mardi 11 décembre 2012

Oud


Il n'est déjà pas facile de parler de la musique occidentale quand on en ignore à peu près tout, quand on se rend bien compte qu'on ne comprend pas “comment ça marche”. Alors, les musiques des autres… Pourtant, parfois, lorsqu'on vient de passer environ une heure et demie à écouter Munir Bachir (1930 – 1997), musicien irakien, improviser sur son luth, lors d'un concert donné à Paris en 1987, il peut vous venir l'envie de le faire tout de même, en sachant que cela sera impossible – mais parce que l'envie de partager, de faire entendre est plus forte que le ridicule qui vous retient. Vous savez bien que chaque mot qui viendra sera une sorte de mine anti-personnel qui va vous arracher bras et jambes si jamais vous l'écrivez ; que ces impressions de nonchalance millénaire à laquelle se joint une sorte d'austérité dédaigneuse vous viennent surtout de l'origine géographique de cette musique, et non d'elle-même ; que des visions touristiques s'interposent bruyamment entre ce que vous écoutez et les sentiments que les accords – parfois brutaux – vous inspirent ou vous dictent. Peut-être d'ailleurs faudrait-il se laisser dicter, sans plus chercher à résister ; et si des images attendues de terres arides et de caravanes lentes surgissent, eh bien, qu'elles viennent et s'installent, ici, dans ce salon ! Après tout… 

Mais on aimerait tout de même en dire autre chose, ne serait-ce que pour inciter le lecteur passant à y aller voir, à y aller entendre. Cela reste impossible, parce qu'on se corsète ; qu'on s'interdit par exemple d'écrire le mot “soleil”, car ce serait trop facile, trop attendu ; pareil pour l'adjectif “immobile”, entre autres. On a pourtant des visions d'hommes isolés, drapés comme des mages, droits comme des ancêtres, tentant de se transformer en statues de sel. Mais on ne le dit pas, à cause du côté chromo de l'image, de la vision ; néanmoins, elle est bien là, cette vision, avec même son cortège d'odeurs et de sons naturels, elle revient vous chatouiller l'oreille, à chaque rupture de rythme, qui n'est jamais tout à fait une rupture – c'est fascinant. On reste muet.

Lorsque le disque s'achève, ce disque, il ne peut être question d'écouter autre chose, en tout cas de changer de monde. Alors, parce qu'on est un peu bête, pas mal du XXe siècle (je vous laisse celui en cours), indécrottablement occidental, on se dit que, par bonheur, du luth arabe, du oud, on en a encore, et même deux : Alla, musicien algérien, encore vivant (j'espère pour lui en tout cas). Et, sottement, on range Bachir dans son étui et on pose Alla sur la platine.

Eh bien non, ça ne va pas. Pas ce soir. Soudain, l'occidental s'aperçoit qu'on ne passe pas aussi facilement d'un musicien à un  autre, même quand ils sont “arabes” tous les deux et jouent du même instrument. Dans un monde où l'on tente de nous faire croire que chacun est le frère de son frère de son frère de son frère (ad lib.), Bachir et Alla le sont peut-être, frères, mais lorsqu'on a plongé les oreilles dans l'univers de l'un, on ne passe pas, comme ça, d'un coup de pouce sur la zapette auditive, dans le monde l'autre.

J'ai fait taire Alla, et j'ai récouté le récital de Munir Bachir.

44 commentaires:

  1. Sans déconner? Du oud? Oud la la... Moi ça me fait penser à des petits chiens qui se lancent dans la vie avec tellement de courage (on a les références qu'on peut hein).

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Mais oui, ils sont magnifiques, cette musique et cet instrument ! Idéal pour un apéritif nocturne en solitaire…

      Supprimer
    2. @Amiral le oud est à l'origine du luth qui fut l'instrument de prédilection pendant la Renaissance, vous savez cette période considérée comme la sortie des âges obscurs du Moyen âge, d'ici à penser que les Maures ont joué un rôle dans l'élévation de l'esprit européen :)

      Supprimer
  2. Une merveille, Didier ! Merci. Je retrouve dans ces accents un bout de mes racines.
    Pour ceux qui le veulent :
    Munir & Omar Bashir- Maqam Rast

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Bon, la vidéo refuse obstinément de se lancer ! Je ressaierai de la maison…

      Supprimer
    2. merci à tous deux pour cette découverte d'un grand joueur de oud
      je ne m'en lasse pas depuis la publication de cet article

      Supprimer
  3. Des musiciens arabes, le luth final, ... Z'êtes mal barré...

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. C'est pour préparer les esprits à ma prochaine mutation en blogueur de gouvernement.

      Supprimer
  4. "Alla, musicien algérien, encore vivant (j'espère pour lui en tous cas)"
    Vous ne n'imaginez pas combien d'hommes célèbres dont j'ai appris qu'ils étaient encore vivants le jour où on apprenait qu'ils étaient morts !

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. J'imagine d'autant mieux que cela me fait souvent la même chose.

      Supprimer
  5. Arabe, arabe, comme vous y allez! N'est-ce pas les Beatles qui chantaient Oud-La-Di Oud-La-Da?

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. C'est que, contrairement à ce qu'un vain peuple pense, les Beatles étaient arabes, en fait.

      Supprimer
  6. Oud of Africa.

    Je suis déjà dehors.

    RépondreSupprimer
  7. C'est parce qu'il était pas libre en juillet qu'il a choisi oud ???
    Fidel

    RépondreSupprimer
  8. Bon, pour tout dire, ce billet me surprend. Je ne vous pensais pas capable d'une telle sensibilité à l'égard d'une musique qui m'est chère, brutale et ondoyante comme la vie. Je crois qu'il faut une disposition de l'oreille très particulière pour goûter cette musique et sans doute vous vient-elle avec l'âge. Suzanne, qui a l'air d'apprécier particulièrement, vous précède dans ce lent cheminement. Je me permets de vous inciter à écouter Malang Nejrabi, soliste de zerbaghali.

    RépondreSupprimer
  9. Étrangement, votre billet ne me surprend pas du tout. Je ne vous imaginais pas dingue au point de refuser d'entendre une note de oud sous prétexte que la gueule de l'Islam ne vous revient pas. Personnellement, je trouve le oud un peu chiant. Ce n'est qu'un jugement personnel, que l'émission d'un goût ; ça n'a donc pas vraiment d'importance. Je n'irais pas jusqu'à dire que ça me défrise autant que le ukulele (quel horrible instrument) mais... Je suis certain que votre billet contient en tout cas une grande part d’auto-dérision que je trouve assez bienvenue.

    Je trouve aussi très juste ce que vous dites de ce sentiment que l'on peut éprouver pour des musiques qui nous seraient très étrangères. On peut être envouté par elles tout en ne sachant par quel bout les prendre.

    Parfois, aussi, il y a des musiques complètement étrangères qui vous semblent étrangement proches de vous. Les musiques juives en ce qui me concerne m'ont toujours semblé comme un terrain connu, comme un "chez soi", mais je dois avoir été juif dans une autre vie, ce n'est pas possible autrement...

    Enfin bref...

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Je ne vous imaginais pas dingue au point de refuser d'entendre une note de oud sous prétexte que la gueule de l'Islam ne vous revient pas.

      Vi.
      Il m'arrive d'écouter Nusrat et d'aimer ça, c'est vous dire.
      Mais moi j'suis dingue.

      Supprimer
    2. Tout est possible, on peut même être de gauche et ne pas vraiment aimer les musiques arabes : ce qui est mon cas.

      Cela dit, je note que Didier parle de oud et que le lendemain, Ravi Shankar, légende de la sitar meurt.

      Supprimer
  10. Faire térala, une vieille coutume indienne, dont la signification se perd dans la nuit des temps.

    RépondreSupprimer
  11. C'est comme vouloir comparer Oum Kalthoum et Fayrouz, toutes deux arabes, toutes deux des divas et pourtant si différentes.

    J’aurais une préférence pour Oum Kalsoum ou Oum Kalthoum et ses chansons d'une heure mais quelle voix.

    C'est toujours amusant de lire ou d'entendre les gentils de gauche qui sont étonnés que nous puissions nous les nauséabonds appréciaient une musique ou un art qui ne soit français pur porc.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Vous ne nous épargnerez rien, vous... C'est un peu comme quand un méchant de droite s'étonne qu'un type de gauche prenne du plaisir à lire Drieu. Paille/poutre/poutre/paille...

      Supprimer
    2. C'est incroyable, j'aurais parié, j’aurais gagné,le moraliste bien pensant qui réagit comme un chien à la vue d'un os à moelle.

      Un mec de gauche a le droit, d'être riche,égoïste, et autre défaut voir s’exiler pour échapper au fisc (Noah)mais ils pardonné car il est de gauche.

      Je me demande pourquoi je vous explique cela car c'est trop difficile pour vous de comprendre.

      Supprimer
  12. Et oui, les Léon et cie ont l'impression qu'il est plus utile de nous faire la morale que d'aller sur des sites djihadistes.
    Les petites coucougnettes. C'est plus facile de faire la morale à quelqu'un d'honnête, qui n'embête personne,
    que des fanatiques religieux qui vérolent notre société. Et oui, la gauche s'attendrit devant la déviance, et s'"indigne" devant le bon sens.
    Bien entendu les réacs sont bien plus une menace pour la société que les terroristes.

    RépondreSupprimer
  13. C'est tout de même curieux qu'à partir d'un billet qui essayait de parler de musique, et d'un commentaire (de Dorham) qui tentait de le faire également, on se retrouve tout de suite dans ces vieilles ornières psittacistes, qui, je dois dire, commencent à me fatiguer un peu par leur systématisme le plus souvent hors de propos.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Honnêtement, je plaide coupable. Je n'aurais pas dû réagir à ce commentaire que je trouvais simplement idiot. Je ne comprends pas, tout comme vous, comment on peut décemment scinder la culture en fonction d'opinions politiques. Et c'est sur ce point que je trouvais votre billet réussi, parce qu'on sentait pas mal d’auto-dérision à ce sujet. Comme si vous aviez senti intuitivement qu'on en arriverait là.

      Enfin, bref...

      Supprimer
    2. J'ai plus de mal à vous suivre sur cette question de l'auto-dérision (je voulais vous répondre hier, pi j'ai oublié…) : je ne vois pas du tout où vous la situez, ni même ce que vous entendez exactement par là. Du reste, je me demande si ce n'est pas cette remarque qui a entraîné les commentaires suivant, par défaut de compréhension là aussi.

      Supprimer
    3. Je me trompe peut-être : à propos de l'occidentalo-centré qui écoute de la musique arabe, relativement pointue - même si comme je vous l'ai dit, on sent aussi un constat tout bête et juste de l'auditeur face à une musique évidemment étrangère, qui n'a pas "les oreilles pour" en quelque sorte. C'était peut-être inconscient mais je pense que vous avez dû supposer intuitivement qu'on s'étonnerait de votre écoute. Pour les raisons débiles que vous savez...

      Après tout, j'ai peut-être lu de travers ; ça arrive même aux meilleurs. Et comme je ne fais pas partie des meilleurs...

      Supprimer
    4. Ah, en effet, la chose n'est pas impossible ! Mais, vraiment, sincèrement, au niveau le plus opaque de l'inconscient, alors. Car je me souviens très bien de mon envie pour ainsi dire irrépressible d'écrire quelque chose, de laisser une trace de cette écoute quasiment parfaite qui venait d'avoir lieu, d'enrager de ce que je n'allais pas en être capable, et de ne penser qu'à cela.

      Supprimer
    5. "Je ne comprends pas, tout comme vous, comment on peut décemment scinder la culture en fonction d'opinions politiques."

      Eh bien c'est très simple.

      Pendant de longues décennies, après 1945, les vieux Français ne pouvaient plus entendre parler allemand, dans la rue ou à la radio, sans un sentiment d'horreur et de dégoût. Pourtant, la langue allemande est celle de l'une des plus riches cultures de l'humanité (musique, philosophie, littérature...).

      En ce qui me concerne, personnellement, pour ma part et de mon côté, j'ai un certain nombre de disques de musique bougnoule dans ma discothèque (Maghreb, Asie...).

      Eh bien, depuis que l'arabe a envahi la rue, que l'islam nous casse les burettes avec ses mauvaises manières, que la "musique" négro-barbare a envahi l'espace public, que les crasseux du monde entier se bousculent de façon de plus en plus arrogante en France en revendiquant spéhi comme le leur, je ne touche plus à ces disques même avec un bâton à touiller la merde de trois mètres de long.

      Je ne peux plus. C'est fini. Les anti-racistes ont réussi à me "fermer à l'Autre" et à sa merveilleuse culture qui a tant à nous apporter.

      Je me "contente" d'explorer ma culture. Je sais que je n'aurai même pas le temps de commencer à en faire le tour tellement elle est riche et profonde.

      Ca au moins ils ne peuvent pas nous l'enlever.

      Supprimer
    6. Ce commentaire a été supprimé par l'auteur.

      Supprimer
    7. Ce commentaire a été supprimé par l'auteur.

      Supprimer
    8. Je suis fan de vos propos Bob.
      Pareil, j'en ai bouffé du rap et de la diversité, mais toujours en considérant que c'était du loisir.
      Maintenant je les enquiquine, et zappe dès que j'en entends à la radio. Surtout qu'on nous les fait
      passer pour des gens éclairés, pour La culture Française.
      Bravo.

      Friendly.

      Supprimer
    9. Ah mais écouter du rap a toujours été inexcusable, quel que puisse être le contexte !

      Supprimer
    10. Je vous l'accorde Didier, si vous saviez à quel point je regrette d'avoir pourri l'ambiance chez moi quand j'étais adolescent.
      Ma famille m'a toujours laissé faire, et Dieu merci, aujourd'hui j'ai ouvert les yeux.
      Mieux vaut tard que jamais.
      J'en ai écouté longtemps, et j'ai pu bien comprendre leurs mentalités.
      C'est du terrorisme intellectuel.

      Supprimer
  14. Pour ceux qui veulent écouter de la bonne musique arabe, "bonne", donc occidentale, voici :

    http://www.youtube.com/watch?gl=FR&hl=fr&v=y7lULaE6kv4

    C'est quand même autre chose, hein.
    Beaucoup plus construit, beaucoup plus électrique, beaucoup plus original.

    Note pour les fachos : le titre n'est pas un appel au meurtre, mais s'inspire de l'Etranger de Camus. Eh oui, le post-punk a aussi ses côtés intellos !

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Ce n'est pas pour chercher querelle, mais qu'entendez-vous par "facho"?
      C'est ça que vous appelez intello?
      "Killing an arab", c'est pas très subtil de votre part comme lien musical.
      C'est plus un message que vous voulez nous faire passer qu'un simple partage musical désintéressé.

      Une musique qu'on décrypte à la première écoute n'est pas forcément intello je trouve.
      Néanmoins, ça n'empêche pas la qualité.

      Supprimer
    2. Fil, vous êtes con ou quoi ?

      Supprimer
    3. Merde, je crois que j'ai pas du bien comprendre votre commentaire.
      Oui, je dois l'être (con), ça ya pas de doute. Mais j'ai trouvé le ton un peu
      ambigu, c'est pour ça que je vous demandais. De nos jours, je sais
      qu'avec ce que je pense, aux yeux de certains, je peux être un facho.

      Si c'était un partage gratuit, pourquoi tout de suite évoquer le "facho". Si vous
      avez besoin de réponses concernant ce qu'est le fascisme en 2012,
      chez le Français très moyen, je vous répondrai si vous voulez.
      Peut-être que certaines réponses pourront démystifier certains points.

      Vous n'auriez pas écrit "facho", je ne vous aurais pas répondu. Peut-être que vous
      êtes obligé de l'écrire pour toujours montrer que vous n'avez aucun lien avec personne
      ici. Sans vous attaquer, vos dires prêtent à confusion.

      Supprimer
    4. Merci d'avoir répondu aussi clairement à ma question, Fil.

      Supprimer
  15. En matière d'oud, j'aimerais conseiller, y compris à ceux d'entre-nous atteints de visions de mahométans au cimeterre entre les dents à la moindre écoute de musique orientale, un disque d'un Arménien (on ne fait en principe pas plus chrétien, quoique pas forcément papiste) de Californie, John Bilezikjian, qui y interprétait des airs traditionnels du pays de ses ancêtres (autrement dit de l'Arménie occidentale, soit la partie de cette nation rayée de la carte par d'autres mahométans reconvertis, cela étant, en jeunes officiers modernisateurs, laïcs et progressistes).

    Je n'ai trouvé sur le ouèbe que quelques morceaux de cet album que j'ai pour ma part beaucoup écouté autrefois. Ils sont ici, ici et .

    RépondreSupprimer
  16. "les accords – parfois brutaux –" de cette musique… purement monodique.

    Merci de m'avoir fait découvrir ce musicien.

    RépondreSupprimer

Les commentaires anonymes seront systématiquement supprimés, quel que puisse être leur contenu, voire leur intérêt.