu parler de Marc-Antoine Girard de Saint-Amand, poète français né aux environ de Rouen en 1594 et mort à Paris 67 ans plus tard. (Et tout de suite je m'aperçois que c'est faux, que j'arrange, puisque c'est dans le Dictionnaire égoïste de Dantzig qu'il en est question et que c'est un livre déjà lu. Mais enfin.) Contrairement à ce qu'insinuent volontiers mes détracteurs, ma culture est des plus pauvres, présentant les aspects clairsemés et malingres d'un champ de blé qu'on s'évertuerait à faire venir sur le causse, voire à une jachère n'ayant même pas la consolation d'être triennale. Sur Wiki, on m'informe que ce fils de bourgeois, pas plus noble que vous et moi – mais c'est un privilège que l'on reconnaît aux écrivains, de s'adjoindre noms ronflants et micro-particules –, se décrivait lui-même comme un “bon gros, plus frisé qu'un gros comte allemand”, fort amateur de franches repues et de libations exagérées, ce qui le rend tout de suite très sympathique : le côté Porthos, sans doute.
Et Dantzig dans sa notice cite de lui trois vers, dont le dernier va me valoir, je le sens, au moins trois jours de plein bonheur ; les voici :
Accablé de paresse et de mélancolie,
Je rêve dans un lit où je suis fagoté,
Comme un lièvre sans os qui dort dans un pâté.
Il y a, dans cet alexandrin en gelée, comme un effluve fin de siècle, le XIXe, qui se prolongerait dans les premières années du suivant. Mais, ne voulant point lasser, j'interromps là ma tartine.
mardi 20 septembre 2016
Les corridors de Dantzig
Pourquoi donc, hier, au sortir des Souvenirs de Léon Daudet, avoir repris le Dictionnaire égoïste de la littérature française, commis par Charles Dantzig il y a un peu plus de dix ans, et lu à l'époque ? En réalité, je le sais fort bien : parce que c'est un livre que l'on picore plutôt qu'on ne le lit, comme d'ailleurs la plupart des dictionnaires, et qu'il est donc très précieux dans ces périodes où aucun titre nouveau n'attire particulièrement : une sorte de salle d'attente, confortable, bien chauffée et meublée, en attendant que le goût de l'exploration revienne ; ou encore un vieux pyjama que l'on enfile faute de mieux quand, telle une blonde devant son armoire pleine à dégorger de vêtements, on gémit que l'on n'a “plus rien à lire”.
Et, justement, cette même comparaison, que je sais avoir notée dans mon journal il y a déjà quelques semaines, je l'ai retrouvée telle quelle dans ce dictionnaire égoïste. Réminiscence ? Non, tout de même : après dix ans d'incubation, ce serait vraiment du microbe résistant. D'autant que, une ou deux centaines de pages plus avant, je suis tombé sur une autre remarque de Dantzig que je me suis déjà faite quasiment à l'identique – j'ai négligé de noter laquelle. Et une troisième fois, il y a un quart d'heure. À l'article La Bruyère, page 434, je tombe sur ce paragraphe :
Il a eu un contradicteur qui ne pouvait pas lui être plus opposé. Il écrit : « On guérit comme on se console : on n'a pas dans le cœur de quoi toujours pleurer et toujours aimer » (sentence 34). Édith Piaf chante : « On n'a pas dans le cœur de quoi toujours aimer / Et l'on verse des pleurs en voulant trop aimer […] Mais moi j'ai dans le cœur de quoi toujours aimer, / J'aurai toujours assez de larmes pour pleurer. » (Parolier : Charles Dumont.)
Or, on s'en souvient peut-être, je faisais, le premier février dernier, un billet pour relever exactement la même chose, à cette période où j'étais plongé dans Les Caractères. Minuscule avantage que j'ai sur Charles Dantzig, à opposer à l'énorme qui est le sien, de l'antériorité indubitable : je sais, moi, que Charles Dumont n'a jamais été le parolier de Piaf, mais son compositeur. Les paroles de Toujours aimer sont de Nita Raya, chanteuse d'origine roumaine, ayant vécu une dizaine d'années avec Maurice Chevalier et morte en 2015, sept mois avant de passer le siècle d'existence : quand je disais, il y a trois jours, que les femmes allaient rarement au bout de leur effort et rataient presque toujours leur centenaire…
samedi 17 septembre 2016
Les duels qui font voyager
![]() |
| Léon Daudet, 1867 – 1942 |
Il me prend parfois des regrets que le duel ait totalement disparu de nos mœurs, lui qui était encore si vivant, et parfois d'un irrésistible pittoresque, au début du siècle qui m'a vu naître. Celui qui opposa Jean Jaurès à Paul Déroulède, au mois de décembre 1904, atteint presque au sublime à force de bouffonnerie.
Bouffon par son motif, d'abord, qui n'était rien de moins que l'honneur de… Jeanne d'Arc. Ayant considéré en effet qu'un article paru dans L'Humanité était gravement attentatoire à la mémoire de la Pucelle, Paul Déroulède avait envoyé une lettre à Jaurès, par laquelle il le couvrait d'injures. S'estimant à son tour offensé, ce dernier lui demanda réparation par les armes ; on se décida pour le pistolet.
Seulement, comment faire ? À la suite d'une tentative de coup d'État assez grand-guignolesque, perpétrée en 1899, ce bon Déroulède se trouvait exilé en Espagne et dans l'impossibilité de venir en France. Comme les deux cabochards tenaient à leur duel, on trouva la solution : la rencontre eut lieu à Hendaye, chaque adversaire se tenant de son côté de la frontière. Jaurès fit d'ailleurs le voyage pour rien, puisque les quelques balles échangées le furent sans résultat, les françaises allant se perdre dans la nature espagnole et inversement.
On trouve cette anecdote dans les souvenirs de Léon Daudet, réunis par Robert Laffont en un volume, dont je recommande vivement la lecture, surtout si l'on est sensible à l'art si réjouissant du portrait vachard. Certes, Daudet n'est pas Saint-Simon, mais enfin, son trait est féroce à souhait et d'une verve puissante, si bien qu'il demeure fort agréable à suivre, dans les salons ou les salles de rédaction, même lorsqu'il dépeint des “importants” dont notre mémoire actuelle n'a pas conservé la moindre trace. Et il n'est pas moins brillant dans ses exercices d'admiration, en particulier lorsqu'ils concernent des femmes, telles Mme de Loynes ou Juliette Adam – Juliette Adam qui, notons-le en passant, a bien failli rejoindre Fontenelle sur le podium des écrivains centenaires puisque, née le 4 octobre 1836, elle est morte le 23 août 1936, soit quarante-deux jours avant le consécration du siècle accompli ; les femmes sont rarement capables d'aller au bout de leur effort.
lundi 12 septembre 2016
Pose ta canne blanche et viens faire un cécifoot
Hier, tandis que la nuit prenait résolument ses aises, et que je
naviguais à sauts et à gambades entre les différentes chaînes de
télévision, j'ai brusquement basculé dans une espèce de monde
surnaturel, qui était bien entendu le nôtre et qui rappelait par son
étrangeté mi-inquiétante, mi-comique, ce pays littéraire où les lapins ont des
montres à gousset, et les sourires, une complète autonomie d'existence.
C'était une émission consacrée à ces jeux que l'on nomme paralympiques, et que je serais tenté de rebaptiser plutôt guignolympiques. Au moment où je débarquai, se disputait entre le Brésil et la Turquie la fin d'une première mi-temps de cécifoot
: en modernœud, le mot désigne une partie de football réservée aux
aveugles et se pratiquant sur un terrain beaucoup plus petit que le
vrai. Passé la première minute d'incrédulité peureuse, je me mis à
osciller assez violemment entre le fou-rire nerveux et la béance pure et
simple. Finalement, le rire l'emporta haut la main, devant ces bienheureux
en short et maillot jetant maladroitement leurs pieds cramponnés en
avant, quand la balle était déjà à deux mètres d'eux ; rire libérateur,
rire sain, rire nostalgique aussi : qui, de nos jours, a encore
l'occasion de se foutre de la poire des aveugles ? Même celui qui se
sentirait de taille à braver l'opprobre induit par une telle
malveillance serait bien empêché de dauber, vu la raréfaction dramatique
de cette catégorie d'infirmes. Passerait-il une journée entière sur un
banc public, face à un réverbère, qu'il n'aurait pratiquement aucune chance de voir un
porteur de canne blanche venir s'y écraser le nez. Mais, là, soudain,
cette innocente petite joie m'était rendue pour quelques minutes. La
mi-temps se termina sur le score de 1 à 0 en faveur du Brésil. L'autre
source d'amusement et de pouffade était le décalage entre la
sarabande incertaine qui se donnait à voir et le sérieux papal dont
faisait preuve les deux commentateurs appointés.
Après,
j'eus droit à un 400 mètres pour culs-de-jatte. On les pose sur des
sièges qui ne sont pas sans rappeler ceux des tracteurs de notre
enfance, monté sur un châssis équipé de trois roues : une moyenne à
l'avant et deux grandes latérales arrière ; c'est en poussant ces
dernières à la force des bras que les athlètes s'élancent sur la piste.
J'ai attendu jusqu'au premier virage, pour voir, en cas de chute, ce qui
allait se passer : je me demandais si, en bordure de piste, les organisateurs avaient prévu une escouade de ramasseurs de cul-de-jatte, comme il y eut naguère des lanceurs de nains. Mais tout ce petit monde passa sans encombre.
J'ai ensuite découvert un sport inconnu (inconnu de moi), qui se pratique sur un terrain de la même taille
que le cécifoot et dont j'ai oublié le nom. De chaque côté, le fond du
terrain est presque entièrement occupé par une cage de but extrêmement
longue. Deux équipes de trois joueurs s'affrontent. Ils sont à
demi-assis, à demi-allongés (un mauvais esprit dirait : vautrés) sur le
sol. L'un des joueurs d'une équipe se lève, attrape le ballon et l'envoie
d'un déroulé du bras vers la gigantesque cage de ses adversaires ;
lesquels, ne le voyant pas arriver, le laissent passer ou bien le
stoppent par hasard, parce qu'ils se trouvaient sur la trajectoire :
après deux ou trois minutes, cela devient un peu monotone, malgré les
paracommentaires enthousiastes des deux parajournalistes parasportifs.
J'ai
encore patienté un peu, espérant vaguement assister à une épreuve de
tir à l'arc pour manchots ou à une course de Formule 1 pour aveugles. J'attendais aussi l'épreuve de saut à la perche pour nains, mais j'ai réalisé que les personnes-de-petite-taille n'étant pas considérées comme des infirmes, elles ne devaient pas être autorisées à sauter à la paraperche ; ce qui est une façon particulièrement vicieuse de les discriminer. Je
suis donc finalement allé me coucher, pas tout à fait certain d'être revenu
dans le monde réel, ni même de l'existence d'une réalité quelconque.
dimanche 11 septembre 2016
De l'influence bénéfique du critique littéraire sur l'épargne des ménages
Dans ce monde stupide et vindicatif qui est le nôtre, chacun réclame des lois à sons de trompe, pour tenter, j'imagine, de masquer tant soit peu la trouille qui le fait trembloter à l'intérieur. Eh bien, à mon tour : j'en veux une ! Je souhaiterais, Monsieur le législateur, si ce n'est pas abuser de vos temps et patience, qu'un édit dûment circonstancié contraignît les critiques littéraires – je parle de ceux qui font les recensions dans les journaux –, lorsqu'ils tentent de nous vendre un roman, à toujours en publier un extrait d'une douzaine de lignes au moins, en exergue de leur dithyrambe : cela ferait faire à leurs lecteurs, neuf fois sur dix, de substantielles économies, grâce auxquelles ils pourraient participer à la réfection du maître autel de leur église paroissiale, ou bien aller aux putes.
Je songeais à cela il y a une poignée de minutes, en lisant sur Causeur une critique de Jérôme Leroy, consacrée à un écrivain dont je n'ai jamais lu une ligne : Christian Laborde. A priori, le fait que cet homme soit contre la corrida et pour Claude Nougaro m'aurait incité à demeurer dans cette saine ignorance, campant plutôt sur des positions inverses des siennes. Cependant, étant d'une largeur d'esprit qui confine à l'encombrement pénible, j'étais tout prêt à remiser mes préjugés afin d'accorder à M. Laborde et à ses pages quelques heures d'attention. M'avait tout de même un peu refroidi le titre de son dernier opus, comme disent les sentencieux imbéciles : Le sérieux bienveillant des platanes ; franchement…
Mais enfin, là encore, j'étais disposé à me faire une violence bienveillante. Seulement, pour illustrer le fait que, selon lui, M. Laborde fait “swinguer la langue”, Jérôme Leroy avait cru bon de nous proposer deux petits extraits de son livre. Le premier disait ceci :
« Seul le frémissement des seins sous un chemisier peut
rivaliser avec celui du feuillage quand le vent d’été s’égare dans les
branches des arbres. C’est un truc que je sais et ne lis nulle part. Y a
pas le corps dans les livres d’aujourd’hui bien que leurs auteurs
prétendent le contraire. Ca exhibe, ça affiche, ça filme de près, mais
le corps, ils le ratent, ils passent à côté, parce que le merveilleux,
c’est pas leur truc. Ce sont des huissiers, des adeptes de l’inventaire.
Et les poètes, les mecs qui marchent à l’imagination, ils les dénoncent
aux flics. »
Et le second, cela :
« Quand je te parle des vaches, je te parle de toi, également de
lenteur. C’est pas un truc de vieux, la lenteur. La lenteur, c’est un
truc de gourmand. II s’agit d’écouter, de regarder, de savourer, de
méditer, comme le faisaient les vaches. Je les ai vues faire, les
vaches. Elles n’accéléraient jamais. Le sabot sur le champignon,
jamais. »
Je venais d'économiser quinze euros.
vendredi 9 septembre 2016
Deus ex machina, le retour
On peut toujours se moquer, et de fait on ne s'en prive guère, du fameux Deus ex machina qui, voilà quelques siècles, permettait aux dramaturges ayant du mal, à la fin de leurs pièces, à “poser leur bombardier”, pour parler comme Frédéric Dard, leur permettait, donc, de boucler leur intrigue en faisant descendre des cintres une divinité bien arrangeante qui, de son souffle divin, remettait tout dans l'ordre et autorisait ainsi les spectateurs à quitter la salle avant l'heure du dernier métro. Il arrivait que l'habitant de l'Olympe fût remplacé par le roi terrestre régnant, et c'est une chose que l'on a suffisamment reproché à Molière.
On devrait pourtant en rabattre, de nos lazzis et de nos petits airs supérieurs, puisque nos “créateurs” se sont gaillardement remis à faire la même chose, au cinéma principalement mais aussi dans les mauvais romans – comme Millenium par exemple. Ce nouveau Deus ex machina, cette ficelle bien commode qui dispense de toute explication, puisqu'elle est elle-même l'explication, c'est désormais ce que nous appellerons “le petit génie informatique”, c'est-à-dire ce personnage – généralement jeune, mi-rigolo, mi-marginal, dont l'unique fonction est de promener ses doigts agiles sur les divers claviers disposés devant lui (dans son gourbi d'où il ne sort que contraint et forcé, ce qui ne se produit jamais avant le troisième tiers du film), afin de faire défiler sur ses écrans des colonnes de lettres et de chiffres, lesquels dispensent le scénariste de trouver une explication cohérente à ce qu'il entend nous faire avaler ; et que nous avalons en effet, puisque nous-mêmes semblons avoir admis le fait que tout ce qui passe par le filtre de l'ordinateur, aussi absurde ou hasardeux que ce soit, devient immédiatement recevable, de même qu'un aliment ayant transité par l'estomac et l'intestin est ensuite assimilé sans difficulté par l'organisme.
Un nouveau pas a été franchi il y a peu, notamment dans cette très intéressante série, américaine bien entendu, qui s'appelle Person of interest (au Québec : Personne d'intérêt, ce qui ne veut à peu près rien dire ; traduire en français est louable, à condition de savoir le français…). On y voit le Deus passer au second plan, au profit de la machina elle-même ; laquelle, par cette autonomie, acquiert une puissance formidable, et même des sortes de dons divinatoires dignes des Dei ex machina d'antique école. Ayant compris que, désormais, nul n'aurait plus le front de mettre en doute ce qui émane de la machine, si timidement que ce soit, les scénaristes ont choisi – judicieusement je pense – de ne plus rien nous expliquer du tout de son fonctionnement, ni même de nous montrer la dite machine qui, fort commodément, comme un dieu justement, est aussi bien partout que nulle part. Comment un assemblage de circuits électroniques peut-il prévoir l'avenir et repérer, à l'intérieur de l'entière population de New York, les individus qui vont être prochainement mêlés à un meurtre, soit comme victime soit comme auteur ? On ne nous en dira rien, nous sommant de nous contenter de l'affirmation, faite sur le ton de l'évidence tranquille, qu'elle le peut. Le plus étrange est que, tels des primitifs autour de leur totem, nous nous en contentons en effet.
mercredi 7 septembre 2016
Dangereuse identité de la France
Parce qu'un zapping de hasard m'a fait, l'autre soir, tomber sur une émission de France 3 consacrée à Fernand Braudel, j'ai descendu de son étagère et tiré d'un long sommeil le premier des trois volumes de son livre “testament”, L'Identité de la France, dans lequel, depuis, je suis plongé avec délectation. Avant de l'ouvrir, et rêvassant devant sa jaquette, je me disais, mi-goguenard, mi-attristé, que si l'historien était né trente ans plus tard, et qu'il publiait donc son livre aujourd'hui, il lui faudrait presque certainement en changer le titre, tant les officines exerceraient de pression afin que ne s'affiche pas, aux montres des libraires, une réunion aussi nauséabonde de mots : identité et France. Ou alors, pour en contrebalancer les pouvoirs méphitiques, il leur serait nécessaire de chanter à pleine gorge les vibrants éloges de la diversité en effet contenus dans l'œuvre ; mais en cachant soigneusement qu'il s'agit de celle séparant et unissant tout en même temps les Bretons, les Alsaciens, les Picards, les Gascons, les Provençaux, les Berrichons, les Auvergnats, les Savoyards, les Bourguignons, les Champenois, les Normands, et quelques autres populations rigoureusement hexagonales. Ce qui tendrait à prouver qu'en trente ans – le livre a été publié en 1986, un an après la mort de son auteur – nous avons accompli de grands progrès dans la régression, nous approchant toujours plus près des enviables sommets de l'abîme.
mardi 30 août 2016
samedi 27 août 2016
De l'utilité comptable du beurkini
La nécessité d'une aussi stupide polémique ne m'est pas apparue tout de suite, il me faut l'avouer : que pouvait bien me chaloir la manière dont, sur le sable ou les galets tout empoissés d'huile solaire, se vêtaient ces corps innombrables en état de mort cérébrale, ou au moins de catalepsie bronzante ? Mais, à force de me poser la question, j'ai fini par discerner une bonne raison de ne point empêcher l'usage du beurkini, et même, éventuellement, de le promouvoir.
Imaginons que, dans trois jours ou l'été prochain, un petit détachement de bons musulmans surarmés décide de s'en aller kärchériser une plage du Midi ou de la côté atlantique, à grandes rafales zigzagantes de Kalachnikov : comment feront ces moissonneurs de l'éternel enfer pour séparer le rare et précieux bon grain des respectueuses croyantes de l'ivraie des mécréantes impudiques ? Jusqu'à maintenant, ce devait être un casse-tête tel qu'il expliquerait assez bien que ces glorieux combattants ne soient point encore passés à exécution. Désormais, l'affaire sera simple : il leur suffira, d'un coup d'œil, de repérer les beurkinis, avant d'éviscérer en large et en travers toutes les salopes qui n'en portent mie. Non seulement ils feront là œuvre pie, mais en outre ils cloueront le bec méphitique de leurs détracteurs qui, avec la mauvaise foi qui les caractérise le plus souvent, osaient prétendre jusqu'à récemment que ces braves soldats dAllah tuaient aveuglément.
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