L'art du portrait n'est pas donné à tout le monde – on ne voit d'ailleurs pas pourquoi il devrait l'être ; il ne l'est pas chez les peintres, pas davantage chez les écrivains. Henry James, lui, en possède la maîtrise. L'exemple qui suit est tiré du début de son épais roman intitulé Les Bostoniennes, et occupe trois pages (46 à 48) de l'édition Folio. Miss Birdseye est ce qu'on pourrait appeler une vieille militante multicauses, comme il existe des robots ménagers multifonctions. James commence, classiquement, par nous parler de son visage, de ses traits physiques, mais il les fait entrer tout de suite en correspondance avec un certain nombre d'éléments moraux, d'une manière rapide et très générale. Ça commence ainsi :
« C'était une petite vieille dame avec une tête énorme ; c'est la première chose qui frappa Ransom – ce grand front noble, protubérant, pur et dégarni, dominant une paire d'yeux myopes, bienveillants et las […]. »
Ensuite, d'une phrase sur l'autre, le portrait se fait plus précis, plus personnel ; bien que se cantonnant toujours au physique de Miss Birdseye, il commence à s'en dégager des traits de caractère plus personnels ; et, partant, l'ironie commence à poindre :
« Elle avait un visage triste, mou et pâle, qu'on eût dit (ainsi que toute sa tête en général) décomposé et comme effacé par un long séjour dans un acide. L'exercice de la philanthropie n'avait pas donné de caractère à ses traits ; il avait plutôt, à la longue, supprimé tout ce qui était nuance et signification. Les élans de sympathie et d'enthousiasme avaient eu sur eux l'effet qu'ont les siècles et les intempéries sur les vieux marbres en polissant tous les angles et supprimant les détails. Dans cette masse imposante, son frêle petit sourire réussissait à peine à se faire jour. Ce n'était que l'ombre d'un sourire, une espèce d'acompte, un premier versement ; une velléité de sourire qui n'eût demandé qu'à s'affirmer si elle en avait eu le temps, mais qui suffisait quand même pour que l'on se rendît compte qu'elle était bonne et qu'il n'était pas difficile de faire sa conquête. »
James semble en suite s'éloigner de nouveau de son modèle et se met à décrire la manière dont elle est vêtue. Mais c'est seulement une façon de prendre son élan, car il le fait en quelques lignes, pour mieux plonger au cœur de Miss Birdseye. À partir de maintenant, le portrait moral ne se mêle plus à la silhouette physique, mais à la raison d'être sociale. En fait, de sa vêture, il ne ressort à peu près rien d'autre que le fait qu'elle porte une robe courte. C'est, si je puis dire, cette robe qui assure le pont avec la suite :
« Inutile de dire qu'elle faisait partie de la Ligue des Jupes Courtes ; car elle faisait partie de presque toutes les ligues existantes pour presque n'importe quoi. Ce qui ne l'empêchait pas d'être la plus désordonnée, brouillonne, illogique et raisonneuse des vieilles demoiselles ; sa charité qui commençait par soi-même et ne s'arrêtait nulle part, n'avait d'égal que sa crédulité ; sa connaissance des hommes, loin de s'être développée au cours de ses cinquante années de zèle humanitaire, était encore plus limitée, si possible, que le jour où elle était partie en guerre contre les iniquités sociales. […] »
Suit une vingtaine de lignes, par lesquelles James nous montre Miss Birdseye ballottée de meeting en phalanstère, mais toujours en maintenant le lien avec ses particularités physiques : port de tête, voix, etc. Il reste ensuite le plus délicat : passer de l'existence sociale aux traits de caractère les plus fondamentaux, donc les plus enfouis car violemment contradictoires avec le personnage “officiel”, et même aux désirs et aux frustrations de la sexualité ; tout cela assez délicatement pour que, si je puis dire, même le modèle ne s'aperçoive pas du dévoilement dont il est l'objet. On part donc d'un fait social simple et dûment établi : Miss Birdseye est pauvre et l'a toujours été. James écrit :
« Personne n'aurait pu dire de quoi elle vivait ; chaque fois qu'on lui donnait de l'argent, elle le donnait aussitôt à quelque nègre ou à un réfugié. C'était la moins partiale des femmes, mais, tout compte fait, elle donnait ses préférences à ces deux spécimens de l'humanité. La Guerre civile lui avait enlevé un des éléments essentiels de son activité ; car avant cela, ses meilleurs moments avaient été ceux où elle s'imaginait qu'elle facilitait l'évasion de quelque pauvre esclave noir. »
Une âme aussi généreuse que romanesque, au dévouement inébranlable, donc ? C'est à voir. Car, juste après ce que je viens de citer, James enchaîne :
« C'était à se demander si parfois, au fond de son cœur, elle ne souhaitait pas que les noirs fussent encore en esclavage, afin de participer à ces évasions palpitantes. Elle avait souffert de même lorsque plusieurs despotes avaient été renversés, car, au cours de ses jeunes années, elle s'était consacrée au sauvetage des conspirateurs en exil. Ses réfugiés tenaient une grande place dans son cœurs ; elle passait son temps à quêter de l'argent pour quelque Polonais au teint blême, à chercher des élèves pour quelque Italien dépourvu de tout. »
C'est le Polonais qui va permettre à Henry James de descendre jusqu'aux tréfonds de Miss Birdseye, jusqu'à ce qu'une “vieille demoiselle” a de plus profondément enfoui et dissimulé, c'est-à-dire ses pulsions sexuelles. Pour cela, il évoque avec une certaine malice la rumeur d'un “sentiment tendre” qu'aurait eu Miss Birdseye jadis pour Polonais, lequel aurait disparu en emportant tout ce qu'elle possédait. James s'empresse de déclarer qu'il s'agit là d'une pure légende, puisque Miss Birdseye n'a jamais été amoureuse, « même dans son jeune temps, que des causes, et ses désirs ne se portaient que vers l'émancipation de tous les opprimés ». Il lui reste à décocher l'ultime flèche à son modèle, celle qui achève de la mettre à nu devant nous :
« Mais ç'avait été quand même la plus belle époque de sa vie, car au temps où les causes se présentaient sous les traits d'intéressants étrangers (les Africains étaient-ils autre chose que des étrangers ?), elles avaient nettement plus de charme. »
Tout cela, évidemment, n'explique en rien pourquoi, ce matin, peu avant neuf heures, alors que je n'y songeais nullement la minute d'avant, j'ai tiré ce roman du rayonnage où il dormait depuis près de dix ans, sans jamais avoir été ouvert.