lundi 30 novembre 2020

Chanson à la moulinette


 J'ai plusieurs fois, par le passé, tenté d'alerter le peuple insouciant sur le danger de certaines chansonnettes qui, sous leurs anodines ritournelles, cachent en réalité de puissants acides destinés à corroder la morale commune et à dissoudre les vertus les mieux trempées. Je pense que, grâce à mes efforts, nul ne peut plus écouter les Grands Boulevards de Montand ou le Trousse-chemise d'Aznavour, pour ne citer que deux exemples, sans tressauter d'une juste indignation. 

Je me devais à moi-même de poursuivre cette tâche sacrée. C'est pourquoi, aujourd'hui, nous allons nous attaquer à une œuvre particulièrement pernicieuse et passer à la moulinette Les Roses blanches de Mme Berthe Sylva. Commençons par le commencement :

C’était un gamin, un gosse de Paris,
Pour famille il n’avait qu’ sa mère

D'entrée, le ton est donné, l'ambiance misérable dessinée : nous sommes confrontés à une famille mono-parentale, cette abomination des temps modernes. Et l'on imagine sans peine, mais avec chagrin, les pressions morales que l'innocent rejeton a dû subir, depuis sa naissance ou quasi, les récriminations d'une mère aigrie contre les hommes, faisant retomber le poids de ses frustrations infinies sur la tête de son enfant. Il y a là, en germe, de quoi dégoûter à tout jamais un gosse des amours ordinaires : on ne serait pas surpris de le voir se métamorphoser plus tard en fiote amateur de gay prides. Cette mère abusive, qui est-elle ?

Une pauvre fille aux grands yeux rougis,
Par les chagrins et la misère

Ah ! ils ont bon dos, les chagrins et la misère ! Ces “yeux rougis”, on se doute bien qu'ils ont d'autres causes moins avouables : des nuits passées à se saouler de mauvaises gnôles et à rouler entre les bras de quelques apaches des barrières, afin de noyer doublement, dans l'alcool et le stupre, les remords que devraient lui causer les échecs successifs de sa lamentable existence. Un indice de cette vie dissolue qu'on lui entrevoit ?

Elle aimait les fleurs, les roses surtout,

Non, pénible garce, non : on n'aime pas les fleurs, et encore moins les roses, quand on est une honnête ouvrière, s'acharnant par son seul travail à faire vivre son enfant sans père ! Du reste, on commence à le comprendre, ce père, probablement un brave et simple travailleur, horrifié et s'enfuyant à toutes jambes en découvrant le fond de vice de celle dont il avait d'abord rêvé de faire sa chaste épouse. Il a bien fait car elle n'aurait sans doute pas mis grand temps à le corrompre, tout comme elle a commencé à corrompre le fils qu'il lui a laissé. En effet :

Et le bambin tous les dimanche
Lui apportait de belles roses blanches,
Au lieu d’acheter des joujoux

On nous a dit que sa mère était dans la misère, n'est-ce pas ? Alors je formule la question que tout le monde se pose déjà : où diable le “bambin” trouve-t-il l'argent pour acheter des roses, fleurs dispendieuses s'il en est ? Même sans aller jusqu'à imaginer le pire – il ne manque pas de messieurs dépravés, autour des fortifs, pour apprécier le charme interdit des bambins… –, on se doute bien qu'il ne se procure pas ses bouquets par des moyens honnêtes. Et d'ailleurs :

Un matin d’avril parmi les promeneurs
N’ayant plus un sous dans sa poche
Sur un marché tout tremblant le pauvre mioche,
Furtivement vola des fleurs

Voilà où  mènent l'exemple d'une fille-mère et l'éducation qu'elle peut donner ! Et comme dit si bien la sagesse populaire : « Qui ce jour vole une rose / vole bientôt autre chose. » On le retrouvera donc très vite, devenu adulte, occupé à détrousser les bourgeois sur les boulevards, s'il ne se transforme pas en un répugnant julot-casse-croûte, contraignant aux bordels de Pigalle ou au tapin de la Madeleine de pauvres filles qu'il aura séduites en leur payant des cocktails opiacés et leur offrant des cigarettes à bout doré – bref : des portraits vivants et plus jeunes de sa mère, cette mère qui, dès les langes, lui a indiqué la voie de la dépravation comme on ouvre une voie royale.

Certes, la morale semble sauve in extremis, puisque la mère du futur maquereau va très logiquement finir ses jours à l'hôpital, probablement d'une cirrhose en phase terminale ou d'une bléno mal soignée. Mais ce n'est là qu'apparence. Car enfin, qui est-ce qui va le payer, ce séjour hospitalier ? Certainement pas elle, qui n'est riche que de ses chagrins et de sa misère, ni son monomaniaque de fils qui ne pense qu'à ses putains de fleurs.

Eh oui, on l'aura compris : c'est encore nous qui allons y être de notre poche.


mercredi 25 novembre 2020

Terreur festive à la cantine


 Je me suis bien sûr, comme chacun, trouvé plusieurs fois en situation d'être, ou au moins de me sentir ridicule. Je crois l'avoir assez bien supporté, ne pas y avoir, même sur le moment, attaché une grande importance et n'en avoir senti aucune “cuisson” de l'amour-propre qui ne fût aussitôt cautérisée. 

En revanche, j'ai nettement plus de mal à supporter le ridicule chez les autres, en particulier lorsque ces autres n'ont pas conscience de ce ridicule que je discerne, moi, fort bien. C'est ainsi que, même enfant, je n'ai jamais aimé ce type d'émissions de télévision qui s'est d'abord appelé “caméra invisible” avant de devenir “caméra cachée”. Et je me souviens d'une anecdote, j'y ai repensé tout à l'heure en souhaitant sa fête à Catherine. 

C'était un 25 novembre, donc, dans les années quatre-vingt. Nous autres, gens du rewriting, avions accoutumé de descendre ensemble à la mangeoire d'entreprise du groupe Hachette, sis à l'époque au 6 de la rue Ancelle, à Neuilly. C'est ce que nous faisons donc, ce jour-là comme les autres. La première chose qui me saute aux yeux, en pénétrant dans cette grande cantine en sous-sol, c'est que les serveuses et les caissières, du moins les célibataires d'entre elles, ont “coiffé Sainte-Catherine”.  

Bien entendu, comme elles sont toutes affublées du même couvre-chef hautement grotesque et mal seyant, on comprend tout de suite que, en fait, c'est leur direction qui les a contraintes, dans un but festif, à se déguiser de la sorte. Les deux caissières, le visage aussi morose qu'à l'ordinaire, sont particulièrement pitoyables, tant est grand justement le décalage entre leur mine et la coiffure qu'elles arborent, qui se veut joyeuse. 

« Non, là, je ne vais pas pouvoir… dis-je à mes habituels commensaux. Passer devant ces pauvres filles… Je crois que je vais aller me chercher un casse-dalle aux Sablons. » Yves Josso, notre chef à tous, me répond alors : « Mais elles doivent en être ravies, de leur chapeau ! C'est leur grand jour en quelque sorte… » Il pensait sans doute, disant cela, me faire changer d'avis, sa remarque eut l'effet inverse, le ridicule de l'accoutrement redoubla d'un coup à mes yeux. Et je m'enfuis.  

Au bistrot des Sablons, tout était normal, aucune catherinette n'était repérable parmi le personnel. Et leurs sandwichs étaient à peu près propres à la consommation.

 

samedi 21 novembre 2020

De l'avenir de la pédale


Donc, pour satisfaire aux exigences rétrogrades d'une bande d'auto-proclamés “écologistes” frisant la maladie mentale, notre gouvernement d'écouillés ferme docilement, une à une, ces centrales nucléaires que le monde entier nous enviait. Conséquence attendue : de prochaines coupures sauvages d'électricité, comme dans n'importe quelle pétaudière tiers-mondiale. 

Par voie himmelienne, un mien ami me faisait remarquer ce matin que cela risquait de contrarier quelque peu la saine propagation du télétravail, remède miracle au petit Chinois ainsi que chacun le sait. Je lui ai fait observer qu'au contraire ces pannes aléatoires allaient nécessairement avoir une influence très-bénéfique sur l'emploi, dans la mesure où chaque télé-travailleur devra bientôt embaucher un manœuvre non qualifié, mais bien musclé des mollets, qui sera chargé de pédaler avec le plus de régularité possible, de neuf heures à midi puis de deux à six heures, de façon à faire fonctionner la dynamo qui aura été préalablement reliée à l'ordinateur de son employeur, occupé à sauver l'économie française sans bouger de son gourbi – les deux partenaires ayant évidemment pris soin, avant de s'atteler à leurs bécanes respectives, de s'enturbanner le groin des muselières agréées.

 

vendredi 20 novembre 2020

Notre flamboyante jeunesse rebêle


D'après un sondage Odoxa (j'ignore absolument ce que peut être cette officine parasitaire), 65 % des 15 – 30 ans approuvent le claquemurage. C'est bien, c'est très bien : leur existence commence tout juste, entre acné et premier boulot à temps partiel, que les voilà déjà dociles et impeccablement dressés. Et si jamais, suite à un improbable court-circuit dans le disque mou, certains se prenaient à renâcler un peu, pas de problème, le cas est prévu, l'éventualité parfaitement circonscrite : les cellules de soutien sont restées ouvertes ; et, derrière leurs muselières à élastiques auriculaires, les psys de toutes obédiences sourient à pleines dents sur le pas des portes.

 

samedi 14 novembre 2020

Laissez parler les petits papiers

 


J'ai donc repris ce matin la biographie que M. Pierre Chevallier a consacré au roi Louis XIII. Le “donc” de la phrase précédente, je le reconnais, peut présenter un aspect quelque peu saugrenu ; il le conservera tant que l'on n'aura pas pris connaissance de mon journal de ce mois, et notamment de l'entrée du 14. Le livre somnolait sur son étagère depuis des temps plus ou moins immémoriaux à notre fragile échelle humaine.  

J'ai ressenti une sorte de pincement dans la région sub-costale lorsque, manipulant le volume, j'ai vu s'en échapper un petit papier, a priori une page arrachée à son calepin natal. Elle portait, de mon incertaine écriture, le nom de Jean-Philippe Chatrier, suivi de son numéro de téléphone. Celui-ci commençait par 01 47, ce qui est bien, on pourra vérifier, l'indicatif de Neuilly-sur-Seine, ville que ce grand garçon flegmatique et drôle habitait en effet.

Je suis donc, ce papier dormant le dit, resté assez longtemps sans m'intéresser à la vie de Louis XIII, puisque Jean-Philippe est mort voilà dix ans et quelques mois, ainsi qu'en fait foi ce billet que je lui avais alors consacré : on peut en toute confiance faire fond sur lui et sa date de publication, car je n'ai encore jamais pratiqué, à ce jour, le billet nécrologique préventif.

Je me suis retrouvé silencieux et un brin crispé, dans une main un gros volume de près de sept cents pages bourrées de mots formant des phrases, dans l'autre ce petit papier ne portant qu'un nom et dix chiffres. On aura peut-être du mal à me croire, mais le volume s'est tu, et c'est le petit papier qui s'est mis à parler.


vendredi 13 novembre 2020

Islamogauchiste : enfin la définition officielle !


 L'autre matin, sur son blog, le Professeur Cingal affirmait assez péremptoirement, en tout cas un peu vite, que le terme “islamogauchiste” ne correspondait à aucune réalité identifiable, que c'était un non sens. Je suis bien navré de devoir le contredire – et, ce faisant, impressionné de me lever seul contre l'Université tout entière –, mais je dois le proclamer : non seulement le mot recouvre une réalité, parfois même une réalité explosive,  mais il est en outre permis d'en donner la définition précise, ce que je fais ici pour la première fois, non sans une certaine émotion :


Un islamogauchiste est un type particulier de communiste 

qui milite activement pour l'avènement de 

la dictature du proléchariat.

 

Comme, n'étant pas de gauche, je demeure insensible aux miroitements trompeurs de la richesse, le mot que je viens de créer restera entièrement libre de droits jusqu'à la consommation des siècles.


mercredi 11 novembre 2020

Soyons hanséatiques !

 

C'est très bien, Wodehouse, et fort drôles sont les mésaventures mettant aux prises ce jeune crétin de Bertie Wooster et son génial butler, l'illustre Jeeves, vraiment très bien. Mais l'humour à ce point anglais et à ce point toujours égal à lui-même, voilà qui finit par lasser un peu. Et quand on veut se déshumoriser, le plus simple, le mieux et le plus radical est encore de se tourner vers l'Allemagne, pays qui, comme on le sait, est peuplé d'Allemands, dont certains écrivent de gros livres implacablement sérieux.

C'est pourquoi je n'ai pas hésité, hier entre déjeuner et dîner, à tirer de leur rayonnage germanique Les Buddenbrook, premier roman de Thomas Mann, écrivain assuré de ses moyens et talent et qui n'a pas peur de se montrer un peu ennuyeux lorsque cela lui paraît nécessaire. Mais, personnellement, l'ennui ne m'ennuie pas, ce n'est donc pas lui qui me fera reculer. De toute façon, elle reste passionnante et dense, cette histoire d'une opulente famille d'une ville de la Hanse – Lübeck apparemment, mais je n'en jurerais pas – confrontée, sur trois ou quatre générations, à une inexorable décadence.

Quoi qu'il en soit, c'est sans importance : si je suis venu raconter cela qui ne présente pas le moindre intérêt, c'est surtout pour faire plaisir à M. Fredi Maque, dont la vue et la délicatesse étaient offensées par la photographie des quatre répugnants pitres en phase civilisationnelle terminale qui, depuis trois longs jours, s'étalait en ouverture de ce blog, pourtant si digne d'habitude.

Il faut bien reconnaître que, de ce point de vue, Herr Mann correspond davantage à l'idée que les impénitents traditionalistes persistent à se faire de l'homme. Ce qui, au vu de son nom, est bien la moindre des choses.


dimanche 8 novembre 2020

On covid et on s'en va


Les vieillards ont toujours adoré parler de leurs maladies, réelles ou supposées, déclarées ou seulement menaçantes, discourir sans fin sur leurs symptômes, leurs effets, les moyens de s'en prémunir ou de les vaincre, etc., à perte de vue et de salive. Dans ma jeunesse, cette manie était l'occasion de moqueries plutôt affectueuses. 

Il est intéressant de constater que, depuis l'arrivée du petit Chinois, un pays entier ne parle plus que de maladie, et ce dans toutes les tranches d'âges, tous les milieux, toutes les classes. Comme si, sans même nous en apercevoir, nous étions, tous et d'un seul coup, devenus d'égrotants vieillards, ne formant plus que la queue d'une civilisation entrée en phase terminale, et pour laquelle il n'existe aucun modèle efficace de respirateur artificiel.


lundi 2 novembre 2020

À l'heure des post-visionnistes


 Dans le livre ardu mais passionnant que je lis depuis trois jours : Antifragile de Nassim Nicholas Taleb, je tombe sur un paragraphe qui me paraît correspondre idéalement à l'époque absurde et très-comique que nous vivons en ce moment même, et dont l'absurdité a été opportunément réactivée par la remise à l'honneur du Grand Claquemurage. Ne reculant devant nul sacrifice ni peine, je recopie donc les quelques lignes en question, que l'on est prié, pour d'évidentes raisons prophylactiques, de lire sans ôter sa petite muselière à élastiques auriculaires. On les retrouvera dans leur contexte à la page 466 de l'édition des Belles Lettres que j'ai proposée en lien plus haut. Voici :

« Conséquence de la déformation rétrospective, les gens qui n'avaient bien sûr pas vu arriver un événement vont se rappeler une de leurs pensées prouvant le contraire, et réussir à se convaincre eux-mêmes qu'ils avaient prévu l'événement en question, avant d'entreprendre d'en convaincre les autres. Après chaque événement, il y a toujours beaucoup plus de “post-visionnistes” que de véritables prévisionnistes – des gens qui ont eu une idée sous la douche sans l'amener jusqu'à sa conclusion logique, et, comme beaucoup de gens prennent beaucoup de douches […], ils n'auront que l'embarras du choix parmi les idées qu'ils ont eues. Ils ne se souviendront pas de la pléthore d'idées qui leur sont venues dans le passé sous l'effet du bain, et qui n'étaient que du “bruit” ou contredisaient le présent observé – mais comme les êtres humains aspirent vivement à être cohérents avec eux-mêmes, ils ne retiendront que les bribes de pensées passées qui sont cohérentes avec leur perception du présent. »

Bien entendu, on aura toujours le loisir de se dire que ce pauvre M. Taleb raconte vraiment n'importe quoi. Ou encore que ce malheureux D.G. n'a vraiment rien compris à ce qu'il a lu. Ce qui, hélas, n'est pas totalement à exclure.


dimanche 1 novembre 2020

Le Plessis passe la frontière belge


 À cause de lui, notre octobre fut fort pluvieux…


dimanche 25 octobre 2020

Simenon ou les petites cases de la mémoire


 J'ai lu les quelque deux cents romans “patronymiques” de Simenon dans les dernières années quatre-vingt et les premières quatre-vingt-dix. Ma mère, alors, était cliente d'une sorte de club du livre qui s'appelait – et s'appelle sans doute encore – France-Loisirs. Ce sont ces gens qui, vers 1988, avaient au la bonne idée de reprendre les œuvres romanesques complètes, parues auparavant chez Omnibus : vingt-cinq volumes, contenant en moyenne huit romans chaque, publiés à raison de deux par catalogue trimestriel. J'ai donc lu ces deux cents romans à raison de seize par trimestre, ce qui fait que la totalité a dû m'occuper, par intermittence, environ trois ans.

Les reprenant ces jours-ci, j'ai pu constater que ces romans (hors Maigret, je le précise) pouvaient être classés en trois groupes distincts. Il s'agit d'un classement tout personnel et qui n'a absolument aucun caractère littéraire, ni même d'appréciation qualitative. 

Le premier groupe, d'assez loin le moins fourni, est constitué par les romans dont l'histoire, ou au moins sa trame, m'est restée présente à la mémoire. La Neige était sale, Les Anneaux de Bicêtre, La Fuite de Monsieur Monde, Les Fantômes du chapelier en sont quelques exemples.

Le deuxième groupe, d'assez loin le mieux fourni, est celui des romans dont j'ai totalement oublié de quoi ils pouvaient bien parler, mais dont le titre m'est demeuré familier. Par exemple, si quelqu'un, au débotté, me dit : Il y a encore des noisetiers, ou bien : La Cage de verre, ou encore : La Marie du port, le nom de Simenon me viendra immédiatement aux lèvres, mais je resterai incapable de dire en quoi ces romans peuvent bien consister.

Enfin vient le troisième groupe, celui des romans dont même le titre m'est devenu absolument opaque. Ce fut le cas hier avec Le Bilan Malétras : j'avais beau chercher (chercher quoi d'ailleurs ?), ces trois mots me restaient totalement étrangers, comme si je les lisais pour la première fois. Or, je le redis, cela n'a rien à voir, cet oubli partiel ou complet, avec la qualité du livre lui-même. Par exemple, ce Bilan, relu hier donc, est un roman remarquable, et le personnage de Jules Malétras est certainement  l'un des plus énigmatiques que Simenon ait créés ; partant, l'un des plus frappants. Du coup, je me suis dit que, si je dois persévérer dans mes relectures simenoniennes, je devrais plutôt me concentrer sur les romans de la troisième catégorie. Avec l'espoir que, dans dix ans, ils auront sauté de la troisième à la deuxième catégorie, voire à la première. À moins que, d'ici là, Alzheimer ait accompli son office, et que ces deux cents livres aient tous versé comme un seul homme dans le puits sans fond du troisième groupe.

 

vendredi 16 octobre 2020

¡ Papacito, si !

 

 

 Vingt minutes de bonne humeur et d'idées saines…

 

mardi 13 octobre 2020

Simenon m'était conté


 J'arrive à la fin du Testament Donadieu, roman parfait à mon sens. Et se pose la question : comment peut-on encore se livrer à de pieuses génuflexions devant les romans d'un Sartre, d'un Camus, d'un Gide, d'un Mauriac, alors que Simenon existe ? C'est pour moi un mystère. Gide, encore lui, avait entièrement raison : « Je tiens Simenon pour un grand romancier : le plus grand peut-être et le plus vraiment romancier que nous ayons eu en littérature française aujourd'hui. » Cela dit, il faudrait savoir si, ce disant, Gide était sincère : avec lui, on ne peut jamais être sûr…

Donc, à moins d'imprévisible bifurcation vers autre chose, de l'une de ces embardées aléatoires dont je suis assez coutumier, je crois que je vais rester avec le Belge un petit moment. Déjà surgissent d'autres titres, que j'ai envie de relire : Les Anneaux de Bicêtre, La Neige était sale, Betty, La Fuite de monsieur Monde, Lettre à mon juge… De plus, le temps qu'il fait ici depuis quelques jours – vent et pluie, petit froid humide – est idéalement simenonien.


mardi 6 octobre 2020

Perrette et le Cygne Noir


 Qui lit les ouvrages * de Nassim Nicholas Taleb ? Énormément de gens de par le vaste monde, et moi au Plessis depuis quelques jours. Et D'abord qui est-il, ce Taleb ? Comme je n'ai guère envie de condenser et rewriter Wikimachin, je vous y renvoie. Personnellement, et bien qu'étant encore loin d'avoir tout lu, je conseillerais de le découvrir avec celui de ses livres qui s'intitule Le Cygne Noir. Surtout si, comme moi, vous êtes d'une ignorance totale pour tout ce qui touche à la Bourse, aux mécanismes financiers, à l'univers des traders, etc., et qu'en plus tout cela vous rebuterait plutôt : le premier livre de Taleb, Le Hasard sauvage, s'y réfère beaucoup plus souvent que celui qui vient après (ce qui ne l'empêche pas d'être passionnant, Taleb s'appuyant sur ses exemples tirés de la finances pour élargir et élever considérablement son propos).


Qu'est-ce qu'un Cygne Noir ? Pour Nassim Nicholas Taleb, il s'agit d'un événement présentant trois caractéristiques essentielles : 

1) il était, avant de se produire, totalement inattendu et imprévisible,

2) il a des conséquences extrêmement importantes – aussi bien positives que négatives selon les cas (voire les deux mélangées),

3) il est possible de l'expliquer et de le justifier, mais seulement a posteriori, et souvent avec une certaine dose de mauvaise foi ou de simple aveuglement sur ses propres capacités.

Par exemple, l'un des plus énormes Cygnes Noirs à avoir surgi en notre monde ces dernières décennies est très probablement Internet. Il est possible que le petit Chinois en soit un également, mais je crois avoir lu que Taleb pensait que non. À voir, donc.


En tout cas, il m'est apparu ceci, qui me semble amusant, que l'une des descriptions littéraires de Cygne Noir les plus connues – en tout cas d'un public français –  nous avait été donnée voilà trois siècles et demi (en gros) par Jean de La Fontaine. C'est bien entendu La Laitière et le pot au lait. Et, en effet, l'histoire qui nous est contée là satisfait bien aux trois exigences posées par Taleb :


1) Événement inattendu et imprévisible : Perrette étant laitière, on suppose qu'elle a déjà, et de très nombreuses fois, transporté des pots de lait de sa ferme à la ville sans le moindre encombre. Elle connaît le chemin comme sa poche, elle manie le pot comme pas une, elle a pris la peine – nous dit La Fontaine – de se chausser de souliers à talons plats, etc : il ne peut rien lui arriver.


2) Conséquences très importantes : Bien sûr, puisque, ce simple renversement de pot détruit de fond en comble tous les projets échafaudés par la pauvre Perrette – projets qui, sans cela, auraient été parfaitement raisonnables – et que, désormais, c'est un avenir tout différent qui l'attend.


3) Explicable a posteriori : Il l'est si évidemment que La Fontaine le fait lui-même, en nous disant que, excitée par ses projets, Perrette saute de joie sur le chemin, et c'est ainsi que se trouve le lait renversé. Des perrettologues distingués pourront aussi établir que si elle ne s'était pas mise à rêvasser en marchant, elle aurait vu le caillou sur lequel son pied, etc. Et ils finiront par conclure, de ce ton docte qui est presque toujours celui des ———ologues, que Perrette, finalement ne pouvait que renverser son pot. Et que cette fatalité, étant désormais toute scientifique, n'avait rien à voir avec un quelconque… manque de pot.


Quoi qu'il en soit de Perrette et de ses rêves lactés, lisez donc Nassim Nicholas Taleb : c'est une source de grande jubilation intellectuelle, ses livres étant infiniment plus riches que le misérable aperçu que je viens d'en donner.


* Les livres de Taleb sont disponibles en français aux éditions des Belles Lettres.


jeudi 1 octobre 2020

Yes, I Will !

 

Shakespeare a inopinément franchi la Manche en septembre.

Il fut accueilli ici à bras ouverts.


mardi 22 septembre 2020

Contrastes et poussettes

 

Retour de promenade avec Charlus. Sur la voie romaine, on ne croise généralement personne, et quand oui, ce sont soit des cyclistes, soit, comme nous-mêmes, des promeneurs de chiens. Aujourd'hui, coup nouveau : une femme poussant devant elle un véhicule à bébé. Que pouvait-elle bien faire là, loin du village, sur ce ruban pierreux et malcommode aux petites roues ?

Mon premier réflexe a bien entendu été de me dire qu'il devait s'agir d'une “mule” qui, maligne, avait choisi cet insoupçonnable mode de transport pour la drogue qu'elle était chargée, partant d'Évreux, de livrer à Mantes-la-Jolie voire à Aubergenville (elle marchait effectivement dans ce sens-là). 

Mes soupçons se sont trouvés considérablement renforcés lorsque la pousseuse m'a aimablement dit bonjour avec un large sourire : pour qu'une Normande soit à ce point avenante, il faut qu'elle ait quelque chose de très compromettant à cacher, des soupçons à dissiper, des gendarmes à semer, un innocent promeneur à enfumer, que sais-je ? 

En fait, non : c'était bel et bien une ébauche d'être humain qui dormait dans la poussette, ou au moins qui faisait parfaitement semblant. Charlus a bien lancé après l'attelage un ou deux brefs abois, mais son entraînement de renifleur de dope étant ce qu'il est, on pouvait difficilement faire fond sur cette manifestation sonore…

Après que femme et nourrisson eurent disparu, je me suis dit que j'avais manqué de présence d'esprit et d'instinct de limier ; que sans doute la drogue devait avoir été cachée par la première dans les Pampers du second, lequel avait bien entendu été loué, voire enlevé, à cette seule fin. Et probablement drogué pour ne pas gêner par ses atroces criailleries sa mère d'emprunt et ses abjects trafics. Je suis rentré à la maison avec le regret tenaillant de ce magistral coup de filet avorté.

On ne s'ennuie pas, au Plessis-Hébert, il arrive même qu'on y frôle des gouffres. Normandie, terre de contrastes et de poussettes.

 

vendredi 18 septembre 2020

Les autoroutes d'Emmanuel Carrère


Lu d'une traite – avec tout de même la pause de la nuit… – les quatre cents pages du Yoga d'Emmanuel Carrère, reçu hier matin. Le livre m'a empoigné, comme l'avaient fait avant lui la plupart de ses prédécesseurs du même auteur, alors même que son sujet officiel est aussi éloigné de moi, a priori, qu'il semble possible : j'ai toujours plus ou moins considéré, et sans doute grandement à tort, toutes ces pratiques, yoga, tai-chi, méditation comme ci, méditation comme ça, comme d'aimables fumisteries.  Mais l'écrivain compte bien davantage que le sujet de tel ou tel de ses ouvrages.

Il y a quelque chose de diabolique, dans les livres de cet écrivain-là, cette façon qu'il a de nous faire croire qu'il saute du coq à l'âne sans savoir où il va, alors qu'en réalité tout est monté avec une précision parfaite, les thèmes les plus disparates en apparence se répondent impeccablement, s'unissent, se renforcent constamment. Le lecteur a l'impression d'être lancé au hasard dans des chemins qui ne le mèneront nulle part, des impasses dûment murées, des fondrières vouées à l'ensablement, alors que, au tournant suivant, il se retrouve sur la voie balisée et familière qu'il pensait avoir perdue définitivement. 

Non, il y a mieux que cette image des chemins, qui a le tort d'être en deux dimensions seulement : les livres d'Emmanuel Carrère font plutôt penser à ces inextricables (en apparence) et gigantesques entrecroisements autoroutiers que l'on voit aux États-Unis (ou dans les films américains, si l'on a jamais, soi-même, mis les pieds là-bas), aux abords des grandes cités, avec ces rubans rigides qui s'entrelacent sur deux, trois, quatre niveaux, qui semblent avoir été jetés là au hasard, s'enroulent les uns dans les autres comme des nœuds de serpents, mais dont le fouillis apparent est en réalité un tissu de correspondances grâce auquel toutes les destinations sont non seulement envisageables mais accessibles, et accessibles seulement par là, seulement à ceux qui acceptent d'affronter l'enchevêtrement, de s'y plonger de confiance.

Voilà un billet “survolé”, hâtivement troussé, à la limite de l'indignité. Si l'on préfère, on pourra lire, sur le site de Causeur, un véritable article, d'une mauvaise foi insigne et d'une sottise qui l'est presque autant. Article qui, pourtant, paraîtra comparativement d'une rare intelligence pour peu qu'on se risque sur les commentaires qu'il a suscités. 

Le mieux est sans doute de lire l'un ou l'autre, au hasard, des livres de Carrère, sans se soucier des états d'âme de Pierre ou de Paul, ou même de moi.


lundi 14 septembre 2020

Pinard pour tout le monde et silence dans les rangs

Acteurs non blancs, non vendeurs de non drogue…

 Commençant, avant-hier soir, de regarder la cinquième et ultime saison de Sur écoute – qui est bien la meilleure série policière qui nous ait été donné de voir jusqu'à présent –, je me suis d'abord fait la réflexion qu'elle devait être inattaquable du point de vue de nos camarades progressistes, la grande majorité de ses acteurs étant des noirs (des non-blancs ? des comédiens racisés ? enfin, on voit ce que je veux dire). Et puis, juste après, je me suis dit que non, que nos antiracistes d'aujourd'hui (la série a presque 20 ans) devraient y trouver à redire, du fond de l'asile d'aliénés d'où ils jugent de toute chose, réclamant à cor et à cri des camisoles de force pour tout ce qui n'est pas eux. 

Car, tous ces acteurs mélanodermiques, qu'interprètent-ils ? Essentiellement des policiers (donc des méchants) ou des vendeurs de drogues plus ou moins assassins (donc donnant une image stéréotypée et raciste des noirs), quand ce ne sont pas des politiciens véreux et cyniques (lesquels, dans la réalité, ne peuvent être que des blancs, comme chacun le sait bien). 

 Or, désormais, il ne suffit plus d'imposer, dans les castings, des quotas de noirs, d'homosexuels des deux sexes, de LGBTQZWHXV et plus si fantaisie, etc : il est de plus obligatoire que tous ces personnages soient éminemment positifs, édifiants, comme disaient les curés et les chaisières du XIXe siècle, dont les vertueux d'aujourd'hui ont pris la place sans rien changer à leur mode de pensée, se contentant de remplacer les vieux rideaux et de repeindre les murs pour se faire croire que la maison était entièrement nouvelle. 

 Ils n'ont pas non plus mis à la retraite les procureurs Pinard, se contentant de leur donner un coup de jeune en les reprénommant Brandon ou Mohammed à la place d'Ernest.


samedi 12 septembre 2020

L'énigme du char qui flotte

Gustave Flaubert, Henry Monnier : qui a copié qui ? Ou, pour le dire plus aimablement : lequel a inspiré l’autre ? Voire : qui a rendu hommage à qui ? Dans le célèbre chapitre de Madame Bovary dit “des comices agricoles”, on peut lire, entre autres choses, le discours que prononce un conseiller de la Préfecture (le préfet n’a pas jugé bon de se déplacer en personne…). 

Discours fort drôle car à peine caricatural. Et, dès les premières lignes, alors que l’orateur rend un hommage convenu au roi, convenu et ronflant, on y entend ceci : « […] et qui dirige à la fois d’une main si ferme et si sage le char de l’État parmi les périls incessants d’une mer orageuse, etc. »

Ce char affrontant la mer orageuse : évidemment on pense aussitôt à Joseph Prudhomme déclarant que “le char de l’État navigue sur un volcan”. Et c’est alors qu’on se demande qui est le véritable créateur de ce fameux char amphibie, de Gustave Flaubert ou d’Henry Monnier. 

La réponse est que c’est Gustave le copieur, Henry ayant imaginé et créé son personnage de Prudhomme dès 1829 ou 1830, tandis que le chapitre “Comices” fut écrit, lui, durant le second  semestre de 1853, comme en font foi les geignardises de l'auteur, à propos de sa lenteur et des peines qu'il éprouve à le mener à bien, dans ses lettres à Louise Colet, sa pénible – mais heureusement très épisodique – maîtresse.

 Du reste, il ne serait pas très étonnant que Flaubert eût connu et apprécié la créature de Monnier :  M. Prudhomme n'est pas sans accointances diverses avec le personnage du Garçon, voire sans ressemblances avec Bouvard ou Pécuchet – sans doute davantage avec Pécuchet, maintenant que j'y songe. Cela dit, en raison même de cette proximité, il se pourrait tout aussi bien que Flaubert détestât Prudhomme…

On ne saura pas ce qu'il en pense, dans la mesure où les gougnafiers pléiadeurs n'ont pas jugé bon d'adjoindre un index aux cinq volumes qui contiennent la correspondance générale de Flaubert. Le char de la Pléiade navigue sur des océans d'incompétence…


mardi 1 septembre 2020

Un grand saut dans le Gide


J'ai arpenté ses couloirs durant presque tout août.