mardi 19 avril 2011

Les trancheurs de cols semblent au taquet : serions-nous en 1788 ?

C'est la question que nous sommes allés poser à M. de Chateaubriand, qui, après avoir farfouillé dans ses manuscrits avec une lenteur horripilante, nous a pour finir tendu le treizième chapitre du quatrième livre de ses célèbres Mémoires : « Lisez le début, nous a-t-il enjoint, la lippe un peu dédaigneuse. À partir de la sept ou huitième ligne… » C'est ce que nous avons fait. Était consigné, de cette écriture hachée, nerveuse comme un sismographe japonais, que nous connaissons si bien, le passage suivant :

« À cette époque, tout était dérangé dans les esprits et dans les mœurs, symptôme d'une révolution prochaine. Les magistrats rougissaient de porter la robe et tournaient en moquerie la gravité de leurs pères. Les Lamoignon, les Molé, les Séguier, les d'Aguesseau voulaient combattre et ne voulaient plus juger. Les présidentes, cessant d'être de vénérables mères de famille, sortaient de leurs sombres hôtels pour devenir femmes à brillantes aventures. Le prêtre en chaire, évitait le nom de Jésus-Christ et ne parlait plus que du législateur des chrétiens ; les ministres tombaient les uns sur les autres ; le pouvoir glissait de toutes les mains. Le suprême bon ton était d'être Américain à la ville, Anglais à la cour, Prussien à l'armée ; d'être tout, excepté Français. Ce que l'on faisait, ce que l'on disait, n'était qu'une suite d'inconséquences. On prétendait garder des abbés commanditaires, et l'on ne voulait point de religion ; nul ne pouvait être officier s'il n'était gentilhomme, et l'on déblatérait contre la noblesse ; on introduisait l'égalité dans les salons et les coups de bâton dans les camps. »

Une page plus loin, après avoir évoqué M. de Malesherbes et son emportement révolutionnaire, Chateaubriand écrit encore ceci :

« La Révolution m'aurait entraîné, si elle n'eût débuté par des crimes : je vis la première tête portée au bout d'une pique, et je reculai. Jamais le meurtre ne sera à mes yeux un objet d'admiration et un argument de liberté ; je ne connais rien de plus servile, de plus méprisable, de plus lâche, de plus borné qu'un terroriste. »

Et je m'étonne de rencontrer chez le vicomte ce mot de “terroriste”, que je pensais beaucoup plus récent, au moins dans cette acception-là. En revanche, aucune surprise lorsqu'il conclut le court paragraphe qui précède en évoquant les « niveleurs, régénérateurs, égorgeurs, […] transformés en valets, espions, sycophantes, et moins naturellement encore en ducs, comtes et barons ».

Relisons, transposons, méditons : les années qui viennent risquent d'être mouvementées et cruelles.

12 commentaires:

  1. Moi, je ne connais aucun sismographe nippon. Qu'est-ce qu'il vous prend d'écrire des billets à 7 heures du matin ? Pour nous faire déprimer ?

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  2. "les années qui viennent risquent d'être mouvementées et cruelles."
    et on n'aura pas de Chateaubriand pour en garder la mémoire, mais des journaux et des blogs. chouette.

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  3. Lu sur le blog de Nicolas: "La gauche donne le sentiment d'un homme debout sur une voie ferrée et qui regarde le train arriver sur lui, immobile." (et c'est un gars d'la gauche qui écrit ça).

    Je vais me promener. Je recopie un petit extrait de Chateaubriand, pour la route: sur les bruyères et dans les vallées de la Bretagne, vous rencontrerez quelques laboureurs couverts de peaux de chèvre, les cheveux longs, épars et hérissés; ou vous voyez danser au pied d'une croix, au son d'une cornemuse, d'autres paysans portant l'habit gaulois, le sayon, la casaque bigarrée, de larges braies.

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  4. (Analyse raisonnée de l'histoire de France)

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  5. Moi, ma fête, c'était hier.

    Bonne fête, Emma.

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  6. Ah, oui, merci Catherine et Nicolas (mais en juillet il faudra recommencer, pour la fête des ânes …).
    Oui, c'est ça, Nicolas,… (et moi qui suis allée vérifier ! ).

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  7. Selon mon ami Robert, terroriste est un mot apparu en 1794 qui désigne celui qui soutenait le régime de la Terreur.

    L'acception moderne du mot date des années 20.

    C'est amusant de savoir que quiconque dénonce le terrorisme fait implicitement une critique de la Révolution.

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  8. Il me plaît, cet homme qui veut bien de la révolution mais pas des têtes coupées.
    Quand on pense à toutes celles qui sont brandies en ce moment, sans la moindre révolution !

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  9. L'histoire se répète ; entièrement d'accord à ceci près que Chateaubriand parlait probablement d'abbés commendataires, et non commanditaires.

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