dimanche 28 juin 2009

Département des livres évanouis

Longtemps je me suis demandé si j'étais le seul à être victime de ce genre de phénomène, à souffrir de ce que nous appellerons faute de mieux le syndrome du livre évanoui. Cette maladie ne concerne pas les ouvrages dont ne subsiste dans la mémoire aucune trace, ni même l'assurance de les avoir réellement lus. Ceux-là ne sont pas des livres évanouis mais, pour peu qu'on les ai lus en effet, des œuvres redevenues vierges, des livres repucelés, si l'on veut bien me passer le mot.

Non, je veux parler plutôt de ces romans – car bizarrement, au moins chez moi, le phénomène concerne exclusivement les romans – que l'on est certain d'avoir lus, mais dont le seul souvenir que l'on en conserve est de les avoir aimés, au moment de la lecture et sans doute encore un peu durant les semaines ou les mois suivants. Généralement, on avait même oublié leur existence, ou en tout cas le fait qu'ils aient, un moment, croisé la nôtre ; et une conversation de hasard ou la lecture d'un autre livre les évoquant sont nécessaires pour qu'ils remontent des profondeurs.

Mais ils remontent vides. Plus aucune trace de l'intrigue, du style, des personnages n'est discernable par l'esprit. Ne demeure que cette simple et nue certitude d'avoir aimé ce livre ou tel autre – amour sans véritable objet, souvenir flottant, œuvre dépouillée de son texte. Plus troublant, il peut arriver en revanche que l'on se rappelle très bien l'époque et le lieu de la lecture, le temps qu'il faisait, le genre de siège où l'on était installé – et même qui fit visite ce jour-là, nous contraignant à surseoir au beau milieu d'un chapitre. Mais de quoi ce chapitre était l'enjeu, impossible de le dire.

La lecture alors, la compulsion littéraire apparaissent frappées de nullité, dérisoires, pure perte de temps – distraction ; et ne débouchant finalement que sur l'à-quoi-bon ? puisque presque totalement annulées par le temps.

Généralement, passé le premier moment d'hébétude, on se rassure, se consolide, en posant avec fermeté qu'il reste tout de même sinon le plaisir de la lecture, du moins le souvenir de ce plaisir ; et que peut-être, si l'on se donnait le mal de creuser un peu plus profond, on découvrirait d'autres traces, quelques signes, une amorce de piste.

11 commentaires:

  1. Ces billets, ceux qui sont comme ceux-là, il faudrait les rassembler en un petit recueil. Ou un gros journal.

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  2. Bof... je ne suis vraiment pas sûr d'en voir l'intérêt, vous savez...

    (Suzanne, si ce n'est déjà fait, vous devriez aller lire le texte d'Ygor Yanka, que j'ai mis en lien dans le court billet précédent (sans vous commander, hein !).)

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  3. Je l'ai lu le "billet" d'Ygor, mais c'est difficile de commenter si on n'a pas lu ce livre de Nancy Huston. C'est drôle car pour moi après avoir lu un roman d'elle, (le titre s'est envolé de ma mémoire) où il était question d'un couple, un musicien et une femme émigrée de l'Est, roman se terminant par le voyage en train du musicien avec son bébé, voyage au cours duquel il envoie le bébé sur les rails, je n'ai plus eu envie de lire cette prose, du genre de ce qu'elle dénonce apparemment, si j'ai bien compris ce qu'a écrit Ygor.

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  4. Ce dont vous parlez, c'est le sujet d'Amnesia in litteris, de Süskind. Il lit des livres et reconnait en marge des annotations de sa plume. Or, il n'a aucun souvenir de les avoir jamais lus. Il en est stupéfait.

    C'est un sujet intéressant, cette perte progressive du souvenir. Ce qu'on conserve souvent, moi du moins, c'est un souvenir d'atmosphère, quelque chose de diffus. Exemple : j'ai une excellente mémoire, mais j'ai du mal a retenir le sujet des romans de Green que j'aime beaucoup pourtant. Les personnages, je les oublie aussi : je les vois de loin, de dos, disparaissant dans la brume. Cependant je conserve la mémoire intacte de mes impressions d'alors, et c'est toujours une question d'atmosphère (chez Green, difficile d'y échapper, c'est vrai, c'est dense, lourd et chaud comme des tentures cramoisies). Quand j'évoque La nausée dans ma note, ce dont je me souviens surtout et qui fait que j'ai conservé un excellent souvenir de ma lecture (réitérée, c'est vrai, mais il y a longtemps déjà, au moins 20 ans), ce sont des ambiances, des arrêts sur images, des bribes de scènes, le tout lié à des atmosphères particulières du livre à certains endroits : dans la bibliothèque, au bistrot, et vers la fin, quand Roquentin décide de rentrer à Paris, qu'il écoute One of these days. Ce sont des choses pareilles qui me font regretter que Sartre s'est fourvoyé dans l'idéologie, car il avait l'étoffe d'un grand romancier. Il arrive à suspendre le temps d'une manière habile.

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  5. « Ce sont des choses pareilles qui me font regretter que Sartre S'EST fourvoyé dans l'idéologie »

    Ouche !!!

    Je me sauve, j'ai honte.

    Adieu !

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  6. "Sartre s'est fourvoyé dans l'idéologie". Il ne viendrait à l'esprit de personne de noter qu'un égoutier a parcouru quelques boyaux.

    C'est ainsi que vous êtes-vous dit, finalement, plutôt que lire, mieux vaut être lu...

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  7. En effet, il y a des romans que l'on croyait aimer qui se sont effacés, mais j'ai fait aussi l'expérience inverse. J'avais lu à vingt ans "Le rivage des Syrtes", impressionné d'abord, puis vite détaché et oublieux. "Le désert des tartares", découvert presque à la même époque, dont l'univers n'est pas sans correspondances avec le précédent, est en revanche resté gravé dans ma mémoire. Et cependant, au fil des années, des phrases, des passages du "rivage" me revenaient, une nostalgie du texte. En bref: j'ai redécouvert le roman peu à peu, jusqu'à ce que l'envie de le relire s'impose. En revanche, je n'ai jamais relu "le désert", mais c'est sans doute provisoire…

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  8. «Les articles de fond ne remontent jamais à la surface.»

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  9. Achtention, la dernière gorgée de bière n'est pas loin... D'ailleurs, en parlant de ça... Pouvoir aussi "repuceler" à l'envie les mauvais livres lus entre deux cacas et qui encombrent la mémoire de leur nullité... Ces livre qu'on est certain d'avoir détesté sans trop se souvenir de quoi k'ça cause... Ces livres qu'on a lu parce qu'il n'y avait que ça à lire ou parce qu'on voulait savoir de quel bois était fait le dernier favori de la critique.

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  10. Bonjour,

    Rien ne se perd tout se transforme. L'inconscient est une moulinette glaciale qui ne dort jamais.
    J'aime à penser que ces lectures fantômes contribuent presque autant que celles dont persistent l'enveloppe matérielle, à faire de nous ce que nous sommes.

    Ce sont probablement les briques de l'instinct, de l'intuition, modes réflex(ifs) non-négligeables.

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  11. C'est comme dans la vie, on oublie, mais ça laisse forcément des traces ...

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