Les copieux Mémoires de Jean-François Revel, qui portent le titre que je leur ai emprunté pour ce billet, sont une lecture nécessaire, agréable pour l'oreille car écrits dans une langue élégante et précise, titillante pour l'intelligence et réjouissante pour l'esprit, notamment en raison de l'humour qui s'y déploie partout, et qui se hausse parfois jusqu'à la pointe cruelle dans certains portraits, genre dans lequel l'auteur sait rendre son plaisir communicatif. La pointe, du reste, n'exclut pas la nuance du trait ni la profondeur du regard : on en jugera par ceux qu'il trace de François Mitterrand, de Luis Buñuel, du colonel Rémy, de Jimmy Goldsmith ou encore de Louis Althusser, pour n'en citer qu'un faible nombre. Avec les personnages qui lui semblent de moindre envergure, ou de plus consternante médiocrité, Revel peut se livrer à une exécution féroce en quelques lignes bien ajustées. Témoin ce qu'il dit (p. 580 de l'édition Plon originale) de Jean-Pierre Chevènement, nommé ministre de la Recherche par Mitterrand en mai 1981. Ce jour-là, ayant quitté la direction de L'Express depuis peu, Revel déjeune avec Raymond Aron (qui, lui, est toujours éditorialiste de l'hebdomadaire) et lui parle d'un article à ses yeux “pitoyable”, paru dans le dernier numéro. Il écrit ceci :
« Il y était question de la récente réorganisation du Centre national de la recherche scientifique par le ministre socialiste, suivant les deux principes du Parti socialiste, c'est-à-dire d'abord l'application de critères idéologiques, ensuite la distribution des places aux amis. Le socialisme se croyait scientifique mais ne croyait pas que la recherche dût l'être. Le coup de force à la fois abêtissant et prédateur du ministre avait choqué les vrais chercheurs au point de provoquer plusieurs démissions réprobatrices. Le CNRS méritait, certes, une “révolution culturelle”, comme aimait à dire le ministre, Jean-Pierre Chevènement. Ce Lénine provincial et béat, rédacteur intarissable de tous les programmes et manifestes de François Mitterrand, appartenait à la catégorie des imbéciles qui ont un visage d'homme intelligent, encore plus traîtresse et redoutable que celle des hommes intelligents qui ont un visage d'imbécile. »
Cela dit, l'épineuse question du tabasco est toujours en suspens.



















