samedi 20 juin 2009

Veillez donc, car vous ne connaissez ni le jour ni l'heure

L’un des reproches que font aux journaux d’écrivains ceux qui prisent peu ce genre tient à leur caractère répétitif, pour ne pas dire ressassant. Aspect qu’il n’est pas question de nier, surtout dans le cas d’écrivains à qui « il n’arrive jamais rien », dont la vie se situe soit tout à fait en retrait de l’agitation du monde – et notamment du monde des lettres –, soit en ses marges : je pense dans ce dernier cas à Paul Léautaud, et, pour le premier, à Renaud Camus, dont le dernier volume du journal, L’Isolation (année 2006) vient tout juste de paraître, et dans la lecture duquel je suis plongé depuis hier. Or, je me demande si ce n’est pas cet aspect itératif qui, à l’inverse, séduit ceux qui se délectent de la “forme journal”. Tout bonnement, peut-être, parce qu’une lecture un peu plus attentive, ou empathique, et surtout menée sur la durée, permet de s’apercevoir qu’il ne s’agit pas de ressassement (le mot n'existait pas, voilà une bonne chose de faite) pur et simple.

En dehors des événements concrets qui peuvent survenir dans son existence – et qui surviennent en effet toujours, à un moment ou l’autre –, le diariste a pour principal matériau le regard qu’il pose sur le monde l’entourant, c’est-à-dire ce monde lui-même, passé au filtre du regard et de l’esprit. « Comme tous les écrivains », dira-t-on. Sans doute, mais à la différence que, là, et à moins de tricherie postérieure, face au journal qu’il tient, l’écrivain “travaille dans l’instantané”, si l’on peut dire ; il est une plaque sensible qui, quasi simultanément, enregistre et restitue. Par conséquent, s’il se trouve davantage “photosensible” à tel et tel thèmes plutôt qu’à d’autres, ceux-là reviendront immanquablement, jour après jour, une année devant l’autre, hanter les pages du journal.

Mais pas à l’identique. Pour le lecteur endurant, régulier, fidèle, le lecteur “de longue durée” (la durée même du journal, qui ne coïncide pas forcément, et même presque jamais, avec le temps réel du lecteur), vont apparaître des glissements de terrain, des changements de perspectives. Sur un paysage mental donné, qu’un lecteur pressé tiendrait trop facilement pour figé, des collines vont se déboiser, des parcelles soigneusement cultivées quelques années plus tôt retournent à une semi-friche ; et telle dépression de terrain à peine perceptible s’apprête, sans que le lecteur ni peut-être l’auteur n’en sache encore rien, à se transformer en gouffre : où l’on retrouve le thème cher à Renaud Camus de la “cavatine” (du latin cavare, creuser).

Restons avec Renaud Camus, justement, et à ce journal 2006. Dans son cas, l’affaire se complique et le jeu de miroirs devient vite labyrinthique (curieuse image…). Car chaque tome constitue une sorte de navette temporelle, un “sas multi-passages” (passage, bien sûr… On peut se demander si toute l’œuvre de Camus, ou au moins une forte partie d’elle, constitue autre chose qu’un gigantesque passage à voies multiples) qui permet de circuler non seulement entre les époques, mais aussi à l’intérieur de l’œuvre elle-même.

Entre les époques, c’est l’évidence même. Circulation première, entre le moment de l’écriture au jour le jour et celui où le lecteur entre en action, à la fois ultérieurement et rétrospectivement. Circulation seconde aussi, en raison de l’existence même du journal. Ainsi, dans ce journal 2006 que nous lisons en 2009, il est longuement question du journal 2002 (Outrepas) qui vient de paraître, mais aussi de celui de l’année suivante (Rannoch Moor) que l’auteur s’occupe à mettre en forme pour la publication (avec, bien entendu, son cortège de micro-paranoïas relatives à Claude Durand, Hélène Guillaume, les promesses de l’un, les silences de l’autre, etc.).

La “navette” permet aussi de circuler à l’intérieur même de l’œuvre, dans celle qui s’écrit parallèlement au journal, dans celle qui est sur le point de paraître et dont il faut relire et corriger les épreuves, mais aussi et surtout dans celle à venir ; dans des contrées encore très brumeuses, possiblement lointaines, qui peuvent ne jamais être atteintes et auxquelles l’écrivain lui-même n’a peut-être nullement songé. C’est là que la répétition, le ressassement prennent leur sens ; là que les changements dans les paysages écrits révèlent ceux qui ne le sont pas encore, et les autres qui seront bientôt sinon désertés du moins fréquentés de façon moins obsessionnelle ; là que le journal se mue en laboratoire de l'œuvre.

Dans les cent premières pages de L’Isolation, Camus parle beaucoup et souvent, sans craindre même de se répéter (mais à la manière dont une variation “répète” le thème), de tous les phénomènes qu’il observe concernant l’abaissement de la culture ; il scrute avec une sorte de délectation morose les plus petits signes trahissant son agonie. Certes, ce thème était déjà là les années précédentes, ô combien. Mais, en ces premiers mois de 2006, ils deviennent littéralement envahissants – une explosion de métastases. Pour filer la métaphore médicale, il y a menace de tumeur maligne, il va falloir envisager l’opération, l’ablation. Et, où un simple “passant” diagnostiquerait une banale obsession stérile, voire légèrement radoteuse, le lecteur comprend qu’en effet la “tumeur” ne tardera pas à être extraite ; et il sait déjà – parce qu’il était présent en salle d’opération – qu’elle a pour nom La Grande Déculturation, livre paru de fait en 2008.

Ces thèmes que l’on dit récurrents, récurrents mais mouvants, glissant les uns sur les autres, se combinant, ne sont pas en nombre clos. Dans L’Isolation en apparaît un que je pense être nouveau dans l’œuvre, et en particulier dans le journal : celui moins de la mort que du vieillissement, du “temps qui reste”. Le thème surgit à l’entrée du 4 mars, lorsque l’auteur apprend la mort brutale de Philippe Muray. Muray dont Camus souligne qu’il n’avait qu’un an de plus que lui. À partir de là, c’est comme si un voile se déchirait (pardon pour la banalité de la formule…). Avec une sorte d’innocence, de naïveté non feinte, et somme toute assez émouvante, Camus semble découvrir que, malgré la médecine de l’époque, nul n’est assuré de vivre au moins jusqu’à 85 ans. Et que, donc, l’œuvre encore à venir n’est nullement à l’abri d’une catastrophe. Pour le lecteur, l’impression la plus forte est celle d’un homme, d’un écrivain se trouvant confronté pour la première fois (pour la première fois sérieusement, avec des indices concrets : mort des autres, ennuis de santé, etc.) à la possibilité de l’inachèvement.

(À ceux qui pourraient s’étonner de ce que je viens de qualifier, faute de mieux, d’innocence ou de naïveté, il convient peut-être de rappeler l’existence de ce personnage essentiel (quoique aux apparitions épisodiques) dans le corpus camusien : la mère de l’écrivain, toujours de ce monde. Il doit être plus difficile de voir sa propre mort à un homme qui a encore sa mère, parce qu’elle fait rempart entre elle et lui.)

Ensuite, le thème revient en de multiples occurrences – au moins jusqu’à la page 223 où je me suis arrêté pour tenter d’écrire ce texte. Ce n’est probablement pas par hasard non plus qu’à cette même période apparaît, chez Renaud Camus, l’exergue tiré de saint Matthieu : Veillez donc, car vous ne savez ni le jour ni l’heure. Et, de même que répétitions et variations autour de l’agonie de la culture, de son enfouissement aux catacombes, déboucheront bientôt sur La Grande Déculturation, le lecteur, attentif et rêveur tout à la fois, se prend à espérer lire, vers les années 2010 ou 2011, une sorte de De senectute camusien. Dont nul ni l’auteur ne peut connaître encore le jour ni l’heure.


[Je publie simultanément sur le forum de la société des lecteurs de Renaud Camus une version très légèrement différente de ce texte, certaines précisions ayant lieu d'être ici mais non là, ou réciproquement.]

27 commentaires:

  1. Merci Didier pour ce billet. Le livre est commandé.

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  2. Et je tape à nouveau avec mes deux mains !!!

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  3. Et vous faites quoi avec la...

    OK, je sors.

    (Ah, non, merde, je suis chez moi !)

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  4. Il y a des jours ou je préférerais planter des clous de travers et pouvoir déchiffrer votre littérature de manière linéaire;

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  5. C'est pas de la littérature, M'sieur Fidel : juste une (tentative de) critique.

    Et dites toute de suite que je suis abscons !

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  6. Au lieu de bloguer, tu pourrais peut-être le finir, ce livre. J'ai hâte de le lire et marre de t'entendre "glousser" sans savoir pourquoi.

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  7. pouf, pouf, la littérature qui vous anime....

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  8. Très beau billet. Je vais me procurer le livre au plus vite.

    J'aimerais beaucoup avoir tous les journaux d'écrivains que j'aime sur mon disque dur. J'ai du mal, parfois, à me rappeler dans quel tome se trouve tel ou tel extrait que j'aimerais relire. Alors, je cherche. Je me trompe rarement d'écrivain, mais de tome, souvent, et je relis ce que je ne cherchais pas.
    Je me demande combien de fois Léautaud a écrit dans son journal "je ne supporte pas qu'on fasse du mal à un animal", brodant, creusant, toujours sur ce thème.
    Le journal de Renaud Camus, je le vois un peu comme une vallée Est-Ouest avec deux versants et au fond, une rivière. Il y a le versant "vie de garçon et recherche de l'amour" et le versant "tranquille et vieillissant".

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  9. Georges vient de clore "ostinato", son journal.

    Marcel

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  10. Merci Didier pour ces nouvelles camusiennes. Bonne lecture. Avez vous vu que l'opéra Bastille donne Wozzeck la saison prochaine?

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  11. Didier, jene vois pas la moindre allusion à a burquette dans ce billet. Que se passe-t-il ?

    Didier, vous connaissez je crois personnellement Renaud Camus. Comment se fait-il qu'il ne soit jamais réédité dans des collections pour pauvres, qui tiennent dans la poche ? J'ai juste trouvé un dictionnaire des délicatesses de la langue française, dont je me délecte.

    Elise, si vous êtes celle que je crois, ça fait bien plaisir de vous relire ici.

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  12. Tapounette : pas la peine d'utiliser in compte blogger pour aterrir sur "profil non disponible" !
    Franssoit : les livres de poche, ce sont des livres qui n'étaient pas de poche et qui se sont pas trop mal vendus. Ce qui n'est pas le cas des livres de Camus.

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  13. on s'en tout court20 juin 2009 à 22:14

    Je fais ce que je veux Bichou.

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  14. À peine Didier Goux avait-il, sur son blogue,
    Osé, audace folle, ce « ressassement »,
    Que plus d'un dictionnaire en fit impudemment,
    Sans l'avoir consulté, le dernier mot en vogue.

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  15. Sans parler du Robert (le Grand) :

    ressassement [Y(B)sasmS] n. m.
    ÉTYM. 1777; de ressasser.
    v

    ¨ Le fait de ressasser; répétition inlassable. è Ressassage.
    1 L'obsession sexuelle (quel qu'en soit l'objet), le ressassement empêche l'œuvre de naître (…)
    F. Mauriac, Bloc-notes 1952-1957, p. 24.
    2 (…) la dissociation immédiate de tout langage que dédouble (dans le savoir du xvie siècle), sans jamais aucun terme assignable, le ressassement du commentaire.
    Michel Foucault, les Mots et les Choses, p. 54.
    3 Je ne suis que parole intentée à l'absence
    L'absence détruira tout mon ressassement.
    Yves Bonnefoy, Poèmes, « Une voix », p. 67.
    © Le Robert / SEJER - Tous droits réservés

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  16. La tondeuse commence à trouver le temps long!

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  17. .. ressassement: j'étais doué pour la procrastination.. Marcel Proust.. (Geargies)

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  18. Élise : Ah, Wozzeck me tenterait beaucoup, en effet ! Je me souviens d'avoir entendu Lulu au Châtelet, il y a une vingtaine d'années.

    Comme le dit Pascal Labeuche plus haut : pour apparaître en collection de poche, un livre doit d'abord avoir atteint un certain nombre de ventes en édition première, ce qui est très rarement le cas des livres de Camus. Mais je suis ravi que les Délicatesses vous plaisent ! Je vous conseillerais volontiers (chez P.O.L, pas trop cher) son Éloge du paraître...

    Chieuvrou et Marcel Meyer : me voilà donc dépouillé de ma création ! Mais j'ai une excuse : Le Petit Robert non plus que Littré n'acceptent ce mot. Littré, en revanche donne "ressassage". Allez comprendre...

    Marine : je devais la sortir hier après-midi (car nous en sommes en voie de junglisation), mais il s'est mis à tomber des cordes. Et aujourd'hui, dimanche, c'est interdit...

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  19. Michel Tournier, dans un de ses romans, avait écrit que le lièvre s'enfuyait en "crochetant". Quelques années plus tard, comme il voulait employer de nouveau ce mot, il vérifia sa signification dans le dictionnaire et s'aperçut que figurait, comme exemple, la phrase qu'il avait lui même écrite.

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  20. Didier, le ciel s'organise pour vous empêcher de faire ce que vous adorez!
    C'est trop injuste :)

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  21. Ce thème apparaît déjà dans Rannoch Moor, dès les premières pages, il me semble, avec le thème du corps qui ne tient plus ses promesses.

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  22. Je comptais reprendre Rannoch Moor ces jours-ci, pour un petit “billet comparatif” entre ce volume et L'Isolation : je vous dirai ce qu'il en est.

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  23. Merci à Didier et à tous les autres pour leurs commentaires.

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  24. Bon, c'est commandé.

    Ainsi que Du sens et Corée l'absente.

    Le dernier à cause du mot Corée dans le titre. C'est plus fort que moi.

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  25. Franssoit, si je puis me permettre : il est dommage de lire Corée (journal 2004) l'absente, puis L'Isolation (2006), car vous aurez un "trou". Personnellement, et si vous pouvez encore changer votre commande, je vous conseillerais plutôt Rannoch Moor (2003), l'un des plus réussis parmi les journaux de Camus, puis d'enchaîner sur Corée.

    Quant à Du sens, c'est un livre absolument remarquable, une sorte de clé de voûte (l'une des) de l'œuvre. Mais vous ne serez sans doute pas d'accord avec tout ce qui y est développé (lecture féconde, donc).

    Je pense à une autre possibilité, qui est de lire K 310, journal de l'année 2000, c'est-à-dire l'année de la tristement fameuse “affaire Camus”, en même temps que Du sens qui commence de s'écrire au même moment et traite lui aussi, assez largement de cette même affaire.

    Mais bon...

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  26. Les livres avec lesquels je suis d'accord sur tout m'emmerdent. Il semblerait donc que j'aie fait le bon choix.

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