mercredi 28 septembre 2022

Le Plaisir et la Honte : Figaro ci, Figaro là

 

J'ai passé sept mois de ma vie dans cette prestigieuse publication, de juin à décembre 1979, tout frais décentré du CFJ, maison à peine moins prestigieuse quoique nettement plus jouvencelle. 

J'y avais été embauché par Maurice Baudoin, qui avait alors la haute main sur la fabrication du magazine, et qui, en outre, parce que les deux maisons étaient voisines, donnait une fois par semaine un cours de mise en page aux étudiants du CFJ qui avaient choisi cette option peu glorieuse, et dont j'étais pour des raisons qu'il serait trop long d'exposer ici. Il m'avait proposé un contrat, non en raison de mes talents artistiques, à peu près inexistants, mais parce que je savais le faire rire et que, quand il invitait notre petit groupe à dîner, à l'issue de son cours tardif, j'étais un de ceux qui tenaient le mieux la table ; ce qui, aux yeux du critique gastronomique qu'il était aussi, n'était pas un mince mérite. 

J'apprends à l'instant par Dame Ternette que Maurice Baudoin est toujours de ce monde, ce dont je le et me félicite chaudement.

Je n'étais à l'évidence pas fait pour ce travail de secrétaire de rédaction/maquettiste, ce qui explique mon passage éclair. Pourtant, je ne me souviens pas de m'y être ennuyé, même si j'ai dû y faire des choses ennuyeuses ; comme, par exemple, relire soigneusement la prose grisâtre, hebdomadaire et morne de Jean d'Ormesson. Sa double page s'appelait Chronique du temps qui passe : elle avait le pouvoir, pour son relecteur, de le faire passer très lentement.

Les rodomontades de Louis Pauwels étaient à la fois plus brèves (une seule page) et plus divertissantes par le côté matamoresque de leur auteur, mais enfin il lui tenait un peu trop souvent à cœur de prouver qu'un écrivain de sa stature n'avait rien à craindre du ridicule, à partir du moment où l'avenir de la France dépendait de son souffle et de sa carrure.

Une fois la semaine, ce grand dadais noiraud et servile de Michel Droit apportait les textes qu'il avait sélectionnés pour emplir la page “histoire”, c'est-à-dire un digest de ce qu'on avait pu lire dans le Figaro 40 ans auparavant, semaine pour semaine. J'étais plus spécialement chargé de cette page-là, qui était amusante à composer, car il fallait lui donner autant que faire se pouvait l'aspect qu'avaient les journaux des années d'avant-guerre, avec leur débauche de caractères différents, dans les titres notamment. Amusante mais assez vite répétitive…

Non, le seul authentique plaisir de la semaine, c'était celui de devoir relire et “habiller” les Propos de table de l'irrésistible James de Coquet. Jamais on ne vit octogénaire à la plume plus sautillante, primesautière, malicieuse, et parfois même profonde sans avoir l'air d'y toucher, sans rien en lui qui pèse ou qui pose. Ce bonheur-là, pouvoir lire le nouveau Propos avant le commun des acheteurs, et faire en sorte qu'il se présente dans le monde sous son meilleur jour, ce bonheur suffirait à ne pas me faire regretter mes sept mois de maquette.

Un dernier mot, qui n'est pas à ma gloire. Dans mon troisième quatrième paragraphe, évoquant d'Ormesson, j'ai souligné l'adverbe “soigneusement”. Voici pourquoi.

Un soir assez tard, au “marbre” de l'immeuble voisin, j'étais occupé à une ultime relecture de la Chronique du temps qui passe. C'est au moment où mes yeux se posaient sur le tronçon de phrase suivant : « … ces guerres se sont succédé », qu'un démon a littéralement pris possession de mon cerveau, annihilant toutes mes facultés de jugement, et m'a fait ajouter un horrible “es” au bout de “succédé” ; et c'est avec cette consternante bévue que le magazine a paru.

La semaine suivante, j'ai eu “l'honneur” de voir M. d'Ormesson-de-l'Académie-française me consacrer un court paragraphe de sa chronique, bien sûr pour fustiger le zèle intempestif d'un correcteur, ignorant une règle d'accord que tout enfant de dix ans devrait connaître.

43 ans plus tard, je n'y repense jamais sans un discret sentiment de honte ; ce billet en atteste.

vendredi 23 septembre 2022

Pas de rebords à mes épaulettes



 Catherine m'annonçant tout à trac que nous allions, ce soir, dîner d'une tourte, j'ai aussitôt et automatiquement – vous auriez fait pareil – repensé à la célèbre “tourte aux cailles”, ce délice plus linguistique que gastronomique. 

C'est alors qu'a surgi dans mon esprit cette question inédite et saugrenue : la science du contrepet existe-t-elle dans d'autres langues que le français ? Y a-t-il moyen de se régaler entre amis d'une bonne tourte aux cailles en anglais ? En chinois ? En serbo-croate ? En wolof ? En patois du Limousin ?

Le bon sens, la logique voudraient que l'on répondît par l'affirmative, pour la bonne raison que… yapadréson, justement. Pas de raison qu'une seule et unique langue permît ces facéties syllabiques et que les autres en fussent insupportablement frustrées. Il n'empêche : je ne parviens pas à me représenter ce que pourrait être une contrepèterie allemande, espagnole, arménienne ou tamoule. 

D'un autre côté, le fait d'être demeuré, ma vie durant, strictement monoglotte ne doit évidemment pas être étranger à cette non-représentation…

mardi 20 septembre 2022

Rewriter au carré

 Je ne sais comment ce souvenir m'est revenu, rien ne l'annonçait. Il doit y avoir une dizaine d'années de cela. À France-Dimanche, nous sommes au moment de ce qu'on appelle un peu pompeusement la “seconde conférence de rédaction”.  C'est-à-dire que les sous-fifres, en rond autour de la grande table, résignés comme des chevaux de labour exténués aux antichambres de l'abattoir, vont prendre connaissance de leur pensum de la journée.

Le mien est un fait-divers, travail que je déteste et que l'on sait en haut lieu que je déteste. « Pas pu faire autrement, il n'y avait plus que toi, dit Philippe B., ci-devant directeur de la rédaction, en me faisant passer une double page d'un journal que je n'identifie pas tout de suite. Mais je suis sûr que que tu vas t'en tirer avec le brio qu'on te connaît ! »

Habituelle vaseline… J'ai déjà compris que, ne disposant que de cet unique article de presse pour seule documentation, il allait me falloir en pomper toute la moelle sans que cela se voit trop. Bref : plagier aussi insidieusement que possible. Manœuvre peu honnête mais délicate, dont nous sommes assez peu, ici, à être capables. D'où la vaseline évoquée plus haut.

La double page vient de Détective. Je m'en amuse dans mon coin car, à cette époque, je fais en toute discrétion – les patrons n'aimant pas que leurs animaux de trait bouffent à d'autres râteliers que le leur – des piges de rewriting dans cet hebdomadaire qu'on ne présente plus, et où Philippe Muray eut son coin d'étable bien avant moi.

Évidemment, les moins endormis de mes douze lecteurs ont déjà pressenti la suite : l'article que Philippe B. vient de me confier, c'est moi qui l'ai pondu – je veux dire : réécrit – une semaine plus tôt pour le compte de Gabriel de M., ci-devant rédacteur en chef de Détective. Je vais donc devenir, c'est une première, rewriter au carré.

Du coup, l'affaire devient plus intéressante et un peu étrange : une sorte d'auto-émulation vient d'entrer en jeu. Le défi que je me lance – et relève aussitôt de l'autre main – va être de faire mieux que moi-même. De passer la mesure dont je suis l'étalon. De me relire sans complaisance pour mieux me dépasser. Et, bien entendu, de livrer un produit différent bien que racontant exactement les mêmes choses. Ça valait la peine, pour une fois, de mettre l'ordinateur sous tension…

Je me souviens d'avoir croisé Philippe B. deux ou trois heures plus tard dans le couloir. Ou bien était-ce aux lavabos, who cares ? Lui d'ordinaire chiche de commentaires complimenteux me dit que je m'en étais bien sorti, et que mes cinq feuillets étaient nettement plus agréables à lire que les sept ou huit de l'article original (un peu paresseux à son avis) ; sans que, pour autant, il y manquât la moindre information.

Il me semble ressentir encore ma réaction d'alors : le Didier Goux de France Dimanche ne conçut aucun plaisir particulier des lauriers directoriaux ; en revanche, celui de Détective se sentit vaguement humilié de son abaissement.  

La schizo n'était plus très loin.

mercredi 14 septembre 2022

Ah, comme la guerre est parfois reposante !


 Très déçus par notre re-vision de Breaking Bad ces jours derniers (finalement abandonné au début de la quatrième saison), nous avons hier repris Band of Brothers, la série conçue et produite par Spielberg et Tom Hanks, centrée sur ce qu'il advint des troupes aéroportées américaines aux alentours du 6 juin 1944, en notre belle Normandie. C'est excellent et reposant.

Excellent parce que… eh bien, parce que, voilà tout : l'excellence n'a nullement besoin d'être justifiée, étayée, argumentée.

Mais “reposant”, vraiment ? Oui ! Oui, il est très reposant de regarder une série presque entièrement peuplée d'hommes, c'est-à-dire non encombrée par ces épouses mi-pleurnicheuses, mi-acariâtres dont les Américains semblent systématiquement affligés – sans même parler des odieux têtards qu'elles s'empressent généralement de leur pondre. 

Reposant de les voir, ces hommes, ne pas se mettre à trembler et à postillonner de terreur dès que la température dépasse de deux ou trois degrés les “normales saisonnières” – lesquelles, de toute façon, n'existaient pas en 1944.

Reposant de constater que leur xénophobie s'exprime de manière franche et virile, à coups de grenades défensives, de pains de TNT et de rafales balayantes de mitraillette.

Reposant de voir que, s'ils respectent scrupuleusement les gestes barrières vis-à-vis de leurs camarades allemands, c'est uniquement parce que ceux-ci sont planqués dans des nids de mitrailleuses lourdes ; et quand ils leur donnent assaut, c'est casqués, mais sans masque.

Reposant enfin de s'apercevoir que, pour ce qui est de leur “identité de genre”, tous ces garçons semblent être résolument binaires ; et que s'ils sont en proie à un insidieux racisme systémique, celui-ci ne les empêche ni de dormir – quand l'occasion s'en présente –, ni de tortorer leur boîte de singe sans s'inquiéter le moins du monde de savoir si bouffer du corned beef ne serait pas dangereux pour la planète.

Et en plus tout ce petit monde fume.

Reposant, je vous dis.

vendredi 9 septembre 2022

Une histoire de bites


 C'est une courte blague, prise au vol entre les pages de Time to turn, le dernier volet de la pentalogie que l'on doit à François Taillandier et qui s'intitule La Grande Intrigue. Elle est racontée par l'un des personnages, juste après la dispersion des cendres sur le trottoir de la rue de Belleville d'un autre personnage. L'affaire peut paraître bizarre, comme ça ; mais “dans le contexte”, elle s'explique fort bien. Quoi qu'il en soit, voici la chose :

Ce sont deux bites qui se croisent dans un couloir de la fac. « Dis donc, s'exclame l'une, tu as l'air drôlement tendue ! – Il y a de quoi, répond l'autre : dans deux minutes je passe à l'oral ! »

Je ne la connaissais pas, j'ai souri.

Il est à craindre qu'elle n'amuse pas grand-monde, parmi les quelques âmes en déshérence qui hantent encore mes propres couloirs. Mais enfin, comme billet du jour, c'était ça ou feue la reine d'Angleterre, alors…

dimanche 4 septembre 2022

Épépé ou l'enfer sous la langue

Ferenc Karinthy, 1921 – 1992

 Le thème d'Épépé est curieux en soi : un spécialiste des langues – il en connaît plus ou moins deux douzaines – s'envole pour Helsinki où il doit participer à un congrès international de linguistes, ce qu'il est lui-même et non des moindres. 

Au lieu de cela, suite à une erreur qu'il ne s'explique pas, il atterrit dans une ville immense et inconnue, dont les habitants, atrocement nombreux absolument partout, parlent une langue qui lui est radicalement étrangère et qui va lui demeurer résolument impénétrable. 

De leur côté, les dits habitants – qui semblent former un pot-pourri de toutes les races et ethnies possibles – sont incapables de saisir le moindre mot dans aucun des idiomes que lui-même maîtrise. Pour corser l'affaire, la langue locale s'écrit dans un alphabet radicalement différent de tous les systèmes de notation que notre malheureux héros est capable d'identifier.  

Que va-t-il lui arriver ? C'est tout l'objet de ce roman étrange, fantastique, irréel… et assez copieusement “fout-la-trouille”.

L'auteur de ce livre était hongrois, ce qui est, on en conviendra, une excellente raison pour se pencher sur le problème des dialectes imbitables (qu'Agnès D. ne se sente nullement offensée de cette remarque !). Il poussait l'originalité jusqu'à s'installer à son bureau en short de sport ; et aussi, en toute fin de parcours, à mourir un 29 février.

Mais, bissextile ou non, il pouvait défunter tranquille : il avait, vingt ans plus tôt, écrit ce roman, aussi remarquable qu'unique.

jeudi 1 septembre 2022

Escale à Saint-Pierre


 C'est ce que nous fîmes vers la fin d'août.

dimanche 21 août 2022

Bella ciao ou : Stendhal sous la dent


 En ayant, tout provisoirement, fini avec Léautaud, que je relis avec amour, délice et orgue depuis quelque temps, il m'a paru naturel, après lui, de reprendre les écrits autobiographiques (ou “égotistes”) de Stendhal, pour lesquels l'ermite de Fontenay (langage de journaliste) a toujours professé la plus grande admiration. 

Mais quel triste volume, que cette Pléiade-là ! 

C'était dans les années quatre-vingt, je ne saurais être plus précis. Je venais tout juste de l'acheter, probablement en la librairie de M. Pain, à Neuilly. Ce devait être l'été, et à coup sûr le week-end, car, sitôt arrivé chez mes parents, à La Ferté-Saint-Aubin, j'étais allé m'installer sur une chaise longue, au jardin ; avec Stendhal donc. 

Je l'ai abandonné durant quelques minutes, un peu plus tard, le temps d'une miction, d'un café, ou que sais-je. Quand je suis revenu, la chienne berger allemand avait eu tout le loisir de déchiqueter la couverture, recto, dos et verso, ainsi que les 144 premières pages du livre que j'avais eu la bêtise de poser dans l'herbe. 

Cette chienne s'appelait Bella. En trois coups de dents, elle était devenue beyliste.


lundi 15 août 2022

Propos d'un jour sans pluie


 Devant comme tout le monde subir depuis des semaines les glapissements des écolos, nous promettant dans un avenir proche d'innombrables morts dans des abominations de sécheresse, j'éprouve un plaisir furtif mais intense à faire tourner mon lave-vaisselle à moitié vide.

vendredi 12 août 2022

Longue vie au président Ben Abbes !


 À un moment de notre conversation, je disais hier à Michel D. que, venant de relire le Soumission de Houellebecq, je m'étais surpris à espérer qu'un tel scénario – élection d'un président musulman, instauration d'une charia light… – arrive effectivement en France. 

Pour avoir le divin plaisir de voir s'éteindre d'un coup les démences du wokisme, que cessent les criailleries des LGBT et autres allumés de la bite ou perturbées de la touffe, qu'un grand coup de balai soit donné à l'Éducation nationale, et spécialement à l'Université, pour en chasser les toqués (aux deux sens du terme) qui y font aujourd'hui la loi. 

Et enfin, pour voir réduites au silence et à l'inocuité les racailles violentes qui poignardent à droite et à gauche en toute impunité. 

Bref, j'étais, entre cochonnailles et pâtisseries, à deux doigts de me convertir à l'islam.

Comme il s'agit de ne pas s'emballer inconsidérément, je vais peut-être commencer, plus sagement, par cesser de me raser ; et, pendant que j'y suis, remplacer mon bob Ricard par un joli turban à carreaux…

samedi 6 août 2022

Revenons à Houellebecq

Si je devais qualifier Anéantir en trois mots, je dirais que c'est : un roman ambitieux manqué. Contrairement à ce dont je pensais me souvenir de ma première lecture il y a quelques mois, le livre n'est pas composé de deux mais bien de quatre histoires différentes : 1) les mystérieux attentats terroristes, 2) les rapports familiaux et conjugaux des Raison, 3) la campagne électorale présidentielle de 2027 et la personne de Bruno Juge, le ministre des Finances, 4) le cancer de Paul Raison. 

En soi, cette abondance n'est évidemment blâmable en aucune façon. Après tout, il n'en va pas autrement dans Guerre et Paix, par exemple. Le problème est que, dans le roman russe, la puissance de Tolstoï parvient à unifier ses différentes histoires, à les fondre dans le creuset de son génie, si je puis dire. Chez Houellebecq, ça tire un peu à hue et à dia. Certes, les quatre histoires sont plus ou moins reliées entre elles… mais le lecteur se rend assez vite compte qu'elles le sont plutôt moins que plus, si bien que toutes les quatre ont tendance à s'ensabler, à s'évanouir comme un fleuve qui, en son delta, se sépare en tellement de bras qu'ils finissent par disparaître avant d'avoir atteint la mer. 

C'est vrai en particulier de l'histoire des attentats terroristes, qui ouvre le roman avec une force hégémonique, revient ensuite de manière épisodique et déjà moins convaincante, avant de s'évaporer totalement dans l'air. Il est vrai que, dans les cent ou cent cinquante dernières pages, tout tend à disparaître, et que le roman “polyphonique” que l'on vient de lire mute brusquement et complètement en une sorte de “monographie du cancer” que rien ne laissait prévoir (ou anticiper, pour jargonner comme Houellebecq, qui semble raffoler de ce verbe imprécis et malgracieux…).

Mais roman manqué n'est pas synonyme de livre sans intérêt, et Anéantir en a beaucoup – que je pourrais détailler si j'en avais envie ou si j'étais grassement payé pour le faire. Disons que Houellebecq, là, fait un peu penser à un homme qui aurait conçu et fabriqué tout un assortiment de matériaux précieux, à la fois ingénieux et élégants, souvent introuvables ailleurs, mais qui, avec eux, n'aurait finalement réussi qu'à bâtir une maison toute de guingois et, pratiquement, peu logeable – mais néanmoins très séduisante.

Qu'on se débrouille avec ça.

lundi 1 août 2022

Vers les Champs-Élysées


 Comme chaque année au mois de juillet

mercredi 27 juillet 2022

Un Italo chasse l'autre

Effet du grand âge, effet agaçant et même pénible, il m'arrive de plus en plus fréquemment d'oublier le nom de personnages qui me sont pourtant fort familiers (le genre dont on dit généralement : c'est énervant, je ne connais que lui…). Autant que faire se peut, je m'efforce de ne pas aller le rechercher, ce nom, ailleurs que dans ma mémoire délabrée ; environ deux fois sur trois, au bout d'un temps variable, j'y parviens en effet, ce qui constitue chaque fois une petite victoire bien agréable. 

Le pis arrive lorsque, au nom que je cherche, vient inopinément s'en substituer un autre, dont je sais qu'il n'est pas le bon, mais qui s'installe quand même à l'avant-scène, prend aussitôt toutes ses aises et la place, rendant impossible la survenue du nom véritable.

Cela vient de se produire à l'instant. Je ne sais pourquoi, ayant commencé à relire Le Roman de Ferrare de Giorgio Bassani, je me suis mis à songer à La Conscience de Zeno, roman de… de… J'ai cru un moment que je m'en sortirais tout seul. C'est alors qu'a surgi Italo Calvino. Je savais bien entendu que jamais Calvino n'a écrit La Conscience de Zeno ; mais, une fois sorti de l'ombre, ce bougre de Rital refusait d'y rentrer, et même me regardait en ricanant bêtement ! La tête et l'œil bas comme un pigeon blessé, il m'a bien fallu me traîner jusqu'à la Case pour rendre à Italo Svevo son dû.

Ce qui m'étonne le plus est que le prénom commun à Calvino et à Svevo ne m'ait pas mis sur la bonne voie, tel un complaisant aiguillage. C'est sans doute le signe que le mal progresse : bientôt, je ne saurai même plus que ces Italo-là ont pu, un jour, écrire des livres…
 
Dans un sens, je serai sans doute plus tranquille.


 

dimanche 24 juillet 2022

De l'idéologie comme maladie mentale


 Il existe, me semble-il, une analogie – une ressemblance, des points communs – entre les idéologies et ce qu'on appelait naguère la dépression nerveuse.

D'abord, les deux ont leur siège dans le cerveau, qu'ils colonisent tel un virus ;  elles ont aussi cette capacité d'altérer, parfois gravement, sa vision du monde chez l'individu qui se trouve frappé de l'une ou de l'autre. Mais le point de rencontre le plus frappant n'est pas là.

Un homme psychiquement vérolé par une idéologie quelconque va très rapidement se trouver en proie à la plus vive stupéfaction en constatant que l'ensemble de l'espèce humaine n'a pas, en même temps que lui, ouvert les yeux et accepté comme seule recevable la vision déformée qu'il a désormais de ses semblables, de leurs interactions et de l'univers dans lequel ils se meuvent. Et plus l'idéologie dont il est la proie présentera un caractère asilaire, plus ce phénomène sera important et évolutif : la stupéfaction se muera en indignation avant d'aboutir, tout aussi rapidement, à une inextinguible soif de répression envers les non vérolés.

C'est un phénomène qui se rencontre dans tous les groupes idéologisés, mais qui est particulièrement criant, à notre époque, chez les autoproclamés “écologistes” ; lesquels, quand ils disent (et malheureusement font, si l'occasion leur est laissée) absolument n'importe quoi et proclament comme vérités révélées les plus ébouriffantes aberrations, se mettent à hurler à tous les complots dès qu'ils constatent que l'humanité entière n'est pas impeccablement rangée derrière eux, prête à baiser dévotieusement leur nouveau drapeau, leur étendard-du-jour.

Un homme plongé dans la dépression, surtout dans les premières phases de la maladie, réagira de manière quelque peu similaire. Un dépressif, c'est très souvent quelqu'un qui est persuadé que ses yeux viennent de s'ouvrir, que son esprit a enfin atteint à une forme supérieure de lucidité, laquelle lui permet de contempler enfin le monde et les hommes pour ce qu'ils sont réellement et depuis toujours : un enfer peuplé de damnés. Des damnés qui, à ses yeux, continuent de vivre dans une sorte de rêve cotonneux, ou sous l'emprise de substances sécrétées par leur propre cerveau et qui leur masquent la réalité de leur condition, que lui-même vient de découvrir dans toute son horreur.

Il existe pourtant une différence essentielle entre ces deux maux, la dépression et l'idéologite : constatant l'aveuglement obstiné de ses semblables, et le déplorant, l'homme dépressif ne cherchera pas pour autant à les faire taire ou à les enfermer ; ni même à tâcher de leur imposer taxes et interdits. Plutôt que de les accuser, il se contentera de les plaindre – et d'éprouver une persistante sensation de dégoût devant leur stupide appétit d'existence.


mercredi 20 juillet 2022

Diamants at Tiffany's ou Breakfast sur canapé


 Tout est parti de Tolstoï. Relisant Guerre et Paix, l'envie – assez naturelle – m'est venue de revoir le film tiré du roman par King Vidor, avec dans les principaux rôles, Mel Ferrer (André Bolkonski), Henry Fonda (Pierre Bézoukhov) et la délicieusement irrésistible Audrey Hepburn (Natacha Rostov). Ne trouvant pas le film seul, j'ai acheté un coffret contenant sept films mettant cette dernière en vedette – ce qui tombait bien, Catherine ayant, quelque temps avant, émis le souhait d'en revoir quelques-uns. Le dit coffret est arrivé hier.

Comme je n'avais lu que mille pages de l'épopée tolstoïenne, qu'il m'en restait donc encore six cents, il n'était pas question d'aborder tout de suite le film de Vidor ; nous avons donc opté hier soir pour le Breakfast at Tiffany's (Diamants sur canapé) de Blake Edwards. Le film reste aussi savoureux qu'il l'était dans mon souvenir, peut-être même davantage.Mais je me suis rendu compte que j'avais complètement oublié la présence, tout au long, de monsieur Yunioshi.

Il s'agit d'une sorte de Japonais de bande dessinée (il porte le même dentier proéminent que les méchants Nippons d'Hergé dans Le Lotus bleu), si invraisemblablement burlesque qu'il semble avoir sauté tout droit d'une bobine datant de l'époque du muet pour atterrir là sans trop savoir pourquoi. Le côté saugrenu du personnage est accentué par le fait qu'il est joué par Mickey Rooney.

Il pourrait n'être rien de plus que l'une de ces silhouettes surréalistoïdes dont Blake Edwards aime parsemer ses films. Mais c'est dans les bonus – les boni ? – qu'il prend pour nous sa véritable dimension post-moderne. Ces compléments de programme ont été concoctés quarante ans après le film, soit au tout début de l'actuel millénaire. Et, à propos de ce pauvre monsieur Yunioshi, c'est, chez tous les intervenants, un festival de regrets, de repentance, de remords, de bats-ma-coulpisme, pour avoir osé donner des Japonais, et je suppose des jaunes en général, une image aussi déplorable, attentatoire à leur honneur, etc.

Et l'on se sent un peu triste de voir que même Blake Edwards se frappe la poitrine et se lacère mentalement le visage pour avoir osé un tel sacrilège racial, lui chez qui on aurait aimé trouver un esprit un peu moins dépendant des miasmes asilaires de l'époque. 

On est même, pour ce bref documentaire, allé dégoter deux ou trois Asiatiques des deux sexes officiels, afin qu'ils viennent geindre face caméra à propos de la “blessure” que leur a infligée monsieur Yunioshi lors de leur découverte du film. C'est d'autant plus curieux que, d'ordinaire, ce sont des gens qui ne pleurnichent pas pour des riens, contrairement à d'autres races, ethnies, peuplades qu'il est inutile de nommer une fois de plus. On supposera que, chez ceux-là, leur côté américano-progressiste l'a emporté sur leurs racines soleil-levantines…

Tout cela nous a un peu pas mal éloignés de Tolstoï et de la Guerre patriotique de 1812 (nom donné par les Russes à ce que nous appelons, nous, la Campagne de Russie). Revenons-y et terminons avec lui.

Cherchant le film de King Vidor évoqué plus haut, je suis tombé sur celui de Sergueï Bondartchouk, réalisé cinq ou six ans plus tard, en Russie évidemment. Film en quatre parties, tout comme le roman lui-même, et d'une durée de huit heures – ou six heures trois quarts dans sa version courte.

Quelque chose me dit que je ne résisterai pas très longtemps à l'envie que je sens poindre de le commander…

dimanche 17 juillet 2022

Macadam cowgirl


 La période qui s'étale du 14 juillet aux derniers jours d'août est propice, on le sait, aux grands travaux de réfection routière. C'est pourquoi, en ces journées de grosse plume caniculaire, je tiens à exprimer toute la commisération que j'éprouve pour ces hommes qui, en ce moment même sans doute, sont amenés par leur profession à s'adonner à ce type d'exercices physiques.

Première chose : j'ai bien conscience de l'incongruité de ce que je viens d'affirmer, dans la mesure où, fascistoïde à tendance nazillarde, je suis censé ne ressentir envers ces gens-là, qu'une solide indifférence moirée de quelque mépris.

D'autre part, je précise que j'ai employé le mot “homme” non pas au sens d'homo mais bien à celui de vir. Car, avec ou sans plume, il faut bien reconnaître que le scandale perdure, de ces entreprises de travaux publics furieusement antiparitaires qui s'obstinent à ne faire travailler que les mâles de l'espèce, alors que, il n'en faut point douter, les candidates se pressent chaque jour en foule à leurs guichets d'embauche, si désireuses d'aller elles aussi se colleter avec marteaux-piqueurs et excavatrices le long de nos belles autoroutes ensoleillées, sous l'œil bénévolent de leurs guides, ces petites sœurs de parité organisées en congrégations à but non lucratif.

mardi 12 juillet 2022

Vivent les anarchistes fumistes !

Les anarchistes sont généralement des cons. En tout cas, on a le plus souvent l'impression qu'il s'agit là de gens n'ayant pas encore complètement réussi à accéder à l'âge adulte. D'ailleurs, plutôt que libertaires, on devrait les appeler des pubertaires. Cela dit, il y en a tout de même quelques-uns dans le tas qui méritent d'être découverts et fréquentés. 

C'est le cas de Marius Tournadre, auquel Pierre Moulier – l'homme à qui rien de ce qui touche à l'Auvergne n'est étranger – vient de consacrer un livre, savoureux comme un pavé de salers saignant. Il est vrai que, quand on est porté à l'humour voire à une certaine truculence de l'esprit, le sujet était en or.

D'abord, quelle idée, quand on a vu le jour dans le Cantal et que vos parents vous ont sagement prénommé Louis Jacques, d'aller vous faire appeler Marius, comme n'importe quel clampin de Canebière ? Ce ne sera là que la première excentricité de notre Tournadre. Car bien que mort à 40 ans, en 1901, sa vie fut convenablement remplie, malgré qu'il en ait passé une assez bonne partie dans les diverses prisons de la République.

Détailler les facéties, les mystifications, les “foutages de bordel électoral” auxquels s'est livré Marius Tournadre durant la dernière décennie du XIXe siècle déborderait de notre cadre et, finalement, reviendrait presque à paraphraser tout le livre de Pierre Moulier, en prenant le risque d'en amoindrir la verve. 

Disons simplement que, durant ces nineties de l'autre siècle, Marius a tout fait pour mériter amplement cette double épithète d'“anarchiste fumiste” que Moulier lui décerne comme on décerne une médaille. Son génie pour foutre la République cul par-dessus tête lui a valu que le pompeux Jaurès lui consacrât un discours au Palais Bourbon, et qu'il eut même, en 1892, les honneurs d'un article dans le New York Herald Tribune, ce qui n'est pas donné au premier “anar” venu.

À l'époque où d'autres jetaient des bombes dans les cafés parisiens, Marius Tournadre avait choisi d'affubler de gros nez rouges et de chaussures de clown les importants de la société de son époque, ce qui était à peine plus pardonnable… mais permettait tout de même d'éviter la bascule à Charlot. 

Lorsqu'il eut fini d'allumer ses lampions contestataires et de faire exploser ses pétards libertaires, on vit Marius Tournadre quitter Paris et revenir, presque sagement, mourir à Marchal, ce village de Haute Auvergne qui l'avait vu naître. Et où Pierre Moulier, cent vingt ans plus tard, est venu le tirer de son état de gisant pour lui faire effectuer sous nos yeux un dernier tour de piste.

Lequel mérite amplement votre attention et vos applaudissements.
 

mercredi 6 juillet 2022

Aimer Emma ?


 Nous avons, hier soir, tenté de regarder une très récente adaptation cinématographique de l'Emma de Jane Austen (avec, dans le rôle du personnage éponyme, cette jeune actrice au physique étrange qui interprétait le personnage principal du Jeu de la dame). Nous avons abandonné après une vingtaine de minutes, tout “sonnant” implacablement faux, ou au moins terriblement appliqué, dans ce qui se déroulait sous nos yeux. Bref, nous n'avons pas aimé Emma.

Cela m'a conforté dans mon opinion que les romans de Miss Austen sont rédhibitoirement  intransposables au cinéma, bien que ces transpositions se comptent par dizaines. Le paradoxe n'est qu'apparent. 

L'histoire qui est racontée dans ces livres, leur synopsis, leur “pitch” sont toujours d'une grande simplicité et d'une clarté tout aussi grande ; ce qui constitue une tentation pour les cinéastes, qui pensent que rien ne sera plus aisé que de faire passer ces intrigues du livre à l'écran. Or, ce qu'ils réussissent parfois à y faire passer, en effet, ce n'est jamais rien d'autre que le squelette des romans, leur trame, ce synopsis dont je parlais : tout ce qui fait le génie de Jane Austen se perd en route, à savoir son ironie subtile et baignée d'une sorte de tendresse amusée, ainsi, et surtout, que la distance toujours parfaite, ni trop grande, ni trop courte, que la romancière sait établir entre ses divers personnages et son lecteur. Pour emprunter son langage au cinéma, justement, Jane Austen est une réalisatrice qui sait toujours où elle doit exactement “placer sa caméra” et quel éclairage elle doit faire donner à tel moment puis à tel autre. 

 Ces qualités, qui à mon avis font d'elle l'un des plus puissants écrivains anglais, ces qualités disparaissent entièrement lors du passage à l'écran ; où il ne demeure, au mieux, que d'honnêtes produits de consommation courante, ne s'élevant jamais au-dessus du niveau d'une bonne série télévisée. 

Voilà.

jeudi 30 juin 2022

Journal précoce

 

Une journée d'avance pour juin ?

Souhaitons que Nastassja s'en remette !

mercredi 22 juin 2022

Saint-Pierre Ithaque semper

 Comment a-t-il fait, ce livre, pour échapper à ma sagacité depuis 2017 qu'il est paru, à moi qui, depuis une quinzaine d'années, me veux un fervent nicolien (ou nicolo-eugéniste…) ? Enfin, peu importe : il est bien là, et déjà aux deux tiers lu depuis le lever du soleil.

Avant même d'ouvrir le volume, il m'était déjà un peu mystérieux. Sur la couverture, le titre se présente ainsi : “Retour d'Ulysse à Saint-Pierre”. Seulement, lorsqu'on cite un titre dans le courant d'un texte, il convient de l'écrire en italique ; et, donc, de rétablir “Ulysse” en romain ; ce qui donne ceci : Retour d'Ulysse à Saint-Pierre, typographie fort laide mais inévitable…

Et aussitôt, une première question : qu'est-ce donc que cet Ulysse-en-italique qui fait retour dans l'archipel ? Un navire ? Un avion ? Le futur lecteur se perd en conjectures plus ou moins oiseuses…

Et la réponse lui est donnée dès les premières pages : il s'agit du roman de James Joyce, qu'Eugène Nicole a emporté avec lui, pour le relire, lors de ce nouveau séjour dans son île natale. Il n'en est pas resté éloigné durant vingt ans, pourtant Ulysse fut plus chanceux que lui car, de retour à Ithaque, il retrouva debout son palais. Alors que la “Maison Jacquet”, où Nicole est né et a grandi, a disparu, démolie pour céder la place à un square, après qu'il avait été, un temps, question de la rénover pour en faire un “musée de l'habitat traditionnel”, idée qui avait sa séduction, pour le vieil enfant poussé là. Mais de même qu'Ulysse retrouve son palais envahi par les prétendants, Nicole doit constater qu'ici, sur son double caillou, ce sont les démolisseurs qui prospèrent. Et passe l'ombre de Baudelaire, même s'il n'est jamais nommément évoqué dans le cours de ces deux cents pages :

                                              la forme d'une ville

Change plus vite, hélas ! que le cœur d'un mortel

Mais aussi :

Ah ! que le monde est grand à la clarté des lampes !

Aux yeux du souvenir que le monde est petit !

Baudelaire absent, on croise tout de même beaucoup du monde entre ces pages. C'est que l'on voyage dans l'espace – Paris, New York, Florence, la Vendée, l'Iowa, etc. : c'est une Odyssée – mais aussi dans le temps, dont les incessantes fluctuations sont la marque d'Eugène Nicole et de son talent. Apparaissent puis disparaissent nombre de Saint-Pierrais, souvent déjà rencontrés au fil des différents volumes de L'Œuvre des mers, mais aussi des personnages plus illustres, comme Nixon ou de Gaulle. Ainsi que Valery Larbaud et son double pérégrin : Barnabooth ; Larbaud qui, on s'en souvient, fut et reste le traducteur en français de l'Ulysse de Joyce…

La destruction ne ravage pas que Saint-Pierre-et-Miquelon. Les Twin Towers sont bien présentes ; d'abord en sentinelles, telles que Nicole les contemple depuis son appartement new-yorkais, puis écroulées en gravats, ainsi que le furent les murailles de Troie après le sac des Achéens. C'est l'histoire qui n'en finit pas de convulser. Une histoire dont, par un miracle que les lecteurs d'Eugène Nicole connaissent bien, Saint-Pierre-et-Miquelon est, pour un temps, celui de la lecture de ce Retour d'Ulysse à Saint-Pierre, redevenu l'épicentre.

On finit toujours, quels que soient les aléas et les déconvenues, par revenir à Ithaque. À nos risques et périls car, comme le chantait Richard Desjardins :

Revenir d'exil

Comporte des risques

Comme rentrer une aiguille

Dans un vieux disque


(Demeure une question : pourquoi, en 2013, dans ce square saint-pierrais où se dresse encore le fantôme de sa maison d'enfance, Eugène Nicole relit-il l'Ulysse de Joyce dans l'édition de la Pléiade, alors que, vivant et enseignant à New York depuis un quart de siècle, il est à coup sûr capable de le faire dans sa langue originelle ?)



 J'ai déjà consacré un certain nombre de textes à l'œuvre, à mes yeux précieuse, d'Eugène Nicole. On pourra les (re)lire en tapant son nom dans la petite lucarne “mes blogs à la loupe”, en haut et à gauche de cette page.