Je me suis tu pendant trop de temps. Je comptais garder par-devers moi cette histoire et l'emporter dans la tombe, mais ce n'est plus possible : il faut que ça sorte.
C'était il y a 35 ans ; peut-être 37 ou 38 : qu'est-ce que cela fait ? À cette époque, on pouvait voir, dans les voitures du métro parisien, des affichettes de publicité accrochées au plafond au moyen d'un genre de petit rail métallique. Un jour, une société que nous appellerons Lavoilette, faute de nous souvenir de son véritable nom, trois fois maudit, un jour Lavoilette décida de s'offrir une petite campagne de promotion. Tel que je le découvris ce matin-là, leur slogan disait ceci :
Lavoilette : 50 ans d'expérience au service de la tringle à rideau
J'eus d'abord le même petit sourire que vous auriez eu à ma place ; ce genre de demi-crispation unilatérale des lèvres, irradiant la supériorité humoristique que s'adjuge leur propriétaire. Plus tard, le sourire évolua en rire franc, lorsque je fis part de ma découverte à quelques connaissances, probablement aux gens du rewriting, ou peut-être aux pauvres ombres qui me tenaient lieu de compagnons lors de mes beuveries vespérales.
C'est seulement deux ou trois jours après que rire et sourire s'évanouirent, lorsque je constatai que Lavoilette et son demi-siècle d'expérience tringlifère ne quittaient plus mon esprit, y produisant même d'inquiétantes métastases : un homme inconnu, sans visage définissable au début, était né dans mon cerveau et en projetait manifestement la colonisation totale. Il s'agissait d'un ouvrier a priori banal, dont j'imaginais qu'il avait commencé son apprentissage à 15 ans et venait tout juste de prendre sa retraite, après avoir travaillé tout le temps dans la même entreprise : Lavoilette, bien entendu. C'est-à-dire qu'il personnifiait à lui seul les 50 ans d'expérience dont se targuaient ses patrons. Ce fut pour moi un véritable choc : c'était la première fois que j'hypostasiais une tringle à rideau.
Le mal, ensuite, ne fit qu'empirer. Cet ouvrier sans nom (car je ne pus jamais me résoudre à lui en donner un : il me semblait que, sous cette réalité trop lourde, il volerait en éclats) se mit à changer de plus en plus vite, comme s'il se mouvait à l'intérieur d'un kaléidoscope ; et il le faisait en échappant chaque jour davantage à mon contrôle. Si le soir je m'endormais en le pensant célibataire, parce que le mariage m'était apparu incompatible avec les exigences de la tringle à rideau, je le trouvais marié et père de trois enfants – dont un petit garçon un peu retardé – le lendemain au réveil ; si, par grand soleil, il se présentait comme un gros homme au cou empâté et à l'assurance un peu hâbleuse, la grisaille et la pluie le transformaient aussitôt en cette silhouette hâve et presque transparente, nantie d'une petite moustache en brosse que je trouvais attendrissante. Certains matins, il partait travailler en traînant les pieds, l'estomac à fleur de lèvres, maudissant en silence tous ceux qui ne pouvaient vivre sans accrocher des tentures devant leurs fenêtres, des rideaux de plastique autour de leurs douches, etc. ; d'autres jours, il courait presque vers son bureau, souriant à ses voisins du bus 27, tout empli d'une fierté qui ressemblait fort au bonheur, à l'idée de rejoindre son petit royaume tubulaire, dont il maîtrisait les plus infimes subtilités ; sur lequel, en fin de compte, il régnait tel un souverain de droit naturel : ces matins-là, je le trouvais presque beau.
Le jour où, les années ayant passé, il fit entrer chez Lavoilette son fils aîné et la fiancée de celui-ci, lesquels s'installèrent aussitôt et sans manière dans mon esprit, je compris que je filais un mauvais coton. Je crus m'en tirer en arrachant, dans mon deux-pièces de la rue de Patay, les tringles installées par mon père, ainsi que les voilages que ma mère y avait appendus. Mais, aussitôt, le tringleur, son fils et sa bru redoublèrent d'activité pour pallier dans les meilleurs délais la nudité choquante de mes fenêtres. Les choses s'aggravaient, j'en perdais presque le goût de boire. Je m'entendis gémir pitoyablement, le matin où je me rendis compte que l'épouse de mon ouvrier était de nouveau enceinte. J'eus alors l'idée, en manière d'exorcisme, de me mettre à écrire leur histoire, le grand roman de la tringle à rideau. Avec fièvre et espérance, je noircis soir après soir quelques dizaines de pages. J'abandonnai dès la fin de la semaine : écrire la vie, les tourments et les aspirations d'un homme ayant accumulé cinquante ans d'expérience au service de la tringle à rideau, même un Simenon aurait reculé devant l'obstacle ; les pièces de Beckett, à côté de ce gouffre, n'étaient que bluettes enfantines : il fallait renoncer tout espoir…
L'histoire n'a pas vraiment de dénouement, si elle a une fin. Je ne saurais même plus dire au bout de combien de temps Lavoilette, son ouvrier, son expérience et ses tringles relâchèrent leur emprise sur mon esprit. Ce que je sais bien, en revanche, c'est que par la suite, des années durant, chaque fois que je devais pénétrer dans une voiture du métro, je baissais soigneusement les yeux, en m'accrochant à la barre centrale pour que personne ne remarque le tremblement de ma main.