samedi 18 mai 2013

Charles Trenet, de la fenêtre d'en haut


Je comptais bien profiter de ce 18 mai et des cent ans qu'il aurait eus pour parler encore un peu de Charles Trenet. Mais comme mon alter ego, Pierre-Marie Estir, a publié hier une sorte d'hommage au centenaire, dans un prestigieux hebdomadaire national, j'opte pour la solution du moindre effort en transportant son article ici. Voici donc :
 
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Ce 18 mai, samedi, Charles Trenet aurait eu cent ans ; plus exactement : il aura cent ans, puisqu’il n’est pas réellement mort, il fait juste semblant, depuis le mois de février 2001. Il l’avait d’ailleurs annoncé lui-même dès le début des années cinquante, dans cette chanson si célèbre qu’on en oublie qu’elle a été à l’origine écrite pour Jacqueline François :

Longtemps longtemps longtemps
Après que les poètes ont disparu
Leurs chansons courent encore dans les rues
[…]
Leur âme légère c’est leurs chansons
Qui rendent gais qui rendent tristes
Filles et garçons…

Très belle chanson, n’est-ce pas ? Qui a en plus le mérite de nous faire souvenir que la locution “après que” est suivie de l’indicatif et non du subjonctif : Trenet est, avec Brassens, le chanteur qui maîtrise le mieux la langue française…

Cette année 2013 marque en fait un double anniversaire : celui du centenaire de sa naissance, donc, mais aussi le 80ème de sa première apparition sur scène, flanqué de son acolyte d’alors, Johnny Hess. Ensemble ils écrivent et composent sur un coin de table leur premier tube ; mais ce sera pour Jean Sablon, grande vedette d’alors :

Vous qui passez sans me voir
Sans même me dire bonsoir
Sans me donner d’espoir…

Après quatre années de duo, c’en sera fini de Charles et Johnny : en 1937, Trenet se lance seul, et c’est tout de suite la renommée, puis la gloire. La lumière dans laquelle surgit alors le jeune Narbonnais de 24 ans est si vive qu’elle va avoir cet inconvénient de laisser dans l’ombre toute une part de lui-même, et qui n’est pas la moins intéressante, loin de là : le Trenet nostalgique, doux amer, le poète du temps qui file trop vite et de façon irrémédiable, le témoin d’un passé disparu. D’ordinaire, si l’on prononce le nom de Trenet, chacun voit aussitôt surgir devant ses yeux la silhouette bondissante d’une sorte de farfadet blond, chapeau en arrière, œillet à la boutonnière, chantant sur les rythmes d’un swing endiablé : Y a d’la joie ! Bonjour bonjour les hirondelles, ou bien : Boum ! quand notre cœur fait boum ! ou encore : Mam’zelle Clio ! Mam’zelle Clio ! Le premier jour je me rappelle C’était chez des amis idiots. Bref, on pense au fameux “fou chantant”.

Celui-là, le Trenet d’avant-guerre est inoubliable, bien sûr. Mais puisque nous parlons d’un vieux poète qui s’apprête à fêter ses cent ans, nous avons choisi de nous souvenir de l’autre, celui qui vient après ; celui qui, dès la fin des années quarante, s’aperçoit avec mélancolie que Le temps qui passe nous a volés.

Le plus souvent ces petits bijoux, qui arpentent avec regret le Boulevard du temps qui passe dont parlait Brassens, ne sont pas parmi les chansons les plus célèbres de Trenet. À l’exception de la toute première d’entre elles, enregistrée en 1942 (Charles n’a même pas trente ans !). Souvenez-vous de ce miracle :

Ce soir le vent qui frappe à ma porte
Me parle des amours mortes
Devant le feu qui s’éteint
[…]
Que reste-t-il de nos amours ?
Que reste-t-il de ces beaux jours ?
Une photo, vieille photo de ma jeunesse…

Le thème du temps qui se dilue, du passé qui s’évanouit, vient de faire son entrée dans l’univers du fou chantant et ne le quittera plus. Il ira même, c’est normal, en s’accentuant à mesure que les années le vieilliront. Certaines chansons qui brodent sur ce thème sont d’une tristesse poignante, presque “cafardeuse”. Mais comme Trenet est un poète délicat et pudique, l’auditeur un peu distrait, ou trop pressé, peut passer à côté de cette tristesse sans même la remarquer. Où un Jacques Brel va verser des torrents de larmes sur la Mathilde qu’est revenue ou se répandre en imprécations sur les femmes infidèles (voire leur pisser contre…), Charles Trenet, lui, se contente de nous murmurer qu’Il y a parfois des p’tits regrets qui viennent vous pincer le cœur, avant de s’éloigner sur la pointe des pieds. Ne pas s’appesantir, surtout ; n’insister jamais. Trenet aurait pu faire sien le merveilleux vers de Philippe Desportes, poète du XVIe siècle finissant : Le temps léger s’enfuit sans m’en apercevoir

À mesure que le temps léger s’enfuit, les êtres chers disparaissent, et la mort fait son entrée dans l’œuvre de Trenet. La sienne d’abord, dans la folle complainte de 1952 :

J’étais seul sur les routes
Sans dire ni oui ni non
Mon âme s’est dissoute
Poussière était mon nom

Près de trente ans plus tard, il évoquera celle de la seule femme qu’il ait jamais vraiment aimée, sa mère, survenue à la toute fin des années soixante-dix. Il consacrera une chanson à sa mémoire, dans son disque sorti en 1981, qui est une évocation nostalgique et tendre de leur passé commun :

Que veux-tu que je te dise
De Narbonne de ses églises
Maman ?

Là encore, la douleur et le chagrin refusent de s’étaler en place publique. Et, pour leur tenir la bride, le fils orphelin préfère se contenter d’évoquer les lieux bénis de l’enfance, arpentés avec sa mère encore jeune. Ces résurrections des lieux du passé sont nombreuses chez cet homme qui, pourtant, dans les interviews qu’il donnait, aimait à répéter que seul l’avenir l’intéressait – encore une façon de ne pas s’apitoyer sur soi-même, et surtout de refuser l’apitoiement des autres : question de savoir-vivre vis-à-vis du public. Mais dans l’œuvre, il en va tout autrement. Trenet évoque Le piano de la plage, ce vieux bonhomme qui jouait, plutôt mal, des airs dont les jeunes baigneurs d’alors ne savaient pas qu’ils allaient revenir les hanter toute leur vie. Ou bien ses Jeunes années, qui n’en finissent pas de courir dans la montagne, dans ces Pyrénées qui chantent au vent d’Espagne. Ou même simplement un Coin de rue :

Je m’souviens d’un coin de rue
Aujourd’hui disparu
Mon enfance jouait par là
Je m’souviens de cela
[…]
Tout ce qui fut et qui n’est plus
Tout mon vieux coin de rue

Je pourrais vous en citer vingt, trente autres, de ces chansons mélancoliques qui tentent de redonner vie à la poussière du temps. Il faudrait aussi parler de cette mystérieuse et troublante Hélène, petite fille (ou adolescente ?) qui fut sans doute le tout premier amour du jeune Charles, et qui revient hanter plusieurs de ses chansons, notamment cette Folle complainte que nous avons déjà évoquée, mais aussi Mon vieux ciné, autre œuvre à haut pouvoir nostalgique…

Mais ce serait sans doute une mauvaise idée : on prendrait le risque de tomber dans le pathos et les larmes, ce qui déplairait fort à l’artiste que nous avons voulu célébrer. Mieux vaut l’aider à souffler ses cent bougies, tout en se demandant comment un Charles Trenet peut bien s’y prendre pour occuper ses années d’éternité, ce qu’il fait de ses journées célestes. Ce qu’il fait ? Peut-être bien ceci :

Par la porte entrouverte
Il revoyait des souvenirs
Un fantôme une rue déserte
Un adieu qui va finir
Il revoyait toute sa vie
Et tout seul il rêvait d’un amour
D’impossibles retours…

Peut-être aussi qu’il s’amuse à nous contempler, nous autres, petits vivants temporaires, depuis sa Fenêtre d’en haut.

Pierre-Marie ELSTIR

9 commentaires:

  1. Cet Elstir est vraiment un connaisseur : il y a peu de gens qui se souviennent de cette merveilleuse chanson de 1981 : "Que veux-tu que je te dise, maman ?", une recherche du temps perdu en trois minutes qui n'oublie jamais qu'elle n'est qu'une chanson, très simple, mais d'une grande force évocatrice.

    Tout le disque est d'ailleurs très réussi, avec des chansons complètement folles comme "La flûte du maire" ou "La mort du chiffonnier" et d'autres très mélancoliques : "Gruissan, mes amours", "Le Temps qui passe nous a volés", "Marie, tu dors" (la dernière nuit d'un condamné à mort, évoquée sans aucun pathos, dans une bouleversante légèreté, avec le couperet qui tombe à la dernière seconde...).

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  2. Vous oubliez, dans la même veine, le superbe "Fidèle" :

    "Fidèle, fidèle pourquoi rester fidèle
    Quand tout change et s´en va sans regrets
    Quand on est seul debout sur la passerelle
    Devant tel ou tel monde qui disparaît
    Quand on regarde tous les bateaux qui sombrent
    Emportant les choses qu´on espérait
    Quand on sait bien que l´on n´est plus qu´une ombre
    Fidèle à d´autres ombres à jamais."

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    1. Je ne l'avais certes pas oubliée ! Mais, comme on dit, l'espace qui m'était imparti, etc.

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  3. Tout ça pour féliciter Trenet d'employer l'indicatif derrière "après que"...

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    1. Mince ! percé à jour !

      (Cette réponse vaut aussi pour Nicolas.)

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  4. Manque tout de même à ce florilège le fameux Je tâte André à la porte du garage.

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  5. On n'a pas les mêmes idées , mais on peut avoir des convergences musicales parfois :-)

    Beau texte , que je me suis permis de reprendre à mon tour , mais Jégoun ne pourra pas me traiter de " gros feignant " :-) car j'ai pris la peine d'y joindre mon interprétation modeste d'une de ses chansons ( en vidéo ) que j'ai faite au clavier en la circonstance .

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