Mon regard balayait paresseusement le rayon des Américains – juste en dessous des Anglais et à gauche des Hispano-Portugais : pouvez pas vous tromper –, quand il est tombé sur lui.
Percival Everett.
En dépit de mon crypto-alzheimerisme, je conserve toujours un vague souvenir des écrivains qui dorment debout dans mes rayons, même si le contenu de leurs livres m'est redevenu opaque.
Là, rien.
J'ignorais totalement, il fallait se rendre à l'évidence, qui pouvait bien être ce Percival-là. Pourtant, avec un prénom pareil, j'aurais dû en garder au moins un semblant de trace mémorielle… Mais non, rien. Et ce n'était pas un mais bien deux romans de lui qui se trouvaient là.
Qui avait bien pu signaler ce garçon à mon attention ? Les gens dont j'incline à suivre les recommandations littéraires sont fort peu nombreux , et je n'en voyais aucun qui pût m'avoir aiguillé vers cet écrivain-là.
Car, a priori, après une rapide visite à Dame Ternette, je voyais bien qu'il avait toutes les raisons de me déplaire. (Et, non, sa couleur de peau n'entrait pas dans les dites raisons : que mesdames et messieurs les vigilants veuillent bien rengainer leurs assignations à comparaître, au moins pour le moment.) Songez donc : un directeur du département de littérature dans une université californienne ! Et, facteur aggravant, marié avec une essayiste, spécialiste des questions de genre, de race et de maternité : le fond de l'horreur, l'alpha et l'oméga de la guignolerie post-moderne.
Pourtant, à un certain moment de ma piteuse existence, j'avais bel et bien acheté deux romans de Percival Everett. Ensemble ? Le second après avoir lu – et donc aimé – le premier ? Dans l'ordre de leur parution première, ils s'intitulent Effacement et Blessés.
Hier, j'ai relu le premier des deux (350 pages chez Actes Sud). Sans que, jamais, le moindre lumignon ne se mette à clignoter dans mon cerveau pour me dire que, oui, en effet, ce roman avait déjà été lu.
Il y a du bon et du moins bon, dans l'histoire de ce professeur d'université, aussi noir que son créateur, auteur de romans très intellectuels et invendus (sa marotte est de réécrire les tragédies grecques antiques, ce qui m'a fait penser à quelqu'un…), et qui, un jour, par dépit, “pond” un court roman ressortissant à ce qu'on pourrait appeler la “littérature-de-ghetto”, dans ce qu'elle peut avoir de plus frelatée et clichesque. Naturellement, ce roman qui le dégoûte profondément se met à marcher du feu de Dieu, ou du diable.
Le bon côté est que Mr Everett n'hésite pas à enfoncer les portes du politiquement correct, de l'antiracisme de convenance, en profitant assez malicieusement de sa propre couleur de peau, qui agit ici à la façon d'un pare-feu ou d'un gilet pare-balles : un romancier blanc écrivant le tiers de ce qu'il se permet aurait déjà été poussé au suicide par les ligues de vertu idoines, ou au moins à la démission de son poste universitaire.
Le mauvais côté vient de ce que le romancier ne parvient pas tout à fait à oublier qu'il est professeur de littérature et qu'il se croit obligé de nous montrer qu'il connaît et possède toutes les ficelles avant-gardistes. En bref, il fait un peu trop le malin. Mais enfin, comme on dit : “ça se lit”.
J'ai ouvert Blessés ce matin, entre le premier et le deuxième café. Celui-là, je suis certain de l'avoir lu, même s'il ne me dit absolument rien. Parce que j'ai pris des notes sur la page de garde. Notes qui, relues avant le roman lui-même, ne font qu'épaissir un peu plus le mystère, dans la mesure où elles me demeurent totalement opaques. Les voici telles que rédigées à l'époque (mais quand, bon sang de bois, quand ?) :
Cruauté ––––> tj humaine, tj inconsciente. (Sinon : barrières)
Animal le + humain : le chat.
Pourquoi le chien n'est-il jamais cruel ?
––––> Scène du Coyotte (––> Zoé)
––––> Recueillir 1 animal
––––> Végétariens
Après vingt pages du roman, la seule chose que je suis en mesure d'affirmer, c'est que Zoe (sans accent) est un chien.
Pour le reste, on verra en cours de route. Ou bien on ne verra rien.
(Ceux qui voudraient savoir à quoi ressemble Percival Everett iront frapper à la porte de Dame Ternette, Blogger me refusant toujours la moindre possibilité photographique. Et comme je n'ai pas l'intention de le supplier à genoux…)