mardi 25 septembre 2012

Tentative de pourtraict de François H. en Nekrozotar

L'extrait que l'on va lire constitue le premier intermède du second acte de La Balade du Grand Macabre, pièce de Michel de Ghelderode publiée en 1935. Le monologue qui le constitue est prononcé par Videbolle, philosophe asservi et humilié par son épouse, Salivaine. Videbolle est par ailleurs veuf de très fraîche date – et fort heureux de l'être –, Salivaine ayant été mordue à l'épaule par Nekrozotar, autrement dit la Mort, en balade sur terre, surnommée aussi “Le Grand Macabre” par Porprenaz, ivrogne notoire. La scène se passe au palais de Sire Goulave, prince de Breugellande. Je ne sais pourquoi, cette harangue de Videbolle a résonné en moi de manière étrangement contemporaine. Voici donc :

Alarme ! Il arrive, il est arrivé ! Qui ? Le fantasmagorant, le coupe-ficelles, le croque-vivants, le désossé, l'histrion des derniers jours, le montreur de cataclysmes, l'ordonnateur du Grand Raffût, le maître des asticots, le dégonfleur de panses, l'équarisseur fatidique, l'étouffeur, le carbonisateur, le pulvérisateur, l'échaudeur, l'écorcheur, l'émusculateur, le broyeur… Il vient celui que nul n'attend. Accourez, contemplez, admirez… On prend ses places… À minuit le théâtre flambera, explosera, croulera, et rien ne sera plus grandiose !… Venez, jeunes et vieux, sages et fous, riches et pauvres, faibles et puissants, méchants et bons, beaux et vilains, malins et bêtes : On peut apporter ses provisions et ses objets de piété. Venez voir ce qui ne s'est jamais vu et ne se verra plus. On ne joue qu'une fois. Venez avec vos remords, vos reliques, vos testaments, vos pots de chambre, vos ors et argents. Il est arrivé ! Qu'on le dise. Mouchez-vous, torchez-vous. On va commencer. On commence. Accourez et confondez-vous fraternellement dans le val de la Frousse. Il y a place pour tous, il y a égalitairement place pour tous ; il n'y aura ni premiers, ni derniers, je le garantis.

Coups de cloches.

Alarme ! Il est arrivé !… Qui ?… Le macabrant, le baladant, le malodorant, le désarmant, l'affligeant, l'épouvantant, le déflagrant, l'écartelant, le réfrigérant, le décomposant, l'abolissant, le craquelant, l'engloutissant Nekrozotar qui vous va mettre dans son sac à marionnettes, voire dans son moulin à saucisses : Nekrozotar, unique en son genre, infaillible, aux références incroyables, au doigté prodigieux, au record imbattable ! Que les incrédules, sceptiques et gens de mauvaise foi lèvent le nez : ils verront son enseigne. (Au-dessus du théâtre s'allume une grande comète rouge.) Mais vous verrez d'autres merveilles avant qu'il soit minuit !… Alarme !… La représentation va commencer…


Ils sortent par le fond, en grand arroi.
Le rideau toujours fermé et le silence revenu, 
on entend les lamentations du peuple.

9 commentaires:

  1. On est déjà en campagne électorale?

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  2. Trois mois avant Noël et sans passer par Halloween, c'est un prodige !

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  3. Vous avez levé l'interdiction républicaine de nommer François H autrement que par la prestigieuse fonction qu'il occupe ?

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    1. @ épisode : cette interdiction existe-t-elle réellement ? A moins qu'il ne se fût agi d'une ancienne résolution (peut-être vite oubliée, ou remise par devers soi) de notre hôte, afin de ne pas emboîter le pas des gôchisses (pardon Didier) après 5 ans de fiel à l'endroit du Président Sarkozy ?

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  4. Cette prose infernale à quoi tant d'années j'ai goûté... Ça fait plaisir de savoir De Ghelderode lu ailleurs qu'en ses terres breugellandaises. N'y serions-nous pas modestement pour quelque chose ?

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    1. À votre avis, très cher, ai-je eu tort d'entendre dans cette pièce des échos du Maître et Marguerite de Boulgakov ?

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  5. Non, impossible. De Ghelderode n'a pas lu Boulgakov. "La Balade du Grand Macabre" est de 1934 et cette thématique (la mort figurée, le diable faisant irruption) est récurrente et fort ancienne chez le Belge. De Ghelderode s'inspirait d'ailleurs moins des livres que de la peinture (Ensor, Bosch, Breugel) et des objets bizarres qu'il collectionnait (chevaux de manège, lutrins, masques, etc.), et aussi du théâtre de marionnettes bruxellois, sa première passion. Savez-vous que Ligeti a adapté le Grand Macabre pour l'opéra ?

    Pièce puissante de Ghelderode : "Escurial". Un seul acte, mais fort !

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    1. Ah mais je ne voulais pas dire que l'un se serait inspiré de l'autre ! Je notais juste une sorte d'ambiance commune, peut-être due à l'époque et aux menaces qui planaient alors : d'un côté la visite de la mort, de l'autre celle du Diable…

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