jeudi 30 décembre 2021

Pour la nouvelle année, rétablissons les privilèges !


 Et si on terminait l'année en compagnie de Bernanos ? Histoire de s'afficher résolument antimoderne ? Pénible, grincheux, empêcheur de covider en rond ? Le paragraphe qu'on va lire se trouve dans La France contre les robots, essai publié à Rio de Janeiro en 1944, c'est-à-dire il y a près de quatre-vingts ans – autant dire hier. Voici donc :

« Loin de penser, comme nous, à faire de l'État son nourricier, son tuteur, son assureur, l'homme d'autrefois n'était pas loin de le considérer comme un adversaire contre lequel n'importe quel moyen de défense est bon, parce qu'il triche toujours. C'est pourquoi les privilèges ne froissaient nullement son sens de la justice ; il les considérait comme autant d'obstacles à la tyrannie, et, si humble que fût le sien, il le tenait – non sans raison d'ailleurs – pour solidaire des plus grands, des plus illustres. Je sais parfaitement que ce point de vue nous est devenu étranger, parce qu'on nous a perfidement dressés à confondre la justice et l'égalité. Ce préjugé est même poussé si loin que nous supporterions volontiers d'être esclaves pourvu que personne ne puisse se vanter de l'être moins que nous. »

Et j'en resterai là pour 2021 : il me semble que souhaiter à qui que ce soit une “bonne et heureuse année 2022” relèverait du cynisme le plus débridé et cruel, l'espérer supportable ressortissant déjà à un risible optimisme. 

vendredi 17 décembre 2021

Balzac, premier apôtre transgenritudinal


 Si on m'avait dit ça de lui… Et pourtant, il faut se rendre à l'évidence : c'est bel et bien du cœur de La Comédie humaine qu'a jailli ce transgenrisme, cette transgenritude dont notre époque s'enorgueillit à bon droit. C'est plus précisément dans les premières pages du Père Goriot que l'on en découvre la très-précieuse graine. Présentant sa fameuse pension de la rue Neuve-Sainte-Geneviève, Balzac écrit ceci (c'est lui qui souligne) :

« On entre dans cette allée par une porte bâtarde, surmontée d'un écriteau sur lequel est écrit : MAISON-VAUQUER, et dessous : Pension bourgeoise des deux sexes et autres. »

On se pince, on inspire profondément, on croit avoir été passagèrement le jouet d'une illusion, on relit… Mais oui, les mots sont bien là, on n'a pas rêvé : Pension bourgeoise des deux sexes et autres !

De là à imaginer Honoré remplissant son petit dossier afin d'être autorisé à devenir Honorine, il y a évidemment un pas de cyclope que je me garderai de faire. Néanmoins, une petite voix enveloppante, insidieuse, dégenrée, continue à me murmurer que si Balzac a éprouvé le besoin d'intituler l'un de ses romans justement Honorine, ce ne put être entièrement le fruit du hasard…

vendredi 10 décembre 2021

De la gestion des ressources humaines par le Créateur

Sans vouloir paraître plus blasphémateur que je ne le suis, il me semble que, parfois, Dieu a tendance à gérer son business un peu en dépit du bon sens. Il est possible, l'éventualité n'est pas à négliger, qu'il ne dispose que d'une quantité globale d'existence humaine à dispatcher parmi les peuples et les siècles – une sorte de contrainte “oulipienne” qu'il se serait imposée par jeu, attrait de la difficulté, goût du défi… –, mais enfin, il devrait mieux en soigner la répartition. 

Par exemple, s'il avait décidé de faire mourir Victor Hugo en 1875 au lieu de dix ans plus tard, l'œuvre du prophète laïque n'en aurait quasiment pas souffert, ni lui ni nous n'y aurions perdu grand-chose. En revanche, si cette petite “pelote” de dix années, il l'avait attribuée à Balzac en supplément de programme, celui-ci aurait eu largement le temps de boucler sa Comédie humaine, de finir Les Petits-Bourgeois, de mettre le point final à son Député d'Arcis ainsi qu'à trois ou quatre autres romans laissés inachevés pour notre plus haute frustration ; mais aussi d'écrire ces œuvres qui ne nous sont parvenues que sous forme de vagues et embryonnaires projets. 

Et puis, mon Dieu, qu'est-ce que c'est que cette manie de faire mourir les grands écrivains à 51 ans ? Balzac, Proust… et je dois bien en oublier une couple d'autres, ravis au même âge ! On m'objectera que le second cité a eu, lui, le temps de terminer sa Recherche. Je répondrai : oui et non. Certes, il a bel et bien mis le mot fin au bas du Temps retrouvé ; mais enfin, les deux derniers volumes, La Fugitive et ce même Temps retrouvé, ont été publiés après sa mort, sans qu'il ait eu le loisir de les relire, de les corriger et, surtout, de leur insuffler ce supplément de vie et de mouvement, ce surcroît de “chair” qu'il avait donnés aux précédents volumes, ainsi qu'en font foi ses différents manuscrits, épreuves et textes finalement publiés.

Là encore, qu'en aurait-il coûté au Tout-Puissant de le faire mourir en 1927 plutôt qu'en 1922 ? S'il lui répugnait de puiser dans le stock général, d'écorner son fond, il lui suffisait de prendre ces cinq années, par exemple, à ce pauvre Paul Bourget qui, mort octogénaire en 1935, l'était déjà depuis des années, littérairement parlant.

D'un autre côté, je m'avise tout à trac que si, comme je le prône, on grappillait quelques années de vie à tous les écrivains médiocres ou nuls pour en faire cadeau aux génies, ceux-ci enfonceraient bientôt Enoch, Mathusalem et Noé en terme de longévité. Conséquence : la plupart seraient encore vivants aujourd'hui, et l'on pourrait alors contempler ce spectacle déprimant de voir Voltaire et de Maistre s'écharper au journal de vingt heures, Agrippa d'Aubigné agresser sauvagement Bernanos au Salon du Livre, Chateaubriand blêmir sous les sarcasmes de Léautaud à un cocktail Gallimard, ou encore François Villon, venu chez Ruquier présenter la nouvelle édition de son Testament, obligé de répondre aux questions d'une quelconque Angot et s'en vengeant en pillant son sac à main en coulisse.

Non, finalement, mieux vaut considérer que le Créateur sait ce qu'il fait et, dans ce domaine comme dans les autres, agit avec discernement en son infinie sagesse.

dimanche 5 décembre 2021

Gestapette… mais lucide !

« Quand nous parlons d'un temps dramatique, ce mot a un sens précis : il veut dire que nous sommes pris dans une alternative qui ne nous permet plus d'exister médiocrement ; il nous faut vivre plus puissamment, ou bien disparaître, nous surpasser ou nous abolir. (…) La tragédie essentielle n'est pas de savoir quels dangers nous menacent, mais de définir d'abord ce qu'ils menacent en nous, car il importerait assez peu que nous fussions détruits, si nous avions rendu cette destruction légitime en ne valant presque rien. »

(Abel Bonnard, Les Modérés, Grasset, 1936.)
 
C'est en musardant dans les archives de ce blog que je suis, au détour d'un sentier, sur un lit semé de cailloux, tombé sur cet extrait, dont j'avais bien sûr oublié que j'avais pu, un jour, le connaître et le publier. C'était il y a presque dix ans, à une couple de mois près, et on ne peut pas dire qu'en une décennie sa pertinence ait diminué – si tant est qu'une pertinence puisse diminuer, ce dont je ne suis pas sûr.
 
Pour ceux que mon titre interloquerait, s'il s'en trouve, rappelons que Gestapette fut le surnom dont Galtier-Boissière avait affublé cet écrivain, en raison de ses mœurs et de son encombrante sympathie pour les armées allemandes lorsqu'elles viennent jusque dans nos bras égorger nos filles et nos compagnes. Ce même Galtier-Boissière, décidément en verve, avait également épinglé l'autre Abel de l'époque, Hermant, en le drapant d'un sobriquet plus poétique : l'Abel au bois d'Hermant.

Je crois que ce sera tout pour ce soir.

mercredi 1 décembre 2021

À la hussarde


 Nous nous sommes plusieurs fois croisés, en novembre.

lundi 15 novembre 2021

Une douloureuse introduction

Joseph C. découvrant la manière dont vient de le traiter son traducteur français.

Lubie étrange, j'ai rouvert ce matin Au cœur des ténèbres ; pour, finalement, l'abandonner à la moitié : décidément, Conrad et moi… Mais là n'est pas mon propos. Dans l'édition GF – Flammarion que je possède, le texte occupe cent vingt pages. Son traducteur, un certain M. Mayoux, le fait précéder d'une introduction qui n'en compte pas moins de quatre-vingts, ce qui est tellement excessif que c'en devient impoli, et même grossier. 

C'est un peu comme si votre boulanger, avant de vous tendre enfin la baguette que vous avez sollicitée de lui, vous infligeait durant vingt minutes le minutieux détail de ses vocation, formation et carrière, le tout dans un style éminemment satisfait de lui-même.

En plus de ça, son besoin d'épanchement et d'étalage n'étant toujours pas assouvi, M. Mayoux pratique la note-de-bas-de-page, et souvent de façon tout à fait gratuite. Ainsi de la première que rencontre le lecteur.  Le dit lecteur vient tout juste de lire les deux phrases initiales de Conrad, qui sont les suivantes :

« La Nellie, cotre de croisière, évita sur son ancre sans un battement de ses voiles, et s'immobilisa. La mer était haute, le vent était presque tombé, et comme nous voulions descendre le fleuve, il n'y avait qu'à venir au lof et attendre que la marée tourne. »

Ici, un appel de note. Le lecteur naïf, et non marin, s'imagine un court instant que la note en question a pour but de le renseigner sur le sens des expressions “évita sur son ancre” et “venir au lof”. Évidemment, il n'en est rien, M. Mayoux est au-dessus de ça, il a plus important à nous communiquer. Sa note dit ceci :

« Ford Madox Hueffer (ou F.M. Ford comme il était devenu), dans ses Souvenirs sur Conrad, rappelle que celui-ci, résidant alors à Stamford-le-Hope, était l'hôte habituel de Hope, propriétaire du yacht, et le P.-D.G. en question ici. »

Qui est Ford Madox Hueffer ? Le lecteur qui s'est prudemment abstenu de lire la bourrative introduction de M. Mayoux n'en sait rien.  Et, s'il le savait, quelle pertinence trouverait-il à le voir rappliquer sans s'être annoncé ? Aucune. Quant au P.-D.G. “en question ici”, il remarque, ce pauvre lecteur, qu'il n'en a justement pas été question du tout dans ce qu'il vient de lire. M. Mayoux est l'homme qui vous explique ce que vous n'avez pas encore lu. Pour être sûr qu'on ne l'oublie pas, il marche devant Conrad en s'évertuant à crier plus fort que lui tout ce qui peut lui passer par la tête.

Le lecteur regrette alors de n'avoir pas M. Mayoux devant lui, afin de lui dire vertement ce qu'il pense de son sans-gêne – voire de se livrer sur sa personne à quelque douloureuse et humiliante voie de fait.

vendredi 5 novembre 2021

On réédite Wharton

 

Qu'est-ce que je pourrais bien dire, à propos d'Édith Wharton, avec qui je vis depuis plusieurs semaines ? Qu'elle est née en 1862 – comme Maurice Barrès – à New York et qu'elle est morte à Saint-Brice-la-Forêt (Val-d'Oise) en 1937 – comme Ravel et Lovecraft ? Qu'installée en France dès 1907, elle y fréquenta Gide et Cocteau, Jacques-Émile Blanche et Anna de Noailles, fut l'amie intime et fidèle de Henry James et de Paul Bourget ?

Vous avez raison : on s'en fout un peu. Ce qui compte vraiment, ce sont ses romans, depuis son premier, Chez les heureux du monde (en 1905 : la dame n'était pas précoce), jusqu'à son dernier, Les Boucanières, tellement dernier qu'elle n'eut pas le temps de tout à fait le terminer, ne laissant que le “canevas” des ultimes chapitres.

Devrais-je signaler qu'elle est née au sein de la haute société new-yorkaise et que dire qu'elle n'a jamais manqué d'argent relèverait d'un euphémisme proche de la galéjade ? Ce serait déjà une notation plus intéressante, car cette High Society est la matière première de son œuvre, à la fois la toile de fond et le terreau de ses romans. C'est d'ailleurs une vipère que les millionnaires de la Cinquième Avenue ont élevée dans leur sein, tant son regard sur eux est sans pitié, ou disons : sans concession ni aveuglement vertueux.

Mrs Wharton est en outre une apôtre avant la lettre de notre sainte parité : dans ses romans, les femmes sont traitées avec la même cruauté détachée – et parfois même attendrie, aussi bizarre que paraisse le mélange – que les marionnettes mâles (les maris honnêtes ?) qui les escortent, les courtisent, les épousent, les étouffent, deviennent leurs victimes au moment même où ils croient les dominer. Comme portrait de femme implacable, je ne connais guère mieux, dans son œuvre, que Les Beaux Mariages. Mais on en trouvera de presque aussi savoureux dans Chez les heureux du monde, déjà évoqué, ou dans Le Temps de l'innocence. Quant aux Boucanières citées plus haut, le mot désigne ces jeunes filles “émancipées” de la bonne société américaine – new-yorkaise ou bostonienne – d'après guerre de 14, qui se lancent à l'assaut de la vieille Angleterre, toute pleine de lords, de comtes et de ducs, qu'il est si tentant d'épouser pour accrocher un blason à la fortune de papa.

Voici ce que, dans mon journal, je notais au début du mois dernier :

« Je termine à l'instant mon “cycle” Édith Wharton, c'est-à-dire le dernier des cinq romans contenus dans le volume Omnibus dont je dispose : à l'exception de l'un d'eux, qui est aussi le plus court, ils sont absolument remarquables. Mrs Wharton me fait penser à un entomologiste avec qui on prendrait un apéritif sur une terrasse de fin d'été. Il vous désigne une grande et superbe libellule passant près de vous, vous fait remarquer l'élégance de sa silhouette, la grâce de son vol, la vivacité de ses mouvements, etc. ; et, soudain, sans la moindre préparation, il attrape l'élégant insecte au vol, le fixe au moyen de quatre épingles sur une planchette de liège et, d'un geste sûr, lui ouvre thorax et abdomen pour vous faire découvrir, presque malgré vous, tout se qui se passe, se produit, grouille à l'intérieur, sous cette si belle enveloppe. C'est le même type d'impression que l'on peut rencontrer en lisant Proust, à qui l'Américaine fait assez souvent penser, par sa lucidité aussi tranquille qu'implacable. »

Le volume Omnibus dont je parle me paraît tout à fait recommandable pour une première plongée dans le monde d'Édith Wharton, où les chattes ont des griffes, les roses des épines et les hommes des actions à Wall Street.

Si l'on est allergique au grand monde ou à l'argent ou aux deux, il convient de savoir que la palette de Mrs Wharton a aussi d'autres couleurs. Sur les rives de l'Hudson est l'histoire de la vocation d'un jeune écrivain que l'on rencontre plus souvent au mont-de-piété que sur la Riviera – et, quand il y est question du monde des revues et de l'édition, il flotte dans ce roman comme un parfum acide des Illusions perdues balzaciennes. 

Quant à Ethan Frome,  peut-être bien le livre le plus dense de la romancière, celui où elle plonge le plus profondément dans l'être (quel style, ce D.G. ! quel journaliste il aurait fait !), il s'agit d'un huis clos entre trois personnes, un homme et deux femmes, dans une ferme du Massachusetts, auprès de quoi celui de Sartre ferait figure de piécette pour matinées enfantines.

Il faudrait aussi dire un mot de l'humour d'Édith Wharton, de sa causticité souriante. Mais enfin, on ne va pas non plus passer la journée sur ce billet, isn't it ?

Lisez ses romans, et puis c'est tout.

lundi 1 novembre 2021

New York – Tokyo – Kiev – Boston


 Dans le temps et l'espace, on n'a pas mal voyagé, en octobre.

samedi 30 octobre 2021

Le Monstre sur le seuil ou Cet obscur objet du désir

Henry James, 1843 – 1916
 Si l'on me demandait de résumer en quelques lignes le sujet des Bostoniennes, je dirais à peu près ceci : c'est l'histoire d'une jeune femme, Olive Chancellor, dont l'homosexualité est impitoyablement refoulée, “sublimée” dans un militantisme féministe d'autant plus acharné qu'il n'est là, au fond, que pour camoufler tant bien que mal sa haine des hommes et de leur pouvoir le plus dangereux, celui de la séduction qu'ils exercent sur les femmes. 

Elle va tomber violemment amoureuse d'une jeune fille, Verena Tarrant, qui, elle, est hétérosexuelle, ou du moins s'apprête à le devenir, dans la mesure où elle n'a pas encore été “effleurée par l'aile du désir”. C'est une nature généreuse, ouverte, qui ne demande qu'à se donner, mais ne sait pas encore trop à qui. 

Et, là dessus, survient le jeune homme indispensable, celui à qui est dévolu le rôle du chien dans le jeu de quilles, non seulement parce qu'il va, en tombant amoureux de Verena, “révéler” la jeune fille à elle-même, mais en outre parce qu'il étale sans vergogne des opinions fâcheusement réactionnaires, ou au moins très conservatrices, en tout cas nettement antiféministes.

Où le talent  de Henry James se montre prodigieux, c'est que lui-même, lui l'auteur, se comporte comme s'il ignorait absolument tout de l'homosexualité inexprimée d'Olive Chancellor et qu'il prenait pour argent comptant son dévouement à la cause des femmes, son “ardente amitié” pour Verena Tarrant, etc. Si bien que le lecteur, fort satisfait de cet état de choses qui l'élève à ses propres yeux, a vite l'impression étrange, étrange mais délicieuse, d'être le seul à se rendre compte de quoi il retourne exactement, le seul à discerner le mufle du désir, d'autant plus agissant sur les personnages qu'il reste tapi dans une inquiétante pénombre : c'est presque le monstre sur le seuil de Lovecraft.

Comment tout cela se termine-t-il ? Je n'en sais rien : il me reste environ quatre-vingts pages à lire…

jeudi 21 octobre 2021

Revenons aux Chinois (extrait de journal du jour)

Hier, à cinq heures et demie, alors qu'il ventait comme à la Nouvelle-Orléans un soir de Katrina, coupure d'électricité. Comme le courant n'est revenu qu'à minuit et demie – dixit Catherine, qui avait laissé allumée sa lampe de chevet –, notre soirée fut fort brève : à huit heures, j'étais au lit. (Auparavant, coup de chance, la même Catherine avait prévu de nous régaler de sushis, achetés le matin même, si bien que nous n'avions eu nul besoin de la cuisinière électrique, hors d'état de nous rendre le moindre service.) Résultat, j'étais parfaitement réveillé au milieu de la nuit, et après une courte lutte, j'ai dû m'avouer vaincu et me suis levé. 

C'est comme ça que, à la profonde stupéfaction de Charlus, on se retrouve à lire du Claudel à trois heures et demie du matin.

– « Quand ils sont ensemble, les hommes s'écoutent ; les femmes, elles, se regardent. » Il s'agit d'un proverbe chinois, cité par Claudel, justement, dans son journal. Lui-même l'avait trouvé dans l'un des écrits du Père Huc, qui lui-même, etc. : la traçabilité des proverbes chinois est connue pour laisser souvent à désirer.

– Toujours chez Claudel, je suis tombé sur ce paragraphe, qui a éveillé en moi un écho certain, voire un élan de sympathie pour son auteur, à quoi je ne m'attendais pas ; il sera inutile, je pense, de préciser davantage (c'est Claudel qui souligne) : 

« Ces livres des grands auteurs tout garnis des notes de quelque pion, comme ces pièces de gibier où l'on trouve encore les grains de plomb du coup de fusil qui les a abattues. »

mardi 12 octobre 2021

La cape et la jaquette

L'information que tout le monde espérait – et qui n'a que trop tardé : 
 « Le nouveau Superman sera bisexuel dans sa prochaine aventure. » 

Il était grand temps qu'il sorte de son placard, ce krypton-pédé.

jeudi 7 octobre 2021

Pour Tokyo via Florence

 

La longue nouvelle en deux parties de Kenzaburô Ôé qui s'intitule Seventeen m'a fait penser – au moins dans sa première partie publiée un an avant la seconde, en 1960 – à L'Enfance d'un chef (et aussi au Lacombe Lucien de Louis Malle), mais en moins didactique, voire moins scolaire. Cela dit, il doit y avoir à peu près quarante ans que je n'ai pas lu la nouvelle de Sartre, et il se peut que mon souvenir ne lui rende pas du tout justice. C'est pourquoi j'ai décidé d'y remettre le nez et les yeux, dès que j'aurai terminé celle du Japonais. 

Cette relecture est heureusement possible, mais il s'en est fallu d'un rien. Il y a trois ou quatre ans, lorsque j'ai fait subir à ma bibliothèque surencombrée un véritable holocauste, tous les livres de Sartre (et de Beauvoir) sont partis pour la déchetterie. Tous sauf le volume de la Pléiade contenant ses œuvres romanesques – y inclus Le Mur, donc. J'ai conservé cet unique rescapé pour deux raisons : 

1) parce qu'il s'agit de la Pléiade et qu'une révérence un peu stupide m'a donné l'impression que je commettrais une sorte de sacrilège en le jetant ; 

2) parce qu'il m'avait été offert par Philippe Bernalin pour mon 26ème anniversaire, peu de temps après sa parution. 

Et je nous revois comme si d'hier, partant tous les deux, par un train de nuit, pour Florence que je ne connaissais pas et dont, l'aimant, il voulait que je la découvrisse avec lui. Nous avons passé d'assez nombreuses heures, l'un face à l'autre, dans ce compartiment de seconde classe ; lui dormant et moi commençant à relire le premier tome des Chemins de la liberté

C'était au printemps 1982. Nous avions toute la vie devant nous, la sienne allait durer trois ans.

On me dira que nous voilà bien loin du Tokyo d'Ôé. Je répondrai que, partant de Normandie, évoquer Florence est déjà s'en rapprocher.

vendredi 1 octobre 2021

Y a urgences… mais y a pas le feu !


 Elle ressemblait à ça, ma villégiature de fin septembre

mardi 21 septembre 2021

Maurice ou le camembert bien fait

Catherine : « J'ai l'impression qu'on est en vent d'est, vu la manière dont l'arbre penche… »

Moi : « C'est normal qu'il penche puisqu'il est un peuplier ! »

Sans s'annoncer, l'esprit de Maurice Goux venait de faire irruption au Plessis-Hébert, ce qui lui arrive quelquefois.

Maurice Goux était notre grand-père paternel commun. C'était un grand amateur de calembours déplorables (« Tu veux du poisson pané ? – Non, je ne pourrai pas le manger… puisqu'il est pas né ! » On voit le genre). Il était aussi, même à un âge déjà confortable, amateur de farces qu qui ne devaient guère amuser que lui, mais dont certaines se sont perpétuées dans la famille, se muant au fil des décennies en des sortes de mini-sagas proches de l'épique. Témoin celle-ci :

J'avais quatre ans, à quelques mois près dans un sens ou dans l'autre. En visite chez nous, à Châlons-sur-Marne, Maurice Goux vient de m'entraîner dans une promenade aux alentours de la rue Saint-Éloi. Peut-être ma mère l'a-t-elle envoyé chercher le pain ? On ne saura pas. 

Toujours est-il que nous voici, le vieil homme et l'enfant, arrêtés devant la devanture d'un commerce du quartier. Mon grand-père me glisse alors une pièce de monnaie dans la main et, entrouvrant la porte trop lourde pour moi, m'enjoint :

« Tu vas aller voir la dame, là-bas, et lui demander un camembert bien fait. Tu sauras ? »

Évidemment que je saurai, tiens : je ne suis plus un bébé tout de même !

En effet, je me suis parfaitement acquitté de cette mission de confiance, à la profonde stupéfaction des gens, commerçants et clients, qui se trouvaient là, puisque la boutique où j'étais entré se trouvait être une pharmacie. 

Et c'est sans doute avec une certaine réprobation pincée que la pharmacienne a pu, de son comptoir officinal, contempler outre-vitrine ce sexagénaire indigne qui se bidonnait tout seul sur le trottoir.

mardi 14 septembre 2021

Le fantôme de Bernard V.L.

 

Je découvre à l'instant que Jean-François Kahn publie ses mémoires, que je ne lirai pas : non par animosité mais par désintérêt. Je n'ai jamais rencontré Jean-François Kahn. En revanche – les associations d'idées sont les seules associations que je tolère –, son nom a immédiatement fait ressurgir celui de Bernard Veillet-Lavallée ; sans doute parce que le jour baissait et que c'est un homme que je n'ai jamais vu que de nuit.

On se croisait au Big Buddah. Moi parce que j'y tenais assises, en ces années quatre-vingt, lui parce qu'il passait y boire  un certain nombre de verres en sortant du Matin de Paris voisin, journal dont il assurait le bouclage. En général, il était déjà fort entamé lorsqu'il poussait la porte de ce minuscule et chaleureux établissement.  Veillet-Lavallée suscitait le respect de quelques-uns de ses confrères parce que, totalement imbibé, il était capable, à onze heures du soir, de rédiger en vingt minutes un article clair et concis à propos de la dépêche d'agence qui venait de tomber inopportunément au moment où tout le monde commençait à se détendre. Juché sur l'un des trois ou quatre tabourets de bar,  il enchaînait les verres à une cadence dont j'étais moi-même impressionné.

Je me souviens qu'un jour, suite à une discussion probablement un peu vive, quoique sans doute bredouillante et filandreuse, il a claironné qu'il allait séance tenante me “casser la gueule”. En dehors du fait qu'il avait à peu près vingt ans de plus que moi, je ne m'étais pas du tout inquiété, sachant par expérience que, s'il se déjuchait un peu trop impétueusement de son tabouret à longues pattes, il allait se casser la gueule tout seul, ce qui lui était déjà arrivé plusieurs fois en ma présence, et encore d'autres les soirs où par extraordinaire je n'étais pas là.

On s'est ensuite moins vu. Bernard Veillet-Lavallée avait quitté Le Matin pour suivre Jean-François Kahn, qui venait de créer L'Événement du jeudi. Il y jouait, auprès de lui, et à l'en croire, le rôle de garde-fou, ce qui semblait étrange, ou en tout cas paradoxal, à ceux qui le connaissaient : « Jean-François a dix idées par jour. Mon boulot est de lui faire oublier les huit idées absurdes et d'essayer de mettre sur pied les deux qui restent… »

N'étant plus voisin, il venait moins souvent au Big Buddah ; mais enfin, il continuait à surgir certains soirs, jamais à jeun, empreint de cette cordialité acide qui était sa marque, toujours susceptible de se muer d'une minute sur l'autre en une agressivité sans objet réel et oubliée la minute suivante.  Quand il sentait qu'il était arrivé au bout de lui-même, il demandait à Francis, le barman chevelu, de lui appeler un taxi. La voiture s'arrêtant devant la porte, il dégringolait de son tabouret avec plus ou moins de bonheur en  essayant de déclamer sa phrase rituel : « Bon, maintenant… je vais au claque ! » À part lui, je n'ai jamais entendu personne utiliser ce mot suranné pour désigner un endroit qui pouvait tout autant être un bar à putes bien réel qu'une fantasmagorie de bordel d'avant-guerre.

Je n'ai jamais rencontré Bernard Veillet-Lavallée en dehors du Big Buddah. Du coup, je ne suis pas absolument certain qu'il ait vraiment circulé en ce monde en même temps que moi.

mercredi 8 septembre 2021

En route vers une vieillesse heureuse

Au départ, il y eut les asiles de vieillards. Ça disait fort bien ce que ça voulait dire : qu'il s'agissait d'une sorte de refuge (les deux mots sont à peu près synonymes) où l'on recueillait les personnes trop âgées pour continuer à se suffire à elles-mêmes – ou dont leurs enfants, plus “modernes”, voulaient se débarrasser, vu qu'ils faisaient des saletés partout, pis que le chien. 

Un jour, on a recrépi l'asile de neuf, on a mis des rideaux aux fenêtres et disposé des pots de géraniums un peu partout. Cela méritait bien un second baptême : ainsi sont nées les maisons de retraite. Elles disaient déjà moins bien, car ce n'est nullement le fait d'avoir cessé le travail qui conduit les vieux (les personnes en situation de grand âge…) en ces endroits, mais bien le fait qu'ils perdent le contrôle de leur propre existence.

Un autre jour encore, un crâne d'œuf administratif, probablement fêlé, s'est avisé qu'il serait bon de s'affranchir une fois pour toutes et totalement de la réalité. Et les maisons, ex-asiles, sont enfin, pour la plus grande satisfaction de tous, devenus des Ehpad, création acronymoïdale qui, pour bien revendiquer le fait qu'elle n'a plus rien à voir avec les anciens mots, ceux qui avaient encore l'impudence de signifier quelque chose, refuse de prendre la marque du pluriel, même quand elle est légion. On imagine déjà très bien quel pourrait être demain, voire ce soir même, le slogan publicitaire de ces antichambres de l'enfer :

Grâce à mon e-Pad, je reste connecté dans mon Ehpad !

Et nous aurons enfin une vieillesse heureuse.

mardi 7 septembre 2021

Bella Chao

J'ai passé l'entier après-midi d'hier, lafumesquement avachi au jardin, à lire le livre que Ramon Chao a consacré à Juan Carlos Onetti, uruguayen pour l'état civil et l'un des plus grands romanciers de l'Amérique latine du XXe siècle, sinon l'un des plus connus. 

Il s'agit d'un long entretien – deux cents pages – qui, à la fin des années quatre-vingt, s'est déroulé à Madrid, dans l'appartement de l'écrivain exilé, lequel, des jours durant, a reçu son interlocuteur comme il avait l'habitude de recevoir tout le monde en ses vieux jours, à savoir dans son lit

Chao a conçu son livre d'une manière caractéristiquement onettienne, si bien que, régulièrement, le lecteur a l'impression d'avoir été poussé dans une sorte de labyrinthe, où plusieurs voix lui parviennent sans qu'il soit toujours bien assuré de savoir qui est en train de lui parler : l'écrivain ? son interlocuteur ? tel personnage de l'un des romans évoqués ? La personne réelle qui a inspiré à l'écrivain le personnage en question ? Et cette personne réelle, l'est-elle vraiment ? Enfin, on voit le genre… 

Inutile de préciser, je pense, que ce livre ne présente aucun intérêt pour qui ne connaîtrait pas l'œuvre d'Onetti – ou au moins, comme c'est mon cas, un ou deux de ses livres majeurs, par exemple La Vie brève. Ce qui revient à dire que ce billet ne s'adresse à peu près à personne. Néanmoins, il convient de le terminer dignement.

Je me rappelle avoir vu à la télévision, dans les mêmes moments où paraissait ce livre, une assez longue émission consacrée à Onetti ; laquelle, dans mon souvenir, émanait d'une chaîne espagnole, ce qui n'aurait rien d'étonnant, l'Uruguayen déraciné ayant passé les dernières années de sa vie dans ce pays. L'écrivain, de tout l'entretien, n'a jamais quitté la posture qu'on lui voit sur la photo que j'ai choisie, ne cessant de siroter des verres de whisky et allumant une cigarette après l'autre. La seule différence est que, cette fois-là, et toujours d'après mon incertaine mémoire, il était en pyjama.

Plusieurs des romans d'Onetti se déroulent dans une ville imaginaire, Santa Maria, qui est un mélange entre Montevideo et Buenos Aires. Je dis cela de confiance, n'ayant jamais mis les pieds dans aucune de ces deux capitales. Certes, je connais un peu Buenos Aires, mais les images que j'en ai me sont parvenues au travers de différents prismes déformants et parfois contradictoires, ceux tendus par  les livres de Julio Cortazar, de Roberto Arlt ou d'Ernesto Sabato, voire celui fourni par le Trans-Atlantique de Witold Gombrowicz. Si l'on en croit Onetti – et pourquoi douterait-on de lui ? –, Santa Maria est une ville essentiellement peuplée d'ivrognes, de putes et de leurs maquereaux, plus quelques médecins douteux et à l'identité évanescente. On s'y perd facilement – elle est faite pour cela –, mais à la fin on s'y retrouve toujours, et on s'y retrouve enrichi, si l'on est un lecteur attentif et de bonne volonté.

Pour ce qui est de Ramon Chao, je n'avais à ce jour lu aucun de ses livres ; mais je me souviens que mon ami Carlos le fréquentait, à l'époque où il “pigeait” à Radio France Internationale dont Chao était le responsable pour l'Amérique latine, bien qu'étant lui-même espagnol.

Je sais aussi que Ramon a eu un fils prénommé ou surnommé Manu, qui a plus ou moins réussi dans la variété exotique – mais on sera aimable de ne pas m'en demander davantage à ce sujet.

Juan Carlos Onetti est mort à 85 ans – dans son lit évidemment –, ce qui prouve bien que le whisky et la cigarette conservent. Et l'Espagne aussi, peut-être.

mercredi 1 septembre 2021

D'Artois en Argonne

 

Poilus attendant de pied ferme l'arrivée d'un microbe chinois.

On aura beaucoup guerroyé, en août.

jeudi 26 août 2021

Les charmes discrets du séjour à Fresnes

Le constat est d'une indéniable vérité : les “soirées entre potes” du XVIIe siècle avaient une autre allure que les pauvres nôtres, même sans tenir compte du fait qu'elles se déroulaient généralement sans muselière à élastiques auriculaires.

Au soir du 4 février 1665 – qui tombait un mercredi, comme on s'en souvient peut-être –, Simon Arnauld de Pomponne est enfin de retour à Paris, après une interminable année d'exil. Il est le fils d'Arnauld d'Andilly et, par conséquent, le neveu du Grand Arnauld – pour vous situer un peu le bonhomme. Pourquoi l'exil ? Pour prix de son amitié un peu trop public avec le ci-devant surintendant Nicolas Fouquet ; lequel, au moment où nous parlons, s'apprête à prendre le chemin de son ultime “résidence sur la terre”, soit la forteresse de Pignerol.

Bref, à l'instar des loups teutons, Pomponne est entré dans Paris. Que fait-il, à peine descendu de voiture ? Il se précipite à l'hôtel de Nevers, en lequel Madame du Plessis-Guénégaud reçoit ses amis lorsqu'elle se trouve à Paris. Et c'est là, passé le seuil du salon, que pour nous la rêverie commence.

Car ce soir-là, en l'hôtel de Nevers, sont réunis la marquise de Sévigné et sa fille – la future Madame de Grignan –, la comtesse de La Fayette, le duc de La Rochefoucauld, au milieu d'une douzaine d'autres, dont les noms sonneraient moins haut à vos oreilles. La conversation va son train, quand arrive Nicolas Boileau, venu lire ses dernières satires inédites. Il est suivi de près par Jean Racine, qui déclame les deux premiers actes de son Alexandre le Grand, que nul n'a encore vu jouer sur une scène. Puis, les lectures achevées, les discussions peuvent reprendre, tandis que passent les rafraîchissements. Brillante époque…

Brillante mais aussi heureuse, cette époque où si quelqu'un de vos relations vous apprenait qu'il venait de “passer un mois à Fresnes”, vous étiez davantage enclin à l'envier qu'à le plaindre. Car vous compreniez bien que votre ami n'avait nullement été engeôlé dans un cul de basse fosse surpeuplé de mahométans violents et obtus, mais qu'il avait été invité dans le château de campagne des du Plessis-Guénégaud – les mêmes que tout à l'heure –, résidence bucolique à laquelle le grand Mansart lui-même avait mis la truelle et le fil à plomb.

Là aussi, là encore plus, les talents d'hôtesse de la maîtresse de maison font merveille. Dans ce décor idylliquement champêtre, on retrouve souvent les mêmes invités qu'à Paris, plus Mademoiselle de Scudéry, plus Madame de Motteville qui rêve dans un coin aux mémoires qu'elle s'apprête à écrire, mais moins Arnauld de Pomponne qui, entretemps, a été nommé par le roi ambassadeur en Suède et qui, chez ces grands crétins blonds et nordiques, se languit de ses amis parisiens et du château de Fresnes où il n'est point.

C'est probablement là, en ce château, que se sont nouées les amours du duc de La Rochefoucauld et de Mme de La Fayette – bien que Mme de Sévigné, qui sait parfois se montrer chipie, soutînt que l'auteur des Maximes n'avait jamais été amoureux sa vie durant, en étant incapable. Mauvaise langue ? Peut-être bien. Car le duc semble tout de même avoir eu un certain mal à se remettre de sa rupture avec la duchesse de Longueville (Anne-Geneviève de Bourbon-Condé de son petit nom), sœur aînée du Grand Condé.

C'est à Fresnes encore que la marquise de Sévigné écrit quelques-unes de ses lettres les plus fameuses, celles dans lesquelles elle narre au jour le jour les rebondissements de l'interminable procès de son grand ami Fouquet. Le dit surintendant, à l'époque de sa splendeur, aurait bien aimé mettre la belle marquise dans son lit, ou au moins sur un quelconque canapé – mais il semble qu'il n'y est pas parvenu, malgré sa gloire, sa fortune et sa prestance. Ces lettres ne sont pas destinées à sa fille, dont on a vu qu'elle était encore auprès d'elle, mais à son remuant cousin, Bussy-Rabutin, qui, en ce début d'année 1665, vient d'être élu à l'Académie française, mais ne va pas tarder à prendre le chemin de la Bastille, puis la route de l'exil, c'est-à-dire de son château bourguignon où il terminera sa vie, un bon quart de siècle plus tard – ce qui nous éloigne presque autant du château de Fresnes que de l'hôtel de Nevers.

Le salon de la comtesse du Plessis-Guénégaud avait en quelque sorte, et avec plusieurs autres, remplacé celui, très célèbre, de la marquise de Rambouillet qui, dès le début des années 20 de ce siècle-là, avait pour ainsi dire inauguré la “vie de société”, en recevant divers amis et hôtes de marque, voire très-illustres, dans la fameuse “Chambre bleue” de son hôtel, sis en la rue Saint-Thomas-du-Louvre. Inutile de chercher cette artère sur un plan du Paris actuel : elle a cessé d'exister au XIXe siècle. Avant cela, elle reliait la place du Palais-Royal à la Seine, passant, à quelques mètres près, à l'emplacement où s'élève désormais, pour notre honte à tous, la pyramide de M. Pei.

Comme quoi, il n'y avait pas que les soirées entre potes pour être plus élégantes au XVIIe siècle qu'au nôtre.

jeudi 19 août 2021

Eux autres, à Vauquois


Nous autres à Vauquois est réellement un livre indispensable ; ou, disons, irremplaçable. C'est, avec Ceux de 14 de Maurice Genevoix, celui qu'il faut lire si l'on veut espérer comprendre – en sachant qu'on n'y parviendra pas, ou très mal, ou très peu – ce que furent la vie et la mort de ces hommes que l'on a appelés, et qui se sont appelés eux-mêmes : les Poilus. 

Tout au long de ces 350 pages, le lecteur doit se faire de constants rappels pour bien se persuader qu'André Pézard, le futur traducteur et éditeur de Dante dans la Pléiade, l'homme qui a écrit ces pages extraordinaires n'avait alors que 21 ou 22 ans, qu'il était à peine dégangué de son adolescence studieuse.

Son livre couvre la période allant de janvier 1915, date de son arrivée au combat, à septembre 1916, moment où il est évacué du front de Somme pour blessure. L'essentiel de cette année et demie, il va la passer à Vauquois et dans ses alentours immédiats. Vauquois est un village de la Meuse, situé à 33 km à l'ouest de Verdun (32 seulement si vous faites tout le trajet par la D 38 au lieu d'emprunter d'abord la D 225). 

Je ne me hasarderai pas à tenter de résumer tout ce qu'a coûté de morts, de souffrances, de carnages, la possession de cette sinistre Butte de Vauquois, vingt fois prise, déprise, reprise, et perdue encore : seul André Pézard peut le faire. Et, par chance pour nous, à l'occasion du centenaire de la Grande Guerre, la Table Ronde a réédité son livre, désormais peu coûteux et facilement accessible. Livre dont voici, pour donner un bref aperçu de ce qu'il est, un paragraphe “piqué” à la fin de la deuxième de ses trois parties, dans un chapitre qui s'appelle Le Supplice :


« Du bas du Chemin Creux, je regarde les entassements de rochers aux cassures brutes qui déferlent du haut en bas de la Butte. Il y a tout là-haut une petite silhouette bleue, qui se promène, qui saute, qui gigote, qui se glisse partout. C'est le brave Bonnet qui examine le terrain en plein jour, debout sur les ruines. Il songe sans doute à ses hommes qui l'aimaient tant et à qui il n'a pas dit adieu, à tous ces hommes de son âge qui le suivaient ; à ceux du dehors, qui ont senti la terre leur frapper follement sous les pieds et les genoux ; à ceux qui reposaient dans les abris-cavernes, qui furent réveillés soudain ; et aussitôt ils ont été broyés les uns sur les autres, entre le sol, et le plafond, et les parois, qui se pénétraient dans les ténèbres ; sur le dos, ou sur le côté, accroupis, accoudés, renversés, dans toutes les postures où ils s'abandonnaient, il a fallu que leur corps, possédé, sans avoir le temps de se reprendre, de se disposer au moins comme le criminel supplicié, s'incrustât à la pierre, tout tordu, tout écrasé dans ses contorsions.

« Tous se sont crus seuls à être tués, et ils n'ont pas eu le temps de souffrir avec leurs compagnons, ou bien, dans un éclair, leur horreur s'est centuplée.

« Et leur cri a été retroussé dans leur gorge par la pierre.

« Oh ! vous autres, les autres, qui êtes ailleurs, et qui serez plus tard, vous ne comprendrez jamais, vous ne sentirez jamais, vous serez comme des étrangers et des ennemis, vous ne saurez point ce que cela veut dire, la mine de l'ouest, à Vauquois, la mine du 14 mai 1916, ni comment la Mort se dresse vivante contre les hommes.

« – Mon ami Bonnet, je voudrais d'en bas vous faire signe de vous cacher un peu, mais vous ne songez plus guère à votre vie. Le silence vous empêche d'avoir peur. Vous ne pensez maintenant qu'aux travaux qui pourront préserver ici les camarades de vos morts. »