samedi 18 août 2012

Le langage, ce domestique que l'on sonne

Dans une conférence faite au Japon en 1969 et intitulée Le Langage dans l'art du roman, Nathalie Sarraute écrit ceci (pp. 1680-1681 de l'édition de La Pléiade) :

« Contrairement à ce qui se passe pour les autres arts, dont les gens ne s'approchent d'ordinaire qu'avec modestie, avec beaucoup de précautions, dont ils disent : “ Oh moi, vous savez, je ne suis pas connaisseur en peinture… ”, “ Moi, je ne suis pas musicien, je me trompe peut-être… ”, quand il s'agit du roman, qui a-t-on jamais entendu s'exprimer ainsi ? Qui dit jamais : “ Oh moi, je ne connais rien au roman ” ? »

Ce paragraphe porte son âge, si l'on peut dire, car, depuis, la situation s'est aggravée, au moins en ce qui concerne la musique : cette “modestie” dont parle Sarraute a cessé d'avoir cours, il a suffi pour que chacun se sente à l'aise, décomplexé, d'abolir la frontière entre ce qui ressortit à la musique et ce qui n'a que peu à voir avec elle, en dehors des sept notes de la gamme. Il me semble qu'il en va un peu de même avec la poésie, puisque ont été sacrés poètes des Brassens, des Ferré, des Dylan, quand ce ne sont pas Jean Ferrat ou Jim Morrison. On a touillé dans le grand chaudron les musiciens et les musiciens en bâtiment, dans la gamelle voisine les poètes et les versificateurs mirlitonniens. Mais, évidemment, le mal est plus ancien et plus profond dans le cas du roman. Sarraute, comme de juste, en pointe aussitôt la raison principale, et qui est que le romancier se sert du même matériau de base – le langage, la phrase, les mots – que les M. Jourdain que nous sommes, favorisant ainsi la confusion. Elle dit :

« Cette prose, que chacun perfectionne à sa manière, elle ne paraît pas être autre chose qu'un véhicule. Elle ne paraît pas avoir d'existence propre, pas de valeur en elle-même. Sa raison d'être, sa fonction, consiste à transmettre… À transmettre le mieux possible quelque chose qui se trouve en dehors d'elle. Et c'est ce qu'elle transmet qui seul compte. Le langage, lui, s'efface devant ce qu'il est chargé de communiquer. Il se fait le plus invisible qu'il peut – comme un domestique bien stylé. Il est uniquement destiné à rendre service et il ne s'arrête jamais de servir. Et il sert à quoi ? Et à qui ? Eh bien, on le sait, il sert à tout et à chacun. »

Cette idée d'un langage outil dont chacun serait apte à se servir est celle qui a rendu les blogs envisageables, sinon réellement possibles. Entretemps le “domestique stylé” de Sarraute est devenu une sorte de barman débraillé et crasseux. Et l'on voit ainsi des gens, incapables même de savoir par quel bout s'en saisir, de cet outil,  passer outre leur ignorance, simplement parce que ce qu'ils ont à dire, croient-ils, est bien plus important que la manière dont ils s'y prennent pour le faire. En un sens ils ont raison : le plus souvent, en effet, la langue exténuée et informe qui est la leur est bien suffisante pour exprimer leur pensée. On en voit même qui poussent la fatuité jusqu'à faire imprimer le résultat de leurs triturations et en proposer le résultat en “une” de leur petit espace personnel…

Le blogueur n'est même pas un écrivain en bâtiment. C'est un simple imposteur. Nous sommes des imposteurs.

22 commentaires:

  1. Fishing for compliments on Sunday morning ?

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  2. Ressortit du verbe ressortir deuxième forme...putain la classe.

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  3. Il y a une généralisation abusive à la fin de votre topo : ce n'est pas parce que la grande majorité des blogueurs sont nuls que tout blogueur est nécessairement un imposteur. On dirait que vous croyez sérieusement que prendre la parole, quand on n'est pas de l'académie française, est un odieux témoignage de mégalomanie. Mais il n'y a aucun moyen de déterminer à partir de quel niveau de compétences il est légitime de publier quelque chose. Pourquoi ne pas penser que le tri se fait tout seul ? Pourquoi ne pas se dire que le blog de Rosaelle n'intéresse personne, tandis que le vôtre, s'il touche un plus vaste public, et parmi ce public, de fins lettrés (comme moi par exemple), eh bien c'est qu'il le mérite ?

    Concernant la musique, il me semble que vous péchez un peu par ignorance. Il est bien évident que l'immense majorité de la production musicale est merdique, là encore, mais la facilitation de la création a aussi entraîné de jeunes talents à se lancer, et quelques-uns ont montré du génie. Je pense notamment à la vague post punk en Angleterre, avec des pépites telles que Joy division, The Cure, New Order, Siouxsie... mais je m'arrête là, car je suis déjà en train de passer pour un inculte navrant aux yeux de l'ennemi de la jeunesse que vous cherchez à être (je plaisante).

    Blague à part : il n'est plus possible de faire de la musique aujourd'hui comme on en faisait jadis. Plus personne n'en est capable, et les compositeurs qui s'échinent à se placer dans la continuité de la musique "classique" nous ennuient à mourir, avec leurs dissonances et leurs bruitages d'évier. Mais d'autres voies se sont dégagées, qu'il faut oser explorer sans à priori. Je suis bien plus désespéré par l'actualité des arts plastiques, qui est à pleurer. Quant à la littérature, je ne crois pas que quelque chose nous empêche d'en faire, et de la bonne, même si la mauvaise se répand.

    Ce que dit N. Sarraute, à propos du roman dont tout le monde pense être spécialiste, me fait plutôt penser à la philosophie. Tout le monde se donne le droit de raconter sa vision des choses, sa "philosophie", sans avoir jamais lu les grands auteurs, tandis qu'on aura quand même du mal à trouver des gens qui, n'ayant jamais lu de romans, viendraient nous en expliquer les principes. Il est vrai qu'il est très facile de lire des romans, alors qu'il est très difficile de lire de la philosophie (et d'ailleurs personne n'en lit).

    Voici, en vrac, mes formidables réflexions issues de votre dernière provocation désabusée.

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    1. Vous allez bien sûr penser que je me dérobe à la discussion, mais je dois vous dire qu'à 11 h 29, la chaleur dans la Case commence à être, pour moi, à la limite du supportable (il est vrai que mon seuil de tolérance, dans ce domaine comme dans d'autres, est assez bas) ; aussi vais-je très probablement déserter illico de clavier jusqu'à demain matin.

      Mais je vous accorde que ma conclusion est un peu abrupte… Même si je ne la renie pas.

      Et, non, il n'est pas facile de lire des romans.

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    2. Encore une conclusion abrupte !
      Bon, rafraîchissez-vous bien.

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    3. Pas du tout d'accord avec vous Marco concernant la philosophie. Il me semble que pour vivre chacun a besoin de se créer sa propre "weltanschauung". Si embryonnaire soit-elle. J'ai l'impression que les philosophes n'intéressent et ne concernent que les philosophes (c'est vous dire si je suis con !);

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    4. "J'ai l'impression que les philosophes n'intéressent et ne concernent que les philosophes "

      C'est vrai pour un certain nombre d'entre eux, sans doute, qui ont atteint un niveau de technicité inaccessible au quidam, mais il y a aussi des textes lisibles et fondateurs : les sceptiques, les stoïciens, quelques dialogues de Platon, etc., qui pourtant ne sont pas tellement lus non plus. Je vois beaucoup s'intéresser à Montaigne, qui souvent m'ennuie et n'atteint pas la cheville de Pascal, dont on fait moins grand cas, parce qu'encore trop philosophe dans son style, peut-être, alors que Montaigne discute gentiment. Et Descartes : peut-on vraiment comprendre quelque chose à la modernité sans avoir lu Descartes ? C'est quand même autrement plus important que Nathalie Sarraute (et, en plus, pas forcément moins plaisant). Evidemment, dit ainsi, ça fait un peu le gars qui raconte que les livres les plus importants du monde sont précisément ceux qu'il a lus. Mais en même temps j'ai remarqué que beaucoup font ainsi, avec des livres bien moins fondamentaux que les Méditations métaphysiques : "il faut absolument lire ceci" ; "on ne peut pas vivre sérieusement si on n'a pas lu cela"... ce qui est toujours marrant quand les bouquins en question sont du Proust, par exemple. Comme si, pour comprendre le temps, il ne valait pas mieux lire Bergson ! On peut lire les deux aussi, sans doute, et c'est probalement mieux, mais qui le fait vraiment ? Qui a vraiment lu Bergson ?

      Alors oui, on peut vivre dignement sans avoir lu les philosophes, comme sans doute on peut les avoir lus et être un imbécile, mais il me semble difficile de comprendre vraiment le monde et de se comprendre vraiment soi-même (du moins d'essayer sérieusement de le faire) sans avoir lu les textes fondamentaux de la philosophie.

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    5. Mon parcours de brèves études (électrotechnique) et mon parcours professionnel (automatismes) ne m'ont en rien préparé à la connaissance de la philosophie.
      Je n'en lis toujours pas. Mais grâce à un ami de Mr Georges, je veux dire Michel Onfray, j'ai "mis les pieds" dans la philosophie par le biais de l'écoute. Idem par le biais de Finkelkraut et quelques autres par le biais de France Culture et de conférences téléchargeables sur le Net. Est-ce déshonorant, est-ce insuffisant ? (Oui, dirait Mr Georges). En tous cas, pour le pauvre inculte que je suis (Oh oui, Oh oui, dirait Mr Georges), c'est mieux que rien.
      Autre auteur qui me passionne, c'est Etienne Klein. Il est à la fois Docteur en physique et Docteur en philosophie. Et pour qui s'intéresse plutôt à l'épistémologie, c'est l'initiateur idoine. (Aux chiottes Etienne Klein nous dira Mr Georges) Pour info, France Culture diffuse en ce moment 5 émissions de son cru intitulées "Aux frontières de la métaphysique" (Aux chiottes France Culture, la métaphysique, l'épistémologie, la radio et Duga réunis conclura brillamment Mr Georges)

      Duga

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    6. Je ne connais pas Etienne Klein, et je n'apprécie que modérément Onfray ; Finkielkraut, sans être vraiment un philosophe (trop de style, trop de littérature et de récit dans sa production), est souvent profond. Je n'ai pas de bons points à attribuer, mais je dirais volontiers qu'essayer de lire un peu de philosophie témoigne au moins d'une réelle volonté de mieux connaître le monde, ce qui va forcément dans le bon sens, même si Georges y trouverait sans doute à redire.

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    7. On peut ne pas être d'accord avec tout ce qu'exprime Onfray, Finkelkraut et certains autres. Un accord total serait inquiétant. C'est la simplicité de langage, la pédagogie que j'apprécie chez eux, caractéristiques sans lesquelles la philo me serait restée éternellement étrangère. Et mon ambition n'est pas de savoir si la pensée de Spinoza est préférable à celle de Platon.
      J'ai remarqué qu'il était de bon ton de se payer la tête de Luc Ferry. Onfray s'y adonne avec délectation. Pour autant, j'ai assisté à une conférence de LF C'était parfaitement clair et j'y ai appris pas mal de choses (Aux chiottes Luc Ferry dirait Mr Georges). Ceux que j'ai cité ont aussi un rôle de passeurs de leur discipline, surtout quand "on part de loin" comme c'est mon cas.
      Aux chiottes les passeurs et ceux qui partent de loin proférera Mr Georges.

      Duga

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  4. Les blogueurs sont d'abord des posteurs.

    En hommage à votre grand-père.

    Duga
    Post restant

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  5. Ce matin, sur Facebook, M. Labeuche posait la question : "Bach, Dostoievski, Bergman.Que faire après eux ?" (notez qu'il oubliait Rosaelle) à quoi je répondis : " Que faire ? Mais tout reste à faire ! Chacun sa petite musique. Surtout que le panthéon de l'un n'est pas celui de l'autre."

    Petite, grande, en bâtiment, qu'importe l'écriture si elle est agréable à qui la lit ?

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  6. Le blogueur, un imposteur ? Pas du tout. Enfin pas tous. Je n'ai aucune prétention littéraire. Ce qui m'intéresse est de papoter et si possible rigoler avec les copains.

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  7. Pas facile d'être "blogueur",
    Chacun raconte ce qu'il veut sans le moindre contrôle éditorial, contrairement à un journaliste ou à un écrivain (du moins j'imagine)
    Chacun raconte ce qu'il veut donc et peut se laisser aller à penser que ce qu'il écrit est la vérité puisqu'il le pense… on vit souvent ce que cela donne chez certains et même chez certaines… (hum!)
    Au fond le seul "contrôle éditorial" serait le commentateur… peut-être mais il arrive après la bataille quand le mal est fait… trop tard donc.
    Le seul courage serait de se taire ce que je vais donc faire de suite d'autant qu'ici aussi il fait trop chaud, et s'il fait trop chaud, c'est la faute à Sarkosy et au racistes presque nazi… (moi nom plus personne ne contrôle ce que j'écrit alors je peut bien écrire que c'est la faute à Sarkosy, c'est commode et ça mange pas de pain, bon je dérive je vais me coucher…)

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    1. et en plus y a personne qui corrige mes fautes d'orthographe, lamentable!
      Tiens je vais me mettre à la musique! (tant pis pour vous)

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  8. Je suppose que les quatre à six heures de français hebdomadaires de la sixième à la première ne me font pas spécialiste en roman mais me donnent l'impression à tout le moins de pouvoir apprécier un style, une construction, une métaphore, alors que je ne saurai même pas comment esquisser le début d'amorce de commencement d'un cm² de cette merveille qu'est la Flore du Titien.

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  9. "Il me semble qu'il en va un peu de même avec la poésie, puisque ont été sacrés poètes des Brassens, des Ferré, des Dylan, quand ce ne sont pas Jean Ferrat ou Jim Morrison."

    Pour les autres, je ne sais pas, mais en ce qui concerne Brassens, s'il a été sacré poète par son époque, c'est totalement à son corps défendant. Il ne se prétendait ni poète ni musicien, il se prenait pour un "honnête artisan", un de ceux dont vous parliez l'autre jour, engagé dans un "art mineur". Il n'a surtout jamais rien accepté, ni honneurs, ni décorations. Il a fait des chansons de ses refus.

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  10. Les écrivains sont également des imposteurs, et sans doute les pires, voilà ce qu'il aurait peut-être fallu conclure ; voir le baratin d'amour pur qu'à Henry Miller à l'adresse de Miss Brenda Venus parce qu'il a éminemment besoin de croire en la vie (et d'eau à son moulin de la création) alors qu'il est à l'aube de clamser, est très parlant.

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  11. Le blog et ses blogueurs ont au moins le mérite d'exister.
    Je ne suis pas écrivain, loin de là, mais quelle légitimité faut-il pour l'être ? Le fait de bien écrire, d'utiliser tous les mots du dictionnaire et à bon escient, ou bien la volonté de créer, de communiquer et transmettre une pensée un message compréhensible par le plus grand nombre ?
    Si beaucoup de blogueurs font de l'approximatif, et expriment une pensée qui vous apparaît comme simpliste, ils font au moins l'effort d'utiliser l'écrit et la lecture, choses bien en peine à l'heure actuelle.
    Il s'essayent à l'écriture, et vous le dites, ils passent outre leur ignorance : c'est un bel effort !
    Et peut être que certains découvriront un vrai plaisir dans cet exercice et chercheront à s'améliorer. Et leur langage débraillé et crasseux se revêtira de lumière !

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    1. Tiens ! Tu trolles ici, maintenant.

      Je vais protester contre cette partie de ton commentaire : "Il s'essayent à l'écriture, et vous le dites, ils passent outre leur ignorance : c'est un bel effort !" Tu conviendras que ça équivaut à nous prendre pour des cons...

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    2. Faire l'effort de s'essayer à faire quelque chose que l'on maîtrise mal ou nouveau, sous entendu et faire le nécessaire pour apprendre et s'améliorer, je trouve que c'est prendre des risques donc demande du courage !
      Et oui je trolle ici, puisque tu fais des liens !!

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