On peut, j'en témoigne, penser à l'Éthiopie et à l'été 1973, et même s'y retrouver, en écoutant, un soir de septembre 2014, en Normandie, Édith Piaf chanter Milord. Il y faut évidemment plusieurs conditions, pas toujours faciles à réunir, j'en conviens. Il est d'abord nécessaire d'avoir un père militaire qui, en cette année que j'ai dite, se trouvait en poste à Djibouti, alors territoire français, quoique parfaitement inhospitalier. Il faut ensuite aller en famille l'y rejoindre pour les vacances d'été, les grandes vacances, et, de là, partir pour le pays voisin et le village d'Awasa.
Là, il faut se retrouver dans un hôtel de bungalows, tenu par un vieux Suisse, dont on n'est pas sûr qu'il ne fût point allemand, au bord d'un lac d'altitude – laquelle rend la température acceptable et gentiment estivale pour des occidentaux de modèle courant –, cerné par une végétation dédaigneuse et profuse. Ici, les arbres sont étranges, on y voit pendre des chauves-souris ayant la taille de rats, on y entend des cris d'oiseaux non répertoriés par l'esprit ; et l'eau de la minuscule piscine est soufrée au point de faire honte à n'importe quel œuf pourri depuis trois générations au moins – on s'y plonge néanmoins avec enthousiasme, on y contient son acné naissante et appelée à un bel avenir.
Dans cet hôtel, dans lequel on passera entre deux et trois semaines, il faut d'autres familles européennes, dont certaines comporteront des filles assez jolies et âgées de 16 ou 17 ans approximativement, et des adolescents au sourire américain, c'est-à-dire plus beaux qu'on n'espérera jamais être (mais, pour le fun, on aimerait les revoir aujourd'hui…). Il serait bien qu'il y ait aussi, certains soirs, une jeune Écossaise prénommée Fiona, qui ne loge pas dans cet hôtel mais y vient régulièrement, parce que les jeunes gens attirent les jeunes gens. Elle permettra au pauvre anonyme nous servant de héros par défaut de se croire original et en cours de virilisation, parce qu'il va tomber amoureux d'elle, à qui personne ne semble s'intéresser, plutôt que de la petite Française qui fait baver, ricaner et plonger dans le lac les trois montagnes de muscles contre quoi il n'envisage nullement de lutter – Fiona semble plus accessible.
Dans cet hôtel, il y a des tas de distractions, en plus de la piscine soufrée. Une bibliothèque notamment ; comprenez une vingtaine de livres en français, parmi d'autres en anglais, entreposés dans le bureau de M. B., le patron des lieux, et probablement oubliés ici par de précédents vacanciers. Parmi ceux-ci, Le Hasard et la Nécessité de Jacques Monod, que notre jeune anonyme passera quatre ou cinq jours à lire consciencieusement au bord de la mini-piscine, probablement pour épater de son intelligence la petite Française poursuivie par les futurs surfeurs. S'il était parmi nous, il reconnaîtrait probablement n'y avoir pas compris grand-chose, mais peut-être avouerait-il aussi être absurdement fier d'avoir lu ce livre à ce moment.
Dans cet hôtel, il y a aussi ce qu'on appelait alors une chaîne stéréo, avec la trentaine de disques qui vont avec, quand on se trouve au milieu de presque nulle part ; et, parmi ces pitoyables “standards” dont j'ai perdu le souvenir, un disque de Piaf – un best of, naturellement : nous n'étions nous-mêmes, en ce lieu haut perché, intensément végétal et odorant, tiède et parfois hostile, qu'un pauvre best of d'Europe – contenant cette chanson, Milord. (Il devait y avoir aussi Sous le ciel de Paris, mais on ne jurera de rien.)
Dans un premier temps, avant l'apparition de Fiona (i s'en passe des choses, en deux semaines, quand on a 17 ans…), notre pittoresque et jeune anonyme, pour contourner les appétits des maîtres-nageurs, avait résolu de (non : il s'était retrouvé en train de) circonvenir la mère de la jeune Française, à jamais privée de prénom ; il y avait parfaitement réussi. Ce lui était assez facile puisque, par une conformation curieuse de son esprit ou de son oreille, il connaissait à peu près tout le répertoire de Piaf, de Brassens, de Brel, d'Aznavour, etc., tous chanteurs contemporains de la dame en question mais beaucoup moins de sa fille, évidemment. Là où la mère et la fille étaient strictement à égalité, c'est qu'aucune d'elle ne pouvait être séduite par le livre de Jacques Monod, que notre grassouillet anonyme s'obstinait à lire l'après-midi au bord de la piscine.
Donc, notre jeune homme, 41 ans plus tard, peut s'attendrir sur cette femme qui, si elle n'est pas morte, doit être d'une dangereuse vieillesse, lorsque, certains soirs, il écoute Piaf chanter Milord. (Je reconnais que le détour était large.)
Il reste à préciser que notre pâle héros et Fiona, après n'avoir rien vécu ensemble à Awasa, se sont retrouvés à Addis-Abeba, au bord de regagner leurs pays respectifs, et qu'ils ont, comme il se doit entre débutants dans l'existence, échangé leurs adresses. Le futur homme, après avoir tergiversé avec lui-même dans l'appartement familial d'Orléans-La Source, a écrit une lettre, mi-française, mi-anglaise (il aimerait, par masochisme pur, la relire aujourd'hui), dans laquelle il tentait de dire ce qui lui était resté dans le gosier à Awasa, lorsqu'il avait Fiona en face de lui.
Il va de soi qu'elle n'a pas répondu.
(Si l'on veut se faire une idée précise de l'hôtel dont je parle, on lira les dernières pages du SAS de Gérard de Villiers intitulé Le Trésor du Négus, qui s'y déroule et le décrit avec une précision dont, le temps ayant passé, je serais bien incapable.)