dimanche 15 novembre 2009

Mère, mon beau souci (lecture du dimanche)


Chapitre III





Lorsque la Renault Clio rouge conduite par sa mère quitta l’autoroute A10 pour s’engager sur le Périphérique trempé de pluie, et où les voitures, tous phares allumés, s’écoulaient avec une lenteur désespérante, Laurent Papillaud sentit des larmes lui monter brusquement aux paupières.

Il ferma les yeux pour ne plus rien voir. Pour tenter d’annuler toute cette laideur, autour d’eux.

- Je me demande si je ne ferais pas mieux de passer par l’intérieur de Paris, déclara Céleste Vigier, de cette voix nette et calme dont elle ne se départait jamais.

Laurent Papillaud s’abstint de répondre. De toute façon, il était entendu que sa mère ferait exactement ce qu’elle voudrait, malgré toutes les objections qu’il pourrait éventuellement soulever. “Parce que c’était le mieux pour eux” : sa formule de prédilection, à Céleste Vigier, la massue dont elle se servait pour clore toute discussion, notamment lorsque le contradicteur était son fils unique.

Les yeux toujours fermés, la tempe droite appuyée à la vitre latérale, Laurent Papillaud songeait avec une sorte d’incrédulité étonnée que, ce matin, le matin de cette même journée à la terminaison lugubre, sa mère et lui se trouvaient encore dans le Gers, s’éveillant sous un soleil encore pâle mais déjà radieux, dans la petite maison louée pour deux semaines à la sortie nord de Miradoux.

Quelque sept cents kilomètres ensuite, ils se retrouvaient là, englués dans cette marée automobile, perdus parmi ces voitures dont, à cause de la nuit et de la pluie oblique, on ne parvenait même pas distinguer les passagers.

« Peut-être qu’il n’y a plus de passagers... plus personne... », songea Papillaud – et qu’une idée tellement saugrenue puisse se former dans le cerveau d’un garçon aussi raisonnable qu’il l’était ou pensait l’être lui donna envie de descendre sa vitre et de sortir sa tête au dehors, afin de se faire fouetter au visage par l’eau qui tombait obliquement.

Laurent Papillaud avait 30 ans depuis deux mois ; et cette simple constatation lui semblait déjà relever du domaine de l’absurde, du problématique, de l’invérifiable. Il travaillait depuis six ans dans le service de maintenance informatique d’une compagnie d’assurances de taille moyenne. Il n’était ni très bien ni très mal payé. Il n’avait pas d’amis au sein de l’entreprise, mais tous ses collègues étaient corrects avec lui, et ses supérieurs également.

Tous ces faits étaient aisément vérifiables, mais Laurent Papillaud avait toujours un certain mal à se persuader de leur complète réalité.

Céleste Vigier allait avoir 55 ans ce 26 août, “jour de l’abolition des privilèges”, comme elle le faisait observer à son fils chaque année. Elle avait remis en circulation son nom de naissance le jour où Jean-Marc Papillaud, le père de Laurent, les avait quittés, 21 ans plus tôt – et elle l’avait fait avec le plus grand calme, dans une exemplaire maîtrise de soi.

Ensuite, seule avec un enfant de neuf ans, sans métier bien défini mais assurée de survie par la pension obtenue sans grande lutte de son ex-mari, Céleste Vigier avait suivi le cursus habituel des femmes dans sa situation, et dans l’ordre le plus courant : psychanalyse pour commencer, puis dévouement actif à toutes les causes humanitaires passant à portée de son esprit de sacrifice.

Laurent Papillaud ne fit pas la moindre remarque lorsque sa mère quitta le périphérique pour s’engager sur la bretelle d’accès à la porte de Vincennes. Même s’il savait bien qu’ils allaient mettre trois fois plus de temps à rejoindre la rue Doudeauville en traversant Paris plutôt qu’en s’obstinant sur leur voie initiale.

C’était sans importance, de toute façon il n’avait aucune envie de retrouver leur appartement du deuxième étage, dont les trois pièces lui faisaient horreur, presque autant que le quartier environnant, où sa mère avait délibérément choisi de venir habiter, sept ans plus tôt. “Parce que ce sera mieux pour nous, et pour être au cœur de l’action, là où sont les vraies souffrances.” C’était la raison qu’elle avait donnée à son fils.

Bien que l’on soit en août, ils mirent en effet plus d’une heure pour aller de la porte de Vincennes à chez eux. Et encore près d’un quart d’heure pour trouver une place de stationnement, interdite mais à peu près correcte, à cinq bonnes minutes à pied de leur immeuble.

Comme tous les soirs quand le temps le permettait, les trottoirs et même la chaussée étaient envahis par une foule que Céleste Vigier qualifiait avec gourmandise et attendrissement de “bigarrée” et qui, vue par les yeux de son fils, était presque uniformément noire malgré les vêtements de couleurs criardes portés par les femmes.

Chaque fois que son chemin croisait celui d’une mère affublée d’un enfant de moins de sept ans, Céleste Vigier s’arrêtait pour tapoter les cheveux crépus du bambin en s’extasiant sur sa beauté, la luminosité de son sourire, la candeur douce et ancestrale de ses grands yeux sombres.

Toujours en retrait d’elle, silencieux, Laurent observait avec une vague curiosité le regard soit absent soit un peu soupçonneux de la mère, et les dentitions exhibées des hommes assis ou debout aux minuscules terrasses des cafés, qui dévisageaient sa mère avec un dédain narquois.

Pourquoi avait-il toujours cette impression qu’on se moquait d’eux ? Que sa mère, en dépit de tous ses efforts – ou sans doute plutôt à cause d’eux – ne représentait rien d’autre qu’une poire juteuse, ou encore un citron à presser, aux yeux de tous ces étrangers ?

(Laurent Papillaud savait fort bien que la plupart des Africains qui tenaient désormais cette partie du 18ème arrondissement étaient de nationalité française, mais lorsqu’il pensait à eux, c’est tout de même le mot “étranger” qui lui venait à l’esprit. Bien entendu, c’était là un sujet qu’il se gardait bien d’aborder en public. Et si, au bureau par exemple, la conversation accostait certains de ces rivages dangereux – immigration, identité nationale, etc. –, il restait muet et s’appliquait à feindre l’indifférence.)

Dans le quadrilatère allant des stations de métro Château-Rouge à Marcadet-Poissonniers, et, dans le sens est–ouest, des voies de chemins de fer de la gare du Nord au boulevard Barbès, Céleste Vigier se flattait de “connaître tout le monde” ; Laurent Papillaud rétablissait donc une sorte d’équilibre en ne parlant jamais à personne.

Enfin, Céleste Vigier tourna deux fois la clé dans la serrure de la petite porte de bois, et la mère et le fils se retrouvèrent chez eux, avec une impression de calme bien que les cris, les appels, les rires, les éclats continuent de leur parvenir de la rue, et fort distinctement.

Sans même prendre la peine d’ôter ses chaussures, Céleste Vigier traversa la pièce commune et fonça droit sur le petit bureau installé entre les deux fenêtres donnant sur la rue. elle mit l’ordinateur sous tension et s’assit devant.

- Il faut absolument que je sache où en sont les sans-papiers de la rue d’Abidjan, expliqua-telle sans le regarder à son fils qui ne demandait rien. S’ils occupent toujours l’église Saint-Polycarpe, il va sans doute falloir aller leur porter de quoi se nourrir. Et, surtout, leur apporter notre solidarité active : c’est ce qui est le plus précieux pour eux... Cette chaîne humaine...

Papillaud fila se réfugier dans sa chambre et, après s’être entièrement déshabillé, se laissa tomber sur son lit – son petit lit d’adolescent à une place.

Il ferma les yeux et, presque aussitôt, un flot d’images très rapides, comme stroboscopées, affluèrent devant ses paupières closes. Images violentes, énigmatiques, sauvages, qui avaient tendance à l’effrayer.

Mais, en même temps, il sentit sa verge se tendre au bas de son ventre.

Cette érection suffit à mettre brutalement fin aux images. Papillaud plaqua ses deux mains sur son ventre et sentit son visage fin et délicat, s’empouprer d’un coup.

Et si jamais sa mère venait à entrer dans sa chambre sans s’annoncer, comme elle avait gardé l’habitude de le faire ? Et qu’elle le découvrait dans cet état ?

Oh ! bien sûr, elle ne se fâcherait pas ! Elle ne se mettrait pas en colère ! Non, elle prendrait son visage de bonté appliquée pour lui expliquer qu’il n’avait pas à avoir honte, que c’était parfaitement normal, etc. Et ce serait encore pire.

Papillaud se releva brusquement, enfila sa robe de chambre en éponge rose pâle et fila vers la salle de bain, qui séparait sa chambre de celle de sa mère.

Une bonne douche, d’abord très chaude et puis froide, lui ferait le plus grand bien, assurément.

Du “living”, comme Céleste Vigier appelait la pièce commune, si encombrée qu’on pouvait à peine circuler entre les meubles, il entendit le crépitement furieux des doigts de sa mère sur le clavier de son PC.

En effet, comme il pensait, l’eau brûlante apaisa Laurent Papillaud. Et le jet d’eau froide dont il s’aspergea le corps après l’avoir méticuleusement savonné lui donna le coup de fouet qu’il en attendait.

Au moment où il fermait le robinet, sa mère ouvrit la porte de la salle de bain, évidemment sans frapper :

- Mon Lolo, la situation est grave... annonça-t-elle, en fendant la vapeur qui avait envahi la petite pièce carrelée, comme un brise-glace la banquise. Les flics ont pris position devant Saint-Polycarpe, je viens d’avoir Hubert, le président du DAP : il pense qu’ils vont donner l’assaut incessamment. C’est ignoble, il faut une mobilisation citoyenne pour empêcher cette infamie ! On ne plus tolérer le fascisme rampant qui s’empare un à un de tous les leviers de commande, dans ce pays ! Dépêche-toi de t’habiller : nous y allons !

Pendant le prêche de sa mère, Laurent Papillaud avait vu apparaître devant ses yeux le visage de troll et la sihouette de nain de jardin d’Hubert Jocrisse, le président du DAP – l’association “Droit aux papiers”, reconnue d’utilité publique – qui ne perdait jamais une occasion de tripoter sa mère dans les cortèges des manifestations, sous prétexte de vigilance fraternelle et citoyenne.

Il écarta le rideau de plastique et sortit de la douche, sans aucun souci de sa nudité : n’était-il pas toujours un enfant, aux yeux de Céleste Vigier ? N’est-on pas toujours un enfant aux yeux de sa mère ?

- Je ne me sens pas très bien, Maman, soupira-t-il, en s’efforçant de prendre une mine abattue. Je crois que le voyage m’a achevé. Vas-y sans moi, s’il te plaît...

Voyant les sourcils presque invisibles de sa mère se froncer, il s’empressa d’ajouter :

- Mais dis bien à Hubert que je serai là, avec eux, dès demain matin ! Il faut absolument faire barrage à cette montée de l’intolérance et du racisme, qui rappelle les heures les plus sombres de notre histoire !

Il avait débité ça tout d’une traite, sur un ton grave, malgré l’envie de cligner de l’œil qui le taraudait. Sa tirade ne suffit cependant pas à amadouer la gardienne des vigilances qui se dressait face à lui, sa crinière épaisse rejetée vers l’arrière et la mamelle agressive.

- Très bien, comme tu voudras mon Lolo, dit-elle avec cette voix un peu trop douce qu’elle prenait toujours pour signifier à son fils la déception qu’il lui infligeait. Repose-toi, tu as raison. Après tout, il ne s’agit que de quelques malheureux Maliens dépouillés de tout et sans doute affamés : ça ne vaut pas le coup de tomber malade pour ça...

Et, sans donner le temps à son fils de répondre, Céleste Vigier pivota sur ses talons puis, le dos peiné et réprobateur, quitta la salle de bain familiale d’un pas décidé, d’une démarche déjà en lutte.

29 commentaires:

  1. Didier, ce texte est il destiné à alimenter un brigade mondaine ?
    très fort le choix du prénom de maman, et Lolo dans son peignoir rose....

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  2. Oui, c'est réellement le début du chapitre III (que je viens du reste de "boucler" à l'instant même).

    Pour le prénom, on s'amuse comme on peut, n'est-ce pas ?

    Quant au peignoir rose, il n'est pas là par hasard...

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  3. aurais je raté les chapitres 1 et 2 ?
    il me les faut absolument ainsi que la suite

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  4. Tiens, Laurent Papillaud "travaillait depuis six ans dans le service de maintenance informatique d’une compagnie d’assurances de taille moyenne."

    (Presque) comme Kafka.

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  5. Olympe : non, vous n'avez rien raté, c'est le premier extrait que je mets. Et sans doute le seul. Enfin, faudra voir...

    Christophe : Kafka était dans l'informatique ? Quel visionnaire, ce type !

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  6. Je n'ai lu qu'un seul BM , et écrit, avant que vous ne soyez un Brice-toi-même.
    J'ai trouvé ce texte d'une écriture très nettement supérieure à ce que j'en avais lu alors.
    Pensez à l'occasion à me donner les numéros de bouquins que vous avez écrits.
    Bises à Catherine et Warf à la meute.

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  7. Ah mais kilécon, kilécon, kilécon....
    (smiley)

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  8. Fidel : comme j'ai votre adresse, je vais vous en envoyer un ou deux, si ça vous amuse...

    Suzanne : pas de smiley entre nous, voyons !

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  9. Didier : oui, mais après vous allez encore dire que je suis ivre morte le dimanche après midi.

    Votre Laurent Papillaud est en proie à de bien métaphysiques angoisses dans les embouteillages, dites donc.
    Tout ça manque un peu de sexe, quand même.

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  10. Du sexe, il y en a dans la deuxième partie du chapitre : une scène dans une boîte homo... que j'ai intégralement pompée dans le Journal de Travers !

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  11. Suzanne, c'est ce que je disais à Didier cette nuit...

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  12. "intégralement pompée", ça veut dire "intégralement copiée" ?

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  13. Vous avez pompé l'intégralité d'une boite homo au point d'en avoir les joues de travers ?

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  14. Au moment où je tapais ce malencontreux "pompé" pour "copié", je me suis demandé QUI allait réagir dans le sens prévisible...

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  15. C'est vrai que "pompé" était ambigu.
    En argot la reprise d'un texte c'est une "resucée".

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  16. Malavita : oui, mais là, en l'occurrence, j'ai repris le texte camusien à l'identique. donc, pas de resucée qui tienne !

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  17. Petite erreur: "Chaque fois que son chemin croisait celui d’une mère affublée d’un enfant de moins de sept ans, Céleste Vigier s’arrêter pour tapoter". S'arrêtait.

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  18. Ah oui, je crois savoir que Céleste est aussi le nom de la femme de... Babar, et Babar... Enfin bref.

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  19. Christophe : je pense que vous ne me connaissiez par à l'époque, mais mon premier blog, qui s'intitulait "Didier Goux habite ici" (février - novembre 2007) était placé sous l'effigie d'un Babar agitant un drapeau français dans sa trompe...

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  20. Très juste cher Didier, je ne vous connaissais pas.
    En revanche, le "tuyau Babar", si je puis dire, je l'ai dégoté chez Juan Asensio dont je suis un lecteur assidu...

    Bonne semaine à vous.

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  21. Est-ce que les archives de ce blog sont récupérables ?

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  22. Christophe : Ah, oui, bien sûr ! De cette époque date mon homérique engueulade avec Juan !

    Suzanne : j'ai tout en document Word, oui.

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  23. Et voilà que sous le titre du billet s'affichent encore plusieurs lignes de supportEmptyParas...
    Ça n'arrive qu'à moi, ça???

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  24. Orage : j'ai eu un mal fou à transporter ce texte du document Word initial à la fenêtre blogger. Et, à ce moment-là, j'avais moi-même les lignes dont vous parlez. Je les ai effacées et, chez moi, on ne les voit plus, mais il faut croire que je ne les ai que partiellement enlevées...

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  25. J'ai l'impression que Camus a fait, inversement, la même chose que vous, on dirait qu'il a repris une page ou deux d'un BM dans son dernier roman.
    En tout cas, j'ai bien envie de lire celui-ci. Pourrez-vous nous avertir au moment de sa parution ?

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  26. Pascale : disons que dans Loin, on peut en effet penser que Camus s'est amusé (la scène de l'eurotunnel) à pasticher un Brigade mondaine, comme VS l'a dit sur son blog. Tandis que, moi, dans la suite de ce chapitre, j'ai littéralement recopié le journal de Travers.

    De fait, j'avais déjà repris des paragraphes entiers de Camus dans Le Maître de Plieux (et après l'avoir averti que j'allais le faire).

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  27. Bonjour Didier,

    très bon...tout le folklore du gauchisme...en une bonne femme...ceux qui vous lisent comprennent, ceux qui ne vous connaissent pas vont tout prendre au premier degré...quelle pourrait être la critique de votre BM de Libération par exemple?

    Cherea

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  28. « Est-ce que les archives de ce blog [Didier Goux habite ici] sont récupérables ? » (la vox populi)

    J.A. a dit...
    La Schtroumpfette est une [CENSURÉ]

    D.G. a dit...
    J..., si vous étiez en face de moi, je vous foutrais mon poing sur la [CENSURÉ].

    Suite de ce dialogue directement chez vous par pli discret contre la somme modique de 29,99 € payable par chèque ou timbres postaux à l'adresse habituelle (pour plus de précisions, contacter la rédaction).

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