vendredi 5 juillet 2019

Du presque neuf avec du déjà vieux


Alternativement avec celui de Léautaud, j'occupe mes journées de solitaire en relisant mon propre journal (panachage qui semblerait traduire une pulsion masochiste difficilement niable). J'en suis à l'année 2012 et, à la date du 8 novembre, je viens de tomber sur ceci que je vous livre :

« Je crois que, pour peu qu'on ne m'oblige pas à écouter les navrantes productions de Björk, j'aurais bien aimé être islandais ; faire partie d'un petit peuple de trois cent mille personnes, sur une île suffisamment septentrionale et lointaine pour être inaccessible aux sapajous exotiques, revendicatifs, violents, pleurnichards et inutiles ; parlant une langue délicieusement incompréhensible à tout le reste de la terre : vraiment, j'aurais bien aimé. Et je pense que je ne serais jamais sorti de ce petit périmètre, s'il m'avait été par bonheur échu. Mais français je dois continuer d'être, hélas, international et stupide. Quand va-t-on se décider à importer des elfes plutôt que des trolls ? »

Un septennat plus tard, le fait de n'être pas islandais me semble toujours aussi regrettable. Mais il est vrai que je ne sais absolument rien de cette île, ni surtout de ses habitants : peut-être, à l'instar de ces grands crétins blonds que sont leurs cousins scandinaves, sont-ils ravagés de modernité galopante, et béats d'admiration devant le moindre peuple-du-soleil venu.

Par ailleurs, deux jours plus tard, j'écrivais ceci, qui n'a rien à voir, à propos du Cousin Pons de Balzac, que j'étais alors occupé à relire :

« Je me souviens que, la première fois, j'avais été saisi d'une intense pitié pour le personnage principal, au vu des mécomptes qu'il ne cessait d'encaisser jusqu'à l'ultime conclusion. Mon sentiment est quelque peu différent cette fois-ci : Pons est une sorte de maniaque, de possédé par une idée fixe, c'est-à-dire de ces personnages qui, chez Balzac, ne peuvent que mal finir, même lorsque leur passion n'est en soi pas mauvaise, et même noble : ce n'est pas son amour des chefs-d'œuvre de l'art qui détruit Sylvain Pons, mais le fait que cet amour l'envahisse au point de supprimer tout le reste. En ce sens, il est une sorte de frère jumeau du père Goriot. Chez Pons, il y a en plus cette passion assez grossière de la bonne chère, des repas plantureux, qui le pousse à endurer sans piper mot toutes les vilenies qu'on lui fait subir, si c'est la condition pour continuer d'être invité à se goberger. Et, là, c'est plutôt au baron Hulot de La Cousine Bette, qu'il ressemble. Bref, je n'ai plus si envie que cela de le plaindre : suis-je devenu un lecteur plus lucide, ou bien serais-je en voie d'endurcissement ? »

Il serait intéressant, sept ans après, de me livrer à une lecture supplémentaire de ce Cousin, pour voir lequel des deux sentiments à son endroit est aujourd'hui le mien… ou s'il m'en pousse un troisième, tout à fait inédit.

Finalement, ce n'est pas si ridicule que cela, de relire son propre journal. D'ailleurs, en y pensant, à quoi servirait-il de tenir un journal, si c'était pour ne jamais retourner y mettre un peu le nez ?

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