mardi 24 mars 2020

La grive d'Agrippine et le corbeau de Chateaubriand


« Des peuplades de l'Orénoque n'existent plus ; il n'est resté de leur dialecte qu'une douzaine de mots prononcés dans la cime des arbres par des perroquets redevenus libres, comme la grive d'Agrippine gazouillait des mots grecs sur les balustrades de Rome. Tel sera tôt ou tard le sort de nos jargons modernes, débris du grec et du latin. Quelque corbeau envolé de la cage du dernier curé franco-gaulois dira, du haut d'un clocher en ruine, à des peuples étrangers, nos successeurs : “Agréez les accents d'une voix qui vous fut connue : vous mettrez fin à tous ces discours.” Soyez donc Bossuet, pour qu'en dernier résultat votre chef-d'œuvre survive, dans la mémoire d'un oiseau, à votre langage et à votre souvenir chez les hommes ! »

Mémoires d'Outre-Tombe, livre septième, chap. 10.

10 commentaires:

  1. Le paragraphe que vous citez est aussi dans le journal de Renaud Camus – mais sans doute le savez-vous. Si je me permet de le signaler, c’est que Camus se sert des mots de Bossuet pour nous dire qu’il ne s’en souvient surtout que par Chateaubriand. Peut-être vous par Camus ; et nous désormais par vous, perroquets libres de l'Orénoque.
    Rovil le bigot

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    1. Non, je ne me souvenais pas que Camus en parle dans son journal – pas consciemment en tout cas. C'est simplement que, relisant depuis trois jours les Mémoires d'Outre-Tombe, je suis retombé dessus.

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  2. Comme Arie, superbe.

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  3. Je trouve bizarre sinon foireux le fonctionnement de cette citation un peu arrangée de Bossuet dans le texte de Chateaubriand. Et certainement l’usage qu’en fait Renaud Camus (« une des plus justes et des plus belles évocations qui soient de la France d’après la France, et du changement de peuple ») aggrave les choses. Car le corbeau s’adresse à des «peuples étrangers, nos successeurs» qui auront "mis fin à nos discours" en nous remplaçant, et pas du tout de la façon dont le Grand Condé, ou sa mort, aura mis fin aux oraisons de Bossuet. Et la voix du corbeau n’aura pas été «connue» de ces peuples (comme Bossuet le fut et se vante de l'avoir été du Condé).

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    1. Je dois vous avouer que la fin de ma citation ne me paraît pas très claire non plus. Mais il était impossible de la "couper" avant l'endroit où je l'ai fait.

      (Vous me direz que j'aurais aussi bien pu ne pas faire de citation du tout…)

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  4. Puisqu'on parle de Camus, difficile, actuellement, de ne pas penser au vrai,et aux derniers mots de La Peste :

    "Écoutant, en effet, les cris d'allégresse qui montaient de la ville, Rieux se souvenait que cette allégresse était toujours menacée. Car il savait que cette foule en joie ignorait, et qu'on peut lire dans les livres, que le bacille de la peste ne meurt ni ne disparaît jamais, qu'il peut rester pendant des dizaines d'années endormi dans les meubles et le linge, qu'il attend patiemment dans les chambres, les caves, les malles, les mouchoirs et les paperasses, et que, peut-être, le jour viendrait où, pour le malheur et l'enseignement des hommes, la peste réveillerait ses rats et les enverrait mourir dans une cité heureuse."

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    1. « Car il savait que cette foule en joie ignorait, et qu'on peut lire dans les livres, que le bacille de la peste ne meurt ni ne disparaît jamais, etc. »

      Vous pensez vraiment que le type qui est capable d'écrire un tronçon de phrase aussi emprunté et horriblement malsonnant, que ce type est un grand écrivain ?

      Hé bé…

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    2. Vi, vi : un très grand écrivain... et on me dit que je ne suis pas le seul de mon avis.
      Un contradicteur, toutefois : Camus lui-même, qui considérait La Peste comme un roman raté : mais il se trompait.

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    3. Arriver à fourrer dans la même phrase "ce type" et "horriblement malsonnant" (ma chère !) dans la même phrase en parlant d'Albert Camus... Quelle belle leçon de français. Hi, hi hi

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