jeudi 17 janvier 2013

Nous au village aussi l'on a de beaux assassinats


L'auteur m'a gentiment envoyé son livre il y a quelques jours, en me demandant de n'en pas parler avant aujourd'hui, jour de sa parution officielle chez les libraires, réels ou virtuels. Je m'apprêtais donc à m'exécuter ce matin, l'ayant lu d'une traite et en ayant été assez fortement secoué. j'aurais dit quelques mots du côté angoissant de ce compte à rebours déclenché par l'auteur – jusque dans l'ordre de ses chapitres qui s'échelonnent de 10 à 1 –, du travail minutieux et implacable qu'il a fourni pour dresser ce tableau du réensauvagement de notre société ; j'aurais évoqué l'entêté aveuglement de nos tristement fameuses “élites” face à la montée semblant inexorable des violences remaquillées en incivilités, ou plutôt leur volonté mortifère de nous maintenir, nous, dans notre béate cécité actuelle ; j'aurais probablement souligné tout ce que ce livre indispensable peut avoir de précieux, en ce qu'il est aussi une sorte de guide pratique qui permettra de répondre plus efficacement, désormais, à tous ceux qui nous lancent à la tête que cette montée en puissance de la violence n'est qu'un banal “ressenti”, évidemment infondé et donc davantage du ressort des psys que de la police et de la justice ; j'aurais même, je crois, souligné deux ou trois petites choses mineures qui m'ont un peu irrité, mais pas assez pour freiner ma lecture, comme par exemple la référence insistante à Richard Dawkins, le Grand Inquisiteur en exercice du darwinisme dogmatique ; enfin, j'aurais probablement conclu en disant quel bien cela fait de constater qu'il se trouve encore, en France, des journalistes – et des jeunes ! – capables de voir, de comprendre, de synthétiser et de rendre compte.

Mais tout cela est brusquement devenu superflu, du moment que mes yeux sont tombés sur le long article que, ce matin, Pierre Cormary consacre au livre de Laurent Obertone sur Atlantico : il y dit presque exactement ce que j'aurais dit moi-même, mais sûrement de façon plus claire, en tout cas plus longuement. Je vous invite donc à sa lecture. Juste avant de vous plonger dans celle, éprouvante mais roborative, de cette France orange mécanique. Après ça, vous pourrez songer à revendre votre canne blanche sur e-bay.

mercredi 16 janvier 2013

De l'avantage de manger moins


C'est un phénomène qui se produit (du terroir) lorsque l'on a la stupide idée de prendre de l'âge : l'appétit, un peu comme tout le reste d'ailleurs, se restreint, s'amenuise, met un bémol à ses exigences, une sourdine à ses impératifs. Bref, on mange moins ; nettement moins. Corollaire : le fait de se mettre à table tend à devenir, sinon une corvée, en tout cas un point de passage que l'on contourne de plus en plus volontiers. C'est pourquoi nous avons, depuis quelques mois déjà, Catherine et moi, supprimé d'un commun accord spontané le déjeuner. Nous ne prenons donc plus qu'un repas par jour, le dîner, et encore se compose-t-il d'un plat unique – je m'empresse de préciser que cette règle se suspend lorsque se présente ici quelque invité à ripailles. À midi, chacun de son côté grignote, mangeote, se nourrit en mineur, au moment où il lui en prend à la fois l'envie et le courage (car l'un peut aller sans l'autre).

Outre le gain de temps et le défaut de vaisselle à laver, l'avantage qui apparaît très rapidement à l'esprit de l'inframangeur est que, ingérant des quantités nettement moindres que naguère, il peut de nouveau se permettre les aliments qu'il repoussait auparavant par crainte de surabondance cellulitique çà et là sur son corps de rêve. C'est ainsi que je me suis aujourd'hui autorisé de déjeuner d'un solide sandwich à l'andouille de Guéméné, suivi d'un autre non moins impressionnant à la rillette de sanglier. Cela sans une once de mauvaise conscience ni, j'en mettrais mes lipides à fondre, le moindre gramme excédentaire. Bien entendu, pour en être totalement certain, il me faudrait monter sur la balance. Mais c'est un autre avantage qu'acquiert le glouton repenti et vieillissant, celui de cesser à tout jamais de se peser.

mardi 15 janvier 2013

Le chien fouisseur et le lapin nain (histoire vraie)


Les humains méritent parfois ce qui leur arrive, tant ils sont puérils voire lâches. Par exemple, cette histoire, dont je garantis l'authenticité.

Dans un hôpital de province un homme demande à une de ses collègues si elle accepterait de venir, durant sa semaine de vacances, arroser ses plantes. La collègue dit oui. Le vacancier possède également deux lapins nains, chacun dans sa cage, mais tout va bien, il n'y a pas du tout à s'en soucier : seules les plantes comptent.

Quelques jours plus tard, la collègue envoie son mari arroser les plantes en question, le mari y va, avec son chien. Cependant qu'il arrose, le cador arrive à ses pieds. Avec, en travers de la gueule l'un des deux lapins nains – mort, évidemment. Monsieur flippe, il appelle Madame : Médor a réussi à ouvrir une des cages et a tué le lapin ! C'est alors que celle-ci prouve qu'elle est une âme sans principe, puisqu'elle dit à son mari quelque chose comme : « Refous-moi ce bestiau mort dans sa cage, referme celle-ci et barre-toi. » Ce que le mari fait, prouvant que les hommes sont tout de même de sacrées couilles molles, prêts à obéir à n'importe quelle épouse légitime – mais bon.

Là-dessus, évidemment, les patrons des lapins et des plantes reviennent. L'homme téléphone à sa collègue et lui dit quelque chose comme : « Merci pour les plantes, mais il y a quand même quelque chose de très bizarre… »  Elle comprend bien, à ce moment, que le lapin nain va surgir ; elle s'y prépare. Mais elle ne peut évidemment prévoir la forme que va prendre le coup. Car, alors, elle entend ceci :

« Il se passe un truc incompréhensible : la veille de notre départ en vacances l'un de nos deux lapins nains est mort. J'ai creusé un trou dans le jardin, je l'y ai enterré. Revenant, je retrouve le trou vide, et le lapin mort dans sa cage, laquelle cage était fermée. Tu y comprends quelque chose ? »

Là, évidemment, la courageuse et son mari pigent illico que leur chien a simplement déterré le lapin nain mal enseveli et l'a apporté à son maître (occupé à arroser les fleurs…) ; le digne couple a choisi de répondre qu'il n'en savait rien. Que vouliez-vous qu'il dît, à ce stade de l'imbroglio ?

À l'heure où je vous raconte cette savoureuse histoire, personne n'y a rien compris. En tout cas, chez les propriétaires de lapins nains et de plantes vertes. Il est à souhaiter que ce lapin zombi ne trouble pas trop leur sommeil depuis.

lundi 14 janvier 2013

On sera là toute la journée…


… afin d'y découvrir la nouvelle maison de mes parents, fraîchement exilés des Ardennes. 

dimanche 13 janvier 2013

Ne gravons pas nos noms au bas d'un parchemin


C'est donc aujourd'hui, dans quelques heures. Paris va être submergée par une marée homophobe, réactionnaire, au sein de laquelle tout le monde va nauséabonder dans le même sens. N'eût été mon horreur de la foule, des slogans et des ballons multicolores, j'y serais très probablement allé ; je resterai donc chez moi tout en étant, de cœur et d'esprit, avec les manifestants – ce qui leur fera une belle jambe. Si je savais qui prier, je le ferais, afin que ces foules dépassent le million de têtes (trois mille cinq cents selon la police…), car, dans ce cas, le stupide projet de loi aurait soudain du mou dans la corde à nœuds, si je puis dire. En attendant, espérons qu'il ne pleuvra pas.

samedi 12 janvier 2013

On vient de m'envoyer ça…


Le cuir est vivant, le cuir respire ! comme disait une publicité naguère. Le poil aussi, et c'est bien.

vendredi 11 janvier 2013

La Foule

Il y a des années que je trouve une faille béante, dans cette chanson de Piaf, La Foule, par ailleurs admirable : il m'a toujours semblé impossible que les deux amants fugitifs de la chanson se rejoignent réellement, n'en déplaisent à la mémoire de l'auteur, Michel Rivgauche. Le texte dit ceci, à la fin du premier couplet :

Quand soudain je me retourne il se recule
Et la foule vient me jeter entre ses bras.

(Que Nicolas et les autres s'abstiennent du commentaire que la première rime leur a fait monter au bout des doigts – merci…)

Cela, depuis deux ou trois décennies, me semble impossible. Qui est de face ? Qui se retourne ? Qui se recule ? Où sont les bras ? À chaque fois que j'écoute cette chanson, depuis environ quarante ans, la question ne manque jamais de resurgir. Enfin, non, pas à chaque fois tout de même, mais de temps à autre. De plus, cela dépend de quelle version j'écoute, aussi étonnant que cela vous semble.

La Foule version studio (1958) me laisse à peu près de marbre ; La Foule version Olympia (1958) me crucifie chaque fois. Mais, évidemment, ma vie entre en lice : chez mes parents, depuis peu après ma naissance, il y avait un disque “noir”, 25 cm, qui s'intitulait quelque chose comme Édith Piaf à l'Olympia – 1958. Huit chansons, sur cette petite galette, et en deux faces, s'il vous plaît !

– Comme moi
– Salle d'attente
– Les Prisons du roy
– La Foule
– Les Grognards
– Mon manège à moi
– Bravo pour le clown
– Hymne à l'amour

Voilà. Ce 25 cm de ma jeunesse est disponible en CD, je viens de l'acheter, ses éditeurs ont même eu la délicatesse de reproduire la pochette de l'original, rendez-vous compte. Et je vous dis ceci : en huit chansons, Piaf, là, est au sommet d'elle-même. Mais enfin, vous ferez ce que vous voudrez.

Cela étant, nous parlions d'autre chose : de ces deux vers de Rivgauche cités plus haut. J'en étais, seul à la maison, à bidouiller un  petit billet amusant destiné à démontrer que les auteurs de chansons écrivent parfois n'importe quoi. Là-dessus arrive Catherine. Je prends mon air fat pour lui dire que je tiens un petit sujet de billet. Je lui dis lequel. Elle réfléchit trois secondes et me dit (en gros) :

« Ben… non… Regarde… Mets-toi debout… (J'ai refusé, évidemment : j'avais un verre à la main…) L'homme est debout, les bras ouverts ; la femme lui tourne le dos ; ils ne se sont donc pas vus… Elle se retourneIl se recule (on se demande pourquoi il se recule, mais la chanson s'appelle La Foule, donc il doit se reculer sans le faire exprès) ; et, en effet, ces deux imbéciles se retrouvent dans les bras l'un de l'autre. 

Il s'est passé ceci : durant quarante ans je n'ai rien compris à cette chanson. Et Catherine, qui se fout de Piaf, mais peut-être justement pour cette raison, a tout d'un coup… tout d'un coup quoi ? Rien, ta gueule…


Rions un peu avec la voix de la Russie

jeudi 10 janvier 2013

Ces mots balises qui clignotent dans la nuit


J'aurais bien aimé vous offrir un billet flambant neuf, encore tout luisant d'apprêt. Mais le temps m'a manqué, trop occupé que je suis à serrer les derniers boulons de la petite anthologie que je prépare de mes billets de blog des années 2007 – 2009 (effet d'annonce ! Créer le désir par l'attente chez le consommateur…) : un concentré d'intelligence, d'humour et de profondeur pour moins de 13 euros, le truc à ne pas laisser passer en 2013 et qui pourrait bien devenir une valeur refuge en ce monde incertain. Bref, en attendant que cet opuscule me lâche un peu la grappe cervicale, je viens faire sous vos yeux un petit tour de piste avec mes mots balises…


– COLOCATERRE : Voisin de caveau.

– ASNAVOUR : Numéro un du showbiz.

– FAUTREUIL : Siège élevant son occupant au faîte d'une puissance trompeuse, parce qu'éphémère.

– FRIMOSIS : Malformation du sexe mâle, promettant plus qu'il ne peut tenir.

– SANGRIER : Cochon sauvage, mariné dans le vin rouge espagnol, avec des écorces d'orange.

– PRESTIDAGITATEUR : Fomente des troubles révolutionnaires en créant des illusions de mécontentement populaire.

– MUSULMÂNES : Terroristes morts, bardés de dynamite, et justement divinisés.

– PORTE-FAITNAÎTRE : Ouverture sur la vie.

– VIANDE ACHETÉE : Steack mouliné et vendu au prix fort.

–  VIANDE À JETER : La même que précédemment, après “remballe”.

– LABRADORT : Swann...

mercredi 9 janvier 2013

La burka et ses malencontreux revers

Belle femme-à-sourcils, pour faire plaisir à Yanka.
Il faudrait bien que le législateur songe à nous concocter une petite loi visant à interdire aux emburkinées de noir, qui errent désormais dans nos rues telles des corneilles aux ailes rompues, à leur interdire, disais-je, de porter sous leurs sacs à viande des vêtements à col et à poignets blancs. En effet, ainsi accoutrées, vues du second étage du 149 Anatole-France lorsqu'elles attendent au bord du trottoir de pouvoir traverser la rue, elles se mettent à ressembler plus ou moins à de braves bonnes sœurs des années cinquante ou soixante, ce qui nuit gravement à l'excellent souvenir qu'ont laissé ces dernières dans les mémoires françaises.

Si nos corneilles, importées ou natives, devaient par trop souffrir de cette nouvelle discrimination odieuse à leur endroit, il conviendrait alors de les confier à une équipe de soigneurs d'un type nouveau et rondement formés à leur tâche : les emburkinésithérapeutes.

lundi 7 janvier 2013

J'ai retrouvé ça à la cave…


Il y a cinq ans ou à peu près, au début de ce blog et sous l'influence de la délicieuse LinaLoca, dont je déplore encore aujourd'hui l'obstiné silence, je m'étais essayé aux mots-valises. Je viens d'en retrouver une poignée, que je vais dédier à Dame CeeCee, pour lui apprendre à pratiquer un métier de feignasse.

Institutueur : bourreau d'enfants appointé par l'État.

Institutrique : homologue féminin du précédent.

Mathématichien : cador en arithmétique.

Univercythère : paradis désagrégé.

Abrégation : Licence d'enseignement en cycle court.

Bacalaoreal : repas ibérique princier de fin d'études secondaires.

Baccal'Oréal : CAP de coiffeuse.

Cro-Viseur : gardien de Mammouth.

dimanche 6 janvier 2013

Adieu, Roselyne ! Bonjour, Liselotte !


Attention, ce billet présente un taux élevé de beaufitude : n'oubliez pas de manger cinq fruits et légumes par jour afin de compenser cet excès.

Eh bien voilà, la connerie est faite ! À l'heure où le socialisme installe la pauvreté partout ; où l'écrivain en bâtiment, devenu émérite, a vu ses revenus se diviser gentiment par deux afin de prendre moins de place sur le compte bancaire, c'est le moment que nous avons choisi pour faire entrer chez nous ce monstre de bourgeoisisme satisfait, voire un brin arrogant. Généralement, à cause d'Ikéa, on pense que les Suédois font systématiquement dans le bon marché : je puis vous dire qu'il n'en est rien. En revanche, délicate attention de leur part, pour tout achat d'une Volvo, des heures de lectures passionnantes vous sont offertes, puisque le manuel d'utilisation et d'entretien de la berline en question compte tout de même quatre cents pages (bien lire : 400) ; heureusement il y a des images et de jolis dessins. On est allé l'essayer hier : je confirme qu'il s'agit bien d'une automobile, qui se manœuvre exactement comme toutes les automobiles qu'il m'a été donné de conduire jusqu'à ce jour – mais avec des tas de choses qui clignotent et qui font biiip ! : c'est une automobile de Noël.

Comme la française Mégane avait été par nous baptisée Roselyne, il a été décidé que la scandinave V 70 serait prénommée Liselotte. À moins que l'ordinateur de bord ne s'y oppose.

jeudi 3 janvier 2013

La fainéantisation du pic et la solidarité volatile


Sous prétexte que, quatre ou cinq fois durant l'été et le début de l'automne, cet écureuil était venu faire le zouave dans les branches du cerisier, nous lui avons installé, dans la fourche basse de l'essence en question, une sorte de boîte cylindrique, grillagée sur son périmètre et ouverte à ses extrémités, dans laquelle nous avons glissé une poignée de noisettes, achetées exprès pour lui – c'était en novembre. L'écureuil ne s'y est point montré ; en revanche, un pic épeiche arrivé de contrées inconnues s'est invité au banquet, voilà trois ou quatre semaines. Depuis, il vient tous les jours et consomme les fruits à une vitesse soutenue, au point que nous commencions, ce matin, à nous inquiéter d'une possible explosion de notre budget animalier, façons dépenses publiques en régime socialiste. « Mais enfin, il ne fait pas froid ! Il doit tout de même être capable de trouver des insectes en frappant l'écorce des arbres de son bec ! », s'est exclamée Catherine, à deux doigts de couper les vivres à l'oiseau. Je lui ai alors soumis l'hypothèse d'une rapide fainéantisation du pic : pourquoi irait-il cogner comme un sourd contre les arbres de son bosquet natal, pour un résultat aléatoire, alors que, chez nous, il suffisait de passer la tête dans la boîte magique, toujours abondamment pourvue en délicieuses noisettes, introuvables par chez lui ?

J'arrête là le récit de cette anecdote, car chacun voit bien qu'aucun parallèle n'est possible avec la condition humaine – or seul l'humain intéresse l'auteur de ce blog, on le sait. Pour qu'il pût s'en établir, des parallèles, il faudrait que, d'ici huit ou dix jours, se considérant désormais chez lui, le pic vînt frapper au carreau de la porte-fenêtre de façon comminatoire sitôt que les noisettes viendraient à manquer durant quelques heures ; ou bien qu'il exigeât une mangeoire plus conforme, couleur et matériau, à ce qu'il était habitué à trouver (mais à trouver vide) chez lui ; il faudrait aussi qu'il se formât une association de mésanges bleues, un collectif de chardonnerets, un mouv' de sitelles en colère, qui se mettraient, à notre moindre sortie hors de la maison, à nous fienter sur la fontanelle pour protester contre les diverses humiliations par nous infligées à ce malheureux pic épeiche venu d'ailleurs – le fait que nous refusions de concasser les noisettes avant de les lui donner n'étant pas la moindre ; enfin, le front de libération des pinsons nous enjoindrait de faire venir rapidement d'autres pics, afin de remédier à la misère morale et à la solitude affective de celui-ci. Tout ce petit peuple insurrectionnel finirait par détruire ses propres mangeoires à graines de tournesol par solidarité volatile, cependant que le pic, indifférent, continuerait de gloutonner ses noisettes.

Dans le même temps, mais personne n'aurait plus le loisir ni le cœur de s'en soucier, l'écureuil continuerait de se geler les noix on ne sait où.

La mort escamotée


« Le parti de l’In-nocence est profondément choqué par le silence qui a entouré, en Allemagne et bien sûr en France, la mort à quatre-vingt-onze ans, le 4 décembre dernier, de Mme Suzanne Zeller-Hirzel, haute et belle figure de la résistance au nazisme, et qui était la dernière représentante vivante de “Die Weiße Rose”, La Rose blanche, groupe d’étudiants munichois fondé par Hans et Sophie Scholl, exécutés par le pouvoir hitlérien le 22 février 1943. On aurait imaginé qu’une femme auréolée de pareil passé d’héroïsme et d’attachement aux valeurs humanistes et de liberté serait honorée et célébrée lors de son décès, en Allemagne et dans toute l’Europe, comme un magnifique exemple pour toutes les générations. Cependant Suzanne Zeller-Hirzel n’a pas seulement résisté au nazisme dans sa jeunesse, elle a aussi résisté, dans sa vieillesse, à l’islamisation de sa patrie et du continent. Et, apparemment, ceci efface cela : à telle enseigne, on le constate, que la mort civile et médiatique qu’on sait qui frappe dans nos pays tous les opposants à la montée de l’islam s’abat sur la mort elle-même, passée sous silence, et sur les plus pures références du combat contre la terreur et la tyrannie. »

Ici.

mercredi 2 janvier 2013

L'année dernière où vous voudrez


Aujourd'hui, ma mère a 80 ans. Mais ce n'est pas dans le journal.

mardi 1 janvier 2013

Survivance ou les quatre âges de l'humanité


Le roman d'Alain Monnier (éditions Climats) est sous-titré Les Fargier (1895 - 2060). S'agit-il de science-fiction pour autant ? Hélas, non. Je dis hélas” pour nous, les encore vivants. Survivance raconte l'histoire de quatre générations, de quatre hommes dont chacun est le fils aîné du précédent. Tous portent le même étrange prénom : Ordivicien. Et chacun représente, résume l'un des âges de l'Humanité.

Ordivicien 1er s'est autoproclamé roi d'Auricanie, une petite île située au large du Chili. Il vit dans une sorte d'éternité pré-historique, entouré de sa cour (des Français tous plus ou moins en rupture de ban à qui il a su persuader de tenter l'aventure avec lui), et des “sauvages” avec lesquels ces expatriés édéniques vivent en bonne harmonie. Rien n'est tout à fait réel en ce royaume, hormis le meurtre fratricide qui a présidé à sa fondation : girardien de stricte observance, Ordivicien 1er tient à la fois de Caïn et de Romulus. Le roman commence lorsque ce roi irréel décide qu'il est temps de quitter l'imaginaire pour entrer dans l'Histoire : nous sommes alors en 1915 et Ordivicien 1er, d'un même élan, déclare la guerre à la Prusse et envoie une armée d'une vingtaine d'hommes combattre en Europe. Chute adamique.

Ses descendants, Ordivicien II, son fils, et Ordivicien III, son petit-fils, vont payer lourdement cette sortie du paradis. Le premier en pataugeant dans les bourbiers de l'Histoire : préfet de Vichy, il aide également la Résistance, avant d'y entrer lui-même, puis de voir sa statue déboulonnée par les chercheuses de poux idéologiques. Quant à son fils, descendu encore d'un cran pour devenir un des rois de l'économie capitaliste, il lui revient de préparer la sortie hors Histoire de l'humanité, notamment en finançant les recherches scientifiques débouchant sur l'immortalité, c'est-à-dire un cauchemar étale. Dernier de la lignée, Ordivicien IV ne vit plus, comme de plus en plus d'humains, que par écran interposé, les yeux agrippés à son compteur de visites, pardon : à son nombre de connectés. Toute vie est devenue virtuelle, ou semble l'être. Le passé est aboli, l'avenir tout autant, la violence véritable également.

Les quatre récits se déroulent simultanément, en courts chapitres, les uns et les autres se répondant sans cesse et s'interpénétrant. Chacun est écrit dans un genre propre : les “faicts et dicts” d'Ordivicien 1er sont racontés par le chroniqueur officiel de son royaume, sorte de Froissart extatique ; son fils est connu par la biographie qu'a édité son frère après sa mort ainsi que par deux ou trois articles de presse ; le troisième Fargier du nom rédige une sorte de testament spirituel. Le dernier de la lignée est le seul à avoir droit à un récit en style direct ; mais c'est aussi le seul qui ne vit rien de réel…

Survivance est bien le roman d'une double désappropriation : celle de l'Histoire et celle de la mort. Lesquelles sont sacrifiées au profit de la recherche toujours plus impérieuse d'un bonheur total, global, sans plus d'avenir que de mémoire. C'est pourquoi, à son propos, il est déjà trop tard, il me semble, pour parler de “science-fiction”.

dimanche 30 décembre 2012

Bonne année, les blogueux !

Ils se croyaient bien tranquilles, dans leur petit pré carré, protégés ad vitam par le barré tricolore de leur carte de presse, laquelle ne vaut pas plus que son poids de plastique, mais suffit encore à impressionner quelques gogos d'arrière-province. Ils dînaient en ville tous les soirs, entre eux le plus souvent, ou en compagnie d'une danseuse politique vieillissante qui, à force de minauderies et de privautés buccales, leur donnait facilement l'illusion de jouer dans la cour des grands.

Ils étaient l'information, ils étaient la presse, ils étaient tout à la fois la liberté et ses garants. Ils voulaient le beurre et l'argent du beurre, les obtenaient sans difficulté. L'argent était souvent liquide, le beurre en motte - ce dernier leur étant fort utile pour se lubrifier la déontologie quand le directeur de la rédaction, au nom d'intérêts supérieurs, exigeait d'eux qu'ils revoient leur copie.

Ils savaient, pratiquement par décret, par constitutive aptitude, ce qui est bon pour le peuple, et aussi ce qui est mauvais pour lui - ils ne se faisaient jamais faute de le lui rappeler, au peuple, d'une voix doctorale et apaisante, mais qui savait aussi se montrer sévère en cas d'avis de tempête. Lorsque le bon devenait mauvais, et l'inverse, au hasard d'un changement d'équipe gouvernementale, ils tournaient leur clavier dans l'autre sens et continuaient de dispenser la bonne parole. Et le rêve continuait, un état de grâce perpétuel.

Ils s'appelaient eux-mêmes des journalistes. Ils revendiquaient une parfaite connaissance du terrain. Et l'habitude fut prise, en effet, de les nommer ainsi et de leur concéder ce mystérieux savoir d'arpenteur.

Or, il advint qu'un matin, d'autres voix se firent entendre, d'abord très faibles, puis de plus en plus audibles. Des voix non autorisées, pas encartées le moins du monde, qui ne prenaient pas leurs ordres au Château. Tels de joyeux barbares abattant les statues de César et faisant rôtir les oies du Capitole, les blogueurs prirent possession de l'espace public, ou, tout au moins, s'y répandirent, firent des émules, s'armèrent de porte-voix et en profitèrent pour rire de tout, de chacun, et même des journalistes.

Les folliculaires prirent très mal cette intrusion d'une parole libre, et parfois débraillée, au milieu de leurs discours policés, de leurs délicates musiques d'antichambres. Bientôt, ils brandirent des chartes comme des baïonnettes, exigèrent des lois, les obtinrent ; elle furent inopérantes. Gambadant entre les colonnes de leurs temples, les blogueurs installaient sans gêne leurs étals au pied de l'ancien autel, devant quoi plus personne ne songeait à s'agenouiller. Tout était en l'air dans le landerneau médiatique et le monde s'en moquait. Les blogueurs disaient certes beaucoup de sottises, mais au moins n'étaient-elles pas rétribuées. Et puis, les grains de vérité qui s'y mêlaient faisaient çà et là exploser quelques dents de sagesse - c'était bien réjouissant.

Quelques grands noms de la presse proposèrent d'interdire les blogs ou, au moins, de les museler aussi solidement que l'étaient leurs propres journaux. Une telle perte de sang-froid ne pouvait signifier qu'une chose : le roi était nu et chacun pouvait désormais s'en apercevoir.

La ronde continua, des blogueurs rigolards et querelleurs, cependant que de méchants courants d'air balayaient les salles de rédaction. Un autre matin, enchifrenés et chagrins, les journalistes purent constater qu'ils s'étaient mis à parler du nez. Nul ne leur tendit de mouchoir.

samedi 29 décembre 2012

Vassili Grossman et la loi mosaïque

Vie et Destin est une mosaïque, dont les éclats de couleur sont les quelques deux cents chapitres qui en composent les trois parties. Ces chapitres sont, vu leur nombre, évidemment fort courts : très peu dépassent les trois ou quatre pages, la plupart font moins, certains n'excèdent pas deux ou trois paragraphes. Par exemple, les quelques lignes que je vais recopier maintenant constituent à elles seules un chapitre (le 45ème de la première partie, p. 158 de l'édition Bouquins) :

« La fenêtre de la chambre donnait sur les barbelés du ghetto. Une nuit, Moussia Borissovna se réveilla, souleva le coin du rideau et vit deux soldats en train de tirer une mitrailleuse ; la lumière bleue de la lune jouait sur l'acier poli, les lunettes de l'officier qui marchait en tête scintillaient. Elle entendit le grondement assourdi des moteurs. Les camions approchaient du ghetto, tous phares éteints, leurs roues soulevaient des nuages de poussière argentée, et ils se déplaçaient, comme des divinités, sur leurs nuages.
« Durant les quelques minutes au clair de lune dont eurent besoin les détachements de SS et SD, les polizei ukrainiens et une colonne motorisée appartenant aux réserves du Reichssicherheitshauptamt [Direction de la sécurité du Reich], pour s'approcher de l'entrée du ghetto endormi, Moussia Borissovna put voir ce qu'était la fatalité du XXe siècle.
« Le clair de lune, le mouvement lent et majestueux des détachements en armes, les camions puissants et noirs, le tic-tac de la pendule sur le mur, le chandail, le soutien-gorge et les bas sur la chaise, la douce odeur du logis, l'impossible conciliation entre les inconciliables. »

Ce court chapitre, outre sa brièveté (ainsi que sa grande beauté et sa construction parfaite : on pourrait passer une demi-heure à le démonter pièce par pièce pour tenter de comprendre “comment c'est fait”), est caractéristique de la manière de Grossman. Cette Moussia Borissovna fait irruption dans le roman de la même manière qu'elle est tirée de son sommeil, sans qu'elle ni nous n'y ayons été préparés : on ne l'a encore jamais rencontrée, elle emplit durant une minute ou deux tout notre esprit, et aucun lecteur ne sait encore s'il la reverra jamais dans la suite de l'histoire – il en va ici comme dans la vie ordinaire.

C'est pour cela que ce long roman est en fait aussi court qu'il était possible qu'il fût, en raison de sa structure même. Il y faut du temps pour que les lignes de force apparaissent, comme le recul est nécessaire si l'on veut voir autre chose dans une mosaïque que des éclats de couleurs juxtaposés. Si l'on revient à cet Abartchouk dont je parlais hier soir, il apparaît que son acte suicidaire de dénonciation a été pour lui, effectivement, une tentative ultime pour récupérer son pouvoir de juger, de dire le bien et le mal, de redevenir un communiste à part entière. De fait, sitôt après avoir parlé, il se met à appeler “camarade” son interrogateur, ce qui est rigoureusement interdit par la loi des camps ; il est du reste repris par celui-ci, mais avec une certaine douceur

Dès le chapitre suivant, nous quittons le camp soviétique pour nous retrouver dans un wagon plombé empli de Juifs, qui traverse l'Ukraine en direction de l'un des läger nazis dressés sur le territoire polonais (à chaque arrêt du train, on entend des voix, à l'extérieur, donner des ordres en allemand…). Il n'est donc plus question d'Abartchouk. Le retrouvera-t-on ? Peut-être… Personnellement, je ne suis pas très optimiste à son sujet car, la dernière fois que je l'ai vu, c'était la nuit, il était allongé sur sa paillasse, et il lui a semblé apercevoir une ombre furtive se glisser entre les châlits…

vendredi 28 décembre 2012

Il est doux d'être inflexible


Abartchouk, personnage secondaire de Vie et Destin, est un communiste pur et dur. Il est du nombre de ces zeks qui pensent qu'à part une infime minorité victime d'une erreur judiciaire – dont eux-mêmes font bien entendu partie –, tous les forçats du goulag ont mérité le sort qui est le leur. De ce fait, ils demeurent de parfaits bolcheviks, en dépit de ce que leurs yeux peuvent voir, et que leur cerveau retransforme immédiatement et sans cesse en une autre réalité, seule assimilable par eux. Néanmoins, il se produit des ébranlements, dus à l'incroyable pression de la vie des camps, qu'ils ne peuvent ni éliminer ni intégrer. Comme par exemple lorsque Abartchouk, passant dans le coin du baraquement où les chefs des truands sont occupés à festoyer, se met à se consumer du désir d'être invité par eux ; non seulement pour pouvoir “manger quelque chose de bon”, comme il s'en fait le demi-aveu, mais surtout pour le plaisir, tout à fait inavouable lui, de pouvoir un moment parler avec ces brutes qui font la pluie et le beau temps parmi les détenus, se donner l'illusion de faire partie durant une heure des puissants. Voici ce qu'écrit Grossman à son propos (p. 144) :


« Abartchouk avait été toute sa vie implacable à l'égard des opportunistes de droite et de gauche, toute sa vie il avait haï les hésitants, les hypocrites, les ennemis objectifs.
« Sa force morale, sa foi reposaient sur le droit de juger. Il avait douté de sa femme et il l'avait quittée. Il l'avait crue incapable de faire de son fils un soldat de la révolution et il avait refusé de donner son nom à son fils. Il condamnait ceux qui doutaient, méprisait les geignards et les faibles. Il avait déféré devant les tribunaux les ingénieurs du Kouzbass qui ne pouvaient se passer de leur famille restée à Moscou. Il avait fait condamner quarante ouvriers qui avaient quitté le chantier pour retourner dans leurs villages. Il avait renié son bourgeois de père.
« Il est doux d'être inflexible. En jugeant, il affirmait sa force intérieure, son idéal, sa pureté. Là étaient sa consolation et sa foi. Il n'avait pas une fois essayé d'éviter les mobilisations du Parti. Il avait volontairement renoncé au salaire majoré des cadres du Parti. En renonçant, il s'affirmait. Il portait toujours la même vareuse et les mêmes bottes, que ce soit pour aller au travail, participer à une conférence au ministère, ou se promener sur le bord de mer à Yalta quand le Parti l'y avait envoyé pour se faire soigner. Il voulait ressembler à Staline.
« En perdant le droit de juger, il se perdait lui-même. Et Roubine le sentait. Presque tous les jours, il faisait des allusions à la faiblesse, à la peur, aux désirs pitoyables qui se glissent peu à peu dans une âme de détenu. (…)
« Quand Abartchouk voulait condamner quelqu'un mais qu'il sentait que lui aussi était coupable, quand il se mettait à hésiter, il était pris de désespoir, il ne savait plus où il en était. »


Deux pages après cet extrait, le juif Roubine, auquel il vient d'être fait allusion, est assassiné durant son sommeil (d'un gros clou enfoncé à coup de marteau dans son oreille…) par le truand qui, à l'atelier, sert d'assistant à Abartchouk. Celui-ci sait que, s'il dénonce à la fois le voleur du clou et l'assassin, il signe son arrêt de mort dans les vingt-quatre heures, et que cette mort sera lente et particulièrement cruelle. Pourtant, interrogé par l'officier opérationnel Michanine (lequel, connaissant la loi du camp, ne s'attend à aucune révélation), il le dénonce effectivement. Est-ce un commencement de rédemption ? Ou bien, en faisant son devoir jusqu'au bout, Abartchouk a-t-il voulu montrer, au péril de sa vie, qu'il restait un bolchevik inaltérable ?

J'en étais là lorsque Catherine m'a averti que les pâtes étaient cuites et que je pouvais m'avancer vers la table du dîner. Je vous tiendrai au courant, pour Abartchouk…

jeudi 27 décembre 2012

Le brouillard recouvrait la terre

La lecture des Carnets de guerre de Vassili Grossman – il fut correspondant du journal L'Étoile rouge, de 1941 à 1945, et “couvrit” la plupart des fronts, de Stalingrad à Berlin, en passant par l'Ukraine et Tréblinka – m'a, de manière quasi automatique, replongé dans Vie et Destin, ce roman prodigieux dont je crois avoir déjà parlé, mais pas assez et pas assez bien, je le crains. Une part importante des épisodes de ce livre se déroulant durant la bataille de Stalingrad, et à Stalingrad même, la connaissance des Carnets de guerre se révèle précieuse, certains personnages circulant d'ici à là, des situations déjà connues se retrouvant, mais évidemment amplifiées par la fiction – ce qui ne veut pas dire exagérées. Amplifiées notamment en raison de l'irruption du temps, et de sa manière particulière de se comporter lorsque l'homme est soumis à des conditions d'existence inédites et donc sans repères possibles pour lui. C'est un thème que Grossman aborde deux fois dans les trente premières pages, et il n'est pas anodin que l'une des scènes soit située dans les abris anti-aériens de Stalingrad, tandis que l'autre se déroule dans un camp de concentration allemand : les mises en regard des deux dictatures qui s'affrontent n'iront ensuite qu'en se multipliant et en s'approfondissant. Voici le premier passage, celui du camp (p. 14 de l'édition Robert Laffont) – le personnage dont il est question est un vieux bolchevik de la première génération, celle qui a connu les prisons tsaristes :

« (…) le problème était que des hommes comme Ossipov, Erchov, Goudz lui pesaient parfois, bien qu'ils fussent très proches. Son malheur était que bien des choses en lui-même lui étaient devenues étrangères. Plus d'une fois, retrouvant un vieil ami, il s'était aperçu malgré sa joie qu'ils étaient devenus étrangers l'un à l'autre.
« Mais comment faire quand une part de vous-même est étrangère au temps présent… On ne peut pas rompre avec soi-même.
« Au cours de ses discussions avec Ikonnikov [une sorte de “fol en Dieu”], il s'irritait, devenait grossier, se moquait de lui, le traitait de chiffe molle, de nouille, de moule. Mais, dans le même temps, il lui manquait quand il ne le voyait pas.
« C'était en cela principalement que sa situation actuelle différait de ses années de prison dans sa jeunesse.
« Quand il était jeune, tout, chez ses amis et camarade de Parti, lui était proche, compréhensible. Toute pensée, toute opinion chez ses ennemis lui semblait étrangère, monstrueuse.
« Maintenant, il retrouvait dans les pensées d'un étranger ce qui lui avait été proche dans les temps anciens, et à l'inverse il découvrait soudain des choses qui lui étaient étrangères dans les pensées de ses amis.
« “C'est parce que je vis depuis trop longtemps”, se disait Mostovskoï. »

Le second extrait parle moins de l'action du temps sur l'homme que de sa volatilité, de son aptitude à disparaître ; disparition dont on ne s'avise que rarement, mais que la pression brutale d'événements inconnus peut révéler soudain. Nous sommes donc, maintenant, dans un abri souterrain d'officiers soviétiques, littéralement enseveli sous les tirs de l'artillerie allemande (p. 32) :

« Le temps se coule dans l'homme, dans l'État, il s'y niche et puis le temps s'en va, disparaît, alors que l'homme, l'État restent… l'État-royaume est resté, mais son temps est parti… L'homme est là mais son temps s'est envolé…  Où est-il ? Voici un homme, il respire, il pense, il pleure, or ce temps unique, particulier, qui lui est propre et n'appartient qu'à lui, est parti, envolé, ce temps a disparu. Mais l'homme reste.
« Rien n'est plus dur que d'être orphelin du temps. Rien n'est plus dur que le sort du mal-aimé qui n'est pas de son temps. Les mal-aimés du temps se reconnaissent sur le champ, dans les services du personnel, dans les comités du parti, dans les sections politiques de l'armée, dans les rédactions des journaux, dans la rue… Le temps n'aime que ceux qu'il a enfantés, ses enfants, ses héros, ses travailleurs. Jamais, jamais, il n'aimera les enfants du temps passé, et les femmes n'aiment pas les héros du temps passé, et les mères n'aiment pas les enfants des autres.
« (…) Le temps, que le combat avait déchiqueté, sortait du violon en contreplaqué du coiffeur. Le violon disait aux uns que leur temps était venu, aux autres que leur temps était fini. »


(Je ne sais pas qui est la jeune femme de la photo : elle est apparue sur mon écran après que j'eus tapé “Vassili Grossman” dans Google Images… Quant à la phrase qui m'a servi de titre, c'est la première de Vie et Destin.)