Being human, a priori, ressemble à n'importe laquelle de ces sitcoms “non comiques” que les Américains produisent en nombre, sauf que c'est une série anglaise, bizarrement. Les personnages en sont jeunes, plutôt agréables à regarder, assez stupides, probablement incultes et ne se rendant même pas compte qu'ils le sont, alignant sans désemparer et d'un ton pénétré des lieux communs aux allures profondes (« Tu ne crois quand même pas que je vais mettre en danger une amitié de dix ans pour une aventure d'un soir ? ») sur la vie, l'amour, les vaches et autres sujets sensibles. La différence, “l'idée de départ”, c'est que les protagonistes sont des vampires, des loups-garous ou des fantômes. Cela fait-il vraiment une différence ? Non.
Enfin, pas tellement. Pas vraiment. Pas plus que si l'on passe d'une sitcom chez de riches New-Yorkais à une autre se passant chez des bouseux du Montana ou des intermittents du spectacle à Hollywood. Bien sûr, lorsque l'on tombe par hasard sur un épisode, comme il m'est arrivé il y a trois ou quatre soirs, on a d'abord l'impression de débarquer dans un monde nouveau ; l'illusion se dissipe dès l'épisode suivant si, comme moi, on est assez vicieux pour en regarder deux ou trois à la file. Rapidement, on comprend que l'on est en train de voir une sorte de Friends, avec des adolescents sans âge réel, sans lien avec rien ni personne, sans passé, sans “souche”, de purs produits hors-sol. Ils ont d'ailleurs exactement les mêmes micro-problèmes : « Quoi ? Kiki sort avec Mathew ? Mais comment peut-elle, alors qu'elle sait que Kevin l'aime encore ? »
Sauf que, là, les héros ont des problèmes supplémentaires. Non seulement, ils sont très ordinaires et très cons, ne comprennent rien au monde et à eux-mêmes, s'imaginent que chacune de leurs érections ou de leurs mouillances est l'équivalent d'un nouveau volcan surgissant des eaux, mais, en plus, ils sont vampires, loups-machins ou fantômes..
Cet état particulier leur crée donc des problèmes spécifiques. Notons bien : des problèmes, jamais des solutions. En tout cas chez les gentils. Car naturellement, chez les vampires, les loups-trucs et les fantômes, il y a, comme chez tous les personnages de sitcom, des gentils et des méchants. Je me demande si les scénaristes réalisent à quel point ils rendent le mal séduisant et le bien ennuyeux ; peut-être qu'ils le font exprès et, dans leur antre, éclatent de rire en se bourrant la gueule aux alcools forts, allez savoir. Toujours est-il que, si l'on se réfère aux rares méchants de la série, on regrette bien de n'être pas soi-même un vampire ou un loup-chose (je suis moins convaincu par les fantômes, personnellement) : ils ont vraiment l'air de vivre plus intensément que nous, c'est indubitable. Croquer la carotide d'une jeune vierge de seize ans aux airs de salope insatisfaite, qui refuserait ? Vivre huit cents ans même en devant éviter toutes les conneries que font les humains entre le lever et le coucher du soleil, qui n'en rêverait ? Se transformer en loup, sentir ses forces se décupler et son sens moral s'annihiler, le temps de déchiqueter et dévorer le passant qui passe : qui déclinerait ?
Eh bien, dans Being human, ils ne veulent pas. Ah mais pas du tout ! Cette liberté, cette sauvagerie qui ont toujours fait rêver les hommes (ce pourquoi ils ont inventé ces créatures merveilleuses, les vampires, les loups-garous), elles leur pèsent ; ils n'ont qu'un seul but, ces bisounours à grandes dents amovibles : devenir des héros de sitcom semblables aux autres. Le comble du ridicule est atteint par ce vampire beau gosse qui exerce la profession de fille de salle (je crois bien qu'on ne dit plus comme ça, du reste) dans un hôpital et qui pique des poches de sang dans le frigo pour ne plus avoir à déchiqueter des gorges palpitantes – parce que mordre les gens, c'est pas beau.
Le ressort profond de Being human est tout entier contenu dans le titre, de ce point de vue les scénaristes n'arnaquent personne : les êtres différents ou supérieurs n'ont qu'un rêve, devenir semblables aux crétins qui les entourent.