vendredi 3 août 2012

François-René à l'œil-de-bœuf

Au livre cinquième de ses Confessions, qui correspond à sa vingtième année et aux quelques suivantes, Jean-Jacques Rousseau parle des petits concerts qu'il organisait chez Mme de Warens (qu'il appelle Maman : du bon gibier de psys, ce Jean-Jacques…). À cette occasion, il évoque la figure d'un moine cordelier, le père Caton, très faufilé avec la bonne société de Chambéry. Il dit ceci :

« Ces soupers étaient très gais, très agréables ; on y disait le mot et la chose ; on y chantait des duos ; j'étais à mon aise, j'avais de l'esprit, des saillies ; le P. Caton était charmant. Maman était adorable, l'abbé Palais, avec sa voix de bœuf, était le plastron. Moments si doux de la folâtre jeunesse, qu'il y a de temps que vous êtes partis ! »

Est-ce qu'on ne croirait pas, à cette dernière phrase du paragraphe, entendre déjà Chateaubriand s'agiter dans ses limbes, et même passer timidement la tête par le vasistas pour tenter de s'inviter au concert ?

17 commentaires:

  1. C'est à moi que vous posez la question ?

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    1. Mais évidemment ! À vous comme à tout le monde : je ne discrimine pas, moi !

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  2. Je n'ai pas la réponse. Je connais mal François-René. "Gibier de psys", pour ça oui. Il suffit de lire les critiques de Starobinski sur le cas Rousseau et notamment ce qu'il déduisit de l'épisode du ruban volé dans "Les Confessions". En quelques phrases, on nous dépeint un Jean-Jacques Rousseau absolument sado-masochiste. C'est évidemment grotesque.

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    1. On en dit pourtant grand bien, de ce livre de Starobinski sur Rousseau ! Et je garde un très bon souvenir de son Montaigne en mouvement.

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    2. J'ai peut-être tort et tous les autres raisons. Tout n'est pas à jeter, cela va de soi. Starobinski est d'une grande intelligence et d'un savoir bien supérieur à la moyenne (et au mien, cela va sans dire). Il est très estimé, il est installé en somme. Pour ma part, je trouve qu'il se laisse aller sur la personnalité de Rousseau, Starobinski sur Rousseau est un Narcisse qui s'enivre de ses propres déductions, à tel point que ça en devient gênant : est-ce Rousseau qu'il analyse ou lui qui projette quelques unes de ses perversions (il doit bien en avoir quelques unes, comme nous tous...) ?

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    3. (Je n'ai pas lu "Montaigne en mouvement")

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  3. Belle formule !
    Et pas besoin de connaître François-René pour apprécier.
    Presque aussi efficace que : "Déjà Napoléon perçait sous Bonaparte"

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  4. Madame de Varan ?

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  5. Rousseau bon gibier de psys, je ne sais. Mais ne se peut-il pas que le nom de maman ait été d’un emploi moins restreint au XVIIIe siècle qu’aujourd’hui ? Je me suis posé cette question il y a quelques jours, en lisant La Religieuse. Diderot fait dire à Suzanne Simonin s’adressant à Mme Madin, qui l’a recueillie après l’évasion de celle-ci : « Eh bien ! maman Madin, Dieu ne m’a donc pas abandonnée, il veut donc enfin que je sois heureuse ! » ou « C’est sa fille qu’il me confie ! Ah ! maman, elle lui ressemblera, elle sera douce, bienfaisante et sensible comme lui… » C’est Mme Madin qui rapporte ces paroles dans sa correspondance avec le marquis de Croismare, et rien dans le texte ne laisse entendre que cet emploi de maman lui paraît extravagant ou déplacé. Le terme semble sortir aussi naturellement de la bouche de la religieuse que de la plume de Mme Madin.

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    1. Je ne pense pas car Rousseau lui-même signale cette appellation comme une sorte, sinon d'incongruité de sa part, du moins d'originalité. Et, ensuite, lorsque Mme de Warens, unilatéralement, décide qu'il est temps pour eux de coucher enfin ensemble, il souligne ce que le fait de l'appeler Maman depuis deux ou trois ans a de gênant au moment de passer à l'acte.

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  6. Il faut dire aussi, Didier, que Rousseau a un petit coté pitre, farceur, manipulateur. Un type d'une grande mauvaise foi quand il le veut. La lecture du Préambule des Confessions est un de mes plus grands moments de lecture. Il a cet art de marier la lucidité à la plus parfaite mauvaise foi, la prétention à la simplicité qui est absolument délicieux et parfois déroutant.

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  7. Selon une certaine thèse, Rousseau n'aurait jamais eu d'enfants, étant impuissant, et aurait inventé sa paternité pour faire taire les rumeurs à ce sujet.
    En ce cas, il n'aurait pas fait grand mal à sa "maman".
    Si quelqu'un à des lumières à ce sujet...

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    1. Oula, oula ! Le taulier va pas aimer !

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  8. François-René aurait sans hésiter pu dire : " je suis partout ! "... même là où il n'était pas, et nous le faire croire. Tel était son génie indiscutable, pittoresque et touchant.

    On ne peut pas vraiment dire la même chose de Jean-Jacques malgré les tombereaux d'ordures que l'on a déversées injustement sur sa personne, d'excellente compagnie d'ailleurs, à droite, à gauche et au milieu. Un délicat dans un monde de brutes. Un génie de notre langue, tout comme François-René.

    " Je n'ai jamais mieux senti mon aversion pour le mensonge qu'en écrivant mes Confessions : car c'est là que les tentations auraient été fréquentes et fortes, pour peu que mon penchant m'eût porté de ce côté. Mais loin d'avoir rien tu, rien dissimulé qui fût à ma charge, par un tour d'esprit que j'ai peine à m'expliquer, et qui vient peut-être d'éloignement pour toute imitation, je me sentais plutôt porté à mentir dans le sens contraire en m'accusant avec trop de sévérité qu'en m'excusant avec trop d'indulgence; et ma conscience m'assure qu'un jour je serai jugé moins sévèrement que je me suis jugé moi-même. "

    Jean-Jacques Rousseau, Les Rêveries, Quatrième Promenade.

    Il ne se doutait pas, le pauvre, qu'il ferait le régal des vermines.

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  9. A propos de " Rousseau, célèbre inconnu. "
    Alain de Benoist (Robert de Herte). Editorial (Conclusion) éléments n°143, avril 2012.

    Comme Leo Strauss l'avait bien remarqué, Rousseau inaugure la seconde vague de la modernité (Machiavel correspond à la première, et Nietzsche à la troisième). Prosateur incomparable, théoricien de premier plan du primat du politique, adversaire résolu des Lumières auxquelles on s'obstine encore à l'assimiler, il ne fut pas seulement un précurseur du romantisme, voire de l'écologisme, mais l'un des fondateurs de la psychologie moderne et de la sociologie critique. C'est en cela qu'il défie toutes les étiquettes. Jules Lemaître, dans un moment de lucidité, avait observé qu' " il serait possible de composer tout un volume de maximes et de pensées conservatrices et traditionnalistes (sic) tirées du "libertaire" Jean-Jacques Rousseau ". Leo Strauss, dans le même esprit, voyait dans la pensée de Rousseau l' " union bizarre du progressisme radical et révolutionnaire de la modernité et de la discrétion et de la réserve de l'Antiquité ". Alors Rousseau révolutionnaire conservateur ? Il est temps de rouvrir le dossier. "

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