mardi 16 juin 2009

L'Écrivain, la statue, le miroir et la Petite Dame

On a parfois de ces petits bonheurs imperceptibles : me mettant en quête d'une photo d'André Gide susceptible d'illustrer le billet que j'ai plus ou moins en tête, j'ai la chance de tomber sur celle-ci, qui cristallise et résume parfaitement mon propos. Au point que je pourrais me dispenser de rien écrire à sa suite, tant tout devient clair. Mais enfin...

À notre retour du Gard, samedi, la boîte aux lettres dégorgeait les livres ; parmi eux, le deuxième volume des Carnets de la Petite Dame, dont les tomes I & III avaient été lus il y a quelques années déjà – trois ou quatre, peut-être –, et que j'ai déjà évoqués ici même. J'avais d'abord pensé reprendre l'ensemble depuis le premier volume, mais l'impatience a joué son rôle, et je me suis plongé directement dans le second, qui couvre la période de 1929 à 1937. Au bout de quelques dizaines de pages, je me suis interrompu pour aller chercher le Journal de Gide commandant la même époque ; et depuis, j'alterne les deux, mois par mois.

Il en résulte précisément cet effet de miroir que donne à voir la photo que j'ai choisie. Dans un premier temps de la lecture, en se bornant à la strate supérieure, on se dit que, dans son journal, Gide s'occupe de modeler sa statue pour l'édification des générations à venir – et il y a de ça, bien sûr. Mais, à mesure que l'on poursuit sa lecture, que l'on descend donc un peu plus profond (pas trop, pour pouvoir remonter sans palmes et sans bouteilles...), on constate que cette statue qu'il est en train de façonner, Gide lui-même ne peut la voir qu'au travers du miroir que son journal lui tend. Et que, très vite, il se met à s'intéresser moins à la statue ele-même qu'à son reflet, et surtout à ce qu'il peut y avoir d'inaccessible dans ce reflet, sa face cachée, bref : à ce qu'il y a au-delà du miroir.

Or, ce que Gide cherche au-delà du miroir se situe en réalité en deçà de lui – et c'est précisément ce que nous dévoile Maria van Rysselberghe dans ses Carnets. C'est elle qui, d'une certaine manière, prend la photo que nous voyons et, page après page, année après année, note tous les détails que Gide ne peut voir parce qu'ils sont hors champ de son regard. Dans une entrée de 1930, la Petite Dame se demande avec un peu d'inquiétude si le journal de Gide ne risque pas, à parution, de rendre caduc son propre travail. Elle se rassure assez vite et avec raison : la face brillante du miroir ne peut jamais rendre compte de ce qui se passe derrière le modèle dont elle réfléchit l'image : il y faut un acteur supplémentaire, caché, secret, pour surprendre l'ensemble du tableau, dans une sorte de méninage à trois, ou même à quatre si l'on compte pour part entière l'hypothétique statue de l'avenir.

En somme, le Journal de l'un et les Carnets de l'autre forment une sorte de diptyque dont on rêve à ce qu'il pourrait être, fondu en une seule surface, tout en sachant que c'est impossible. Physiquement, optiquement impossible.

14 commentaires:

  1. On dit merci à qui, pour le vomume II des "Carnets de la petite dame" ? Hein ?

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  2. Franchement cher Didier, après avoir écrit un tel billet, vous ne pouvez plus vous auto-proclamer "écrivain en bâtiment"... à moins que le bâtiment évoqué soit la cathédrale de Chartres (ça c'est pour provoquer les inquisiteurs en flagornerie, ouarf !).

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  3. Gide se serait construit son propre personnage ? Du marketing littéraire d'avant le marketing, par journal interposé ?
    Pensait-il rentrer dans l'Histoire ?
    N'est-il rentré que dans les bibliothèques ?
    Tout écrivain est un posteur ?
    Les bloggeurs sont des écrivains en posture seulement ?
    Qu'est-ce qui fait (faisait) un grand écrivain ? Son journal ?

    Mon miroir ! où est mon miroir ?

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  4. Il refait le noeud de sa cravate à chier ?

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  5. Pierre R.R

    Non, le blogueur n'est pas un écrivain, en posture ou non. Rien à voir.
    Le journal d'un écrivain, c'est son chemin de ronde...

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  6. Sinon (je reviens exprès pour relire le billet), je crois que Gide aimerait qu'on l'évoque ainsi.

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  7. Pascal : ben... merci Amazon, pourquoi ?

    Pluton : mais non,mais non, vous exagérez toujours !

    Pierre : ouh la, c'est trop d'un coup, on verra ça demain !

    Nicolas : pas mal, je n'y avait pas pensé ! Et c'est Karima qui fait la Petite Dame ?

    Suzanne : sauf que, le faisant, j'aurais cassé son coup à la Petite Dame...

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  8. Amazon ? Moi qui croyais qu'on le trouvait que sur Chapitre.com... Ce n'est pas celui-là qui était introuvable ?

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  9. Je ne suis pas spécialiste de Gide, loin de là mais ce que vous dites de l'auteur et de son propre reflet me fait étrangement penser à ce tableau de Magritte dans lequel il se peint au miroir mais de dos.
    La métaphore picturale est juste, non ?
    :-))

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  10. Le niveau monte dangereusement.

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  11. Le jeu de miroir(s) se complique si l'on ajoute le Gide des autobiographies et du roman, celui des essais et critiques, celui des récits et soties, celui des correspondances (79 sont publiées depuis 1946 qui sont autant de reflets selon que c'est Valéry, Martin du Gard ou Marc Allégret qui oriente la psyché).

    Et si les poses gidiennes sont nombreuses, elles ne durent jamais longtemps. Ou tournent à la grimace, l'enfant qui s'amuse reprenant vite le pas sur le pasteur protestant qui l'ennuie.
    C'est pourquoi une image fidèle de Gide est aussi celle que je donnais sur cette page.

    Veuillez pardonner cette manifestation un peu abrupte mais qui vient d'un lecteur fidèle de votre blog (via les sites camusiens que vous savez) et que la chose gidesque fait sortir du bois...

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  12. Pascal : non, c'est le théâtre de Maurice Boissard qui l'était !

    Poireau : Tout ça, c'est la faute à Velasquez !

    Appas : c'est le réchauffement climatique, peut-être ?

    Fabrice : mais ne vous excusez de rien : la maison est ouverte...

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  13. Ah Velasquez !

    Pendant longtemps je n'ai pas aimé ce peintre à cause de Foucault. Ses longues pages idiotes (dans les mots ou dans l'archéologie ?) m'en avait dégouté. Foucault quelle erreur globale !

    Et puis à l'exposition universelle de Séville dans les années 90 (92 ?), le pavillon espagnol présentait une exposition merveilleuse avec pour la plupart des oeuvres de Velasquez. J'ai passé la moitié de la journée à les disséquer.

    La misère humaine pleine de beauté, un must

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