Ce fut le cas durant une bonne partie de novembre.
jeudi 1 décembre 2022
lundi 28 novembre 2022
La franchise est la première qualité d'un défunt
Joachim Maria Machado de Assis est un écrivain brésilien, ce qui est loin d'être le cas de tout le monde. Il est né à Rio en 1839, d'un père mulâtre descendant d'esclaves et d'une émigrée portugaise. Il quitte l'école à 12 ans pour se mettre à travailler. Autodidacte, il apprendra ensuite le français, l'anglais, l'allemand, le grec ancien ; et se forgera une culture comme on en souhaiterait à tout le monde (mais peut-être que, peuplé uniquement de gens cultivés, le monde se révélerait invivable : hypothèse à considérer sérieusement) et sera l'un des co-fondateurs de l'Académie brésilienne des lettres, dont il deviendra le premier président.
Je suis occupé à relire le premier volume de ce qu'on appelle sa “trilogie réaliste” – par opposition à ses premiers écrits, encore entachés de romantisme –, lequel s'intitule Mémoires posthumes de Bràs Cubas. Le titre n'est nullement mensonger puisque, dans le premier des 160 courts chapitres du livre, le narrateur nous expose en effet les circonstances de sa mort toute récente. Et nul ne songerait à mettre ses paroles en doute puisque “la franchise est la première qualité d'un défunt”.
Ensuite, le senhor Cubas va nous raconter sa vie, la présentant comme une mosaïque plutôt que comme une fresque, tantôt ironique, tantôt macabre, parfois d'un pessimisme noir, lequel est tempéré par un humour vif, lui-même adouci par le voile de la mélancolie, “cette fleur jaune, solitaire et morbide, au parfum enivrant et subtil”.
Machado de Assis est mort en 1908, dans la ville qui l'avait vu naître. Ce qui est d'une cohérence louable.
vendredi 25 novembre 2022
Mari et les sept nains
Tiago est un nain andalou. Il vit à Ubeda, où il est tour à tour, chaque jour, cireur de souliers, aide-coiffeur, garçon de ménage au couvent des Carmélites, pourvoyeur de menus services en tous genres pour Mme Polentinos, la tenancière de l'hôtel de passe où il loge. En outre, il se rend tous les après-midis chez don Luis Fernandez de Los Cobos, vieil aristocrate aveugle à qui il lit le journal, et en particulier les comptes rendus tauromachiques ; pour complaire au vieillard, il lui invente des corridas imaginaires lorsque celles du journal ne sont pas propres à satisfaire ses marottes d'aficionado. Un jour, à la suite d'un événement particulier, il décide de quitter l'Espagne pour rendre enfin visite à sa correspondante épistolière qu'il n'a jamais vue – et il part pour Lisbonne. Tout cela prend quelques semaines.
samedi 19 novembre 2022
Paree sera toujours Paree !
Le 23 avril 1945, Churchill, Premier ministre pour encore un petit trimestre, adresse au Foreign Office la note suivante :
« Je ne considère pas qu'il faille modifier les noms qui sont familiers depuis des générations en Angleterre pour suivre les caprices des étrangers qui habitent dans ces contrées. Il ne faut surtout pas abandonner Constantinople, même si l'on peut préciser ensuite Istamboul entre parenthèses à l'intention des ignares. La malchance poursuit toujours les gens qui changent le nom de leur ville. Si nous n'y mettons pas le holà, la BBC se mettra à prononcer Paris “Paree”. Les noms étrangers ont été faits pour les Anglais, et non les Anglais pour les noms étrangers. Je date cette note de la Saint-Georges. »
vendredi 11 novembre 2022
L'effet Westlake
À Jacques Étienne, qui comprendra.
Quelqu'un qui pénétrerait sans prévenir dans notre salon, vers le milieu de l'après-midi, pourrait penser qu'il vient d'entrer par mégarde dans la salle de repos d'un asile d'aliénés, voyant ces deux presque vieillards, chacun dans son fauteuil, les yeux baissés vers les genoux et ponctuellement secoués, chacun à son tour et à intervalles presque réguliers, par un petit rire aussi soudain que vite étouffé.
C'est que Catherine et moi sommes, depuis quelque temps, plongés dans les romans de Donald Westlake, lesquels ont sur nous deux cet effet hilarant et spasmodique. En plus, comme nous lisons les mêmes, mais ni en même temps ni obligatoirement dans le même ordre, chacun commente ensuite pour l'autre le passage qui l'a fait pouffer – tout en sachant qu'il est mauvais pour qui surveille son poids de pouffer entre les repas.
jeudi 10 novembre 2022
Charlux fiat
Quatre heures et demie,
profiter des derniers éclats du soleil d'automne
avant qu'il ne disparaisse derrière le toit des voisins :
la preuve par le chien.
jeudi 3 novembre 2022
samedi 29 octobre 2022
Des gars, des eaux
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| Donald Westlake, 1933 – 2008. |
Imaginez cela : juste avant de vous faire serrer par la police fédérale, vous avez eu le temps de planquer votre magot – sept cent mille dollars – dans un cercueil plombé et d'enterrer icelui à l'abri des regards, juste derrière la bibliothèque de Putkin's Corners, une petite ville de l'État de New York. Quand vous ressortez du pénitencier, 26 ans plus tard (pour cause de surpopulation carcérale et quand bien même vous aviez pris sept fois perpète), personne n'a mis la main dessus, là n'est pas le problème.
Votre problème, c'est que, profitant que vous aviez le dos tourné, l'État a édifié un gigantesque barrage et noyé toute la vallée de Putkin's Corners : vos sept cent mille dollars gisent désormais par vingt mètres de fond. Or, à 70 ans, vous comptez très fermement sur eux pour vous permettre de prendre votre retraite de malfrat ascendant psychopathe léger sur une plage mexicaine. Comment faire ? Votre première idée est d'aller demander de l'aide à votre ancien compagnon de cellule, John Dortmunder. Lequel, pour vous dissuader de faire sauter le barrage à la dynamite en noyant au passage les quelques centaines d'habitants de la vallée en aval, va s'efforcer de trouver une solution plus économe en vies humaines.
En vies humaines mais pas en péripéties, déconvenues et embardées de tous genres ; d'autant que Dortmunder a fait appel aux services d'une bande de guignols génétiquement approximatifs, qui semblent souvent être le résultat d'un accouplement entre les Tontons flingueurs et les frapadingues de Fantasia chez les ploucs.
Au fil des six cents pages de ce Dégâts des eaux (éditions Rivages/noir), Donald Westlake va faire découvrir beaucoup de choses qu'ils ignoraient à ses lecteurs, depuis la plongée en eaux troubles jusqu'à la découverte d'une ville fantôme de l'Oklahoma, déserte à l'exception d'un tireur embusqué qui, depuis 26 ans, guette sa proie humaine dans la lunette de son fusil. Et si les pignoufesques héros de cette épopée devront bel et bien s'immerger dans le lac de barrage, c'est davantage dans l'hilarité que les lecteurs de Weslake seront plongés.
Avec, en prime, la fort agréable certitude, une fois l'aventure achevée, de pouvoir retrouver John Dortmunder quand ils le voudront, puisque Donald Westlake a fait de lui le personnage central d'une bonne dizaine de ses romans, écrits dans la même tonalité de fun majeur.
jeudi 13 octobre 2022
J'ai les mémoires qui flanchent…
Bien sûr, on peut supposer que, parmi ces mémorialistes, certains ont pu s'appuyer, le moment venu, sur la masse de documents qu'ils avaient pris soin de collecter et conserver durant leur vie, du journal qu'ils tenaient depuis leur plus jeune âge, etc. Mais ce n'est pas le cas de tous.
Rousseau par exemple, au moins dans sa jeunesse, que je parcours à sa suite actuellement, a mené une vie assez itinérante, voyageant de Turin à Annecy, d'Annecy à Paris, puis à Lyon en passant par Genève ou Vevey, et ainsi de suite, se déplaçant presque toujours à pied et, donc, avec un très mince bagage : on ne le voit pas s'encombrer d'une masse de documents le concernant, année après année. Du reste, s'il avait eu cette habitude, ou s'il avait tenu un journal, il n'aurait sans doute pas manqué de nous le dire, précisément dans ces Confessions qu'il a écrites en son vieil âge.
Enfin, bon : le mystère demeure entier pour moi, fait d'incompréhension mêlée d'une assez forte et respectueuse admiration devant des cervelles si bien ordonnées.
samedi 8 octobre 2022
Courte fable onomastique
De Basses qu'elles étaient, les Pyrénées et les Alpes éprouvèrent un jour le besoin de se faire Atlantiques et de Haute-Provence ;
froissées de se voir Inférieure, la Loire et la Seine exigèrent d'être désormais Atlantique et Maritime ;
pour finir, les Côtes du Nord renièrent le Septentrion pour devenir d'Armor.
Mais, durant ce temps, le Bas-Rhin demeura ce qu'il était.
Ce qui tendrait à prouver que les Alsaciens sont sensiblement plus intelligents que le reste des Français ;
ou, en tout cas, moins sensibles aux séductions vulgaires du tourisme.
vendredi 7 octobre 2022
La phobie des grosseurs
Si j'étais resté sagement obèse, à l'heure qu'il est je serais moi
aussi une minorité stigmatisée ; ma cellulite deviendrait une construction sociale, et je pourrais bomber la graisse qui m'a
longtemps tenu lieu de torse. Les nègres, les gouines, les travelos, les
nains, les moutons à cinq pattes et les aigles à deux têtes : tous
seraient aujourd'hui mes frères et mes sœurs en oppression, et c'est
avec des larmes de gratitude qu'ils viendraient se réchauffer entre mes
moelleux bourrelets. Tous ensemble, les chairs tremblotantes, relevant fièrement nos multiples mentons, nous marcherions d'un même pas dindonnesque vers un avenir où adipeux ne rimerait plus qu'avec radieux.
Au lieu de ça – maudite balance ! – je suis
condamné à rester un mâle blanc de plus de cinquante ans, périmé,
nauséabond, patriarcal, et j'en oublie certainement. Me voilà même privé du malicieux plaisir d'imaginer le méchant tour de reins infligé à mes porteurs de cercueil.
dimanche 2 octobre 2022
Cachez ce nègre que je ne saurais voir
Dans la dernière “entrée” de mon journal de septembre, mis en ligne hier, je promettais un billet ici à propos d'une chose qui tout à la fois m'amusait et m'agaçait dans la très-remarquable série Sur écoute. Donc, comme promis, voici :
Précisons d'emblée que mon sujet d'agacement amusé – ou d'amusement agacé – ne concerne nullement les gens qui ont créé, produit, réalisé la série : il ne regarde que les petits Français qui ont présidé à l'établissement des sous-titres en leur langue.
La première saison de Sur écoute a pour thème central le trafic de drogue dans une cité pauvre de Baltimore, ce qui implique que la quasi-totalité des acteurs jouant les “méchants” soient des noirs (je sais, c'est très mal, mais je n'y puis rien) ; des noirs qui, entre eux, ne cessent de se traiter de nigger. Ils le font sans paraître y songer plus que cela, un peu comme, au zinc d'un bistrot de quartier de chez nous, deux amis peuvent s'appeler “ducon” ou se traiter d'andouille : fraternellement, pour ainsi dire.
Seulement, il y a des gens chez qui cette innocente manie a entraîné, on le devine facilement, de très violentes poussées de fièvre, ce sont donc nos concocteurs de sous-titres français. Ah ! ce mot de nigger sur lequel ils revenaient sans cesse buter : on sent qu'ils auraient donné allègrement dix ans de leur vie pour la voir s'évanouir, cette grenade dégoupillée ! Et le pire, ce qui comblait leurs nuits de cauchemars terrifiants, au cours desquels ils se voyaient muter en d'ignobles racistes systémiques faisant le jeu de l'extrême droite, le lit du Front national, l'avenir radieux du fascisme renaissant, le pire était que, pas à tortiller, il leur allait bien falloir le traduire, ce fucking mot digne des heures les plus sombres de notre histoire !
On imagine très bien nos trois ou quatre galériens du verbe, réunis autour d'une table, par un petit matin aussi blême que leurs visages secoués de tics et venteux comme une série B d'épouvante. Sur la table, des gobelets en carton contenant un café pâlot et refroidi, ainsi que quelques débris de donuts, lesquels ont été préféré aux croissants afin de s'imprégner d'une ambiance typiquement américaine, propice à leurs travaux d'alchimistes linguistiques. Après un long silence, épais comme une conscience de lyncheur du Sud profond, le chef du “pool traduc” prend la parole. Dans sa voix, il y a tout l'enthousiasme d'un condamné à l'ordalie au moment où il va poser son pied nu sur le lit de charbons ardents :
– Bon, c'est pas le tout, il faut quand même qu'on règle cette histoire… Donc, je vous repose la question : comment est-ce qu'on traduit ce nigger sur lequel on bute depuis trois jours ?
– Perso, je comprends même pas comment ils ont pu se servir d'un mot aussi dégueulasse, intervient Maëlle, la petite blonde acnéique qui est la recrue la plus récente du pool. Quand j'y pense, ça me révolte, moi ! Alors que…
– On n'en est plus là ! coupe sèchement le grand chef. Le mot, il y est, tout le monde pourra l'entendre. Il s'agit maintenant de le traduire ! Vous pigez le truc ? Le traduire en essayant de ne pas heurter les sensibilités diverses…
– Je suppose dit alors Bertrand, un grand brun que les autres soupçonnent de voter “plutôt à droite”, que tu n'envisages pas de traduire au plus près et d'utiliser le mot nè…
– C'est bon ! l'interrompt violemment le grand chef, tandis que Maëlle roule des yeux effrayés dans tous les coins de la pièce, comme s'ils cherchaient à débusquer d'éventuels micros. Pas la peine d'appuyer lourdement ! Mais, pour te répondre une bonne fois : non, en effet, on n'utilisera pas le mot que tu allais prononcer. En aucun cas ! Donc, retour à la case départ : il faut en trouver un autre…
– Pourquoi pas “black” ? suggère alors le petit Pascal, la bouche pleine de donut. En général, ça passe tout seul, black…
Le grand Bertrand a un petit sourire narquois (que Maëlle, sans rien dire, juge déplaisant) :
– Sauf qu'on est quand même payé pour traduire des dialogues de l'anglais vers le français, je vous rappelle ! Si on se met à remplacer des mots d'anglais par d'autres mots d'anglais, on risque de nous dire, en haut lieu, qu'on se fout du monde et qu'on vole la thune !
– Ben alors, pourquoi pas “noir” tout simplement ? dit Maëlle. Même si désigner les gens par leur couleur c'est un peu la porte ouverte aux dérives les plus dangereuses, c'est encore ce qu'il y a de plus neutre, noir, non ?
– En plus, noir, c'est même pas une couleur : juste une absence… ajoute Bertrand, en laissant tomber son gobelet vide dans la corbeille à papiers.
– C'est quand même un peu plat, soupire le scrupuleux Pascal, qui se flatte souvent, lors de leurs séances de travail, d'être “un amoureux du juste mot”. Ça ne rend pas le côté un peu brut, assez violent même, du nigger originel… Les téléspectateurs des quartiers populaires risquent de ne pas s'y reconnaître…
Quelques secondes de silence. Maëlle résiste à l'envie de dire qu'un ange passe. Le grand chef tape du plat de la main sur la table et se renverse sur le dossier de son siège inclinable :
– Je sais ! Je crois que j'ai trouvé : on n'a qu'à dire renoi !
– Renoi ? risque Pascal, comme s'il s'avançait pieds nus sur des éclats de verre.
– Noir en verlan, explique le grand chef avec un peu de condescendance. Plus j'y pense, plus je trouve ça parfait, renoi ! Le verlan, c'est bien perçu par tout le monde, c'est gentil, ça fait un peu chanson de Renaud. Pas le moindre soupçon de racisme dans renoi !
– D'accord, mais si on veut être vraiment égalitaire, il faudrait appeler les blancs des queblan… risque Maëlle, mais personne ne l'écoute.
L'atmosphère se détend brusquement, l'humeur est à sabler le champagne, mais la machine du couloir ne propose que du café, du thé et un chocolat imbuvable. En tout cas, on revient de loin. On peut se remettre au boulot l'esprit serein : le maudit nigger s'éloigne en grinçant des dents, furieux de cette exemplaire résistance des petits Français à ses tentations ignobles…
Et voilà comment, dix fois par épisode, avec dix épisodes dans la saison, j'ai dû endurer ce stupide “renoi” – d'autant plus incongru qu'aucun autre mot en verlan n'apparaît jamais dans aucun dialogue –, uniquement parce qu'une bande de traducteurs dégonadisés a reflué en tremblotant devant la face grimaçante et odieuse du mot “nègre”.
samedi 1 octobre 2022
Merci Bernard
![]() |
| Bernard Frank, 1929 – 2006 |
Nous nous sommes beaucoup fréquentés, en septembre.
Avec un vif, et j'espère réciproque, plaisir.
mercredi 28 septembre 2022
Le Plaisir et la Honte : Figaro ci, Figaro là
J'y avais été embauché par Maurice Baudoin, qui avait alors la haute main sur la fabrication du magazine, et qui, en outre, parce que les deux maisons étaient voisines, donnait une fois par semaine un cours de mise en page aux étudiants du CFJ qui avaient choisi cette option peu glorieuse, et dont j'étais pour des raisons qu'il serait trop long d'exposer ici. Il m'avait proposé un contrat, non en raison de mes talents artistiques, à peu près inexistants, mais parce que je savais le faire rire et que, quand il invitait notre petit groupe à dîner, à l'issue de son cours tardif, j'étais un de ceux qui tenaient le mieux la table ; ce qui, aux yeux du critique gastronomique qu'il était aussi, n'était pas un mince mérite.
J'apprends à l'instant par Dame Ternette que Maurice Baudoin est toujours de ce monde, ce dont je le et me félicite chaudement.
Je n'étais à l'évidence pas fait pour ce travail de secrétaire de rédaction/maquettiste, ce qui explique mon passage éclair. Pourtant, je ne me souviens pas de m'y être ennuyé, même si j'ai dû y faire des choses ennuyeuses ; comme, par exemple, relire soigneusement la prose grisâtre, hebdomadaire et morne de Jean d'Ormesson. Sa double page s'appelait Chronique du temps qui passe : elle avait le pouvoir, pour son relecteur, de le faire passer très lentement.
Les rodomontades de Louis Pauwels étaient à la fois plus brèves (une seule page) et plus divertissantes par le côté matamoresque de leur auteur, mais enfin il lui tenait un peu trop souvent à cœur de prouver qu'un écrivain de sa stature n'avait rien à craindre du ridicule, à partir du moment où l'avenir de la France dépendait de son souffle et de sa carrure.
Une fois la semaine, ce grand dadais noiraud et servile de Michel Droit apportait les textes qu'il avait sélectionnés pour emplir la page “histoire”, c'est-à-dire un digest de ce qu'on avait pu lire dans le Figaro 40 ans auparavant, semaine pour semaine. J'étais plus spécialement chargé de cette page-là, qui était amusante à composer, car il fallait lui donner autant que faire se pouvait l'aspect qu'avaient les journaux des années d'avant-guerre, avec leur débauche de caractères différents, dans les titres notamment. Amusante mais assez vite répétitive…
Non, le seul authentique plaisir de la semaine, c'était celui de devoir relire et “habiller” les Propos de table de l'irrésistible James de Coquet. Jamais on ne vit octogénaire à la plume plus sautillante, primesautière, malicieuse, et parfois même profonde sans avoir l'air d'y toucher, sans rien en lui qui pèse ou qui pose. Ce bonheur-là, pouvoir lire le nouveau Propos avant le commun des acheteurs, et faire en sorte qu'il se présente dans le monde sous son meilleur jour, ce bonheur suffirait à ne pas me faire regretter mes sept mois de maquette.
Un dernier mot, qui n'est pas à ma gloire. Dans mon troisième quatrième paragraphe, évoquant d'Ormesson, j'ai souligné l'adverbe “soigneusement”. Voici pourquoi.
Un soir assez tard, au “marbre” de l'immeuble voisin, j'étais occupé à une ultime relecture de la Chronique du temps qui passe. C'est au moment où mes yeux se posaient sur le tronçon de phrase suivant : « … ces guerres se sont succédé », qu'un démon a littéralement pris possession de mon cerveau, annihilant toutes mes facultés de jugement, et m'a fait ajouter un horrible “es” au bout de “succédé” ; et c'est avec cette consternante bévue que le magazine a paru.
La semaine suivante, j'ai eu “l'honneur” de voir M. d'Ormesson-de-l'Académie-française me consacrer un court paragraphe de sa chronique, bien sûr pour fustiger le zèle intempestif d'un correcteur, ignorant une règle d'accord que tout enfant de dix ans devrait connaître.
43 ans plus tard, je n'y repense jamais sans un discret sentiment de honte ; ce billet en atteste.
vendredi 23 septembre 2022
Pas de rebords à mes épaulettes
C'est alors
qu'a surgi dans mon esprit cette question inédite et saugrenue : la
science du contrepet existe-t-elle dans d'autres langues que le français ?
Y a-t-il moyen de se régaler entre amis d'une bonne tourte aux cailles en anglais ?
En chinois ? En serbo-croate ? En wolof ? En patois du Limousin ?
Le bon sens, la logique voudraient que l'on répondît par l'affirmative, pour la bonne raison que… yapadréson, justement. Pas de raison qu'une seule et unique langue permît ces facéties syllabiques et que les autres en fussent insupportablement frustrées. Il n'empêche : je ne parviens pas à me représenter ce que pourrait être une contrepèterie allemande, espagnole, arménienne ou tamoule.
D'un autre côté, le fait d'être demeuré, ma vie durant, strictement monoglotte ne doit évidemment pas être étranger à cette non-représentation…
mardi 20 septembre 2022
Rewriter au carré
Le mien est un fait-divers, travail que je déteste et que l'on sait en haut lieu que je déteste. « Pas pu faire autrement, il n'y avait plus que toi, dit Philippe B., ci-devant directeur de la rédaction, en me faisant passer une double page d'un journal que je n'identifie pas tout de suite. Mais je suis sûr que que tu vas t'en tirer avec le brio qu'on te connaît ! »
Habituelle vaseline… J'ai déjà compris que, ne disposant que de cet unique article de presse pour seule documentation, il allait me falloir en pomper toute la moelle sans que cela se voit trop. Bref : plagier aussi insidieusement que possible. Manœuvre peu honnête mais délicate, dont nous sommes assez peu, ici, à être capables. D'où la vaseline évoquée plus haut.
La double page vient de Détective. Je m'en amuse dans mon coin car, à cette époque, je fais en toute discrétion – les patrons n'aimant pas que leurs animaux de trait bouffent à d'autres râteliers que le leur – des piges de rewriting dans cet hebdomadaire qu'on ne présente plus, et où Philippe Muray eut son coin d'étable bien avant moi.
Évidemment, les moins endormis de mes douze lecteurs ont déjà pressenti la suite : l'article que Philippe B. vient de me confier, c'est moi qui l'ai pondu – je veux dire : réécrit – une semaine plus tôt pour le compte de Gabriel de M., ci-devant rédacteur en chef de Détective. Je vais donc devenir, c'est une première, rewriter au carré.
Du coup, l'affaire devient plus intéressante et un peu étrange : une sorte d'auto-émulation vient d'entrer en jeu. Le défi que je me lance – et relève aussitôt de l'autre main – va être de faire mieux que moi-même. De passer la mesure dont je suis l'étalon. De me relire sans complaisance pour mieux me dépasser. Et, bien entendu, de livrer un produit différent bien que racontant exactement les mêmes choses. Ça valait la peine, pour une fois, de mettre l'ordinateur sous tension…
Je me souviens d'avoir croisé Philippe B. deux ou trois heures plus tard dans le couloir. Ou bien était-ce aux lavabos, who cares ? Lui d'ordinaire chiche de commentaires complimenteux me dit que je m'en étais bien sorti, et que mes cinq feuillets étaient nettement plus agréables à lire que les sept ou huit de l'article original (un peu paresseux à son avis) ; sans que, pour autant, il y manquât la moindre information.
Il me semble ressentir encore ma réaction d'alors : le Didier Goux de France Dimanche ne conçut aucun plaisir particulier des lauriers directoriaux ; en revanche, celui de Détective se sentit vaguement humilié de son abaissement.
La schizo n'était plus très loin.
mercredi 14 septembre 2022
Ah, comme la guerre est parfois reposante !
Excellent parce que… eh bien, parce que, voilà tout : l'excellence n'a nullement besoin d'être justifiée, étayée, argumentée.
Mais “reposant”, vraiment ? Oui ! Oui, il est très reposant de regarder une série presque entièrement peuplée d'hommes, c'est-à-dire non encombrée par ces épouses mi-pleurnicheuses, mi-acariâtres dont les Américains semblent systématiquement affligés – sans même parler des odieux têtards qu'elles s'empressent généralement de leur pondre.
Reposant de les voir, ces hommes, ne pas se mettre à trembler et à postillonner de terreur dès que la température dépasse de deux ou trois degrés les “normales saisonnières” – lesquelles, de toute façon, n'existaient pas en 1944.
Reposant de constater que leur xénophobie s'exprime de manière franche et virile, à coups de grenades défensives, de pains de TNT et de rafales balayantes de mitraillette.
Reposant de voir que, s'ils respectent scrupuleusement les gestes barrières vis-à-vis de leurs camarades allemands, c'est uniquement parce que ceux-ci sont planqués dans des nids de mitrailleuses lourdes ; et quand ils leur donnent assaut, c'est casqués, mais sans masque.
Reposant enfin de s'apercevoir que, pour ce qui est de leur “identité de genre”, tous ces garçons semblent être résolument binaires ; et que s'ils sont en proie à un insidieux racisme systémique, celui-ci ne les empêche ni de dormir – quand l'occasion s'en présente –, ni de tortorer leur boîte de singe sans s'inquiéter le moins du monde de savoir si bouffer du corned beef ne serait pas dangereux pour la planète.
Et en plus tout ce petit monde fume.
vendredi 9 septembre 2022
Une histoire de bites
Ce sont deux bites qui se croisent dans un couloir de la fac. « Dis donc, s'exclame l'une, tu as l'air drôlement tendue ! – Il y a de quoi, répond l'autre : dans deux minutes je passe à l'oral ! »
Je ne la connaissais pas, j'ai souri.
Il est à craindre qu'elle n'amuse pas grand-monde, parmi les quelques âmes en déshérence qui hantent encore mes propres couloirs. Mais enfin, comme billet du jour, c'était ça ou feue la reine d'Angleterre, alors…
dimanche 4 septembre 2022
Épépé ou l'enfer sous la langue
Au lieu de cela, suite à une erreur qu'il ne s'explique pas, il atterrit dans une ville immense et inconnue, dont les habitants, atrocement nombreux absolument partout, parlent une langue qui lui est radicalement étrangère et qui va lui demeurer résolument impénétrable.
De leur côté, les dits habitants – qui semblent former un pot-pourri de toutes les races et ethnies possibles – sont incapables de saisir le moindre mot dans aucun des idiomes que lui-même maîtrise. Pour corser l'affaire, la langue locale s'écrit dans un alphabet radicalement différent de tous les systèmes de notation que notre malheureux héros est capable d'identifier.
Que va-t-il lui arriver ? C'est tout l'objet
de ce roman étrange, fantastique, irréel… et assez copieusement “fout-la-trouille”.
L'auteur de ce livre était hongrois, ce qui est, on en conviendra, une excellente raison pour se pencher sur le problème des dialectes imbitables (qu'Agnès D. ne se sente nullement offensée de cette remarque !). Il poussait l'originalité jusqu'à s'installer à son bureau en short de sport ; et aussi, en toute fin de parcours, à mourir un 29 février.
Mais, bissextile ou non, il pouvait défunter tranquille : il avait, vingt ans plus tôt, écrit ce roman, aussi remarquable qu'unique.




















