samedi 29 décembre 2012

Vassili Grossman et la loi mosaïque

Vie et Destin est une mosaïque, dont les éclats de couleur sont les quelques deux cents chapitres qui en composent les trois parties. Ces chapitres sont, vu leur nombre, évidemment fort courts : très peu dépassent les trois ou quatre pages, la plupart font moins, certains n'excèdent pas deux ou trois paragraphes. Par exemple, les quelques lignes que je vais recopier maintenant constituent à elles seules un chapitre (le 45ème de la première partie, p. 158 de l'édition Bouquins) :

« La fenêtre de la chambre donnait sur les barbelés du ghetto. Une nuit, Moussia Borissovna se réveilla, souleva le coin du rideau et vit deux soldats en train de tirer une mitrailleuse ; la lumière bleue de la lune jouait sur l'acier poli, les lunettes de l'officier qui marchait en tête scintillaient. Elle entendit le grondement assourdi des moteurs. Les camions approchaient du ghetto, tous phares éteints, leurs roues soulevaient des nuages de poussière argentée, et ils se déplaçaient, comme des divinités, sur leurs nuages.
« Durant les quelques minutes au clair de lune dont eurent besoin les détachements de SS et SD, les polizei ukrainiens et une colonne motorisée appartenant aux réserves du Reichssicherheitshauptamt [Direction de la sécurité du Reich], pour s'approcher de l'entrée du ghetto endormi, Moussia Borissovna put voir ce qu'était la fatalité du XXe siècle.
« Le clair de lune, le mouvement lent et majestueux des détachements en armes, les camions puissants et noirs, le tic-tac de la pendule sur le mur, le chandail, le soutien-gorge et les bas sur la chaise, la douce odeur du logis, l'impossible conciliation entre les inconciliables. »

Ce court chapitre, outre sa brièveté (ainsi que sa grande beauté et sa construction parfaite : on pourrait passer une demi-heure à le démonter pièce par pièce pour tenter de comprendre “comment c'est fait”), est caractéristique de la manière de Grossman. Cette Moussia Borissovna fait irruption dans le roman de la même manière qu'elle est tirée de son sommeil, sans qu'elle ni nous n'y ayons été préparés : on ne l'a encore jamais rencontrée, elle emplit durant une minute ou deux tout notre esprit, et aucun lecteur ne sait encore s'il la reverra jamais dans la suite de l'histoire – il en va ici comme dans la vie ordinaire.

C'est pour cela que ce long roman est en fait aussi court qu'il était possible qu'il fût, en raison de sa structure même. Il y faut du temps pour que les lignes de force apparaissent, comme le recul est nécessaire si l'on veut voir autre chose dans une mosaïque que des éclats de couleurs juxtaposés. Si l'on revient à cet Abartchouk dont je parlais hier soir, il apparaît que son acte suicidaire de dénonciation a été pour lui, effectivement, une tentative ultime pour récupérer son pouvoir de juger, de dire le bien et le mal, de redevenir un communiste à part entière. De fait, sitôt après avoir parlé, il se met à appeler “camarade” son interrogateur, ce qui est rigoureusement interdit par la loi des camps ; il est du reste repris par celui-ci, mais avec une certaine douceur

Dès le chapitre suivant, nous quittons le camp soviétique pour nous retrouver dans un wagon plombé empli de Juifs, qui traverse l'Ukraine en direction de l'un des läger nazis dressés sur le territoire polonais (à chaque arrêt du train, on entend des voix, à l'extérieur, donner des ordres en allemand…). Il n'est donc plus question d'Abartchouk. Le retrouvera-t-on ? Peut-être… Personnellement, je ne suis pas très optimiste à son sujet car, la dernière fois que je l'ai vu, c'était la nuit, il était allongé sur sa paillasse, et il lui a semblé apercevoir une ombre furtive se glisser entre les châlits…

10 commentaires:

  1. Vous avez parfois une façon d'écrire sur les romans que vous lisez, qui est un roman en soi.
    C'est très agréable.
    On se sent comme un enfant pris par la main par un adulte bienveillant, pour une promenade dans un labyrinthe.

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    1. Mais n'oubliez pas qu'à un moment je vais vous lâcher la main, et qu'il vous faudra lire le roman toute seule…

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    2. Je vous promets, Parrain, que j'essaierai !

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    3. Menteuse ! Chipie ! Vous croyez que je vous ai pas lue, chez Jacques Étienne, à qui, espèce d'effrontée, vous avez affirmé que jamais vous ne liriez Tolstoï ? Et sous ce prétexte puéril que “y a trop de pages” ? Il y a aussi “trop” de pages chez Grossman. Il y a toujours trop de pages chez les écrivains. Maintenant, lisez donc ce que vous voulez.

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    4. Chez Alexandre Soljénitsyne aussi il y a trop de pages.
      Qu'en pensez-vous ?

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    5. Je ne sais pourquoi vous lisant, ce matin, m'est revenu ce cantique de mon enfance :
      "... Le miel blond des corolles sur vos lèvres perlait
      Et toutes vos paroles sont douces comme lait..."

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    6. C'est drôle, moi c'est en lisant votre cantique d'enfance que je me suis remémoré la mienne: "... bite au cul disait la baronne, en voyant les couilles du baron
      Je préfère les voir dans mon cul que les voir trainer dans la rue..."

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    7. Vous êtes un sentimental, Gérard !

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    8. Oui, Jacques. Ma sensibilité me perdra.

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  2. Il faut aussi, je crois, souligner la qualité de la traduction. Quand elle mérite de l'être évidemment.

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