samedi 7 novembre 2009

Monsieur Biche vous salue bien

Alors, voilà : Elstir, dit Monsieur Biche, est arrivé à la maison. Cela fait plusieurs semaines que je crains de ne pas aimer ce chien, parce que je pense qu'il va trop ressembler à Balbec. En réalité, il ne ressemble nullement à Balbec, puisqu'il est tout petit, tout con, alors que mon souvenir de l'autre est parfaitement différent : celui d'un chien mâle adulte, n'ayant rien à voir avec ce petit machin...
... Moyen, le petit machin : lui et ses cinq frères et sœurs sont depuis hier affligés d'une diarrhée assez intéressante : on a bien hâte, l'Irremplaçable et moi, de découvrir l'état de notre salon demain matin...

Que s'est-il passé à l'arrivée ? Comme toujours : tout le monde a reniflé le cul de tout le monde. Ensuite, Swann a boudé. Vraiment boudé : lui qui ne quitte son panier que contraint et forcé est allé ostensiblement se coucher sur la terrasse, dehors. On a bien senti que l'arrivée du nouveau l'amusait moyen – mais vraiment moyen. De son côté, Bergotte était intriguée, intéressée, (un peu) effrayée – elle a fait dix fois le tour de la table basse du salon, en couinant comme une pétasse.

Immédiatement, Catherine et moi avons décidé de mettre en place une cellule de soutien psychologique, à base de câlins-à-pépères, de gratte-gratte entre les papattes, etc. On verra demain matin où on en est.

On vous tiendra au courant, juste après avoir épongé les pipi et les diarrhées. Et je vous raconterai qui, de l'Irremplaçable ou de moi, se sera bêtement levé en premier, et aura pataugé dans la merde du petit con...

vendredi 6 novembre 2009

Faits comme des rats ! (Billet avec transmission de pensée)

On entend souvent dire que, dans les couples, à force de bien (ou trop) se connaître, on en arrive de plus en plus à penser les mêmes choses au même moment. Ainsi, chez nous. Souvent, le matin quand le réveil sonne, je m'éveille et pense : « Tiens, c'est l'heure de se lever et d'affronter les cons... » Eh bien, vous le croirez ou non, mais l'Irremplaçable m'a avoué que, de son côté, quand le réveil sonnait, elle pensait également : « Tiens, c'est l'heure de se lever et d'affronter le Luminaire... »

Comment ça : mauvais exemple ? Bon, d'accord, un autre. Détail liminaire pour bien tout comprendre : voilà huit jours qu'il ne se boit plus que de l'eau dans notre maison, y compris entre six et sept heures du soir. Donc, il y a une dizaine de minutes, me vient la pensée suivante : « Puisqu'on va prendre l'apéritif demain soir pour fêter l'arrivée de Monsieur Biche, pourquoi ne pas en prendre un petit dès ce soir ? »

Là-dessus, partant faire quelques emplettes de première nécessité à Pacy (et accessoirement se faire manuéliser par son kiné), Catherine fait irruption dans la Case et me lance tout à trac : « Qu'est-ce que tu dirais de prendre un verre ce soir, puisque de toute façon on va en boire un demain à cause d'Elstir ? » C'est pas de la transmission de pensée, ça ? C'est pas de l'amour, ça, pauvre Martha ? Elle est pas épatante, cette petite femme-là ? Bref, je peux bien l'avouer :

Autant qu'un roi je suis heureux,
L'air est pur, le ciel admirable.
Nous avions un été semblable
Lorsque j'en devins amoureux.

La triste mésaventure du pot de chambre (allégorie)

– Le caviar, c'est délicieux et raffiné. Surtout le beluga, mais le sevruga aussi.

- Le filet de turbot en gelée au riesling, ça glisse tout seul tellement c'est frais.

– Le chevreuil sauce grand veneur, c'est l'érection des papilles gustatives assurée, même chez les mous de l'arrière-langue.

– Une jardinière de légumes printaniers frais cueillis, il n'y a quasiment pas de mots.

– Le cantal (interdit de boycott, idiotes !), le parmesan et le munster, ça s'accorde très bien, pour peu qu'on les consomme dans l'ordre adéquat.

– Les profiterolles au chocolat et la charlotte aux fraises... difficile de choisir entre les deux : une petite part de chaque ?

Maintenant, vous prenez tous ces mets d'élection, vous les versez dans un pot de chambre, vous mélangez bien avec une cuiller en bois et, sous le nom de “sommet gastronomique”, vous servez bien tiède : vous ferez vomir un bouc. Ou un jeune marié.

Ce qui revient au même.

jeudi 5 novembre 2009

Didier Goux fait un peu de ménage

Rien n'avait été planifié, vous pouvez m'en croire. Normalement, je devrais être en train de tomber les feuillets, là. (D'ailleurs, je sens que l'Irremplaçable va gueuler : si on n'était pas à l'eau du robinet, elle serait encore capable de me priver d'apéro...) Bref, le hasard a fait qu'hier – ou avant-hier ? –, dans la décidément précieuse blogroll de Nicolas (des liens, bordel !), j'ai découvert une sorte d'asile d'aliénés qui s'appelle Ruminances. Dans la seconde, je suis devenu totalement rumino-dépendant.

Entendons-nous bien : je ne suis pas absolument sûr que le gardien de cette étable et ses commentateurs attitrés soient fous. Ce qui est certain en revanche, c'est que si eux ne le sont pas, alors c'est moi qui le suis. L'un de nous croit voir un monde, une France, un être humain, etc., qui n'existent que dans son cerveau malade. Ruminances ou pas, quelqu'un dans cette affaire est affligé d'un encéphale de vache folle. Bref, allez-y voir, vous me direz. Je recommande, pour s'habituer en douceur, la lecture des deux plus récents billets, et surtout sans sauter les commentaires.

Du coup, j'ai décidé de complètement réorganiser ma blogroll, ou plus exactement de transformer l'Unique en une Sainte Trinité. Désormais, vous trouverez, à main gauche et dans l'ordre d'apparition à l'écran :

1) les blogs familiaux,
2) les blogs “asilaires”,
3) les blogs de plein air.

Ne vous précipitez pas, cependant : à l'heure où je publie ce billet, le ménage n'est pas encore tout à fait terminé. Mais nos équipes travaillent d'arrache-blog.


Rajout de vendredi, onze heures et demie : Finalement, j'ai créé une quatrième blogroll, réservées à mes sœurs-z'en-lutte – vaut mieux les parquer à l'écart, celles-là...

Une petite perle d'humour noir dans la mer des bienfaisances

mercredi 4 novembre 2009

Ce fracassant silence autour de Lévi-Strauss

Je ne peux pas dire que je sois très surpris. Je ne m'attendais certes pas à ce que la blogosphère consacre autant de temps, d'énergie et de larmes à Claude Lévi-Straus qu'elle n'en accorde à des gens réellement importants comme Alain Bashung ou Michael Jackson lorsqu'ils leur prend de mourir. Mais à ce point-là, c'est grand.

Je mets bien entendu de côté cet inénarrable rodomont d'Olivier Bonnet qui, jouant la voix de son maître pour le non moins pérorant Edwy Plenel, a eu tôt fait de nous enrôler le mort encore tiède sous la bannière de l'antisarkozysme militant : lorsque la cuistrerie satisfaite atteint de ces sommets, il n'y a plus qu'à saluer.

On peut toutefois se demander pourquoi un tel silence, cette sorte de gêne-aux-entournures. Qu'est-ce qu'il leur a donc fait, Claude Lévi-Strauss, pour les mettre mal à l'aise au point de provoquer ce large détour par-delà sa fosse et ces regards obstinément rivés à hauteur d'horizon ? Je pense que la raison en est claire. Pour la mettre en évidence, il suffira de reproduire deux citations de l'anthropologue – les voici :

« Je m’insurge contre l’abus de langage par lequel, de plus en plus, on en vient à confondre le racisme et des attitudes normales, légitimes même, en tout cas inévitables. Le racisme est une doctrine qui prétend voir dans les caractères intellectuels et moraux attribués à un ensemble d'individus l'effet nécessaire d'un commun patrimoine génétique. On ne saurait ranger sous la même rubrique, ou imputer automatiquement au même préjugé, l’attitude d’individus ou de groupes que leur fidélité à certaines valeurs rend partiellement ou totalement insensibles à d’autres valeurs. Il n’est nullement coupable de placer une manière de vivre et de la penser au-dessus de toutes les autres et d’éprouver peu d’attirance envers tels ou tels dont le genre de vie, respectable en lui-même, s’éloigne par trop de celui auquel on est traditionnellement attaché. Cette incommunicabilité relative peut même représenter le prix à payer pour que les systèmes de valeurs de chaque famille spirituelle ou de chaque communauté se conservent, et trouvent dans leur propre fonds les ressources nécessaires à leur renouvellement. Si comme je l'ai écrit ailleurs, il existe entre les sociétés humaines un certain optimum de diversité au-delà duquel elles ne sauraient aller, mais en dessous duquel elles ne peuvent non plus descendre sans danger, on doit reconnaître que cette diversité résulte pour une grande part du désir de chaque culture de s’opposer à celles qui l’environnent, de se distinguer d’elles, en un mot d’être soi : elles ne s’ignorent pas, s’empruntent à l’occasion, mais pour ne pas périr, il faut que, sous d’autres rapports, persiste entre elles une certaine imperméabilité. » (Le regard éloigné, 1983.)


« Sans doute nous berçons-nous du rêve que l’égalité et la fraternité régneront un jour entre les hommes sans que soit compromise leur diversité. Mais si l’humanité ne se résigne pas à devenir la consommatrice stérile des seules valeurs qu’elle a su créer dans le passé, capable seulement de donner le jour à des ouvrages bâtards, à des inventions grossières et puériles, elle devra réapprendre que toute création véritable implique une certaine surdité à l’appel d’autres valeurs, pouvant aller jusqu’à leur refus sinon même à leur négation. Car on ne peut, à la fois, se fondre dans la jouissance de l’autre, s’identifier à lui, et se maintenir différent. Pleinement réussie, la communication intégrale avec l’autre condamne, à plus ou moins brève échéance, l’originalité de sa et de ma création. Les grandes époques créatrices furent celles où la communication était devenue suffisante pour que des partenaires éloignés se stimulent, sans être cependant assez fréquente et rapide pour que les obstacles indispensables entre les individus comme entre les groupes s’amenuisent au point que des échanges trop faciles égalisent et confondent leur diversité. » (Race et culture, 1971.)


Nous y voilà, n'est-ce pas ? Mrs Clooney vend plus ou moins la mèche, un peu malgré elle, en tout cas sans intention de nuire : dans ce billet, elle imagine un Lévi-Strauss soulagé de finalement quitter “ce monde qu'il n'aimait plus”. Ce que l'on est invité à comprendre, là, c'est que le monde n'a rien à se reprocher, qu'il reste tel qu'en lui-même, mais que Lévi-Strauss, en revanche... le grand âge qui vous change... l'amertume de la vieillesse... l'amoindrissement des facultés, n'est-ce pas ?

Alors, par simple et élémentaire charité, face à un tel accès de gâtisme le poussant à rejeter absurdement autant de nos indiscutables valeurs, il est bien préférable de faire silence autour du catafalque. Un long, lourd et fracassant silence.

Être français, c'est la honte !

mardi 3 novembre 2009

Didier Goux renonce au nœud coulant. Provisoirement.

Vers midi et demie, ce jour, j'ai hésité quelques secondes entre me passer une corde autour du cou et griffonner hystériquement quelques phrases exutoires. Finalement, j'ai griffonné :

– État de fureur indescriptible depuis plus d'une demi-heure, ridiculement disproportionnée à son objet. En fait, il serait sans doute plus juste de parler de rage impuissante. Ce matin, donc, vers dix heures et demie, je m'attèle enfin au nouveau BM. Je décide, comme souvent, de commencer par une amorce de dialogue, entre les deux jeunes héroïnes du premier chapitre (dont l'une finira zigouillée selon un protocole encore inconnu). Premier tiret pour ouvrir celui-ci, trois ou quatre lignes de texte, retour chariot pour donner la parole à l'interlocutrice. Paf ! Le deuxième tiret apparaît avant même que j'ai eu le temps de le taper sur le clavier et tout mon premier paragraphe se décale vers la droite : pré-réglages (on ne dit pas comme ça mais je m'en fous) de mon nouveau logiciel Word.

J'avais déjà été confronté à cette plaie sur l'ancien ordinateur, mais j'avais miraculeusement trouvé le moyen d'annuler le diktat. Naturellement, depuis quatre ou cinq ans, j'ai largement eu le temps d'oublier comment je m'y étais pris alors. Je me souviens juste que c'était très très simple. Vraiment très simple. Je suis donc reparti, à tâtons, dans ce labyrinthique logiciel...

Après y avoir perdu près d'une heure, j'ai piteusement échoué. Résultat : cet état de nerfs dans lequel je me trouve (impression d'être nargué par la machine, défié par l'inerte), un feuillet écrit en tout et pour tout, une matinée perdue. Et, faute de mieux, l'obligation où je me trouve désormais, pour chaque futur dialogue, de taper au lieu du simple “tiret” un lourdingue “alt + majuscule + tiret”, afin de contourner sur la pointe des pieds le maudit pré-réglage, ou paramétrage, ou ce qu'on voudra. Manœuvre que, la force de l'habitude étant ce qu'elle est, je vais évidemment omettre d'effectuer au moins une fois sur trois, ce qui entraînera de nouveaux accès de fureur et une perte de temps considérable au moment de la relecture. La plume d'oie, bon sang, qu'on nous rende la plume d'oie, l'encrier et la perruque poudrée !



Quatre heures de l'après-midi – épilogue bouffon : Le déjeuner n'ayant pas suffi à me calmer, je me suis rapidement rendu compte que je n'arriverais à rien de bon, et je suis descendu à Pacy chercher du pain frais, pour dire de n'avoir pas été totalement inutile aujourd'hui. Revenant, je dis à l'Irremplaçable : « Bon, puisque je n'ai rien de mieux à faire, je retourne au bureau et je me replonge dans cette saloperie de Word... » Arrivé ici même, je commence par créer un nouveau document afin qu'il me serve de terrain d'entraînement. J'ébauche un dialogue bidon, histoire de bosser sur du concret... et tout se passe normalement. Je veux dire : comme je souhaite depuis ce matin que les choses se déroulent, les tirets attendant docilement mon commandement pour apparaître, les paragraphes ne remuant pas une oreille.

J'en ai alors déduit que, ce matin, par hasard, j'avais dû décocher les bonnes cases, abaisser les bons leviers, pousser les boutons idoines, mais que cela ne pouvait pas fonctionner sur le document déjà créé ; qu'il m'aurait suffi, comme je viens de le faire, d'en ouvrir un nouveau afin de, comme on dit, “réinitialiser” le bouzin. J'ai donc, on peut le dire, doublement perdu ma journée : j'espère au moins vous avoir fait rire.

Le pire est que je ne sais toujours pas comment j'ai fait, et que le problème se reposera intact au prochain ordinateur...

La “gauchosphère” sur les fonts baptismaux

C'est le jeune et fringant Cherea qui vient de décider de lancer l'appellation. Je le suis.

dimanche 1 novembre 2009

Le texte que j'aurais aimé écrire...

...C'est Hank qui l'a donné – tant pis pour moi, tant mieux pour tous.

Quand le stratosphérique s'inféode à l'administratif

La discipline gagne, y compris dans des secteurs où on ne l'attendait pas. Hier, le temps était calme, presque sec (presque sec pour la Normandie : il ne tombait pas des cordes...), le vent terminait ce qu'il avait à faire quelque part plus à l'ouest. Ce matin, pour fêter novembre je suppose, c'est-à-dire l'entrée dans le véritable automne trempé de boue, la moitié des feuilles du cerisier, encore vaillantes dans la soirée, étaient par terre, le tilleul s'acharnant à imiter son voisin mais avec un succès moindre dans la désolation.

On sentait comme une ironie goguenarde de la stratosphère, à vouloir à toute force, en soulignant le trait, nous livrer un temps de Toussaint précisément aujourd'hui, et en tenant un compte scrupuleux des particularités régionales : cette pluie fine, serrée, régulière, grise, interminable ne peut être que de Normandie, à la rigueur ligérienne ou de Bretagne. Si par hasard nous avions de la neige à Noël, on pourrait alors se dire que l'administratif a définitivement pris le pas sur le caprice des vents, et remplacer nos baromètres par des calendriers.

samedi 31 octobre 2009

Préambule, incipit, aporie et autres babioles littéraires

Le dernier roman de mon Saint-pierrais préféré commence par un court préambule, que je vous livre sans davantage barguigner :

« “Vous avez vécu un an en Alaska ?
– Neuf mois exactement : de septembre 1966 à mai 1967.
– Dites-nous les circonstances de votre départ.
– Je suis en Méditerranée, à Port-Cros. Le soleil se couche sur le fort de l'Estissac. Pont-levis et bougainvillées. Un journal traîne par terre. À la rubrique “Offres d'emploi”, je vois annoncé un poste de lecteur à l'Université d'Alaska. La radio diffuse La Nuit transfigurée de Schönberg, je rédige ma demande à la lueur de la bougie.
– Vous recevez, fin août, à Paris, une réponse affirmative ?
– Oui.”

« Comme si j'avais pris la précaution de me photographier, de laisser de moi une image qui me permettrait de revenir là-haut, je m'aperçois à contre-jour, un mois plus tard, sur le campus. Dans mon chalet, debout, devant la table, je suis penché sur un livre. Tu perdras le sommeil au fur que tu perdras la vue. Je relis la première phrase du Compact de Maurice Roche, au ton prophétique de laquelle je tente d'accorder mon propre incipit : On entendra le craquement de tes pas sur la neige parfaitement sèche. Le printemps me surprendra dans cette même pièce, allongé sur le sofa. Dès trois heures du matin, en mai, la lueur du jour indique que les oiseaux chantent. »

Qualifier la phrase citée d'incipit constitue une sorte d'aporie, puisque précisément, il lui est besoin d'une introduction avant de pouvoir apparaître. Et non seulement d'une introduction mais plus précisément d'un autre incipit – un incipit “premier”, ou un préincipit qui se rapproche dangereusement du précipice –, appartenant à un autre livre, lui-même écrit par un autre auteur. On se dit que, peut-être, le préambule que l'on vient de lire ne “compte” pas, et que les pas sur la neige sèche vont ouvrir la première partie qui s'annonce maintenant. Non, pas davantage. La phrase reste absente. Et l'on s'en console en relisant l'intitulé de cette première partie : La fille perdue dans la sonate.

On rêvasse un moment, avant d'embarquer.

La rédaction a reçu ça...

Nathalie, sœur d'Irremplaçable de son état, nous a fait parvenir La Cigale et la Fourmi, déclinée en deux versions. Un peu facile, mais toujours savoureux...


VERSION SUISSE

La fourmi travaille dur tout l'été dans la canicule.

Elle construit sa maison et prépare ses provisions pour l'hiver.

La cigale pense que la fourmi est stupide, elle rit, danse et joue.

Une fois l'hiver venu, la fourmi est au chaud et bien nourrie.

La cigale grelottante de froid n'a ni nourriture ni abri, et meurt de froid.

FIN ?


VERSION FRANCAISE

La fourmi travaille dur tout l'été dans la canicule.

Elle construit sa maison et prépare ses provisions pour l'hiver.

La cigale pense que la fourmi est stupide, elle rit, danse et joue tout l'été.

Une fois l'hiver venu, la fourmi est au chaud et bien nourrie.

La cigale grelottante de froid organise une conférence de presse et demande pourquoi la fourmi a le droit d'être au chaud et bien nourrie tandis que les autres, moins chanceux comme elle, ont froid et faim.

La télévision organise des émissions en direct qui montrent la cigale grelottante de froid et qui passent des extraits vidéo de la fourmi bien au chaud dans sa maison confortable avec une table pleine de provisions.

Les Français sont frappés que, dans un pays si riche, on laisse souffrir cette pauvre cigale tandis que d'autres vivent dans l'abondance.

Les associations contre la pauvreté manifestent devant la maison de la fourmi.

Les journalistes organisent des interviews, demandant pourquoi la fourmi est devenue riche sur le dos de la cigale et interpellent le gouvernement pour augmenter les impôts de la fourmi afin qu'elle paie 'sa juste part'.

La CGT, Le Parti Communiste, la Ligue Communiste Révolutionnaire, les Gay et Lesbian Pride, organisent sit-in et manifestations devant la maison de la fourmi.

Les fonctionnaires décident de faire une grève de solidarité de 59 minutes par jour pour une durée illimitée.

Un philosophe à la mode écrit un livre démontrant les liens de la fourmi avec les tortionnaires d' Auschwitz.

En réponse aux sondages, le gouvernement rédige une loi sur l'égalité économique et une loi (rétroactive à l'été) d'anti-discrimination.

Les impôts de la fourmi sont augmentés et la fourmi reçoit aussi une amende pour ne pas avoir embauché la cigale comme aide.

La maison de la fourmi est préemptée par les autorités car la fourmi n'a pas assez d'argent pour payer son amende et ses impôts.

La fourmi quitte la France pour s'installer en Suisse où elle contribue à la richesse économique.

La télévision fait un reportage sur la cigale maintenant engraissée. Elle est en train de finir les dernières provisions de la fourmi bien que le printemps soit encore loin.

Des rassemblements d'artistes et d'écrivains de gauche, se tiennent régulièrement dans la maison de la fourmi. Le chanteur Renaud compose la chanson 'Fourmi, barre-toi!'...

L'ancienne maison de la fourmi, devenue logement social pour la cigale, se détériore car cette dernière n'a rien fait pour l'entretenir.

Des reproches sont faits au gouvernement pour le manque de moyens.

Une commission d'enquête est mise en place, ce qui coûtera 10 millions d'euros.

La cigale meurt d'une overdose.

Libération et L'Humanité commentent l'échec du gouvernement à redresser sérieusement le problème des inégalités sociales.

La maison est squattée par un gang de cafards immigrés. Les cafards organisent un trafic de marijuana et terrorisent la communauté...

Le gouvernement se félicite de la diversité multiculturelle de la France.

VIVE LA FRANCE ET LES CONS QUI PAYENT DES IMPOTS.


Voilà, voilà...

À la demande générale...

Hier soir, même pas bourré, j'ai publié ici un billet très ironique et un peu méchant sur un blogueur qui, comme tout le monde en ce moment, blablatait sur l'identité nationale – sujet bateau par excellence. L'un de mes plus fidèles lecteurs, tout en reconnaissant volontiers que le gaillard visé est un con, m'a suggéré de le supprimer (le billet, pas son auteur) pour diverses raisons. Me sentant ce matin d'humeur magnanime, voire bonasse, j'ai accédé à sa requête : mille pardons à ceux qui avaient pris la peine de laisser un commentaire...

De toute façon, mon correspondant a raison : si on commence à cogner sur tous les crétins, on ne fera bientôt plus que ça du matin au soir. Et inversement.

vendredi 30 octobre 2009

Ambiance de merde (et Didier Goux bien puni)

En un sens, c'est bien fait pour ma tronche. Il y a peu, juste avant les coups de deux heures, je me dirigeais d'un pas viril vers la boulangerie pour y faire l'emplette d'un sandwich thon-crudités, Giorgio Bassani sous le bras, quand l'envie m'a poigné d'un risotto aux champignons et d'un pichet de sauvignon. Je ne suis pas censé, à midi, me livrer à des dépenses aussi somptuaires mais, mesquinement, je me suis dit qu'après le bouquet de roses d'hier, l'Irremplaçable n'oserait pas trop gueuler aux petits pois. J'ai donc parcouru trois mètres cinquante de plus et ai poussé la porte de L'Ambiance d'à côté.

Le difficile, dans ce restaurant très mal insonorisé, est de bien choisir sa place, surtout si l'on prétend lire en déjeunant, ce qui se trouvait être mon cas. D'un coup d'œil expert, je remarque que la salle de gauche (l'ancienne salle "fumeurs"...) est relativement désencombrée. Et que les deux filles installées au fond en sont déjà au café. C'est donc très logiquement que je décide de bivouaquer dans leurs parages immédiats. Mal m'en a pris.

D'abord parce que, au moment où je suis ressorti de l'établissement, elles y étaient encore, ces deux malfaisantes. Et surtout, parce que l'une d'elles, non contente d'être laide, la trentaine mais vieille par anticipation, aigre de le savoir, n'a pas arrêté de jacter, d'une voix forte et ferrugineuse, de choses parfaitement inintéressantes, "professionnelles", et dans une langue répugnante (« En fait, à partireu d'là, c'qu'est important, tu vois, c'est l'bouche-à-oreille... »). Au point que j'avais le plus grand mal à m'imaginer dans les ruelles de Ferrare et à y suivre M. Bassani.

Vers la fin du repas, j'en suis arrivé à me dire que ce devait être l'esprit malin de l'Irremplaçable qui m'avait envoyé ces deux sorcières sonores pour me punir d'ainsi gaspiller l'argent du ménage : la parano n'était pas loin...

Pourtant, je ne regrette rien. Hier après-midi, fumant une cigarette en bas, je me suis soudain demandé ce que devenait Jean-Pierre Lacoste, pas vu depuis des mois. Ce Lacoste-là est directeur artistique du magazine Onze. Je le connais depuis 25 ans, l'époque où je travaillais (et lui aussi) rue de Berri et où nous allions régulièrement déjeuner ensemble, avec deux ou trois autres journaleux, dont Jean-Michel Larqué (celui-là, je le cite uniquement pour faire baver les footeux âgés...) Et, tout à l'heure, quittant L'Ambiance, qui vois-je entrer dans la boulangerie jouxtative ? Mon Lacoste. On a parlé une dizaine de minutes au milieu de ce que j'hésite à qualifier de "rue", et on s'est séparé très satisfaits l'un de l'autre.

De plus, le risotto était acceptable.

Orage fait sa savante

Maintenant, vous le saurez !

jeudi 29 octobre 2009

Ce soir, j'ai niqué l'Irremplaçable...

Putain, quinze ans... Ce 29 octobre 1994, en la mairie de Beaulieu-sur-Loire – Loiret –, nous nous épousâmes, l'autre folle et moi-même. Il faut croire que nous étions fous tous deux, puisque, mariés, nous le sommes toujours. Et que, à ma connaissance (mais nul n'est à l'abri d'une mauvaise surprise), il ne semble pas être question d'une rupture. Je le revois très bien, ce 29 octobre 1994. D'abord, qui peut se vanter d'avoir ce merveileux chanteur qu'est Kent comme témoin ? Hein ? Eh bien, moi.

Et qui peut se flatter d'avoir, le soir même, dîné dans ce merveilleux restaurant, l'un des premiers “ Relais & Châteaux” de l'histoire, à la table voisine d'Alain Delon et de sa gonzesse de l'époque (actuellement Mme Afflelou) ? Moi encore. Je signale, par parenthèse, que la grande brune hollandaise en question, a passé le dîner buvant du Schweppes – ce qui pousserait soit à mitrailler à la kalachnikov cette somptueuse pétasse (sans dec', elle était vraiment somptueuse), soit à rayer de la carte le pays d'où elle vient. – Bref.

On reprend. Ce soir, donc, 29 octobre, c'était mon 15e anniversaire de mariage : le genre de truc donc les mecs n'ont rien à branler, mais qui fait pleurer les filles. Bon, les autres années, en général, je fais celui qui s'en tape. Mais, là, pour une raison qui m'échappe à moi-même, j'ai décidé de marquer le coup. Donc, revenant de Levallois, je me suis arrêté chez le marchand de fleurs de Pacy. Je m'étais renseigné, tout de même – auprès de filles et de garçons. Tous étaient d'accord : des roses rouges, bordel ! Bon, OK, comme vous le sentez.

Donc, je pénètre dans cet antre inconnu pour moi : une boutique de fleuriste. J'ai la trouille, je ne le cache pas. L'impression qu'on va se foutre ouvertement de ma gueule. Je me fais aussi petit qu'on peut l'être quand on fait 1,89 m et 103 kg. Je tombe sur une très jeune fille, assez boutonneuse : on dirait moi à l'adolescence, ça me la rend d'emblée sympathique, forcément. Je comprends bien, d'entrée, que je ne dois rien lui demander, quant aux subtilités du langage des fleurs. Donc, je décide de faire basique : 15 ans de mariage, 15 roses rouges. On peut difficilement faire plus con.

Elle emballe l'affaire (les 15 roses, donc). Dans le même temps, je me fais chier “grave” : on m'attend à la maison pour l'apéro, bordel ! Mais je jouis, tout de même : gros con de mec, jamais je n'ai offert de fleurs à l'Irremplaçable, ni pour cet anniversaire commun, ni même pour le sien propre. Bourrin je suis. Et puis, tout de même, sur le comptoir de ce fleuriste, il ya un petit panier de bonbons, à destination des clients en attente, comme moi. Ces bonbons sont des “Régal'ad”, des machins à l'orange ou au citron, qui collent gravissime aux dents, et que j'adorais quand j'avais... Combien ? 14 ans ? Oui, à peu près. Je bouffais de ces saloperies quand j'allais au cinéma de Châteaudun, vers 1971, rendez-vous compte. – Tout change, sauf les Régal'ad. À cette différence que, dans ma jeunesse, les bonbons à l'orange étaient orange, et ceux au citron jaune fluo : aujourd'hui, ils collent pareil aux dents mais ils sont tous blancs. Néanmoins, pendant que la petite fille m'empaquetait mes roses, je me suis payé un violent retour, parfaitement délicieux.

Là-dessus, la petite boutonneuse pose une question difficile : “Qu'est-ce que je mets comme autocollant ?” Je regarde. J'ai le choix entre “Plaisir d'offrir”, “Bon anniversaire”, etc. J'en avise un autre et ne me retiens pas de lui dire : “J'aimerais bien qu'on mette celui-ci : Sincères condoléances.”

Son visage, déjà béant, bée encore plus, au point que je me sens obligé de préciser rapidement : “C'est un gag”. Elle ne comprend pas le gag, ma chère boutonneuse, mais semble soulagée d'apprendre que rien de tout cela n'est vraiment sérieux.

Quand j'ai raconté cette petite histoire à Catherine, elle a trouvé, comme moi, que le petit papillon “sincères condoléances” aurait été vraiment drôle. Et j'ai compris (le sachant déjà) pourquoi j'avais mieux fait d'épouser Catherine plutôt que la petite boutonneuse marchande de fleurs. – Que je recommande, néanmoins, si vous êtes un jeune crétin de moins de trente ans : elle a l'air toute gentille.

Néanmoins, si on pouvait effacer l'ardoise magique et tout reprendre de zéro, je me demande si je ne réépouserais pas Catherine. Vous dire à quel point les mecs sont cons, et notamment moi...

mardi 27 octobre 2009

Le drame du lecteur crucifié – réaction en chaîne

Il y a une vingtaine de minutes, j'ai achevé la lecture de cette Essence du politique dont je vous rebats les oreilles depuis quelques jours – semaines, même. Mais, bien entendu, selon le phénomène connu, provoqué par tous les livres riches, il ne s'agit là que d'un commencement : la découverte en appelle d'autres, qui se font pressantes, impérieuses, revendicatives presque, alors qu'elles nous laissaient en repos depuis la nuit des temps – je veux dire : de mon temps.

Ainsi, l'excellent Hoplite me signale que je devrais bien me plonger dans l'œuvre de Christopher Lasch, sitôt que j'aurai “essoré la pensée de Freund”. Il s'en faut de beaucoup que j'aie essoré cette pensée : déjà bien heureux si j'ai pu en exprimer quelques gouttes. Mais enfin, soit : requérons Mme Amazon afin qu'elle nous expédie à grande vitesse un ou deux livres de ce Lasch-là.

Le problème est que la lecture de Freund m'a déjà poussé, hier, à lui commander le Léviathan de Hobbes et le Prince de Machiavel. Et j'ai dû faire appel à toute ma raison financière pour ne pas y adjoindre quelques volumes de Max Weber, Carl Schmitt, voire Alain et Proudhon ; tous auteurs que j'aurais normalement dû lire, comme toute âme bien née, entre 18 et 25 ans, mais dont ma paresse intellectuelle m'avait alors tenu éloigné. (Quoique, dans le cas d'Alain, il s'agisse moins de paresse que d'un dégoût provoqué par un professeur de philosophie particulièrement léthargique, et donc somnifère...)

Par quoi commencer ? Comment s'y prendre pour reconstituer le puzzle ? Et y a-t-il seulement un puzzle, une figure finalement identifiable ? Un secret qui ne demande qu'à se dévoiler, un paysage à se révéler ? Ou bien rien ? Un méandreux labyrinthe dont mon âge ne me permettra plus de comprendre le dessin, encore moins d'en ressortir indemne ? Que faire ? comme disait Lénine. D'autant que, tout à l'heure, j'ai commis l'imprudence d'entrouvrir Le Monde de Schopenhauer (encore une lecture tardive dont on espère peut-être en vain une quelconque pourriture noble) arrivé il y a deux jours dans la boîte-à-livres fixée au portail.

Mais, ça, l'irruption d'Arthur dans ma vie bien rangée, Julien Freund n'y est absolument pour rien : c'est la faute à Matzneff.

lundi 26 octobre 2009

Y en a un peu plus : je vous le mets quand même ?

À Jean-Baptiste Bourgoin, perdu et retrouvé...

« Salus populi suprema lex, cet adage aucune collectivité ne peut le renier sans courir à sa perte. Pour elle il s'agit de vaincre l'ennemi, non pas de s'interroger avec scrupules sur les moyens employés, et d'autre part de vivre dans la plus grande prospérité sans toujours regarder au prix. La politique est dure, parfois impitoyable au regard des exigences de la pureté morale. Une collectivité a besoin de bonne conscience. Celle-ci peut être irritante aux autres, à ses voisins et à ses ennemis, encore qu'il faille soi-même avoir bonne conscience pour en faire le reproche aux autres. Dès qu'une unité politique est ravagée par le complexe de culpabilité, elle perd tout dynamisme politique, elle doute d'elle-même et ou bien elle se jette dans les bras de celui – fût-ce un aventurier – qui a su réveiller son besoin de bonne conscience ou bien elle est prête à tomber sous la dépendance de l'étranger qui ne s'embarrasse point de scrupules. La conscience collective d'une faute signifie politiquement un échec, car la culpabilité apparaît comme un aveu de faiblesse, d'impuissance. »

Julien Freund, L'Essence du politique, Dalloz, p. 673.

La Liberté, on pourra toujours s'asseoir dessus...

À Hoplite, qui m'a lancé sur cette piste...

« Aucune collectivité ne saurait demeurer unie ni durer si ses membres n'éprouvent pas la nécessité de participer pour ainsi dire effectivement à l'ensemble social qu'ils constituent. Un pays sans patrimoine commun, qu'il soit d'ordre culturel, ethnique, linguistique ou autre, n'est qu'une création artificielle, incapable de résister aux épreuves de la politique. On a beau ironiser sur le concept de patrie et concevoir l'humanité sur le mode anarchique et abstrait comme composée uniquement d'individus isolés aspirant à leur seule liberté personnelle, il n'empêche que la patrie est une réalité sociale concrète, introduisant l'homogénéité et le sens de la collaboration entre les hommes. Elle est même une des sources essentielles du dynamisme collectif, de la stabilité et de la continuité d'une unité politique dans le temps. Sans elle, il n'y a ni puissance ni grandeur ni gloire, mais non plus de solidarité entre ceux qui vivent sur un même territoire. On ne saurait donc dire avec Voltaire, à l'article Patrie de son Dictionnaire philosophique, que “souhaiter la grandeur de son pays, c'est souhaiter du mal à ses voisins”. En effet, si le patriotisme est un sentiment normal de l'être humain au même titre que la piété familiale, tout homme raisonnable comprend aisément que l'étranger puisse éprouver le même sentiment. Pas plus que l'on ne saurait conclure de la persistance des crimes passionnels à l'inanité de l'amour, on ne saurait prendre prétexte de certains abus du chauvinisme pour dénigrer le patriotisme. Il est même une forme de la justice morale. C'est avec raison qu'Auguste Comte a vu dans la patrie la médiation entre la forme la plus immédiate du groupement, la famille, et la forme la plus universelle de la collectivité, l'humanité. Elle a pour raison le particularisme qui est inhérent au politique. Dans la mesure où la patrie cesse d'être une réalité vivante, la société se délabre, non pas comme le croient les uns au profit de la liberté de l'individu, ni non plus comme le croient d'autres à celui de l'humanité ; une collectivité politique qui n'est plus une patrie pour ses membres cesse d'être défendue pour tomber plus ou moins rapidement sous la dépendance d'une autre unité politique. Là où il n'y a pas de patrie, les mercenaires ou l'étranger deviennent les maîtres. Sans doute devons-nous notre patrie au hasard de la naissance, mais il s'agit d'un hasard qui nous délivre d'autres. »

Julien Freund, L'Essence du politique, Dalloz, p. 661.