samedi 3 avril 2010

Émile Zola et son stabilo jaune


Comme disait Stravinsky à propos de je ne sais plus quel compositeur français (Gounod ? Massenet ? Impossible de me souvenir...) : Zola, je n'y pense pas tous les jours... L'envie m'est tout de même venue de rouvrir l'album de famille des Rougon-Macquart, l'autre soir, en voyant – pour la première fois, je crois bien – le Pot-Bouille de Julien Duvivier, avec notamment Gérard Philipe (dont je me suis toujours demandé ce qu'on pouvait bien lui trouver de si extraordinaire) en Octave Mouret et Danielle Darrieux interprétant Mme Hédouin, la propriétaire du magasin Au bonheur des dames. Projet mis à exécution dès le lendemain matin : on est un homme de décisions fermes ou on ne l'est pas.

Je viens de terminer Pot-Bouille et ai enchaîné sur Au bonheur des dames. Pas un seul personnage, chez Zola : rien que des types personnifiants. Et cette façon de surligner au stabilo jaune fluo les explications qu'il veut à toute force nous faire entrer dans le crâne est gênante et puérile, gênante parce que puérile. Ceci, pris entre cent exemples du même acabit :

– Moralisons le mariage, messieurs, moralisons le mariage, répétait Duveyrier de son air rigide, avec son visage enflammé, où Octave voyait maintenant le sang âcre des vices secrets. (Pour le coup, c'est moi souligne.)

Et c'est constamment ainsi, sans cesse reviennent ces insistances qui, à trop vouloir démontrer, finissent parfois par ne plus rien signifier du tout. Le sang âcre des vices secrets ? Ma parole, on se croirait dans un Brigade mondaine ! Je regrette maintenant de n'en avoir pas relever d'autres, car certaines phrases, certaines psychologisations du physique en deviennent cocasses de vouloir trop dire – de même, cocasse, cette tendance lourde à hypostasier les maisons, les rues, voire les villes tout entières, comme, si je me souviens bien, dans La Conquête de Plassans. Pot-Bouille – par ailleurs l'un des meilleurs romans des Rougon-Macquart, il me semble – est à ce titre exemplaire : Dès le deuxième ou troisième chapitre (sur dix-huit), on a croisé tous les protagonistes, chacun est venu saluer sur le devant de la scène, et l'on sait bien qu'ils ne changeront jamais, ne bougeront plus, quoi qu'il puisse leur arriver. Tous, y compris ceux qui seront détruits, sont parfaitement inaltérables. Il en résulte une impression d'immobilité un peu morne, que l'enchaînement des péripéties et rebondissements ne fait que rendre plus visible et morne encore.

Mais enfin, ce n'est pas rien tout de même. Zola qui se voulait réaliste, naturaliste, est sauvé en partie par ces plongées dans le fantastique où l'attirent ses obsessions personnelles, notamment pour les odeurs, les matières dégradées, les humeurs. Et je dois dire que, par moment, mais par moment seulement, cette manie de l'hypostase dont je parlais peut atteindre à certains effets hallucinatoires saisissants. (Les halles dans Le Ventre de Paris, la mine de Germinal, etc.). Au fond, Zola est un halluciné, un rêveur noir. S'il avait pu laisser tomber le stabilo...

24 commentaires:

  1. "car certaines phrases, certaines psychologisations du physique en deviennent cocasses de vouloir trop dire –"
    Mais c'est normal!
    Il me semble que c'est la même époque que les théories de Gall et Lavater, non? Le physique était supposé refléter l'âme, ils ont essayé de démontrer ça scientifiquement.

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  2. Vous avez raison, c'était plus ou moins dans l'air, et on trouve déjà ce genre de choses chez Balzac. Mais Zola en use et abuse.

    (Tiens, vous êtes redevenue Marine ? Tant mieux !)

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  3. C'est un boulevard pour Bubuche, votre histoire.

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  4. J'ai vu le film dans la semaine aussi,je l'ai trouvé très bon. Octave Mouret gigolo à souhait et toutes ces femmes prévisibles. "Les pauvres", comme dirait Zorba (mais ça n'a rien à voir, c'est juste une petite référence à un de mes films cultes)

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  5. Touche pas à mon Pot-Bouille, espèce de bounic (c'était le mot à recopier). C'est grâce à la diffusion d'un feuilleton télévisé lorsque j'étais adolescente (avec, si je me souviens bien Marie-France Pisier toute jeune à l'époque) que j'ai découvert Zola et que j'ai dévoré les trois-quarts des Rougon-Macquart. Je les avais trouvés extraordinaires. Après les avoir relus à l'âge adulte, je dois reconnaître que Zola a perdu de son charme, mais bon... Je reste tout de même attachée à Pot-Bouille que je considère aussi comme l'un de ses meilleurs romans.
    Au fait, une question que je me pose depuis des decennies et à laquelle je n'ai jamais su répondre : Le Rêve, c'est du premier ou du trente-troisième degré ? Une véritable guimauve ou un exercice de dérision ?

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  6. France-Hélène3 avril 2010 à 20:33

    J'ai fait une fausse manoeuvre : l'anonyme, c'est moi !
    France-Hélène

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  7. Je n'ai lu pour l'instant que quatre Rougon-Macquart, mais je suis assez d'accord avec vous.
    Sauf sur le principal, si j'ose dire : ce qui vous gêne, globalement, me plaît.
    Ainsi, les lieux, maisons et choses qui deviennent par leur forme et leurs couleurs de véritables personnages, cela me fascine.
    Mais ce point laissait Mallarmé perplexe, tout comme vous : « J'admire beaucoup vos fonds, Paris et son ciel qui alternent avec l'histoire même... Toutefois..., je n'arrive pas à trouver le lien moral dû à une nécessité du sujet, qui existe en cette juxtaposition des ciels, de Paris, etc, et du récit... »
    Zola n'est pas fin. Tout est grossi. C'est ce qui en fait la force, et c'est ce qui en fait la limite.
    L'errance de Gervaise à la fin de L'Assommoir, qui traverse les couloirs de son immeuble pourri et les rues de Paris, affamée, prête à faire la pute, ne trouvant pas de client (comme s'il ne suffisait pas d'attendre !), croisant toutes les "figures" en latence dans les pages précédentes, "hyperbolées", hallucinées, véritable défilé cauchemardesque de toute la misère humlaine, et qui va se terminer par le regard de la petite Lalie, battue par son père et qui succombera sous ses coups, impassible, on ne peut plus doux, et absolument désolé, sur Gervaise rentrant de son périple saoûle, véritable déchet humain, ultime perte de toute possibilité d'espoir et de rédemption, cette errance, donc, fait partie des plus belles pages que j'ai jamais lu.
    Car Zola est un auteur mystique ! Chrétien ! Eh oui ! Pensons à Miette, Vierge Marie de la République !
    Dès lors, il est évident que les personnages sont des figures, des entités symboliques. Leur force, leur attrait, proviennent bien plus de tout ce qu'ils peuvent représenter et de ce que leur confrontation peut faire naître que de leur évolution. Zola, c'est un tableau, ce n'est pas une intrigue. Ou alors tellement grossière et bâclée qu'on a parfois peine à croire que cet auteur ait vraiment pu se croire "naturaliste" (les pages sur les affaires de Saccard dans La Curée sont d'un ennui mortifère ).

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  8. Ah et aussi, quand même :
    Ce qui m'insupporte, chez Zola, c'est son manichéisme puritain. Les conservateurs qui sont forcément du côté de Napoléon III et qui sont forcément pervers et vicelards, face aux gentils républicains au coeur pur (et couillons), c'est parfois lourd.
    Heureusement, certains personnages (secondaires) viennent complexifier un peu le tableau : ainsi du marquis de Carnavent dans La Fortune et du père de Renée dans La Curée, aristocrates déchus qui sont là, étrangement (?), pour montrer que Zola avait de l'estime pour... l'Ancien Régime ! Zola réactionnaire, ça n'a pas souvent été relevé... Mais l'était-il vraiment ? A le lire, on peut le croire.
    Voilà, c'était la traversée du boulevard par Bubuche.

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  9. Voilà pourquoi je n'ai rien dit !?

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  10. Très vrai sur Zola.
    Mais comment peut-on ne pas aimer Gérard Philippe ?

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  11. Mais enfin, ce n'est pas rien tout de même. Zola qui se voulait réaliste, naturaliste, est sauvé en partie par ces plongées dans le fantastique où l'attirent ses obsessions personnelles, notamment pour les odeurs, les matières dégradées, les humeurs.

    Si toutefois mon point de vue vous interesse, je tiens le rêve érotique de l'abbé Mouret (dont je refuse d'y voir une faute) pour le roman naturaliste de Zola par exellence.
    Votre passage que je mets en exergue colle parfaitement à ce livre peut-être plus qu'à tout autre roman de Zola.
    Mais qui a lu "la faute de l'Abbé Mouret"?

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  12. "car certaines phrases, certaines psychologisations du physique en deviennent cocasses de vouloir trop dire "
    bis

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  13. Il es évident que pour vous Gérard Philippe n'avait pas la croupe assez callypige, mais pour des filles, en dehors de Jean Marais... on en était encore à Jouvet. C'était çà le pourquoi.
    un

    Un Jeune Premier vraiment Jeune !
    @ +

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  14. Etrangement, le premier Zola que j'ai lu était La faute de l'abbé Mouret... Piqué dans la bibliothèque de mes grands frères, moi adolescente élevée chez les religieuses et le plaisir infini de la lecture interdite. Alors dites pas trop de mal de Zola, j'ai de bons souvenirs !

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  15. Votre nouvel ami, (ancien ennemi)Stalker, tire à nouveau à boulets rouges sur votre ami Renaud Camus, que se passe-t-il, la guerre est à nouveau déclaré, allez-vous essayer de défendre Camus?

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  16. France-Hélène : je conserve également un excellent souvenir de l'adaptation dont tu parles. Il y avait aussi Roger Van Hool en Octave Mouret et, je crois bien, Françoise Seigner en mère Josserand.

    Quant au Rêve je crains que ce ne soit une daube du premier degré...

    Beuche : Zola mystique ? Oui, très certainement. Mais d'un mysticisme considérablement dégradé ! Pour le puritanisme, d'accord aussi. Du reste, les autres habitués des dîners Magny (Goncourt, Flaubert, Tourgueniev...) se foutaient plus ou moins de sa gueule à ce sujet. Zola est avant tout un petit-bourgeois jouant au bourgeois, non ?

    Christine B & La Pecnaude : je paralsi évidemment de Gérard Philipe acteur, et non de son potentiel érotique...

    Fredi Maque & Laure Leforestier : La Faute de l'abbé Mourret fait partie des quelques Rougon que je n'ai pas relu voilà sept ou huit ans. Mes souvenirs en sont donc vieux d'une grosse trentaine d'années et je ne me risquerai donc pas à en parler...

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  17. Pour info :
    Rien à voir avec Zola (encore que...)
    A moins que vous ne le sachiez déja, A. Finkelkraut a souvent fait fait allusion à R. Camus dans son émission Répliques du Samedi 4 Avril.
    Le thème de l'émission était" Littérature et vérité"
    A écouter ou podcaster
    http://www.tv-radio.com/ondemand/france_culture/REPLIQUES/REPLIQUES20100403.ram

    Duga

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  18. Dugaz, reusement que t'es là pour nous remettre dans la raie. Et la météo, elle dit quoi ?

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  19. @ Didier Goux

    Vous vous râclez les méninges à propos de Zola et le résultat n'a pas grand-chose d'original.

    En quelques pages, Julien Gracq (dans En lisant, en écrivant ) en dit cent fois plus que vous.

    Et, lui, sans insister lourdement. En suggérant, plutôt.

    Ah, si ça pouvait vous ouvrir quelques horizons…

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  20. Vous êtes bien généreuse la grenouille !

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  21. Pierre REMBLAIS5 avril 2010 à 15:59

    Hopfrog, vous m'êtes très sympathique!
    Vous m'avez pour ainsi dire ôté le pain de la bouche!

    Deux phrases de vous et toute la prétention spectaculaire de cet "article" de fat se dégonfle comme une baudruche vaine...

    Il manque trop de culture à ce Didier pour pouvoir juger la culture. Et pourtant il ne lui reste plus longtemps. 54 ans c'est déjà tard pour s'y mettre...

    Pitoyable.

    Hopfrog vous m'êtes décidément très sympathique!

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  22. N'oublions pas non plus que Zola est avant tout un journaliste, un tireur de lignes, autrement dit. Il faut mettre son nez dans "je m'accuse" de Léon Bloy. De l'anti Zola, mais très très drôle.

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