jeudi 30 mars 2017

La vallée des avalés


En février, nous sommes partis à la recherche des disparus de Port-Royal.
Et, en un sens, nous les avons trouvés.

lundi 27 mars 2017

Eça de Queiroz : Flaubert ascendant Balzac


Serait-il exagéré de définir José Maria Eça de Queiroz comme un “écrivain français de nationalité portugaise” ? Sans doute, oui ; ne serait-ce que parce qu'il écrivait dans sa langue maternelle et non dans la mienne. Néanmoins, lorsqu'on lit La Capitale, que ce contemporain presque parfait de Zola écrivit à la fin des années soixante-dix, on a réellement l'impression de lire un roman français, avec toutefois un certain sentiment d'étrangeté diffuse, comme si une bizarrerie presque onirique s'était glissée là, subrepticement. C'est que La Capitale, de par son sujet, son déroulement, les milieux dans lesquels évolue l'histoire, lorgne de façon explicite du côté des Illusions perdues balzaciennes (du reste, Eça de Queiroz fait explicitement référence à Balzac plusieurs fois dans le livre) ; mais, en même temps, le lecteur s'aperçoit tout de suite, avant même qu'Artur Corvelo, ce “grand homme de province” ne monte à Lisbonne (est-ce que les provinciaux portugais montent à Lisbonne comme les Lorrain ou les Gascons montent à Paris ?), que ces Illusions perdues lusitaniennes ont été vidées de leurs personnages  balzaciens pour être remplacés par ceux de l'Éducation sentimentale de Flaubert, Lucien Chardon s'est mué en Frédéric Moreau, avec tous les rétrécissements que cela entraîne, de même que les autres protagonistes se sont eux aussi débalzacisés et flaubertisés. Du reste, si l'histoire doit beaucoup à Balzac, le style, lui, penche très nettement du côté de Flaubert ; au point que, souvent, il faut aller vérifier le nom de l'auteur sur la couverture pour être bien sûr qu'on est à Lisbonne et non à Paris ou à Yonville. Exemple de phrase parfaitement flaubertienne – mais je pourrais en citer cent autres (c'est moi qui souligne) : « Il mangeait d'un appétit tout provincial et les noms français des plats les lui faisaient trouver meilleurs. » Ou encore ce début de paragraphe : « Le Moyen Âge l'enthousiasma, avec ses cathédrales et ses monastères, et le Rhin gothique avec ses châteaux d'héroïques burgraves dressés sur des pitons rocheux ; l'Orient l'enchanta, avec ses cités hérissées de minarets où se posent les cigognes, les caravanes dans le désert, les jardins des sérails où soupire, en même temps que le murmure de l'eau, la passion musulmane ; puis il fut attiré par la Renaissance italienne, ses galants Décaméron et la pompe de ses papes, etc. » ; on croit voir se dérouler une des rêveries frelatées et sans prise sur rien d'Emma Bovary.

Pour autant, le Portugais n'est pas le vil imitateur de ses prédécesseurs français (pour qui il ne s'est jamais caché d'avoir une très grande admiration). Il fait preuve presque tout le temps d'un humour légèrement teinté de cynisme qui le ferait plutôt pencher du côté de Dickens, mais avec un ton bien à lui, moins “bon enfant” que celui de l'Anglais. Il peut même lui arriver d'annoncer, de préfigurer des livres encore dans les limbes. Ainsi cette phrase : « Il s'extasia devant l'illustre Fonseca qui, dans son horreur pour les expressions vulgaires, commandait un bifteck chez Carneiro en s'écriant : “Apportez-moi un lambeau du vieil Apis préparé selon les formules du progrès !” » Est-ce qu'on n'a pas, soudain, l'impression que vient de se mettre à parler le Bloch de Proust ? De même, lorsque le personnage du journaliste parasite et exploiteur de gogos (son nom est en train de m'échapper) s'exclame “Tout pour les amis, tout !”, est-ce qu'on n'entend pas déjà monsieur Verdurin ?

À ce stade de mes ratiocinations, il est temps d'avouer que je n'ai encore lu que 230 pages sur 500, et que la suite du roman va peut-être m'infliger, ce jour ou demain, de sévères démentis.

samedi 25 mars 2017

Il y a la houle qui me saoule…


Il y a deux jours, c'était dans l'après-midi, Catherine se trouvait en même temps au petit salon et aux prises avec son iPad. Au moment où, gobelet de café en main, je passais près de la porte, je l'entendis s'exclamer à mi-voix (et, oui, on peut parfaitement s'exclamer à mi-voix, foutez-moi la paix !) : « Bon, qu'est-ce qu'il y a qui ne va pas ? » In petto je me mis à fredonner :

Qu'est-ce qu'il y a
Qui n'va pas
Mon vieil Atlantique ?
Ici tout l'monde va très bien
À part mon p'tit chien…

C'était une impulsion aussi mauvaise que pernicieuse : depuis quarante-huit heures, à tout instant de la journée, il s'en trouve toujours un de nous pour chantonner le refrain maléfique et s'irriter de sa prégnance. Donc, comme il n'y a aucune raison que nous fussions les deux seuls punis, je somme les aimables passants d'écouter séance tenante ce qui vient maintenant.


mardi 21 mars 2017

Le mal vient de plus loin


Il resterait à établir pourquoi, après avoir fait l'acquisition de trois ou quatre livres portugais, j'ai brusquement, sans même les avoir entrouverts, bifurqué vers Francis Scott Fitzgerald et Christopher Isherwood. Mais ce n'est pas très important ; et, du reste, je le sais fort bien : trois phrases de Bernard Frank y ont suffi. On n'est pas plus volage que moi.

Les Européens que nous sommes ont tendance à imaginer tout neuf le problème des minorités et de nos rapports difficiles avec elles ; nous pensons souffrir d'un cancer encore jeune, dont les métastases demeureraient encore réversibles – exception faite, bien entendu, de ceux qui, clamant leur pleine santé, se persuadent qu'ils le sont réellement. Or, il semble que le mal vient de plus loin, pour parler comme Flannery O'Connor ; plus loin dans l'espace, plus loin dans le temps.

Le bref roman de Christopher Isherwood intitulé Un homme au singulier (A Single Man) date de 1964 et a été écrit en Californie, où s'était réfugié l'auteur dans l'espoir d'y vivre son homosexualité de manière moins contrainte que dans son Angleterre natale. Il raconte une journée (la dernière ? Le doute demeurera) de la vie d'un professeur d'université nommé George, homosexuel presque quinquagénaire vivant absolument seul depuis la mort de son compagnon, Jim, quelques mois plus tôt dans un accident de voiture. Dans le premier tiers du livre, c'est-à-dire au milieu de la matinée, nous assistons au cours que donne George, sur un roman d'Aldous Huxley qui n'est pas nommé mais qu'un moins ignare en littérature anglaise n'aurait sans doute aucune peine à identifier. Vers la fin de ce cours, la discussion avec certains de ses étudiants l'amène à se lancer dans une sorte de péroraison à propos des minorités (j'en supprime quelques passages, incompréhensibles pour qui n'a pas lu les soixante-dix pages qui la précèdent ; les mots et passages soulignés le sont par Isherwood) ; voici :

« Bon… maintenant, voici les libéraux – dont font partie, j'espère, toutes les personnes qui sont dans cette salle ; ils déclarent : “Les minorités ne sont que des êtres humains, comme nous.” Bien sûr, que les minorités sont des êtres humains ; des êtres humains, non des anges. Bien sûr qu'elles sont comme nous – mais pas exactement comme nous ; voilà l'état d'hystérie libérale que nous ne connaissons que trop, où l'on se met à raconter qu'en toute sincérité l'on ne voit aucune différence entre un noir et un Suédois […]

» Ainsi, reconnaissons-le, les minorités sont formées de gens dont l'aspect, les actions et les pensées diffèrent probablement des nôtres, et qui ont des défauts que nous n'avons pas. Il se peut que leur aspect et leurs actions nous déplaisent, et que leurs défauts nous soient odieux. Mieux vaut reconnaître qu'ils nous déplaisent et nous sont odieux, que d'essayer de barbouiller nos sentiments de sentimentalité pseudo-libérale. Si nous considérons nos sentiments avec franchise, nous avons une soupape de sécurité ; si nous avons une soupape de sécurité, en réalité nous risquons moins de nous lancer dans les persécutions… Je sais bien qu'une pareille théorie n'est pas à la mode aujourd'hui. Tous autant que nous sommes, nous n'arrêtons pas de nous efforcer de croire que, si nous ignorons une chose assez longtemps, elle disparaîtra purement et simplement. […]

» Bien entendu, la persécution en elle-même est toujours un mal, je suis certain que nous sommes tous d'accord là-dessus… Mais le pire, c'est que nous tombons maintenant dans une autre hérésie libérale. Parce que la la majorité persécutrice est abominable, disent les libéraux, la minorité persécutée doit être nécessairement d'une pureté sans tache. Ne voyez-vous pas combien c'est absurde ? Qu'est-ce qui s'oppose à ce que les mauvais soient persécutés par les pires ? Tous les chrétiens massacrés dans l'arène étaient-ils obligatoirement des saints ?

» Autre chose. La minorité a son propre type d'agressivité. Elle provoque positivement les attaques de la majorité. Elle hait la majorité – non sans raison, je vous l'accorde. Elle hait même les autres minorités – parce que toutes les minorités sont en compétition : chacune proclame que ses souffrances sont les plus atroces, et que les torts qu'elle subit sont les plus graves. Et plus toutes ces minorités haïssent, plus elles sont persécutées, plus elles deviennent méchantes ! »

Texte écrit il y a plus d'un demi-siècle, donc, et dans quoi est démontée presque pièce à pièce cette “compétition victimaire” dont nous pensons qu'elle est apparue chez nous, à l'abri de nos anciens parapets, il y a vingt ou vingt-cinq ans tout au plus. Il reste que, faisant immédiatement suite à celle de Gatsby – cette valse lente animant des spectres –, la lecture d'Un homme au singulier n'est pas exactement de celles qui vous donnent envie de croire en l'homme et son avenir flamboyant – à moins qu'il ne flamboie comme un Walhalla en fin de tétralogie.

lundi 20 mars 2017

Le cardinal Mitterrand et le révérend père jésuite


Il m'a toujours paru qu'établir une comparaison entre le cardinal de Richelieu et le président Mitterrand était faire un trop grand honneur à l'un des deux. Pourtant, lisant un portrait du premier, c'est bien le visage du second qui est m'apparu derrière les lignes, comme en sous-impression. On le doit, ce portrait, à la plume du R.P. Nicolas Caussin, jésuite de son état, qui fut un temps le confesseur du jeune Louis XIII ; il avait remplacé dans cet office une ribambelle d'autres membres de la Compagnie, dont le plus connu est sans doute Pierre Coton, qui avait d'abord été le confesseur du feu roi Henri IV. Même charge, donc, mais tâches radicalement différentes : autant le père Coton devait consacrer une bonne partie de sa persuasion à détourner Henri de ses passions adultérines, autant son successeur employait la sienne à faire enfin entrer le jeune Louis dans le lit de la reine Anne pour qu'il s'y comportât en souverain ; on assure qu'il finit par y parvenir, le futur Louis XIV en faisant foi. Quoi qu'il en soit, voici le cardinal vu par le confesseur :

« Son esprit est extraordinaire et a toujours affecté d'aller aux extrémitez, sans passer par le milieu. Il est plus vaste qu'il n'est grand, hautain sans être haut, et fier sans être généreux. La finesse y passe beaucoup la prudence.

» Il ne se montre à personne avec le même visage de peur de donner quelque entrée dans son esprit. Il est hardy contre les timides et timide contre les hardys. Une heure le voit espanouy, et l'autre sur des espines… La probité est bannie de son âme, et l'ambition occupe toutes les régions de son cœur…

» Son abord est gracieux et sa langue flatteuse. Il est complaisant à ceux qu'il veut gaigner, et terrible à ceux qu'il a gaignez. Il mesure la foy à ses intérêts, et on dit qu'il escrit ses promesses sur le sable. Il arrive souvent que ce qu'il dit le plus est ce qu'il veut le moins. Il attend qu'on devine ses volontés, et sy vous ne faites rien, vous estes puny pour n'estre pas devin ; si vous faites mal, vous estes blasmé de témérité. Ses ombrages trouvent assez de fondement sur des cheveux et sur des atômes.

» Sa haine est pour les généreux, et son mespris pour ceux qui l'adorent. Son humeur le rend insupportable à ses amys et irréconciliable à ses ennemis. Il se donne la gloire de tout ce quy est mal fait sur autruy, et c'est toujours un grand crime chez luy que d'estre malheureux… »

En écho, on peut citer les deux lignes lapidaires que, en ses Mémoires, Richelieu consacre au confesseur du roi, « plus plein de lui-même que de l'esprit de Dieu, plus simple que malicieux, plus dénué de jugement que de bonne volonté, brouillon, inquiet, artificieux et trop occupé des affaires de l'État ». Et l'on sent bien que, chez le cardinal, c'est ce dernier défaut, le fait d'empiéter sur ses propres plates-bandes, qui devait paraître le moins pardonnable.

jeudi 16 mars 2017

Soyons portugais, au moins pour un moment

José Saramago, 1922 – 2010
De tous les écrivains dont le Portugal n'a pas manqué de faire offrande au monde et à notre appétit, je ne connaissais que Fernando Pessoa et José Saramago ; encore n'avais-je lu qu'un seul ouvrage de chacun : Le Livre de l'intranquillité pour le premier et L'Aveuglement pour le second. Depuis, je vivais paisiblement dans l'ignorance de tous les autres. Par quel chemin escarpé et ronceux, alors, suis-je arrivé il y a quelque temps jusqu'à Miguel Torga ? Pas moyen de m'en souvenir. Toujours est-il que j'ai fait venir à moi deux de ses livres : La Création du monde, que Wikimachin qualifie assez curieusement de “roman autobiographique”, et En franchise intérieure, extraits de son journal entre 1933 et 1977. Je n'ai pas encore ouvert La Création, mais le journal fait mes délices depuis deux ou trois après-midi (mes matinées sont prises par l'histoire des jésuites…) ; en principe je n'aime pas les journaux d'écrivains autrement que complets ; mais quand on lit “en VF”, il faut savoir se contenter de ce qui a été traduit, surtout si le travail a reçu l'imprimatur de l'auteur, ce qui est le cas. 

À partir de là, une certaine contagion a gagné, dont je pense avoir perdu le contrôle, puisque je viens de commander des livres de deux autres polygraphes lusitaniens (qu'est-ce qu'on n'irait pas écrire pour éviter une répétition !), dont c'est à peine si les patronymes s'étaient déjà frayés un chemin au travers du rideau de poils que j'ai dans les oreilles (ça, c'était pour conforter Nicolas dans ses préjugés à propos des réactionnaires authentiques) : La Capitale d'Eça de Queiròs (l'accent sur l'o est dans le mauvais sens, mais pas moyen de me rappeler la façon de faire ; et puis, ils n'ont qu'à écrire comme tout le monde, ces traîne-savates), Amour de perdition de Camilo Castelo Branco ; à quoi j'ai ajouté En chair vive, le second volume du journal de Torga, qui va de 1977 à sa mort, ou presque. Si, avec tout ça, il ne me vient pas des envies irrépressibles de gambas a la plancha généreusement arrosées de vinho verde, ce sera à désespérer de l'influence de la littérature sur les centres gustatifs.

mercredi 15 mars 2017

Le Normand, un clocher, les cigognes et la Bergotte


Qu'on ne compte pas sur moi pour aligner ici les petits faits et gestes qui ont ponctué ces trois jours passés en terre concordataire : il y aura le journal de mars, pour ça. Mais comme le billet d'annonce de départ comportait une devinette, en voici une autre : en quel village de la route des vins une certaine Catherine G., du Plessis-H., a-t-elle pris ces trois photos ? Où, entre Vosges et Rhin, peut-on croiser successivement un gros Normand rougeaud et sa chienne tricolore…


…Puis un clocher pimpant flanqué de quatre échauguettes…


…Et enfin une tour coiffée d'un nid, lui-même garni de son couple de cigognes, exactement comme si l'on venait de sauter à pieds joints dans un chromo ?

jeudi 9 mars 2017

Les retraités en goguette ultravosgienne


À partir de la fin de cet après-midi, jeudi, ayant quitté la Normandie avant l'aurore aux doigts de rose, nous nous trouverons dans ce village alsacien dont je vous laisse déterminer le nom. Pour indice : nous serons logés en l'auberge ci-dessous.

 

Vendredi en fin de journée, après avoir été faire, à Colmar, notre révérence au retable d'Issenheim, nous rallierons plus au nord la ville à la cathédrale manchote, et plus précisément certaine charmante petite place de Schiltigheim, (baissez un peu les yeux et la découvrez) où nous attendent un couple d'amis historiques ainsi que, je me plais à l'imaginer, quelques flacons de breuvage local.


Vous pouvez toujours laisser vos commentaires, mais sachez qu'ils ne seront probablement pas validés avant dimanche, journée du retour. D'ici là, je demanderai aux éventuels cambrioleurs de faire bien attention, en repartant, à ne pas enfermer Golo à l'intérieur, où il se retrouverait privé de nourriture. Je leur conseille aussi de se méfier du voisin d'en face, très observateur et lourdement armé.

lundi 6 mars 2017

La petite laine de Bernard Frank


Non, ce qui est sûr c'est que Bernard Frank n'est pas un romancier ; en tout cas, pas un à ma convenance : après deux cents pages de ses Rats, j'ai dû déclarer forfait, je m'ennuyais trop, aucun des personnages n'était encore parvenu à décoller de la surface lisse du papier ; et, comme saisi de timidité après ce premier échec, je n'ai pas encore osé me lancer dans l'Illusion comique : on verra plus tard, on va un peu laisser reposer. Ce nonobstant, est-il un écrivain ? Vraiment je le crois. Mais c'en est un qui, à l'évidence, supporte mal la contrainte des genres ; et c'est lorsqu'il se lance dans un livre sans forme préétablie, dans un cérémonial dont l'étiquette se fixe au fur et à mesure, qu'il apparaît. C'est alors qu'il s'abandonne à ces embardées dont je parlais il y a quelques jours, lorsqu'il devient lui-même son propre labyrinthe, arpentable à plaisir, que l'écrivain se révèle, souvent à des détails minuscules. J'en ai noté un, que je vous livre sans plus attendre (c'est moi qui souligne) :

« Quand on relit ces écrivains, c'était comme si, en touchant une partie de son corps, on ne ressentait plus rien. Parce que ces écrivains, quel que soit leur talent – si immense soit-il – ne correspondaient plus à rien en vous ; qu'on ne voit plus chez eux que les trucs, les ficelles, la combine ; qu'ils vous laissent froids. Et lorsqu'on vieillit, le froid, c'est ce qu'on supporte le moins. »

Jusqu'au mot “froids” — pour lequel Frank, je trouve, aurait pu se dispenser de l'italique –, on a affaire à une notation assez peu originale, quoique vraie, que l'on pourrait sans doute trouver sous la plume de n'importe quel chroniqueur pas trop éteint. Mais la dernière phrase est d'un écrivain. Parce qu'elle est l'une de ces bifurcations, dont Frank est coutumier, qui font brusquement changer le paysage, ou plutôt modifient l'angle de vue que l'on avait sur lui. Ici, c'est le lecteur qui, par son irruption, fait que la simple remarque devient tableau ; un lecteur légèrement voûté dans son fauteuil, dont le livre est sur les genoux serrés, il a un châle sur les épaules, ou une petite laine, ou, au moins, une écharpe tricotée jetée autour du cou ; et ses lunettes tombent un peu sur son nez penché.

Il y a aussi ces brèves formules qui font d'autant plus mouche qu'elles se donnent l'air de n'avoir même pas remarqué qu'il y avait une cible. Bien sûr, la pointe ne fait pas l'écrivain ; mais elle ne le dépare pas non plus, peut même l'enjoliver, comme une perle discrète piquée dans un lobe d'oreille au dessin parfait. Et je vous donne celle-ci, avant de nous séparer (elle est dans Un siècle débordé) : « Plus Mauriac est naturel, plus il est à chasser. »

dimanche 5 mars 2017

Chanson du dimanche (c'est décidé, je m'y mets !)


Je sais que ça ne vole pas bien haut, mais ça peut faire sourire… ou énerver un peu :


lundi 27 février 2017

Le salut par les îles


Parce que l'Atlantique-Nord est venu jusqu'à nous, en janvier.

dimanche 26 février 2017

Ras la cafetière, vraiment !


Je commence à en avoir un peu assez que des inconnus à diplômes commerciaux – ou que je suppose tels – décident à ma place de ce que doivent être désormais mes comportements, et s'efforcent de faire de moi un modèle de citoyen responsable, quand je ne songe à rien moins. J'avais subi une première alerte, voilà quatre ou cinq ans, lorsqu'il m'avait fallu acquérir une nouvelle tondeuse de jardin : contrairement à l'ancienne, l'heureuse élue coupe d'elle-même son moteur dès que j'en relâche la poignée, ce qui oblige à se démonter l'épaule une seconde fois pour la remettre en marche, après la petite miction de mi-tonte. Consulté, le revendeur agréé m'avait expliqué avec une certaine componction que c'était “pour éviter les accidents”. Quels accidents ? Avant cette fâcheuse initiative de MM. Wolf et Honda, on déplorait des hécatombes dues à ces maléfiques engins ? Des moissons de doigts et d'orteils ? Et s'il m'agréait davantage, à moi, de risquer l'amputation plutôt que d'endurer les redémarrages successifs ? Le résultat est que, désormais, je dois m'astreindre à aller pisser avant de commencer à tondre : ce n'est rien mais c'est agaçant d'y être contraint. Du reste, ce n'était encore là qu'innocent prélude.

Il y a une couple de semaines, la cafetière électrique nous a signifié qu'elle entendait faire valoir ses droits à une retraite méritée et nous a requis pour l'escorter jusqu'à sa nouvelle villégiature, la déchetterie de Saint-Aquilin. Pendant que j'y étais, à Saint-Aquilin, je poussai jusqu'au Super U, afin d'y choisir sa remplaçante. Quel esprit malin m'inclina à opter pour le modèle le plus onéreux des quatre ou cinq proposés ? Ne sais ; peut-être parce que, sur la photographie ornant sa boîte, elle semblait plus élégante, presque racée, que ses petites sœurs des pauvres. Je déchantai dès le lendemain matin, lorsque je constatai que cette acariâtre, pour me faire économiser l'énergie que j'étais pourtant prêt à gaspiller comme un nabab, s'était dotée d'un minuteur invisible qui la remettait en mode “veille” au bout de trente minutes. Pour moi qui ai l'habitude de préparer le matin une pleine cafetière que je fais durer jusqu'à midi, c'était se mettre un lourd boulet au pied que de devoir, désormais, penser toutes les demi-heure à venir renclencher ce fucking bouton marche/arrêt. (Le poseur de parquet, qui se trouvait là, me fit judicieusement observer que ce système nouveau, en laissant le café se refroidir, obligeait à le passer ensuite au four à micro-ondes ; si bien que l'énergie économisée de la main droite se reperdait de la gauche : les artisans ont volontiers l'esprit pratique.)

Mon agacement sonore et répété finissant par provoquer celui, plus discret, de Catherine, elle m'enjoignit après quelques jours d'acheter une autre cafetière – et tant pis pour la dépense. Je me rendis à l'entrepôt virtuel de Mme Amazon et, après avoir soigneusement vérifié sur la “fiche technique” que le modèle le moins cher (18,90 €, port gratuit) n'était pas doté du maudit minuteur, je passai ma commande. Hélas, à l'arrivée de ce petit électroménager pour miséreux, il me fallut bien constater qu'elle possédait elle aussi le compte à rebours fatal – son seul micro-avantage étant que j'y gagnais dix minutes. 

Me voilà donc en possession de deux machines à café, dont l'une s'empoussière gentiment dans le garage depuis une semaine déjà ; tandis que l'autre, entre évier et frigo, a fait de moi son esclave résigné, me requérant chaque demi-heure pour venir la remettre en marche. D'ailleurs, il est temps que j'y aille.

vendredi 24 février 2017

Bernard Frank, réactionnaire de gauche


C'est à cause de la géante biélorusse ; sans elle, rien ne serait arrivé. Mais elle a débarqué peu après neuf heures, sur son scooter qui semble toujours un peu trop petit pour elle, et a eu tôt fait de nous chasser de la maison ; non pas elle, d'ailleurs, plutôt l'aspirateur bruyant qu'elle s'est mise à manier avec une fougue presque sauvage. Bref, ayant pris Sainte-Beuve sous mon bras et ma pipe dans l'autre main, je me suis retrouvé ici, assez confortablement logé dans le fauteuil Lafuma qui, comme chaque année, prend ses quartiers d'hiver dans la Case ; et c'est lui qui a fait que mes yeux se retrouvent à la hauteur d'un volume jaune de chez Grasset, posé à plat sur les trois tomes du Journal littéraire de Léautaud. Ne parvenant pas à lire le titre inscrit sur son dos, j'allongeai le bras pour saisir le volume, et y parvins. C'était Vingt ans avant, la réunion des chroniques données à l'aube des années quatre-vingt par Bernard Frank à ce consternant follicule que fut le Matin de Paris. Que Sainte-Beuve me pardonne, mais je l'abandonnai aussi sec, lui et M. de Rancé, dont il s'occupait à ce moment-là, passèrent illico à la trappe.

Elle sont très bien, ces chroniques de Bernard Frank. Si je voulais me mettre à écrire comme un journaliste, je dirais volontiers qu'après 35 ans elles n'ont pas pris une ride ; au moins pour les antédiluviens qui, comme moi, ont vécu cette période et en conservent quelques souvenirs. J'en ai d'autant plus, des souvenirs, qu'en ces années je tenais assises au Big Buddah, comptoir de la rue Hérold auquel, numéro du jour bouclé, les journalistes du Matin, ou au moins une partie d'entre eux, avaient coutume de venir s'alcooliser et, éventuellement, perdre quelques dizaines de francs au 421. En revanche, je n'y ai jamais vu Bernard Frank : sans doute fréquentait-il des abreuvoirs moins centraux que celui-là. Ou alors, il passait rendre ses cinq ou six feuillets à des heures où moi-même j'officiais à Neuilly-sur-Seine, par ailleurs ville natale de Frank. Petite magie de ces chroniques, donc, faites de multiples et souvent cocasses embardées, mais qui, une fois lues jusqu'au bout, laissent apparaître la cohérence sans faille de leur propos. Chacune d'elles semble un jardin aux sentiers qui bifurquent, mais qui vous conduisent néanmoins au point où l'auteur voulait que vous aboutissiez. Bernard Frank est un véritable écrivain, bien qu'il ait fâcheusement commencé sa carrière aux Temps modernes, sous le grand parapluie sartrien, ce dont généralement on ne se relève pas. Mais je sens bien que depuis un moment on attend de moi que je justifie mon titre. Il m'a été inspiré par le paragraphe que voici, daté du 31 juillet 1981 :

« De réformes en réformes en trente ans – pour ne pas remonter au déluge – on a détruit l'enseignement. Il faudrait tout changer. Tout. Une réaction totale. Ce n'est pas vrai que nos chers petits travaillent trop. Oui, ils sont peut-être plus vifs, et alors ? En vrac : grec et latin dès la sixième. Les langues vivantes s'apprennent à l'étranger ou dans des instituts spécialisés. Retour à l'histoire. L'enchantement d'une histoire continue même si l'on doit devenir plombier ou électronicien. Pas la peine de commenter Boris Vian ou des articles de journaux – même les miens – en classe. Se souvenir qu'il y a temps limité pour la mémoire, pour l'exercice de la mémoire et que si on le laisse passer, c'est foutu. Suppression des ligues de parents d'élèves, de droite ou de gauche. L'école est un club d'où les parents doivent être exclus. Trouver des professeurs qui essaient d'apprendre le français, l'orthographe aux professeurs chargés de l'enseigner, etc. »

On devrait offrir ce recueil de chroniques à tout nouveau ministre, au moment de sa prise de fonction : sa lecture pourrait entraver quelque peu sa propension à la suffisance et développer un sens de l'auto-ironie qui, chez ces personnages, reste trop souvent embryonnaire.

mercredi 22 février 2017

Nos lendemains qui fredonnent dans les ruines de Palmyre


Dans l'un des chapitres, assez nombreux, qu'en son Port-Royal il consacre à Pascal, Sainte-Beuve, parlant des attaques menées contre l'auteur des Pensées par Voltaire et Condorcet, en vient à citer une phrase de Chateaubriand, flétrissant les deux mêmes, qu'il a extraite de son Génie du christianisme ; elle dit ceci, la phrase : 

On croit voir les ruines de Palmyre, restes superbes du génie et du temps, au pied desquelles l'Arabe du désert a bâti sa misérable hutte. 

Il m'a semblé que je devais venir le déposer là, ce mot en forme de serpe affilée ; qu'il pourrait sans doute être utile à certains, dans des circonstances finalement point trop différentes de celles évoquées par Sainte-Beuve après Chateaubriand, puisque aussi bien nous ne sommes pas si éloignés de vivre nous aussi dans les ruines de Palmyre avec vue sur les huttes.

vendredi 17 février 2017

Le quatrième archer de la légion roumaine


Entre autres choses d'intérêt secondaire, la Roumanie produit essentiellement des écrivains français. Tout le monde connaît Ionesco et Cioran, beaucoup de gens ont au moins entendu parler de Mircea Eliade. Mais c'est là, si l'on veut, une trilogie d'impurs, dans la mesure où ils se sont également exprimés en roumain, voire en anglais pour le troisième nommé. Panaït Istrati, s'il est le moins connu de ces quatre mousquetaires des Carpates (langage de guide touristique à prétentions cultureuses), est, lui, d'une eau irréprochable, ayant écrit toute son œuvre dans la langue de Romain Rolland – nom qui n'arrive nullement ici par hasard. C'est, en outre et de loin, le plus attachant du groupe.

Littérairement pur, donc, Istrati est en revanche, pour l'état-civil des nations, né sous le signe de la plus improbable des bâtardises, sa blanchisseuse de mère s'étant laissé séduire – et plus, puisque affinités – par un contrebandier grec ; lequel s'empressera, neuf mois après la naissance de son rejeton, de disparaître de l'histoire en allant se faire tuer par des gardes-côtes. Panaït vient au monde le 11 août 1884, à Braila, charmant petit port danubien. C'est le début d'une vie d'errances, ponctuée de métiers divers et folkloriques, qui se terminera en 1935 sous les coups de la tuberculose. Je ne vais pas vous la raconter par le menu : Wiki est là pour ça. Retenons la chose capitale : durant la Première Guerre, alors qu'il se trouve dans un sanatorium suisse, il décide d'apprendre le français ; et c'est dans cette langue qu'il découvre l'œuvre de Romain Rolland, notamment Jean-Christophe, qui lui cause un véritable choc intellectuel. Au point que, trois ans seulement après avoir ouvert son premier dictionnaire franco-roumain, il se met à écrire en français, et reprend sa vie vagabonde à travers l'Europe et l'Orient méditerranéen. On le retrouve au nouvel an de 1921, à bout de dénuement et de désespoir, dans le parc Albert 1er de Nice, où il se tranche la gorge. Grâce à un passant particulièrement observateur, on le sauve de justesse ; ayant découvert dans sa poche la lettre qu'il a écrite juste avant son suicide à son maître en écriture Romain Rolland, on la lui fait parvenir : la carrière d'écrivain de Panaït Istrati est lancée.

Dans un premier temps, il va se faire beaucoup d'amis, notamment parmi les écrivains français de gauche, puisque lui-même ne cache nullement l'enthousiasme que lui inspire la toute jeune Union soviétique. Dans un second temps, il va se faire beaucoup d'ennemis, notamment parmi les écrivains français de gauche, les mêmes, quand il publiera en 1929 Vers l'autre flamme, violent réquisitoire contre la Russie de Staline, écrit après un long voyage à travers le pays, durant lequel il se sera lié avec Victor Serge et Boris Souvarine. C'est donc pauvre, rejeté et quasiment seul, limite lépreux, qu'il mourra, en 1935 et en Roumanie : c'est bien fait, ça lui apprendra à trahir la cause prolétarienne. Il aura tout de même eu le temps d'écrire ces récits, la plupart du temps autobiographiques, qui me tiennent rivé à ses livres depuis une semaine.

Normalement, c'est là que je devrais me mettre à en parler, de cette œuvre et des étonnantes figures qui la peuplent. Mais mon introduction est déjà bien longue, et je connais la patience du lecteur… Nous allons donc scinder ce billet en deux et reviendrons dans les jours prochains sur Adrien Zograffi, le double littéraire d'Istrati. Si, pour terminer – ou pour appâter, c'est selon –, on devait rapidement situer notre Roumain, on prononcerait probablement les noms des deux Jack américains, London et Kerouac, du Russe Gorki, du Norvégien Hamsun, voire du judéo-gréco-Suisse Albert Cohen. Mais ce serait encore trop peu et trop mal dire.

jeudi 16 février 2017

Cortège d'ombres de Montaigne


Il est habile et malin, ce gros père de Sainte-Beuve ! il nous promène et nous perd dans les sentes de son grand parc, de son désert, mais lui sait toujours précisément à quel endroit il est et où il veut nous ramener. Juste après nous avoir conviés à suivre l'enterrement de M. de Saci, et à l'instant d'introduire Pascal dans sa tapisserie, il s'autorise un long détour (trente pages serrées) en Bordelais, chez Montaigne ; comment pourrait-il d'ailleurs faire autrement ? Mais si c'est très bien d'aller arpenter les vignobles et muser le long de la Garonne, pour finir il faut bien ramener le chaland en vallée de Chevreuse. Sainte-Beuve s'y prend de cette manière – c'est au bas de la page 515 du premier volume de l'édition “Bouquins” : 

« […] nous qui venons d'assister au convoi et aux funérailles de M. de Saci, je me demande ce que seraient à nos yeux les funérailles de Montaigne : je me représente même ce convoi idéal et comme perpétuel, que la postérité lui fait incessamment. Osons nous poser les différences ; car toute la morale aboutit là.

» Montaigne est mort : on met son livre sur son cercueil ; le théologal Charron et mademoiselle de Gournay, – celle-ci, sa fille d'alliance, en guise de pleureuse solennelle, – sont les plus proches qui l'accompagnent, qui mènent le deuil ou portent les coins du drap, si vous voulez. Bayle et Naudé, comme sceptiques officiels, leurs sont adjoints. Suivent les autres qui plus ou moins s'y rattachent, qui ont profité en le lisant, et y ont pris pour un quart d'heure de plaisir ; ceux qu'il a guéris un moment du solitaire ennui, qu'il a fait penser en les faisant douter ; La Fontaine, madame de Sévigné comme cousine et voisine ; ceux comme La Bruyère, Montesquieu et Jean-Jacques, qu'il a piqués d'émulation, et qui l'ont imité avec honneur ; – Voltaire à part, au milieu ; – beaucoup de moindres dans l'intervalle, pêle-mêle, Saint-Évremond, Chaulieu, Garat…, j'allais nommer nos contemporains, nous tous peut-être qui suivons… Quelles funérailles ! s'en peut-il humainement de plus glorieuses, de plus enviables au moi ? Mais qu'y fait-on ? À part mademoiselle de Gournay qui y pleure tout haut par cérémonie, on y cause ;  on y cause du défunt et de ses qualités aimables, et de sa philosophie tant de fois en jeu dans la vie, on y cause de soi. On récapitule les points communes : « Il a toujours pensé comme moi des matrones inconsolables », se dit La Fontaine. – « Et comme moi, des médecins assassins », s'entredisent à la fois Le Sage et Molière. – Ainsi un chacun. Personne n'oublie sa dette ; chaque pensée rend son écho. Et ce moi humain du défunt qui jouirait tant s'il entendait, où est-il ? car c'est là toute la question. Est-il ? et s'il est, tout n'est-il pas changé à l'instant ? tout ne devient-il pas immense ? Quelles comédie jouent donc tous ces gens,qui la plupart, et à travers leurs qualités d'illustres, passaient pourtant pour raisonnables ? Qui mènent-ils, et où le mènent-ils ? où est la bénédiction ? où est la prière ? Je le crains. Pascal seul, s'il est du cortège, a prié. »

Dans ce cortège, Blaise vient précisément de s'y glisser, sur une chiquenaude de Sainte-Beuve. Et les Provinciales peuvent paraître.

mercredi 15 février 2017

Pour Alexandre Dumas, changez à Port-Royal


Restons un moment avec Sainte-Beuve, voulez-vous ? Me voilà rendu à près de six cents pages de son Port-Royal : lecture parfois ennuyeuse, au moins pour moi, notamment lorsqu'il disserte sur les épais volumes écrits et publiés par ses grands fâcheux, mais beaucoup plus intéressante lorsqu'il retrouve le déroulé de l'histoire, parsemé de portraits et même d'anecdotes, dont certaines fort savoureuses.

C'est le cas lorsque apparaît – à la page 400 très précisément –, pour un bref tour de piste, M. de La Petitière. Si l'on en croit Pierre Thomas Du Fossé, l'un des illustres solitaires de la maison, ce gentilhomme poitevin passait pour la meilleure épée de France, au point que Richelieu aimait l'avoir à son côté pour assurer sa sécurité ; bretteur sanguin aux yeux de feu, toujours prêt à se lancer dans les plus folles équipées, aimant chercher et vider querelles, etc. Or, le voici un jour touché par la grâce du repentir, décidé à s'abîmer dans la solitude et la prière “pour se punir à proportion de ses crimes et pour s'humilier à proportion de son orgueil”, précise dans ses mémoires le jeune Du Fossé. La Petitière est le héros d'une saynète contée par un autre contemporain, le père Rapin :

« Il étoit si vaillant que menant un jour l'âne du monastère au moulin, au retour son âne et sa farine furent pris par trois soldats, dont la campagne étoit alors infestée pendant la seconde guerre de Paris. Comme il fut de retour au logis, on lui demanda comment il s'étoit laissé dévaliser de la sorte : “Est-il permis de se défendre à un chrétien dans notre morale ?” dit-il. – “Pourquoi non ?” lui répondit-on. À même temps il prend un bâton à deux bouts, qu'il trouva par hasard en son chemin, court après les soldats qui l'avoient volé, les désarme et les amène les poings liés derrière le dos à Port-Royal où, les ayant conduits à l'église pour faire amende honorable devant le Saint-Sacrement, il leur fit une espèce de réprimande charitable mêlée d'instruction et les renvoya avec une aumône. »

Est-ce qu'on ne se croirait pas au cœur d'un roman de Dumas ? C'est qu'il y a du mousquetaire, dans ce La Petitière, et même de trois ! On lui voit l'impétuosité un peu brouillonne du jeune d'Artagnan, quand il s'agit de rattraper et maîtriser ses voleurs ; la naïveté enfantine de Porthos (“Comment ? On a le droit de se défendre ? Ah, morbleu, j'y cours !”) ; et l'équanimité dans le pardon et la largesse d'un Athos, plutôt celui de Vingt ans après que du roman initial. Finalement, le seul qui paraisse n'avoir prêté aucun trait à notre moine batailleur c'est Aramis, bien qu'il fût le seul d'Église.

Puis, lorsque Dumas s'éloigne et que commencent à me fatiguer un peu les tristes figures de la vallée de Chevreuse, je cingle vers l'Orient compliqué mais savoureux, en compagnie de Panaït Istrati. J'ai ainsi des matinées toutes de pénitence et des après-midi d'échoppes.

mardi 14 février 2017

Barbarie de la sainteté


Les mœurs des temps enfuis peuvent parfois nous sembler bien curieuses, et il n'y a pas toujours loin, à nos yeux si délicats, de la sainteté à la barbarie ; c'est encore plus étrange lorsque celle-ci paraît émaner directement de celle-là. M. de Saint-Cyran n'a pas été canonisé par l'Église, bien loin s'en faut ; mais il était considéré comme une sorte de saint par ses fidèles en jansénisme et les religieuses de Port-Royal. Voici ce qui advint, d'après Sainte-Beuve, juste après sa mort, qui survint le dimanche 11 octobre 1643, c'est-à-dire quelques mois seulement après celle du roi Louis XIII qui l'avait expédié au donjon de Vincennes durant cinq années : 

« On fit l'ouverture du corps. Le cœur fut réservé pour M. d'Andilly, à qui M. de Saint-Cyran l'avait donné par son testament, à condition qu'il se retirerait du monde. Les entrailles furent aussi mises à part, pour être enterrées à Port-Royal de Paris, selon la dévotion de la mère Angélique. Lancelot coupa lui-même les mains sur l'instance de M. Le Maître, lequel, arrivé de Port-Royal des Champs le lundi soir, le lendemain de la mort, ne se trouva pas satisfait des autres petites richesses [souligné par l'auteur] qu'on lui avait ménagées, et qui en sus voulait absolument ces mains […]. Le reste du corps fut enterré à l'église Saint-Jacques-du-Haut-Pas [sise à l'angle des rues Saint-Jacques et de l'Abbé de l'Épée], dans l'enceinte du sanctuaire. »

Je sais bien que telle était l'habitude médiévale, de ventiler les grands morts façon puzzle, mais j'ignorais qu'elle eût perduré si avant dans les siècles. On peine un peu, n'est-ce pas, à imaginer le grave et pieux Le Maître, déboulant comme un furieux dans la chambre mortuaire et exiger d'un ton coupant que l'on tranchât séance tenante les mains du gisant pour lui en faire don. On peut se prendre, en revanche, à rêvasser de ce que serait la première visite que l'on ferait chez eux à ses amis d'aujourd'hui, si cette vénérable coutume s'était maintenue, où le maître de maison nous désignerait le bocal posé sur le manteau de la cheminée : « Je vous présente la dextre de ma très-sainte mère. Sa main gauche se trouve chez mon cadet Alphonse, qui l'a exigée avec force lorsqu'il a appris que notre sœur Gertrude avait mis une option ferme sur l'intestin grêle qu'il convoitait. Et, sinon, que vous ferait-il plaisir de boire ? »

Les petits modernes que nous sommes ne savent plus s'amuser.

lundi 13 février 2017

On a encore survécu à celle-là…


Le volume a rejoint ses petits camarades dans la colonne de gauche…

vendredi 10 février 2017

Champaigne pour tout le monde !


Lorsqu'il parle de ce peintre, Sainte-Beuve écrit son nom : Philippe de Champagne ; ce qui est bien la preuve que l'on doit le prononcer tel, et non Champègne, comme on l'entend dire habituellement. Mais alors, pour être cohérent, il nous faudrait parler des Essais de Michel de Montagne ; or, je crains que ce ne soit un peu trop exiger, et qu'on ne puisse, sans broncher, aussi facilement faire fi des us.