dimanche 2 décembre 2012

Le chien fidèle attaché à sa ruine

L'égrotant vieillard était peu satisfait de lui-même. Vomir sur son chien ne lui était encore jamais arrivé, et il supportait mal le timide regard de reproche de l'animal, bavant de droite et de gauche, comme c'était son habitude. Des linéaments de mousse de bière et quelques sinuosités de vin rouge s'accrochaient dans les poils de la bête, qui faisait semblant – pas très bien – de prendre la mésaventure par-dessus la jambe.

L'égrotant vieillard réprima un rot, aigre de tout ce que le monde lui inspirait. Il était seul. Par la fenêtre ouverte, couvrant les piaillements symphoniques des oiseaux, s'épandaient les rumeurs lointaines (pas tout à fait assez lointaines à son goût) de la fête se déroulant à l'autre bout de son village proche de la mer. Ce n'était pas réellement une fête, du moins la momie houblonnée ne voulait-elle pas que c'en fût une : la joie des autres lui était une injure, aggravait ses rhumatismes, accentuait l'écoulement des mucosités de son appendice nasal.

Le chien leva la tête vers lui, il détourna son regard enlarmé d'alcool. Pendant ce temps, pour faire joli, les nuages bas contruisaient au-dessus de sa maison une petite grange nébuleuse. L'expression lui était venue, comme cela, entre une bière et la suivante.

Il se tira de son fauteuil antique, sinistrement sombre, et, titubant, percutant sans même en souffrir tous les coins de meubles, se dirigea vers la cuisine ; il écrasa au passage – sans entendre le cri de la pauvre bête – la queue du chien. Il restait quatre bières dans le frigo et la soirée menaçait d'être longue, dans cette solitude noire, repoussé qu'il était dans son aigreur par les cris et les ris des enfants au dehors.

Il savait que personne, dans ce merveilleux village, presque perpétuellement fleuri, balayé de senteurs, ne se souciait de sa présence, ni même ne savait son existence. Il en concevait, surtout à la tombée du jour, des envies d'immolation, des désirs de fusion aussi.

Il se doutait que les ludions rieurs l'accueilleraient parmi eux, pour peu qu'il consente à leur tendre la main, à leur offrir un sourire sans arrière-pensée. Il était saisi, se rasseyant dans son fauteuil antique et sombre, par l'envie de se mêler à leurs jeux. Mais, déjà, ils étaient partis plus loin, rapetissant dans son champ de vision embué.

Le temps aidant, il avait même réussi à écraser toute étincelle de vie dans les halètements attentifs du chien, lequel, sous cet éteignoir, avait oublié jusqu'à l'idée de la promenade. Lui-même s'était mis à avoir peur des humains, spécialement de ceux qui tendaient les mains et souriaient en direction du soleil couchant.

L'égrotant vieillard décapsula sa bière, un peu de mousse éclaboussa le devant de son pantalon, comme un rappel de semence. Les rires, dehors, parurent saluer cet exploit involontaire, puis s'éloignèrent, mais sans mourir tout à fait - il en resta comme un rappel, une coda furtive. Il laissa son triple menton retomber sur sa double poitrine, le chien ferma les yeux. Et tout recommença comme la soirée précédente. La ruine, éloignée des trémulations juvéniles, en conçut une vague raison d'espérer.

Tout en sachant que, s'allant coucher, il allait une fois de plus se niquer un genou ou l'autre contre le coin des meubles.

15 commentaires:

  1. Y'a pas à dire, à côté de son élégance formelle, ce billet est de ceux qui requinquent en ce dimanche grisâtre ! Bon, les spaghetti bolognaise n'attendent que moi pour être cuisinés.

    RépondreSupprimer
  2. Chacun de nous peut se reconnaître en partie là-dedans.
    Sauf Léon bien sûr…

    RépondreSupprimer
  3. Il n y a pas beaucoup de mot, comme celui d " égrotant ", qui soit si proche de la réalité à laquelle il renvoie. Enfin, c'est mon avis , hein...
    D'ailleurs je n aime pas ce mot.

    RépondreSupprimer
  4. Ecrire des trucs pareils un dimanche, ça devrait être interdit !

    RépondreSupprimer
  5. Le vieux de la photo me fait penser au cultivateur qui avait épousé une parisienne de 30 ans sa cadette, tiens à propos le vieux mais richissime est mort dans un accident de voiture après un an d’épousailles mais non de vie commune, pas folle la guêpe, le papy dans le padoc, non! La fortune ,oui!

    RépondreSupprimer
  6. Le tableau est plaisant mais je ne vois pas ce qu'il peut y avoir de requinquant dans l'évocation de cette déchéance alcoolisée.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Bienheureux celui qui a les clefs de cette (noire) parabole.

      Supprimer
  7. La dernière phrase est de trop pour l'harmonie du texte, dommage.

    RépondreSupprimer
  8. Une journée de la vie de Louis Ferdinand Destouches est une nouvelle de Didier Goux publié dans la revue littéraire À la loupe et reproduite ici pour la première fois.

    RépondreSupprimer
  9. Céline ne buvait pas et adorait les animaux

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Et à l'étage au-dessus, il y avait Lucette et ses élèves qui faisaient leurs entrechats. Ça n'avait vraiment rien à voir !

      Supprimer

Les commentaires anonymes seront systématiquement supprimés, quel que puisse être leur contenu, voire leur intérêt.