jeudi 9 août 2012

Les angoisses de Gulliver quand s'approche le scalpel


Arrive toujours un moment particulier d'angoisse, dans les romans de Nathalie Sarraute – dans ceux que j'ai lus jusqu'à présent –, où le monde alentour se vide brusquement, où vous vous retrouvez tout seul : personne n'a jamais pris connaissance de ce livre avant vous, c'est pour vous à l'exclusion de tout autre qu'il a été écrit ; vous en êtes non seulement le seul lecteur, mais aussi l'unique objet, le premier et dernier cobaye. Et sans que vous parveniez à comprendre comment s'est opérée la téléportation, vous vous avisez au même instant que vous avez quitté le fauteuil où vous étiez tranquillement assis, pour vous retrouver étendu dos en terre, empêché de remuer par mille câbles et filins minuscules tel Gulliver à Lilliput. L'écrivain est penché sur vous ; c'est une assez vieille dame, déjà. Elle vous regarde avec un sourire compréhensif et même bienveillant, et ce sont précisément cette empathie et cette gentillesse qui le rendent effrayant. Elle vous dit de sa voix égale, presque absente : « Il va falloir creuser encore un peu la plaie… tenter de cautériser, ensuite… mais d'abord fouiller votre blessure… il faut continuer le livre… »

3 commentaires:

  1. "cette empathie et cette gentillesse qui le rende effrayant..."
    Au point de vous faire perdre la boussole orthographique ?

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    1. Corrigé !

      (Si j'étais un vrai progressiste, j'aurais fait comme Dame Rosa : j'aurais censuré votre commentaire et serais allé faire ma petite correction en douce…)

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    2. Ben oui ! C'est en somme la malédiction de n'être qu'un progressiste de pacotille !

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